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    Impression du texte

    Francophonie: Les nouvelles technologies de l'information dans l'éducation

    Jacques Dufresne
    Court plaidoyer en faveur de la symbiose, souhaitée par Senghor, entre la sensibilité africaine et le cartésianisme européen.
    Le XIe Sommet de la Francophonie aura lieu cette semaine à Bucarest en Roumanie sur le thème : les technologies de l'information en éducation. Nous sommes heureux de nous associer à cet événement dont le thème correspond à un domaine où nous avons été des pionniers à L'Encyclopédie de L'Agora. En 1995, le gouvernement du Québec nous a en effet confié la responsabilité d'une recherche sur le thème Les inforoutes et l'avenir du Québec. Notre mandat était d'étudier les NTIC sous divers aspects : sociaux, économiques, historiques, politiques, philosophiques, l'éducation étant pour nous un souci constant dans toutes ces études.

    Craignant que l'ignorance relative à la nature même de l'ordinateur, à sa lente émergence dans l'histoire des idées et des techniques n'aient pour conséquence que cette machine ne soit mythifiée (ou davaluée) et par suite mal utilisée, nous avons publié dès 1998 une histoire de l'ordinateur et d'Internet. Cette histoire, bientôt reproduite dans L'Encyclopédie de L'Agora que nous venions de lancer, a suscité un intérêt tel que l'Unesco nous a demandé l'autorisation de la publier sur un CD lequel a été diffusé à 300 000 exemplaires et offerts gratuitement à de nombreux pays de la francophonie. On peut toujours lire cette histoire sur le site de notre projet de recherche. «Si, à l'évidence, l'ordinateur est une machine dont l'histoire se confond avec celle des idées et des mentalités de l'Occident, il faut préciser en revanche que son ancêtre lointain, la boussole, est d'origine chinoise.»

    Dans cette histoire, nous avons mis en relief le fait que l'apparition progressive des conditions de l'invention de l'ordinateur et d'Internet a été étroitement liée à la montée du formalisme en Occident. Par formalisme, il faut entendre la pensée par signes, par opposition à une pensée qui revient constamment au réel par l'expérience. Leibniz, le philosophe mathématicien qui a découvert le système binaire, fut aussi celui qui a fait faire un progrès décisif à cette logique formelle que George Boole, au XIXe siècle, devait développer au point qu'on a pu en tirer la syntaxe des ordinateurs.

    Au moment où nous racontions cette histoire, nous avons eu la naïveté de formuler le vœu qu'une icône de Leibniz apparaisse sur tous les écrans d'ordinateur, à la place ou à côté du logo de Microsoft. C'eût été une excellente façon de rappeler à tous les internautes la noblesse des origines de cet excellent outil.

    En Occident, le formalisme qui a ouvert la voie à l'ordinateur, - parallèlement au développement de la machine à calculer de Pascal et aux progrès accomplis en électromagnétisme (qui supposaient eux-mêmes un haut degré de formalisme) - ne se limitait pas à la science et à la technique. Il a lentement imprégné les mentalités. L'avènement de la bourse est un bel exemple de la montée du formalisme dans les échanges commerciaux. D'une manière générale, la présence accrue du chiffre dans la vie des gens et des États témoignaient de la montée du formalisme.

    De quel appauvrissement de la sensibilité, du lien avec la vie, avec la nature, avec notre propre corps avons-nous payé ce formalisme, qui fut le secret de notre puissance? Le saurons-nous jamais? Voudrons-nous seulement le savoir? Depuis le début du romantisme, de nombreux auteurs ont soulevé cette question, qui occupe une place importante dans l'œuvre de nombreux penseurs, allemands en particulier. Le philosophe et psychologue allemand Ludwig Klages, par exemple, a consacré toute son œuvre à cette question. Il a exercé une influence notable sur plusieurs philosophes allemands, Max Scheler en particulier. Plus près de nous, Ivan Illich a publié un ouvrage intitulé La perte des sens. Ce thème occupe une place importante dans les œuvres sur la technique de Lewis Mumford, Jacques Ellul et Bernard Charbonneau notamment. L'alexithymie, que l'on peut considérer comme la névrose de l'homme du numérique, est aussi directement liée à la montée du formalisme et à la perte des sens qu'elle a entraînée.

    Il est à craindre qu'au Sommet de la francophonie, on ne parle que de la fracture numérique et du déficit de l'Afrique dans les technologies de l'information, en négligeant la question du déficit de sensibilité des Occidentaux, en laissant ainsi passer une excellente occasion de souligner la signification de l'humanisme que Senghor a proposé comme idéal à la francophonie naissante. «J'ai souvent pensé, écrit Senghor dans Négritude, que l'Indo-européen et le Négro-africain étaient situés aux antipodes, c'est-à-dire aux extrêmes de l'objectivité et de la subjectivité, de la raison discursive et de la raison intuitive, du concept et de l'image, du calcul et de la passion. Et j'ai prôné, comme idéal de l'humanisme du XXe siècle, la symbiose de ces éléments différents, mais complémentaires.»1

    C'est un idéal semblable qui nous a incité, à l'occasion de notre recherche sur les inforoutes, à insister sur la nécessité d'équilibrer une éducation de plus en plus formaliste, en raison de l'importance accrue des ordinateurs en éducation, par une importance également accrue accordée aux sciences de l'observation directe, des plantes, des oiseaux. Et pour les mêmes raisons, à la calligraphie et à ce par cœur ( par opposition au «par volonté») qui prolonge la tradition orale encore au centre des cultures ayant échappé aux méfaits du formalisme.

    Les jeunes continueront sans doute encore longtemps d'apprendre par cœur leurs chansons préférées. Ce qu'il reste de la tradition orale est peut-être moins menacé que l'écriture manuelle, une conquête plus tardive, que le clavier d'ordinateur pourrait bien rendre superflue. L'humanité perdrait ainsi l'un des seul arts, avec le chant, accessible à tous. Bruno Lussato notait déjà en 1996 que l'écriture manuelle était interdite dans certaines écoles américaines : « L'écriture manuelle, considérée comme illisible, irrégulière, primitive, est bannie des écoles, des universités, des bureaux et remplacée par le traitement de texte. Mon fils étudie à Boston. Il devait remettre un devoir à son professeur d'économie et le rendre tapé sur un traitement de texte. Mais ce jour-là les ordinateurs du campus étaient tombés en panne. Il remet donc au professeur son devoir écrit à la main. Le prof a refusé de le lire, pis : il a sanctionné mon fils. «Vous auriez dû prévoir la panne!»
    Ce professeur donne raison à ceux qui, après avoir imposé l'usage du traitement de texte au monde entier, affirment aujourd'hui que l'ordinateur a une intelligence supérieure à celle de l'homme.

    Tout graphologue sait que la variété intime de formes, de combinaisons, d'ordonnancements d'un manuscrit charrie émotions et affects, message esthétique et communication personnelle. L'écriture manuelle est rejetée, non parce qu'elle est pauvre, mais parce qu'elle est trop riche, trop humaine.»2

    Ce n'est pas de l'Afrique, nous objectera-t-on, que s'éloigne l'Occidental lorsqu'il perd l'écriture manuelle, c'est de son propre passé. Sans doute, mais dans ce passé, il était plus loin de la machine et plus proche de la vie qu'il ne l'est aujourd'hui. Et l'écriture, telle qu'il la pratiquait, en était à une étape intermédiaire entre ce qu'elle est aujourd'hui et ce qu'elle était à l'origine, en Mésopotamie et ensuite en Égypte, en Afrique donc.

    À l'origine en effet, les signes graphiques qu'on appelait pictogrammes étaient plus près de la chose et de sa présence qu'ils ne le sont aujourd'hui, l'alphabet phonétique ayant été une étape déterminante dans cette montée - ou ce glissement - vers le formel et l'abstrait.

    Le poème suprême de l'humanité est sans doute le Livre des Morts des Égyptiens tel que pouvaient le lire, et le vivre, ceux dont l'intelligence et la sensibilité étaient au diapason des hiéroglyphes, mot qui signifie littéralement écriture sacrée. Chaque signe graphique était une oeuvre d'art, contenant l'essence de ce que nous appelons poésie: la puissance d'évoquer la présence du réel. Le corps des mots était intimement associé à leur âme. C'est par une procession de poèmes visuels que le poème intérieur, le sens, se présentait au lecteur. « Ces signes, écrit Georges Jean, gravés dans la pierre, ou dessinés et peints, ont une beauté plus qu'humaine et constituent, en dehors même de ce qu'ils signifient, des espèces de poèmes visuels qui, pour les anciens Égyptiens, ne pouvaient être que d'inspiration divine. »3

    S'il est un aspect du passé qui est destiné à ne jamais revenir, si beau soit-il, c'est bien celui-là. Ce qui subsiste de l'esprit des hiéroglyphes - mais pour combien de temps encore? - c'est la calligraphie sous sa forme aristocratique, qui l'apparente à un art, de même que sous sa forme populaire: l'écriture manuscrite de chacun.

    Pour Ludwig Klages, celui qui a donné ses lettres de noblesse à la graphologie contemporaine, la graphie, cette danse de la main, est une manifestation directe de l'âme, de cette âme qui étant le sens du corps, lequel en est le signe, a son siège à la périphérie de ce dernier plutôt qu'en son centre. L'écriture, comme le geste - et l'écriture est un geste - est à la périphérie du corps. Comme elle a l'avantage de se conserver, elle constitue un miroir de l'âme particulièrement fidèle, présentant le plus grand intérêt pour quiconque veut pénétrer l'âme d'un autre à travers son caractère, un caractère qui se manifeste dans le caractère écrit. On ne s'en étonnera pas, c'est le mot caractérologie et non le mot psychologie qui, dans la philosophie de Klages, désigne la science de l'âme.

    La préservation de l'écriture manuscrite dans l'ensemble des écoles, et pas seulement parmi les calligraphes professionnels, serait sans l'ombre d'un doute un moyen de transformer en un instrument nous rapprochant de la vie cette écriture qui devient de plus en plus abstraite, formelle et uniforme, et qui, en tant que telle, tend à nous éloigner du réel.

    On est heureux de retrouver de telles idées sous la plume d'un des auteurs français qui aura le plus contribué à promouvoir l'usage de l'ordinateur: Bruno Lussato. « Une lettre calligraphiée honore le récepteur. Elle transmet un style, un goût, une intention, un état affectif. Un manuscrit est en soi un outil de culture.»

    Bruno Lussato a lui-même fait l'expérience de calligraphier des haïkaï japonais à l'intention d'amis et de personnes influentes en guise de voeux de fin d'année. Les hommes politiques les plus occupés et les financiers les plus sollicités répondirent aussitôt à ces cartes manuscrites. « L'expérience, conclut-il, montre que ceux qui s'essaient à la calligraphie éprouvent une joie profonde à tracer de belles lettres Une joie qui aide à comprendre cette pensée d'Étiemble sur l'écriture : « Sans elle en effet, nulle civilisation intellectuelle ne se conçoit. L'écriture dépasse donc de beaucoup l'imprimerie en importance, et le moment humain qui la vit naître est donc un moment plus grand et plus beau.»

    Notes

    1. Léopold Sédar Senghor, Négritude, Présence africaine, 1967, p.100.

    2. Bruno Lussato, L'échelle humaine, Paris, Robert Laffont 1996, p.45-46.

    3. Georges Jean, Écriture, Mémoire des hommes, Gallimard, La découverte, 1987, p.29.

    Date de création : 2012-04-01 | Date de modification : 2012-04-01

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