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    L'Encyclopédie sur la mort


    Les pieds des morts

    Sylvie Germain

    Sylvie Germain, née en 1954 à Châteauroux (France), a enseigné la philosophie à l'École française à Prague. Cette ville continue à l'inspirer. Elle écrit La pleurante de Prague en hommage à Bohuslav Reynek (1892-1971), graveur, poète et traducteur tchèque à qui elle consacre un livre Bohuslav Reynek à Petrkov (Christian Pirot, 1998). La «Pleurante» est une géante , sortie du brouillard automnal de la ville, qui, d'un pas claudicant, marche dans les rues de Prague, traverse les murs et s'engouffre dans les pages de ce livre comme en songe. Sylvie Germain raconte de la géante quatorze apparitions auxquelles se mêle la présence d'artistes de la Bohème et de la Pologne disparus ou de victimes de la guerre. Le texte ci-dessous est un extrait de la onzième apparition, récit poétique qui chante les pas de la géante qui ne laisse pas de traces. «Tout lieu est saint, où boite la géante au corps lourd de la mémoire des hommes, aux pas plus légers qu'une brise.»
    Nous habillons les morts. Ils devraient toujours s'en aller nus, pourtant; le bois du cercueil suffit bien à les vêtir. Ils devraient tous s'en aller nus. Il n'y a plus la moindre impudeur dans la nudité d'un corps mort. Qu'il soit d'enfant ou de vieillard, d'homme ou de femme, ce que l'on désigne sous le très laid nom de cadavre n'est plus sexué. Le mot dépouille est plus juste, car il s'agit bien d'un absolu dépouillement. Le corps est alors dépouillé de son souffle, de tout ce qui le faisait se mouvoir, de tout ce qui lui assurait un séjour en ce monde. Et les caresses et les baisers dont on veut encore couvrir le corps glacé, rigide, ne sont plus mus par le désir, par le beau trouble du désir. Ce sont là gestes tout à la fois de suppliants, d'orants, de donateurs et de mendiants, de mère infiniment aimante et de tout petit enfant apeuré. Gestes animaux, comme une femelle qui lèche son petit. Gestes sacrés, comme un célébrant penché au-dessus du texte saint ou d'objets liturgiques. Gestes de la plus profonde chasteté.

    Le corps des morts se fait tout entier visage, visage dont la vulnérabilité est consommée, et où éclate, aveuglant, le mystère de l'être humain. Comme si l'âme, en s'échappant du corps avec lequel elle n'avait fait qu'un depuis la naissance, sourdait des profondeurs de la chair, affleurait le visible, nimbait la peau. Comme si l'âme, tout étonnée d'être soudain délestée de cette chair vivante qui était sienne, enveloppait le corps de son propre étonnement, demeurait un moment, hésitante, à fleur de peau. Le moindre grain de la peau devient alors reposoir de l'âme en partance.

    Comme le regard est cette force nue, insaisissable et impalpable, qui rayonne des yeux, Comme le regard est cet absolu de présence, -immatérielle, qui s'impose à nous et nous touche et nous trouble, ainsi l'âme des morts filtre à travers la chair éteinte.

    Et les pieds, les pieds des morts gisant sur leur couche funèbre, se dressent nus, la plante à jamais relevée, séparée du sol.
    La mort se clame avec une si terrible intensité, une si bouleversante et souveraine gravité, sur la plante nue et livide des pieds. Elle clame, la mort, par les pieds déchaussés, que désormais tout séjour sur la terre est impossible à celle, à celui, qui gît là, que son temps est révolu, que tout pas ici-bas lui est interdit, - que seul reste à présent à accomplir l'invisible pas au-delà.

    Le très nu et solitaire pas au-delà.

    Les pieds des morts, que l'on voudrait pourtant réchauffer dans nos mains, sur lesquels nous laissons rouler nos larmes, nous repoussent en silence. Irrémédiable et implacable nudité.

    Les pieds des morts, à l'horizontale des mains croisées sur la poitrine muette, du visage minéral. La plante de leurs pieds, creusée de lignes, de sillons durcis. Désert à l'infini.

    Les pieds des morts, qui marchent dans nos nuits, qui arpentent nos rêves et froissent nos paupières.

    Les pieds des morts, posés, nus et glacés, contre nos cœurs. Et ils impriment sur nos cœurs les lignes et sillons du désert qui s'étend à leurs plantes.

    Les pieds des morts, - dont la plante est devenue visage.

    Et leurs chaussures restent là, entassées dans les placards, témoins de la dépossession; témoins d'un arrêt de vie, à jamais. On les jette, on les donne, pour ne plus avoir à subir la vue de leur intolérable immobilité. Ou encore on les porte à son tour, pour reprendre le chemin de la vie, dans les pas des disparus.

    On marche toujours dans les pas des morts; on boîte toujours un peu à partir de leur mise à l'arrêt.
    Date de création:-1-11-30 | Date de modification:-1-11-30

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