• Encyclopédies

      • Encyclopédie de l'Agora

        Notre devise: Vers le réel par le virtuel!


      • Encyclopédie sur la mort

        L’encyclopédie sur la mort veut s'intéresser à ce phénomène sous ses multiples aspects et ses diverses modalités.


      • Encyclopédie Homovivens

        Encyclopédie sur les transformations que l'homme opère en lui-même au fur et à mesure qu'il progresse dans la conviction que toute vie se réduit à la mécanique.


      • Encyclopédie sur l'inaptitude

        Tout le monde en conviendra : c'est au sort qu'elle réserve aux plus vulnérables de ses membres que l'on peut juger de la qualité d'une société. Aussi avons-nous voulu profiter ...


      • Encyclopédie sur la Francophonie

        L'Encyclopédie de la Francophonie est l'une des encyclopédies spécialisées qui se développent parallèlement à l'Encyclopédie de l'Agora.

  • Dictionnaires
  • Débats
      • Le Citoyen Québécois

         Après la Commission Gomery, la Commission Charbonneau! À quelles conditions pourrions-nous en sortir plus honnêtes… et plus prospères

      • L'hypothèse Dieu

         Un nouveau site consacré au dialogue entre croyants et non-croyants a été créé. Son titre « L’hypothèse Dieu » annonce-t-il un vira...

  • Sentiers
      • Les sentiers de l'appartenance

        L'appartenance c'est le lien vivant, la rencontre de deux Vies : la nôtre et celle de telle personne, tel  paysage...Quand la vie se retire, le sentiment d'appropriation se substitue au ...

      • Le sentier des fleurs sauvages

        Nous sommes des botanistes amateurs. Notre but est de partager un plaisir orienté vers une science complète où le regard du poète a sa place à côté de celui du botaniste, du généticien, du gastrono...

      • L’îlot Louis Valcke

        Sur les traces de Louis Valcke (1930-2012), professeur, philosophe, essayiste, cycliste, navigateur et pèlerin. Spécialiste mondial de l’œuvre de Pic de la Mirandole.

  • La lettre
    • Édition


    Impression du texte

    Dossier: Québec - État

    La création au Québec

    Guy Boulizon
    Un bilan de la création au Québec: tel était le sujet que Critère m'avait proposé. Après réflexion, il m'est vite apparu que les deux mots étaient difficilement conciliables. Un bilan, c'est ordonné, actuel, classifié, chronologique et surtout exhaustif. Par contre, la création (surtout si on prend ce mot dans son acception la plus exigeante), c'est quelque chose d'extrêmement subjectif à apprécier, de relatif à une époque, quelque chose de mystérieux, souvent exaltant, parfois fort dérangeant et qui est à la fois profondément individuel et enraciné dans une collectivité.

    Une telle analyse, toujours difficile, devient presque impossible quand il s'agit du Québec.

    On ne peut parler de «création» québécoise dans la poésie, les arts visuels et appliqués (et d'ailleurs dans tous les autres domaines), comme on le ferait s'il s'agissait de la littérature anglaise ou allemande. C'est, en effet, qu'il n'est pas possible de dissocier les formes multiples de la création, de la vie du Pays, de l'évolution globale du Québec.

    Si nous savons observer, nous sommes témoins, depuis trente ans, d'une aventure «vitale», j'oserais presque dire charnelle, en tout cas, sans précédent. Ici, la littérature, comme les autres arts – aussi bien visuels que scéniques c'est quelque chose «en devenir», c'est un «projet» (Laurent Mailhot); c'est une «littérature qui se fait» (Gilles Marcotte); un dynamisme, un élan global, qu'il faut avoir vécu de l'intérieur pour bien le comprendre et qui nous emporte, peut-être encore plus que nous le portons en nous.

    Comment parler abstraitement, professoralement d'un tel bilan créateur? Il n'y a pas là (du moins pas pour moi) une succession de chapitres avec titres, sous-titres, noms importants ou marginaux, oeuvres marquantes. Mais il y a des êtres de chair et de sang, dont j'apprécie le don de création, pour des critères esthétiques sans doute, mais aussi pour bien d'autres raisons mystérieuses, souvent inconscientes, qui relèvent, non pas de quelque amitié nostalgique, mais de l'amour d'un Pays, de la passion pour une Culture.1

    Si les écrivains du Québec n'étaient que des «littérateurs», des «gens de lettres», des dilettantes, je serais, le cas échéant, implacable. Mais, pour beaucoup d'entre eux, écrire, c'est vivre, et vivre d'une manière totale. À tel point que le héros d'un roman de Jacques Godbout s'écrie: «Je sais bien que de deux choses l'une: ou tu vis, ou tu écris. Moi, je veux vécrire.»

    On comprend pourquoi un «Bilan de la création» est pour moi impensable; et pourquoi j'ai préféré proposer ce titre, moins ambitieux et plus réaliste et qui préciserait mon propos: La Création au Québec... Genèse prophétique et incertitudes d'une explosion créatrice.


    Il y a création et création...

    Ce mot de «création» est sans doute l'un des termes clefs des milieux de l'éducation: de la pré-maternelle à l'université, on parle beaucoup de création, de créativité, de créateur. C'est, en fait, l'un des termes les plus employés au Québec. Un mot qui a été extrêmement popularisé, et c'est tant mieux;2 ou un mot qui a été «soufflé», qui a connu, comme le reste, les méfaits de l'inflation verbale.3

    Face à ce mot passe-partout, on n'a pas toujours les mêmes sentiments. Selon que l'on croit en une pédagogie qui fait confiance aux possibilités de l'enfant, ou selon que l'on se montre prudent, ou même sceptique, devant la vision rousseauiste d'une éducation ouverte, on va considérer bien différemment l'idée de création.

    Pour les premiers, ce sera la panacée, l'alpha et l'oméga de tout apprentissage. Ainsi, à la télévision française, Roger Garaudy, paraphrasant Marx, disait: «Il faut faire de chaque homme, un homme, c'est-à-dire un créateur.»

    Pour les seconds, ce ne sera qu'une mauvaise tarte à la crème qui, en bien des cas, ne servira qu'à masquer une pédagogie insuffisante, sans vigueur, sans exigence, sans finalité. En mettant tout au mieux, la créativité ne sera pas très différente de ce qu'on appelait autrefois l'originalité, l'adaptabilité, etc.

    Faut-il ajouter, enfin, qu'existent, en petit nombre, ceux qui, tout en ayant une foi presque inconditionnelle dans les possibilités des jeunes d'aujourd'hui et de demain, croient aussi aux vertus incomparables de l'humanisme ancien. La position de ces éducateurs est bien inconfortable...


    Faire quelque chose «de rien»...

    En 1940, le terme de «création» est encore utilisé dans la définition traditionnelle du Petit Larousse: «Créer, c'est faire quelque chose, de rien.» On ne le galvaude pas. Il est exceptionnel. Il a une consonance quasi sacrée.4 Dans les écoles et les collèges, on n'est pas insensible aux courants d'air frais qui soufflent enfin. On cultive, chez l'enfant et l'adolescent, le goût de la recherche, l'épanouissement de l'imagination, l'expression personnelle. Mais on ne parle pas de créativité. D'ailleurs, on reste encore très attaché aux vertus d'une certaine imitation, même d'une simple copie.

    Nous sommes en 1942, en plein dans la guerre, celle «des autres», comme le pensent la plupart et le disent certains. C'est pourtant avec cette calamité que va débuter la merveilleuse aventure du Québec moderne; c'est avec elle que tout va commencer: brassage des gens et des idées; apparition de valeurs nouvelles; fenêtres ouvertes sur le monde; industrialisation; et surtout, avec la hausse du niveau de vie, le sentiment d'un certain bonheur possible, même s'il s'agit d'un «bonheur d'occasion». On ne connaîtra plus ces années feutrées amorties, ralenties de l'avant-guerre. Désormais, il sera possible de penser – un peu – à autre chose qu'aux nécessités quotidiennes. À la création, par exemple.

    Au cours de l'année 42, j'assiste à l'exposition des gouaches de Borduas, à la salle montréalaise de l'Ermitage. Pour moi et pour quelques autres, c'est un choc: le premier exemple5 ici, d'une explosion créatrice selon mon coeur.

    Avec l'après-guerre et le bouillonnement des esprits, on a le sentiment qu'il faut rattraper le temps perdu culturellement. C'est, l'idéologie de «rattrapage», comme l'appelle Marcel Rioux. On met les bouchées doubles; on ne craint pas de brûler les étapes.6 Il faut, dans les arts visuels surtout, du nouveau à tout prix. Ce besoin de renouvellement ultra-rapide (une mode est à peine découverte qu'elle est déjà vieillie), c'est, sans doute, l'aspect créatif de la société de consommation qui s'installe et qui, sans cesse, va nous faire percevoir et exiger de nouveaux besoins.

    Dans le domaine des arts et des lettres, on ressent d'immenses possibilités de création et d'avenir, d'autant plus qu'on n'a aucune tradition encombrante (mais parfois salvatrice) qui vous donnerait mauvaise conscience devant ce qui se fait ou ne se fait pas. Tout cela s'offrant à un publie, au début indifférent, puis rapidement complice, en tout cas, intéressé.

    Parallèlement à tout cela, dans les milieux pédagogiques du Québec, on insiste sur la créativité, désirant souligner, par là, les puissances considérables de l'imagination et de l'âme profonde, de la spontanéité, au service de l'expression personnelle et de la communication. Comme si l'on devinait que les temps étaient proches où le peuple du Québec devrait, à son tour, s'emparer de la Parole et la faire sienne.


    Des lettres de noblesse

    C'est dans la foulée de la Commission Parent (1962-65) – qui s'était donné pour tâche de moderniser l'enseignement général – que se situe la Commission Rioux.7 Parmi d'innombrables, essentielles et révolutionnaires recommandations sur les arts, elle va donner à la «création» ses lettres de noblesse.

    La Commission Parent avait surtout envisagé la société industrielle; ce sera la société post-industrielle que les commissaires et les rédacteurs du désormais célèbre Rapport Rioux ont en vue.8 Ils estiment que ce qui guette le Québécois, alors qu'il va être pris dans l'univers confortable, passif, terre-à-terre de la nouvelle société de consommation, c'est de devenir «l'homme unidimensionnel «de Marcuse. Il faut donc former un type humain, autonome, qui saura fonder sa personnalité et sa conduite, non pas sur des raisons, des modèles ou des impératifs, proposés ou imposés de l'extérieur, mais sur des valeurs qu'il saura créer lui-même et assumer.

    Or l'art – et surtout l'art contemporain – semble le médium idéal au coeur de cette démarche essentielle, tout spécialement à ce moment de l'histoire du Québec. Pourquoi? Parce que l'expérience artistique créatrice s'enracine au plus profond de l'artiste (son accueil comme son refus ne peut être que global), au milieu de la société où il vit.

    Le Rapport avait cité une phrase impressionnante de Lewis Mumford: «L'activité créatrice est finalement la seule affaire importante de l'humanité, la justification principale et le fruit le plus durable de son séjour sur la planète.» Et le Rapport Rioux, envisageant qu'un «nouvel âge» était en vue, montrait la nécessité d'une «certaine mutation qui permettrait à l'homme de passer de l'état d'individu dans la masse, au pouvoir de la personne se créant et créant le monde...» «Nous entrons dans une phase de l'humanité où seuls les esprits créateurs demeureront libres.»

    Nombre de professeurs, d'artistes, d'animateurs (parmi ceux qui le lurent ... ) applaudirent à telle ou telle de ces idées. La dynamite que les trois énormes briques du Rapport recelaient ne provoqua pourtant aucun scandale.

    Et pourtant, il était inouï que, dans une Province où, quarante ans plus tôt, on étudiait encore la philosophie scolastique en latin, dans un monde réglé par le rationnel, la logique, la stabilité sécurisante, un document officiel9 pût évoquer, avec force et lucidité, à propos de la création libératrice, des notions aussi neuves que la spontanéité (Piaget), la mobilité, le discontinu (Bachelard), l'imprévisibilité, l'alternance. Tout cela aurait dû traumatiser bien des gens... Pourtant, les réactions ne furent pas nombreuses. Il est vrai que dans la Belle Province la nouveauté ne faisait plus peur: la grande aventure dans les lettres et les arts était commencée depuis plusieurs années.


    La Poésie, langage primordial

    À tous points de vue, la Poésie est, pour moi, le langage primordial. Primordial dans l'histoire: c'est par elle que, depuis 1950, tout a commencé. Primordial dans la création: elle a dit l'essentiel en des mots qu'on n'oublie pas. Par ailleurs, elle ne supporte guère les commentaires. Elle est là, cela suffit. «Je ne sais pas ce qu'est la poésie, mais je meurs quand je sens son absence.» (Jacques Brault)10

    Durant ces décennies, le nombre des poètes11 et l'intérêt de nombre d'entre eux12, leur diversité de ton, l'apparition plus ou moins éphémère, à partir de 1954, de nombreux éditeurs spécialisés, tout cela défie une recension détaillée dans le cadre d'une revue.

    Et maintenant, devant la page blanche, je ferme les yeux. je fais le vide en moi. Sur l'écran obscur de ma vision intérieure, comme venant de très loin, surgissent, au hasard, pêle-mêle, des bruits, des lueurs, des images...

    Voici des visages (tendresse de celui d'Anne Hébert, gravité de Jacques Brault)... des voix (Miron, rocailleux, au coin de Peel et de Sainte-Catherine; Raoul Duguay, électrique, au Cegep)... des titres (Le Vierge incendié, Présence de l'absence, Speak white, Les Cloîtres de l'été) .. des dates (1964: Terre-Québec; 1965: L'Âge de la Parole)... des illustrations de poèmes (Pellan, Roland Giguère, Claude Péloquin) et même des phantasmes sonores provenant des «Nuits de la poésie»... Souvenirs, réminiscences, significatifs dans leur diversité, dans leur désordre, mais aussi dans leurs constantes: tous, en effet, manifestent, par quelque côté, une rupture, une innovation, bref quelque chose de «créateur».

    Oubliant ou rompant avec les thèmes obsessionnels d'avant guerre: la solitude et le silence qu'on recherche ou qu'on vous impose, le désespoir apaisé (Alain Granbois) ou déchirant (Anne Hébert), voici que, dès 1953, les gens de l'Hexagone13 découvrent, dit-on, de nouvelles valeurs.

    Mais, avec le recul, on a plutôt le sentiment que ces valeurs se sont imposées à eux, que ces jeunes poètes14 ont été comme les catalyseurs, particulièrement sensibles et clairvoyants – presque prophétiques – de ce qui s'en venait.


    Plus spontanés que les romanciers, plus viscéraux aussi.

    Comme si l'inconscient collectif québécois, avec ses incertitudes, ses hésitations, ses colères, manifestait déjà ses pulsions irréversibles: au coeur de ces poussées, la recherche «d'identité», avec ses aliénations, ses aspirations, ses défis, ses espoirs. Une sensibilité québécoise se crée. Le mot «québécitude» est inventé.

    La «création» poétique sera d'autant plus forte qu'elle prend racine en pleine vie. Elle n'est pas seulement individuelle, mais aussi communautaire.

    Ce n'est plus à l'homme canadien-français d'hier, c'est à l'homme québécois d'aujourd'hui, de demain, que le poète s'adresse.
    Ainsi, dès 1955, tout le décor semble en place pour la grande scène qui se jouera, plus tard, bien plus tard...


    La Terre-Québec...

    Toutes ces valeurs auxquelles nous venons de faire allusion, les poètes de l'Hexagone vont les prendre en charge.
    Tout d'abord, la découverte du Pays et de notre appartenance àson espace-temps. Car, à quoi servirait un destin qui ne s'ancrerait pas dans le milieu, dans la terre charnelle, dans la Terre-Québec, sorte de déesse-mère primitive?
    Terre-Québec, les hommes entendront battre ton pouls dans l'histoire.
    (Paul Chamberland15)
    En son honneur, on va recréer une nouvelle genèse (Gatien Lapointe) tantôt avec des mots de tendresse, de douceur apprivoisée, d'exaltation heureuse, tantôt avec des mots bousculants et terribles; car, nous dit Paul Chamberland, «Je crois seulement en ceux qui sont parfois effrayés par les mots.»
    Nulle angoisse nulle révolte et
    nulle définition, ne valent la joie d'être
    en vie dans un pays de genèse,
    la joie de connaître durant l'éternité
    d'une vie humaine, parce que ce regard
    qui balafre l'espace,
    d'un océan à l'autre,
    est celui d'un être qui
    pense et qui le sait.
    (Yves Préfontaine16)
    Il ne s'agit pas de quelque pays, littéraire, romanesque, romantique, parfois un peu folklorique que bien des écrivains d'hier ont chanté, de multiples façons et parfois merveilleusement – et jamais innocemment – mais du Pays, tel que nous le connaissons et tel qu'il apparaît à« l'homme d'ici.»

    Et ce Pays, qui sera à la source de tout: de notre Liberté, de nos aspirations, de notre imaginaire, il faut le «nommer» comme il est et comme il deviendra.
    Fils de terre neuve
    Fils de forêts sans noms
    Fils de montagnes et de rivières gelées
    ... déjà nous savons
    Qu'il y aura fête
    La fête du soleil et du fleuve
    Sur les jours de notre pays
    Et que nous deviendrons
    Fils d'une patrie
    Dont nous graverons le nom
    Sur l'implacabilité des rivières gelées.
    (Jean-Guy Pilon17)

    Avec des mots d'ici...

    Le symbolisme européen et la pureté mallarméenne ne semblent pas accordés à une telle entreprise. Il faut la révolte des mots pour que surgisse cette cosmogonie sensuelle et inspirée, car «la parole articulée, affirme G. Hénault, sèche à mesure quelle étend ses rameaux.»
    Un seul cri,
    grogner, chuinter, miauler, bêler,
    aboyer, hennir, glapir, siffler, rugir,
    un seul cri
    suffit à l'animal, un seul cri viscéral,
    une seule expression de tout son être,
    un seul cri qu'il module selon les méandres
    de son instinct, les frissons de son poil,
    l'intensité de sa rage, les fêlures de
    ses images biologiques, le tremblement de
    sa peur,
    un seul cri
    et son peuple dresse l'oreille, les ailes s'affolent,
    les échines se cabrent, les galops battent
    le tambour des plaines

    *******

    Mais nous sommes aphones. Il faudrait trouver le cri qui rallie toutes les angoisses, qui exprime toutes les joies,
    qui fasse enfin communiquer
    l'homme avec l'homme, par les entrailles
    de ses plus secrètes convoitises.

    Il me faut la parole nue.
    (Gilles Hénault18)
    Ce grand courant lyrique19, que je mets personnellement au coeur de l'expérience créatrice des années '60, affectionne, selon les mots de Pierre de Grandpré, «une parole proférée, inspirée, exhumée d'un fond de lave et de feu comme matériau brut encore en fusion...» 20

    Ces poètes sont à la recherche de quelque chose qui serait encore plus profond que les racines: pour eux, c'est le primitif, le primordial, ce que Paul Lapointe appelle le «Vierge incendié».

    Ils sont venus, à leur moment, dans une conjoncture exceptionnelle. Un publie limité – mais complice – semblait les attendre et les comprendre. Ce fut là une sorte d'« initiation» à l'avenir, un «rite de passage» collectif, dans l'histoire du Québec. L'Esprit créateur soufflait sur ces années merveilleuses... Cela ne s'oublie pas.


    Dans les arts plastiques, une somme étonnante d'audaces et de ruptures

    Nous avons déjà dit qu'avec l'idéologie de rattrapage – présente avec plus ou moins de décalage, dans tout le milieu culturel2l – les Québécois ont dû brûler les étapes. Avec trente ans de recul, cela nous semble particulièrement vrai, des arts plastiques.
    D'abord, surtout depuis 1960, il existe des oeuvres importantes dans lesquelles les interrogations de l'homme québécois, encore incertaines à ce stade.

    En effet, pour pouvoir passer de la peinture de complaisance régionaliste, traditionnelle parfois même folklorique, qui était celle des années 1930, à Part d'avant-garde qui veut s'aligner sur l'art international et que l'on pourra découvrir dans quelques galeries montréalaises à partir de 1950, il a fallu tout un ensemble d'innovations, d'audaces, de refus, de manifestes, de ruptures, de scandales qui, à leur manière, représentent beaucoup de vitalité créatrice22.

    Les tableaux de chevalet (paysage, nature morte, scènes de genre) qui, avant la guerre, ornent les salons victoriens de trop de notables et les rares galeries commerciales, représentent, en grande partie, les derniers avatars des importations brunâtres que l'École de La Haye produit vers la fin du XIXe siècle et parfois aussi, quelques oeuvres dans la suite de l'Impressionnisme français.

    Il ne reste que peu de place pour ces vrais créateurs canadiens du début du XXe siècle que sont les Suzor-Coté, les Ozias Leduc, les Morrice, les Cullen, etc. ou encore, pour ceux qu'en certains milieux on commence à admirer: les Lyman, les Brandtner, Les Muhlstock, les Fortin, les Roberts23.

    Ces quelques noms n'ayant pour but que de montrer à certains que tout n'a pas vraiment commencé en 1945. Ce qui pourtant est vrai, c'est qu'en quelques années, en rupture avec toute cette peinture figurative, source de délectation et de divertissement, vont se créer, avec de jeunes artistes québécois, des oeuvres qui recherchent un langage nouveau, des valeurs différentes.

    De plus en plus, les tableaux ne voudront être que des «faits plastiques ou picturaux», plus ou moins purs, où va régner l'hermétisme, et l'ambivalence. Certains «lecteurs» de ces toiles parmi les plus avertis, certains critiques parmi les mieux disposés, découvriront même dans ces productions l'écho, le reflet de l'angoisse et de l'inquiétude humaines; mais un reflet tellement éloigné, tellement «distancié » de l'homme «ordinaire» que celui-ci ne s'y sentira pas immédiatement concerné; ce sera là, le début d'un divorce entre artistes plastiques et grand publie.

    Bien sûr, même avec beaucoup de talent, même en étant «porté» par les conjonctures favorables du milieu et de l'époque, il n'était pas possible à ces jeunes artistes d'être toujours originaux, de faire du nouveau à tout prix. Ici et là, on retrouve le «souvenir» de certains «gestuels» de l'école de New York du moment ou l'image remaniée, certains diront «approfondie» , des Plasticiens hollandais.

    Il n'y a pas à s'en étonner: «Nul n'est le fils de personne» . Il faut même s'en réjouir – cette période bouillonnante sera l'occasion, pour les historiens d'art de l'avenir, de brillants exercices de style: «Qui a influencé qui?»

    Mais, dans l'ensemble – et me rappelant les jeunes peintres que j'ai pu connaître alors – il y a eu, dans tout cela, une spontanéité gratuite, un goût de l'originalité et de la recherche, un changement de cap dans les valeurs profondes et les priorités vitales, une fièvre de créativité qui, vingt ans à l'avance, annonçaient les mots clefs du Rapport Rioux.


    Des manifestes inégalement scandaleux

    On a l'impression que c'est entre 1945 et 1955 que, dans les arts visuels, tout s'est mis en place, cristallisé, regroupé autour de certains mots, de quelques manifestes, de certaines «images» . Ces grandes tendances esthétiques (qui devaient correspondre à, quelque chose de profond dans l'Inconscient collectif du Pays) se sont prolongées, avec plus ou moins de vitalité, jusqu'à nos jours, mais elles n ont jamais été absorbées ou noyées parmi la multiplicité des aspects de l'art d'aujourd'hui: qu'il s'agisse de la continuation étonnante d'une certaine figuration, transformée ou «revisitée», ou des formes de l'art contemporain: le pop, l'art conceptuel, environnemental, etc.

    Les Automatistes sont là, autour de Paul-Émile Borduas. Plus tard, dans leur lignée, avec les nuances qui s'imposent, se situeront les peintres gestuels et les abstraits lyriques. À l'été '48, leur manifeste, le Refus global, sera (du point de vue créateur qui nous intéresse) la grande affaire de l'époque; le texte percutant, dont se réclameront ensuite bien des contestataires de tous les milieux, contribuera à faire passer le Québec, de «d'idéologie de conservation» à celle de rattrapage. Dans la vie somnolente de l'après-guerre, il sera l'annonce de la Révolution tranquille... Pierre Vadeboncoeur écrira: «... il fut l'exacte réponse à notre problème séculaire de la liberté de l'esprit... Dans notre culture contrainte, dans notre petite civilisation apeurée et prise de toutes parts, il a, rompant les amarres, introduit le principe d'une singulière animation...»24

    Liberté de l'esprit, animation, spontanéité... oui; mais aussi recours à la magie, au surrationnel, à l'amour... sans compter les longues méditations de Borduas sur les problèmes de la forme... «une connaissance aiguisée du contenu psychologique de toute forme» (Refus global). Si toutes ces notions ne sont pas exactement la «création» , il faut avouer qu'elles en sont bien la condition. Et cela, aussi bien dans le domaine social qu'esthétique. C'est pourquoi François-Marc Gagnon a pu écrire: «l'émergence culturelle de Borduas coïncide avec celle du Québec contemporain».25

    Un autre manifeste qui marque d'une pierre blanche les chemins de la création, au pays, c'est Prisme d'yeux. Paru quelques mois avant Refus global, il n'aura pas sa répercussion. Patronné par Pellan, rédigé par de Tonnancour, il semble avoir connu rapidement un certain purgatoire. Sans doute, il n'avait pas ce côté percutant du manifeste automatiste. Il se présentait comme un «mouvement de mouvements divers, diversifiés par la vie même» . Pourtant, cet oubli m'a toujours paru étrange et injuste.
    En fait, les signataires de ce manifeste, ne se contentant pas d'écrire «à propos de peinture»26 ont tous eu d'étonnantes carrières de peintres ou d'animateurs, généralement touchés par un surréalisme semi-figuratif. Leurs recherches incessantes pour un art «vivant», leur imaginaire où se transfigure la mythologie québécoise (Dumouchel, Bellefleur), la richesse incroyable d'une texture quasi artisanale et d'un somptueux univers graphique et coloré (Pellan), tout cela, c'est de la création, qui n'est pas le fait d'un exceptionnel moment d'inspiration, mais d'une vie de recherches et de trouvailles. Ces artistes prouvent tous, à leur manière, qu'il n'est pas nécessaire d'être inculte et de vomir la Culture (avec un grand C) pour être créateur.


    On peut créer tout en s'inspirant des autres

    Enfin, il y a eu un troisième manifeste qui ne fut pas très connu en dehors des milieux artistiques, car il ne suscita pas le scandale du Refus global et ne posséda pas la séduction visuelle des peintres de Prisme d'yeux. Ce fut celui que rédigea en 1955, Jauran, théoricien du premier groupe des Plasticiens. Quatre ans plus tard, une exposition, célèbre dans l'histoire de l'art québécois, réunissait sous le nom d' «Art abstrait», quelques exposants du groupe de'55 auxquels étaient venus se joindre des peintres qui allaient faire le renom des Plasticiens: Molinari, Toupin, Tousignant, Juneau, etc.

    Cette tendance, nouvelle au pays, qui se situait dans la lignée des Mondrian, des Malevitch, eut elle-même d'innombrables disciples.27 Ce n'était pourtant pas à des solutions de facilité, malgré les apparences, que tendaient ces peintres qu'on appelait aussi les abstraits géométriques. Pour eux, le tableau est essentiellement un «fait pictural» bi-dimensionnel. Par son austérité, son dépouillement, par la pureté de sa couleur, de ses lignes, de ses formes, il n'a aucun souci de séduction, de sensualité, de texture. Sa seule raison d'être, en principe, ce sera lui-même, mais assez vite, certains Plasticiens se libéreront de cette rigueur.

    Le support même du tableau en tant qu'objet paraîtra parfois si inutile qu'on finit par se demander si l'effet pictural ne se joue pas, quelque part dans le vide, entre celui qui regarde et la surface où se trouvent couleurs et formes. C'est l'impression que certains ont eue en regardant les bandes de Molinari, les gongs de Tousignant, les signaux de Gaucher.

    Dire, comme on l'a fait, que les Plasticiens montréalais se contentaient de refaire les expériences du groupe hollandais, c'était méconnaître certains aspects nouveaux et originaux des Québécois. Je ne trouvais pas alors que Molinari ou Tousignant étaient «mieux» que Mondrian, mais «autres». Pour cette raison, j'ai toujours pensé qu'ils étaient eux aussi des créateurs.

    Au moment de mettre fin à ces propos, je pense avec nostalgie à tous ceux que je n'ai pu citer, pas même évoquer parce que, depuis quinze ans, ils ont été innombrables,28 et que je laisse, à la postérité et aux professionnels des bilans, le soin de les nommer.

    Mais je songe particulièrement à nos grands paysagistes qui, de décennie en décennie, sont restés fidèles à un certain réalisme. Ainsi Jean Paul Lemieux, qui a réussi à transfigurer toute peinture, pour faire de ses paysages des oeuvres vraiment métaphysiques.

    Je songe aussi à nos sculpteurs, à nos graveurs; surtout, peut-être, à nos métiers d'art où, de Salon en Salon, on a vu la création s'épanouir sous nos yeux avec une spécificité qu'il est difficile de retrouver dans la peinture, art plus international.
    À tous ces créateurs, on peut dédier les mots qu'un critique d'Ottawa, André Renaud, écrivait à propos de la littérature québécoise des années '60:
    Malgré les phénomènes de différenciation, ils se rejoignent au carrefour
    du pays, où s'enracine notre «roman nouveau» ; une terre nouvelle, dont
    on découvre qu'elle est stratifiée d'une façon singulière, offre au regard
    des aspects qui ne se trouvent pas ailleurs; à la réflexion, une âme qui est
    unique. L'Homme de cette terre s'y trouve enfermé, marqué par un
    passé, un présent, un devenir spécifique. C'est de cette vision renouvelée
    que sort une parole nouvelle. C'est ici notre Partage... 29
    Nous avons connu autrefois l'Âge de la Parole. Il nous faut connaître maintenant l'Âge de l'Image (Roland Giguère).


    Notes
    1. Il s'agit donc là, d'une vue personnelle qui, pour cette raison, présente ses limites, mais aussi son intérêt.
    2. En 1974, paraissait Le Guide des artisans créateurs du Québec, par J. P. PAYETTE (Éd. La Presse). Livre fort intéressant où l'on donnait une liste de plus de trois cents «créateurs». Mais il n'était pas fait mention des centaines, peut-être des milliers de peintres, sculpteurs, graveurs qui, apparemment (?), voulaient se classer dans une autre catégorie...
    3. Il y a une dizaine d'années, une liste circulait, émanant d'un ministère. On y trouvait les noms de «mille créateurs» québécois. Beaucoup eurent la surprise exaltante de s'y voir répertoriés. Par contre, bien d'autres...
    4. Pourtant le terme sera très employé à, l'occasion de la parution de Menaud (1937) et, à un degré moindre, dans le cas de Trente arpents (1938).
    5. Déjà, en 1937, à Paris, j'avais été bouleversé par la grande toile de Guernica que Picasso avait accrochée au-dessus de la porte du Pavillon espagnol de l'Exposition internationale. Là aussi, j'avais eu la certitude d'être en face d'une «création». D'autant plus que l'extrême émotivité de l'époque s'y prêtait. J'avais enfin, devant moi, une oeuvre qui, tout en exprimant viscéralement Picasso, exprimait aussi le milieu, créait des mythes, devenait prophétique.
    6. Quitte à faire sourire, je me permets de suggérer la lecture d'un roman de Paul BOURGET, qui date de 1902, intitulé L'Étape, où l'on voit ce qui peut arriver à ceux qui bousculent les étapes.
    7. Membres: M. Rioux, président, J. Ouellet, J. Deslauriers, R. Gauthier, F. Ouellette, A. Paradis.
    8. Rapport de la Commission d'enquête sur l'enseignement des arts, 3 vol. Québec 1969.
    9. La Commission Rioux relevait du Ministère de l'Éducation et, accessoirement, du Ministère des Affaires culturelles.
    10. Cité par Cécile CLOUTIER dans Revue d'Esthétique, Paris 1969, p. 244.
    11. Le Conseil supérieur du livre, en 1968, en comptait quatre cents. À peu près vers la même époque, une Société de poètes canadiens-français faisait savoir qu'elle regroupait cinq cents membres.
    12. ... que j'ai notés, sinon au jour le jour, du moins à la petite semaine, dans mon Journal de bord.
    13. ... auxquels on finit, presque toujours, par revenir, quelles que soient les autres familles littéraires qui se partagent le domaine de la poésie...
    14 L'équipe «historique» de l'Hexagone, en 1954, comprend: Gaston Miron, Olivier Marchand, Hélène Pilotte, Gilles Carle, Louis Portugais, Jean-Claude Rinfret et, en 1955, Jean-Guy Pilon.
    15. Terre-Québec, Montréal, Déom 1964.
    16. Cité par Cécile CLOUTIER dans Revue d'Esthétique, Paris, 1969, p. 245.
    17. Poèmes pour maintenant, Paris, Seghers et Montréal, H.M.H. 1963.
    18. Voyage au pays de mémoire, Montréal, Erta, 1960.
    19 Mais il y en a d'autres, plus harmonieux ou plus hermétiques, plus éthérés ou plus fantasques, qui, à l'époque, m'avaient fasciné. Avec le recul, ce sont les poètes au vocabulaire brûlant, minéral, baroque – tel celui de Roland Giguère – qui accroche ma mémoire.
    20. Pierre de GRANDPRÉ, Histoire de la littérature française du Québec. Tome III, p. 204, Beauchemin 1969.
    21. Ainsi dans le roman – qui mériterait une longe étude – il me semble y avoir création d'un double point de vue.
    D'abord, surtout depuis 1960, il existe des oeuvres importantes dans lesquelles les interrogations de l'homme québécois, encore incertaines à cemoment-là, sont exprimées dans un langage qui autorise une lecture multiple et dans une écriture riche en significations profondes, souvent allusives et difficilement perceptibles pour tout lecteur qui n'est pas québécois.
    Mais création aussi, en ce sens que, pour nombre de critiques et d'essayistes, le roman québécois devient autonome: il ne doit plus être jugé en rapport avec une autre littérature, en comparaison avec des «modèles» étrangers, mais en soi, pour ce qu'il est, pour ce qu'il signifie. Une fois de plus «la comparaison tue l'amour» .
    22. Là aussi – là surtout – tout cela a commencé à fermenter au moment de la grande «Dépression» , mais s'est vraiment manifesté avec le début de la guerre 39-45. D'ailleurs, la fondation à Montréal de la Société d'Art Contemporain, quelques mois avant les hostilités, va jouer un grand rôle dans l'évolution.
    23. Autant de noms dont les oeuvres vont alors être connues et recherchées par tout un groupe de Canadiens français, collectionneurs, connaisseurs avertis, mécènes, spéculateurs (ce ne sont pas toujours les mêmes!) qui, dès 1935, vont soutenir ces nouveaux noms et seront en première ligne, dès le début de la guerre, pour acquérir malgré les sourires et les rires, les Pellan du «retour d'Europe», les Borduas de l'Ermitage.
    24. Pierre VADEBONCOEUR, La ligne du risque, Situations, no 1, 1962.
    25. F.-M. GAGNON, Paul-Émile Borduas, Montréal 1978, Éd. Fides.
    26. Car il est étonnant de voir combien de peintres écrivent sur ce qu'il faudrait faire au lieu de le faire.
    27. Dans son livre La peinture au Québec.... Guy ROBERT précise qu'entre 1960 et 1967 «on pouvait compter trois cents expositions de tableaux, par année, dans la métropole» . Mais, pour des raisons multiples, l'Expo '67 marqua le ralentissement de l'activité picturale. C'est une autre histoire!
    28. Pour un bilan «objectif» , consulter: Guy ROBERT. L'Art au Québec depuis 1940, Éd. La Presse, Montréal, 1973.
    29. André RENAUD, Littérature du Québec, Europe no 478, février 1969.
    Date de création : 2012-04-01 | Date de modification : 2012-04-01

    2%
    Dons reçus (2018-2019):609$
    Objectif (2018-2019): 20 000$


    Nous avons reçu près de 11 407$ lors de la campagne 2017-2018. Nous vous remercions de votre générosité. Pour la campagne 2018-2019, notre objectif s'élève à 25 000$.

    Contribuez au rayonnement des oeuvres de l'Agora/Homo vivens en devenant membre ou en faisant un don.