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    Impression du texte

    Dossier: Hugo Victor

    Les contemplations

    Victor Hugo

    À l'occasion du passage de Philippe Noiret à Montréal, en septembre 2003, pour la lecture des Contemplation, nous vous présentons un choix de poèmes tirés de ce recueil et nous vous invitons à nous communiquer vos vers préférés dans le même recueil.

    Renseignements sur le spectacle: Salle Ludger Duvernay- Monument National


    Vous avez aimé, vous avez souffert, vous avez perdu un être cher, été trahi par un autre...vous avez vécu, ce recueil vous est destiné.

    Préface de l'auteur.
    «Si un auteur pouvait avoir quelque droit d'influer sur la disposition d'esprit des lecteurs qui ouvrent son livre, l'auteur des Contemplations se bornerait à dire ceci: Ce livre doit être lu comme on lirait le livre d'un mort.

    Vingt-cinq années sont dans ces deux volumes. Grande mortalis oevi spatium. L'auteur a laissé, pour ainsi dire, ce livre se faire en lui. La vie, en filtrant goutte à goutte à travers les événements et les souffrances, l'a déposé dans son coeur. Ceux qui s'y pencheront retrouveront leur propre image dans cette eau profonde et triste, qui s'est lentement amassée là, au fond d'une âme.

    Qu'est-ce que les Contemplations? C'est ce qu'on pourrait appeler,si le mot n'avait quelque prétention, les Mémoires d'une âme.

    Ce sont, en effet, toutes les impressions, tous les souvenirs,toutes les réalités, tous les fantômes vagues, riants ou funèbres, que peut contenir une conscience, revenus et rappelés, rayon à rayon, soupir à soupir, et mêlés dans la même nuée sombre. C'est l'existence humaine sortant de l'énigme du berceau et aboutissant à l'énigme du cercueil; c'est un esprit qui marche de lueur en lueur en laissant derrière lui la jeunesse, l'amour, l'illusion, le combat, le désespoir, et qui s'arrête éperdu -au bord de l'infini. Cela commence
    par un sourire, continue par un sanglot, et finit par un bruit du clairon de l'abîme.

    Une destinée est écrite là jour à jour.

    Est-ce donc la vie d'un homme? Oui, et la vie des autres hommes aussi. Nul de nous n'a l'honneur d'avoir une vie qui soir à lui. Ma vie est la vôtre, votre vie est la mienne, vous vivez ce que je vis;la destinée est une. Prenez donc ce miroir, et regardez-vous-y. On se plaint quelquefois des écrivains qui disent moi. Parlez-nous de nous,leur crie-t-on. Hélas! Quand je vous parle de moi, je vous parle de vous. Comment ne le sentez-vous pas? Ah! Insensé, qui crois que je ne
    suis pas toi!

    Ce livre contient, nous le répétons, autant l'individualité du lecteur que celle de l'auteur. Homo sum. Traverser le tumulte, la rumeur, le rêve, la lutte, le plaisir, le travail, la douleur, le silence; se reposer dans le sacrifice, et, là, contempler Dieu;commencer à Foule et finir à Solitude, n'est-ce pas, les proportions individuelles réservées, l'histoire de tous?

    On ne s'étonnera donc pas de voir, nuance à nuance, ces deux volumes s'assombrir pour arriver, cependant, à l'azur d'une vie meilleure. La joie, cette fleur rapide de la jeunesse, s'effeuille page à page dans le tome premier, qui est l'espérance, et disparaît dans le tome second, qui est le deuil. Quel deuil? Le vrai, l'unique: la mort; la
    perte des êtres chers.

    Nous venons de le dire, c'est une âme qui se raconte dans ces deux volumes: Autrefois, Aujourd'hui. Un abîme les sépare, le tombeau.

    V. H.

    Guernesey, mars 1856.»

    Le mot

    Car le mot, qu'on le sache, est un être vivant.
    La main du songeur vibre et tremble en l'écrivant;
    La plume, qui d'une aile allongeait l'envergure,
    Frémit sur le papier quand sort cette figure,
    Le mot, le terme, type on ne sait d'où venu,
    Face de l'invisible, aspect de l'inconnu;
    Créé, par qui? forgé, par qui? jailli de l'ombre;
    Montant et descendant dans notre tête sombre,
    Trouvant toujours le sens comme l'eau le niveau;
    Formule des lueurs flottantes du cerveau.

    [...]
    Tel mot est un sourire, et tel autre un regard;
    De quelque mot profond tout homme est le disciple;
    [...]
    Sombre peuple, les mots vont et viennent en nous;
    Les mots sont les passants mystérieux de l'âme.

    [...]
    Et, de même que l'homme est l'animal où vit
    L'âme, clarté d'en haut par le corps possédée,
    C'est que Dieu fait du mot la bête de l'idée.

    [...]
    Oui, tout-puissant! tel est le mot. Fou qui s'en joue!
    Quand l'erreur fait un noeud dans l'homme, il le dénoue.
    Il est foudre dans l'ombre et ver dans le fruit mûr.
    Il sort d'une trompette, il tremble sur un mur,
    Et Balthazar chancelle, et Jéricho s'écroule.
    Il s'incorpore au peuple, étant lui-même foule.
    Il est vie, esprit, germe, ouragan, vertu, feu;
    Car le mot, c'est le Verbe, et le Verbe, c'est Dieu.

    Jersey, juin 1855.


    Unité

    Par-dessus l'horizon aux collines brunies,
    Le soleil, cette fleur des splendeurs infinies,
    Se penchait sur la terre à l'heure du couchant;
    Une humble marguerite, éclose au bord d'un champ,
    Sur un mur gris, croulant parmi l'avoine folle,
    Blanche épanouissait sa candide auréole;
    Et la petite fleur, par-dessus le vieux mur,
    Regardait fixement, dans l'éternel azur,
    Le grand astre épanchant sa lumière immortelle.
    -Et, moi, j'ai des rayons aussi!- lui disait-elle.

    Granville, juillet 1836.

    À Villequier

    Maintenant que Paris, ses pavés et ses marbres,
    Et sa brume et ses toits sont bien loin de mes yeux;
    Maintenant que je suis sous les branches des arbres,
    Et que je puis songer à la beauté des cieux;

    Maintenant que du deuil qui m'a fait l'âme obscure
    Je sors, pâle et vainqueur,
    Et que je sens la paix de la grande nature
    Qui m'entre dans le coeur;

    Maintenant que je puis, assis au bord des ondes,
    Ému par ce superbe et tranquille horizon,
    Examiner en moi les vérités profondes
    Et regarder les fleurs qui sont dans le gazon;

    Maintenant, ô mon Dieu! que j'ai ce calme sombre
    De pouvoir désormais
    Voir de mes yeux la pierre où je sais que dans l'ombre
    Elle dort pour jamais;

    Maintenant qu'attendri par ces divins spectacles,
    Plaines, forêts, rochers, vallons, fleuve argenté,
    Voyant ma petitesse et voyant vos miracles,
    Je reprends ma raison devant l'immensité;

    Je viens à vous, Seigneur, père auquel il faut croire;
    Je vous porte, apaisé,
    Les morceaux de ce coeur tout plein de votre gloire
    Que vous avez brisé;

    Je viens à vous, Seigneur! confessant que vous êtes
    Bon, clément, indulgent et doux, ô Dieu vivant!
    Je conviens que vous seul savez ce que vous faites,
    Et que l'homme n'est rien qu'un jonc qui tremble au vent;

    Je dis que le tombeau qui sur les morts se ferme
    Ouvre le firmament;
    Et que ce qu'ici-bas nous prenons pour le terme
    Est le commencement;

    Je conviens à genoux que vous seul, père auguste,
    Possédez l'infini, le réel, l'absolu;
    Je conviens qu'il est bon, je conviens qu'il est juste
    Que mon coeur ait saigné, puisque Dieu l'a voulu!

    Je ne résiste plus à tout ce qui m'arrive
    Par votre volonté.
    L'âme de deuils en deuils, l'homme de rive en rive,
    Roule à l'éternité.

    Nous ne voyons jamais qu'un seul côté des choses;
    L'autre plonge en la nuit d'un mystère effrayant.
    L'homme subit le joug sans connaître les causes.
    Tout ce qu'il voit est court, inutile et fuyant.

    Vous faites revenir toujours la solitude
    Autour de tous ses pas.
    Vous n'avez pas voulu qu'il eût la certitude
    Ni la joie ici-bas!

    Dès qu'il possède un bien, le sort le lui retire.
    Rien ne lui fut donné, dans ses rapides jours,
    Pour qu'il s'en puisse faire une demeure, et dire :
    C'est ici ma maison, mon champ et mes amours!

    Il doit voir peu de temps tout ce que ses yeux voient;
    Il vieillit sans soutiens.
    Puisque ces choses sont, c'est qu'il faut qu'elles soient;
    J'en conviens, j'en conviens!

    Le monde est sombre, ô Dieu! l'immuable harmonie
    Se compose des pleurs aussi bien que des chants;
    L'homme n'est qu'un atome en cette ombre infinie,
    Nuit où montent les bons, où tombent les méchants.

    Je sais que vous avez bien autre chose à faire
    Que de nous plaindre tous,
    Et qu'un enfant qui meurt, désespoir de sa mère,
    Ne vous fait rien, à vous!

    Je sais que le fruit tombe au vent qui le secoue;
    Que l'oiseau perd sa plume et la fleur son parfum;
    Que la création est une grande roue
    Qui ne peut se mouvoir sans écraser quelqu'un;

    Les mois, les jours, les flots des mers, les yeux qui pleurent,
    Passent sous le ciel bleu;
    Il faut que l'herbe pousse et que les enfants meurent;
    Je le sais, ô mon Dieu!

    Dans vos cieux, au delà de la sphère des nues,
    Au fond de cet azur immobile et dormant,
    Peut-être faites-vous des choses inconnues
    Où la douleur de l'homme entre comme élément.

    Peut-être est-il utile à vos desseins sans nombre
    Que des êtres charmants
    S'en aillent, emportés par le tourbillon sombre
    Des noirs événements.

    Nos destins ténébreux vont sous des lois immenses
    Que rien ne déconcerte et que rien n'attendrit.
    Vous ne pouvez avoir de subites clémences
    Qui dérangent le monde, ô Dieu, tranquille esprit!

    Je vous supplie, ô Dieu! de regarder mon âme,
    Et de considérer
    Qu'humble comme un enfant et doux comme une femme
    Je viens vous adorer!

    Considérez encor que j'avais, dès l'aurore,
    Travaillé, combattu, pensé, marché, lutté,
    Expliquant la nature à l'homme qui l'ignore,
    Éclairant toute chose avec votre clarté;

    Que j'avais, affrontant la haine et la colère,
    Fait ma tâche ici-bas,
    Que je ne pouvais pas m'attendre à ce salaire,
    Que je ne pouvais pas

    Prévoir que, vous aussi, sur ma tête qui ploie,
    Vous appesantiriez votre bras triomphant,
    Et que, vous qui voyiez comme j'ai peu de joie,
    Vous me reprendriez si vite mon enfant!

    Qu'une âme ainsi frappée à se plaindre est sujette,
    Que j'ai pu blasphémer,
    Et vous jeter mes cris comme un enfant qui jette
    Une pierre à la mer!

    Considérez qu'on doute, ô mon Dieu! quand on souffre,
    Que l'oeil qui pleure trop finit par s'aveugler.
    Qu'un être que son deuil plonge au plus noir du gouffre,
    Quand il ne vous voit plus, ne peut vous contempler.

    Et qu'il ne se peut pas que l'homme, lorsqu'il sombre
    Dans les afflictions,
    Ait présente à l'esprit la sérénité sombre
    Des constellations!

    Aujourd'hui, moi qui fus faible comme une mère,
    Je me courbe à vos pieds devant vos cieux ouverts.
    Je me sens éclairé dans ma douleur amère
    Par un meilleur regard jeté sur l'univers.

    Seigneur, je reconnais que l'homme est en délire,
    S'il ose murmurer;
    Je cesse d'accuser, je cesse de maudire,
    Mais laissez-moi pleurer!

    Hélas! laissez les pleurs couler de ma paupière,
    Puisque vous avez fait les hommes pour cela!
    Laissez-moi me pencher sur cette froide pierre
    Et dire à mon enfant : Sens-tu que je suis là?

    Laissez-moi lui parler, incliné sur ses restes,
    Le soir, quand tout se tait,
    Comme si, dans sa nuit rouvrant ses yeux célestes,
    Cet ange m'écoutait!

    Hélas! vers le passé tournant un oeil d'envie,
    Sans que rien ici-bas puisse m'en consoler,
    Je regarde toujours ce moment de ma vie
    Où je l'ai vue ouvrir son aile et s'envoler!

    Je verrai cet instant jusqu'à ce que je meure,
    L'instant, pleurs superflus!
    Où je criai : L'enfant que j'avais tout à l'heure,
    Quoi donc! je ne l'ai plus!

    Ne vous irritez pas que je sois de la sorte,
    O mon Dieu! cette plaie a si longtemps saigné!
    L'angoisse dans mon âme est toujours la plus forte,
    Et mon coeur est soumis, mais n'est pas résigné.

    Ne vous irritez pas! fronts que le deuil réclame,
    Mortels sujets aux pleurs,
    Il nous est malaisé de retirer notre âme
    De ces grandes douleurs.

    Voyez-vous, nos enfants nous sont bien nécessaires,
    Seigneur; quand on a vu dans sa vie, un matin,
    Au milieu des ennuis, des peines, des misères,
    Et de l'ombre que fait sur nous notre destin,

    Apparaître un enfant, tête chère et sacrée,
    Petit être joyeux,
    Si beau, qu'on a cru voir s'ouvrir à son entrée
    Une porte des cieux;

    Quand on a vu, seize ans, de cet autre soi-même
    Croître la grâce aimable et la douce raison,
    Lorsqu'on a reconnu que cet enfant qu'on aime
    ait le jour dans notre âme et dans notre maison,

    Que c'est la seule joie ici-bas qui persiste
    De tout ce qu'on rêva,
    Considérez que c'est une chose bien triste
    De le voir qui s'en va!

    Villequier, 4 septembre 1847.


    VIII

    Claire

    Quoi donc! la vôtre aussi! la vôtre suit la mienne!
    O mère au coeur profond, mère, vous avez beau
    Laisser la porte ouverte afin qu'elle revienne,
    Cette pierre là-bas dans l'herbe est un tombeau!

    La mienne disparut dans les flots qui se mêlent;
    Alors, ce fut ton tour, Claire, et tu t'envolas.
    Est-ce donc que là-haut dans l'ombre elles s'appellent,
    Qu'elles s'en vont ainsi l'une après l'autre, hélas?

    Enfant qui rayonnais, qui chassais la tristesse,
    Que ta mère jadis berçait de sa chanson,
    Qui d'abord la charmas avec ta petitesse
    Et plus tard lui remplis de clarté l'horizon,

    Voilà donc que tu dors sous cette pierre grise!
    Voilà que tu n'es plus, ayant à peine été!
    L'astre attire le lys, et te voilà reprise,
    O vierge, par l'azur, cette virginité!

    Te voilà remontée au firmament sublime,
    Echappée aux grands cieux comme la grive aux bois,
    Et, flamme, aile, hymne, odeur, replongée à l'abîme
    Des rayons, des amours, des parfums et des voix!

    Nous ne t'entendrons plus rire en notre nuit noire.
    Nous voyons seulement, comme pour nous bénir,
    Errer dans notre ciel et dans notre mémoire
    Ta figure, nuage, et ton nom, souvenir!

    Pressentais-tu déjà ton sombre épithalame?
    Marchant sur notre monde à pas silencieux,
    De tous les idéals tu composais ton âme,
    Comme si tu faisais un bouquet pour les cieux!

    En te voyant si calme et toute lumineuse,
    Les coeurs les plus saignants ne haïssaient plus rien.
    Tu passais parmi nous comme Ruth la glaneuse,
    Et, comme Ruth l'épi, tu ramassais le bien.

    La nature, ô front pur, versait sur toi sa grâce,
    L'aurore sa candeur, et les champs leur bonté;
    Et nous retrouvions, nous sur qui la douleur passe,
    Toute cette douceur dans toute ta beauté!

    Chaste, elle paraissait ne pas être autre chose
    Que la forme qui sort des cieux éblouissants,
    Et de tous les rosiers elle semblait la rose,
    Et de tous les amours elle semblait l'encens.

    Ceux qui n'ont pas connu cette charmante fille
    Ne peuvent pas savoir ce qu'était ce regard
    Transparent comme l'eau qui s'égaye et qui brille
    Quand l'étoile surgit sur l'océan hagard.

    Elle était simple, franche, humble, naïve et bonne;
    Chantant à demi-voix son chant d'illusion,
    Ayant je ne sais quoi dans toute sa personne
    De vague et de lointain comme la vision.

    On sentait qu'elle avait peu de temps sur la terre,
    Qu'elle n'apparaissait que pour s'évanouir,
    Et qu'elle acceptait peu sa vie involontaire;
    Et la tombe semblait par moments l'éblouir.

    Elle a passé dans l'ombre où l'homme se résigne;
    Le vent sombre soufflait; elle a passé sans bruit,
    Belle, candide, ainsi qu'une plume de cygne
    Qui reste blanche, même en traversant la nuit!

    Elle s'en est allée à l'aube qui se lève,
    Lueur dans le matin, vertu dans le ciel bleu,
    Bouche qui n'a connu que le baiser du rêve,
    Ame qui n'a dormi que dans le lit de Dieu!

    Nous voici maintenant en proie aux deuils sans bornes,
    Mère, à genoux tous deux sur des cercueils sacrés,
    Regardant à jamais dans les ténèbres mornes
    La disparition des êtres adorés!

    Croire qu'ils resteraient! quel songe! Dieu les presse.
    Même quand leurs bras blancs sont autour de nos cous,
    Un vent du ciel profond fait frissonner sans cesse
    Ces fantômes charmants que nous croyons à nous.

    Ils sont là, près de nous, jouant sur notre route;
    Ils ne dédaignent pas notre soleil obscur,
    Et derrière eux, et sans que leur candeur s'en doute,
    Leurs ailes font parfois de l'ombre sur le mur.

    Ils viennent sous nos toits; avec nous ils demeurent;
    Nous leur disons: Ma fille! ou: Mon fils! ils sont doux,
    Riants, joyeux, nous font une caresse, et meurent. --
    O mère, ce sont là les anges, voyez-vous!

    C'est une volonté du sort, pour nous sévère
    Qu'ils rentrent vite au ciel resté pour eux ouvert;
    Et qu'avant d'avoir mis leur lèvre à notre verre,
    Avant d'avoir rien fait et d'avoir rien souffert,

    Ils partent radieux; et qu'ignorant l'envie,
    L'erreur, l'orgueil, le mal, la haine, la douleur,
    Tous ces êtres bénis s'envolent de la vie
    A l'âge où la prunelle innocente est en fleur!

    Nous qui sommes démons ou qui sommes apôtres,
    Nous devons travailler, attendre, préparer;
    Pensifs, nous expions pour nous-même ou pour d'autres;
    Notre chair doit saigner, nos yeux doivent pleurer.

    Eux, ils sont l'air qui fuit, l'oiseau qui ne se pose
    Qu'un instant, le soupir qui vole, avril vermeil
    Qui brille et passe; ils sont la parfum de la rose
    Qui va rejoindre aux cieux le rayon du soleil!

    Ils ont ce grand dégoût mystérieux de l'âme
    Pour notre chair coupable et pour notre destin;
    Ils ont, êtres rêveurs qu'un autre azur réclame,
    Je ne sais quelle soif de mourir le matin!

    Ils sont l'étoile d'or se couchant dans l'aurore,
    Mourant pour nous, naissant pour l'autre firmament;
    Car la mort, quand un astre en son sein vient éclore,
    Continue, au delà, l'épanouissement!

    Oui, mère, ce sont là les élus du mystère,
    Les envoyés divins, les ailés, les vainqueurs,
    A qui Dieu n'a permis que d'effleurer la terre
    Pour faire un peu de joie à quelques pauvres coeurs.

    Comme l'ange à Jacob, comme Jésus à Pierre,
    Ils viennent jusqu'à nous qui loin d'eux étouffons,
    Beaux, purs, et chacun d'eux portant sous sa paupière
    La sereine clarté des paradis profonds.

    Puis, quand ils ont, pieux, baisé toutes les plaies,
    Pansé notre douleur, azuré nos raisons,
    Et fait luire un moment l'aube à travers nos claies,
    Et chanté la chanson du ciel dans nos maisons,

    Ils retournent là-haut parler à Dieu des hommes,
    Et, pour lui faire voir quel est notre chemin,
    Tout ce que nous souffrons et tout ce que nous sommes,
    S'en vont avec un peu de terre dans la main.

    Ils s'en vont; c'est tantôt l'éclair qui les emporte,
    Tantôt un mal plus fort que nos soins superflus.
    Alors, nous, pâles, froids, l'oeil fixé sur la porte,
    Nous ne savons plus rien, sinon qu'ils ne sont plus.

    Nous disons: -- A quoi bon l'âtre sans étincelles?
    A quoi bon la maison où ne sont plus leurs pas?
    A quoi bon la ramée où ne sont plus les ailes;
    Qui donc attendons-nous s'ils ne reviendront pas? --

    Ils sont partis, pareils au bruit qui sort de lyres.
    Et nous restons là, seuls, près du gouffre où tout fuit,
    Tristes; et la lueur de leurs charmants sourires
    Parfois nous apparaît vaguement dans la nuit.

    Car ils sont revenus, et c'est là le mystère;
    Nous entendons quelqu'un flotter, un souffle errer,
    Des robes effleurer notre seuil solitaire,
    Et cela fait alors que nous pouvons pleurer.

    Nous sentons frissonner leurs cheveux dans notre ombre;
    Nous sentons, lorsqu'ayant la lassitude en nous,
    Nous nous levons après quelque prière sombre,
    Leurs blanches mains toucher doucement nos genoux.

    Ils nous disent tout bas de leur voix la plus tendre:
    -Mon père! encore un peu! ma mère! encore un jour!
    -M'entends-tu? Je suis là, je reste pour t'attendre
    -Sur l'échelon d'en bas de l'échelle d'amour.

    -Je t'attends pour pouvoir nous en aller ensemble.
    -Cette vie est amère, et tu vas en sortir.
    -Pauvre coeur, ne crains rien, Dieu vit! la mort rassemble.
    -Tu redeviendras ange ayant été martyr.-

    Oh! quand donc viendrez-vous? vous retrouver, c'est naître
    Quand verrons-nous, ainsi qu'un idéal flambeau,
    La douce étoile mort, rayonnante, apparaître
    A ce noir horizon qu'on nomme le tombeau?

    Quand nous en irons-nous où vous êtes, colombes!
    Où sont les enfants morts et les printemps enfuis,
    Et tous les chers amours dont nous sommes les tombes,
    Et toutes les clartés dont nous sommes les nuits?

    Vers ce grand ciel clément où sont tous les dictames,
    Les aimés, les absents, les êtres purs et doux,
    Les baisers des esprits et les regards des âmes,
    Quand nous en irons-nous? quand nous en irons-nous?

    Quand nous en irons-nous où sont l'aube et la foudre?
    Quand verrons-nous, déjà libres, hommes encor,
    Notre chair ténébreuse en rayons se dissoudre,
    Et nos pieds faits de nuit éclore en ailes d'or?

    Quand nous enfuirons-nous dans la joie infinie
    Où les hymnes vivants sont des anges voilés,
    Où l'on voit, à travers l'azur de l'harmonie,
    La strophe bleue errer sur les luths étoilés?

    Quand viendrez-vous chercher notre humble coeur qui sombre?
    Quand nous reprendrez-vous à ce monde charnel,
    Pour nous bercer ensemble aux profondeurs de l'ombre,
    Sous l'éblouissement du regard éternel?

    Décembre 1846.