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    Dossier: Cinéma

    Philosopher à travers le cinéma québécois, Xavier Dolan, Denis Côté, Stéphane Lafleur et autres cinéastes

    Yves Lever

    Compte rendu de Philosopher à travers le cinéma québécois, Xavier Dolan, Denis Côté, Stéphane Lafleur et autres cinéastes, par Pierre-Alexandre Fradet (Paris, Hermann, 2018).

    Depuis 2011, Pierre-Alexandre Fradet publie des critiques de films et des recensions d'ouvrages dans la revue de cinéma Séquences. Il s'intéresse autant à des films grand public qu'à des œuvres de niche. Même si la revue se destine à un public cinéphile ordinaire, le critique fixe la barre assez haute avec son approche philosophique de «voir ce qu'une œuvre dit par ses détours», ou celle de repérer «la caverne derrière la caverne», le tout agrémenté de citations de nombreux philosophes dont Nietzsche, Bergson, Heidegger, Deleuze, Cavell, etc. Même si on ne connaît pas tous les auteurs modernes comme Stanley Cavell et Tristan Garcia, c'est très réjouissant de lire un professeur de philosophie (cégep Saint-Laurent) s'intéressant au cinéma et qui démontre une vaste érudition. Fradet a aussi publié des textes dans Spirale et dans plusieurs autres publications.

    En 2017, il a soutenu à Lyon, en cotutelle avec l'Université Laval, la thèse L'apport philosophique du sens commun: Bergson, Cavell, Deleuze et le renouveau du cinéma québécois. Il en a fait ainsi le résumé:

    En premier lieu, nous passons en revue l’argumentation élaborée par certains réalistes spéculatifs afin de clarifier des réflexions qui feront l’objet de discussions et de répliques dans les chapitres subséquents. Nous faisons ressortir par la suite les angles sous lesquels le sens commun est susceptible de nous rapprocher du réel d’après Bergson, Cavell et Deleuze.
    En second lieu, nous entrons de plain-pied dans le domaine du cinéma et examinons en quoi différentes œuvres du renouveau du cinéma québécois viennent à leur manière compléter, radicaliser ou critiquer les réflexions développées dans la première partie autour du sens commun et du réel. À l’encontre de ceux qui qualifient ces œuvres de «mimétiques», «peu songées» et «esthétisantes», nous mettons donc en évidence la façon dont ces films, attentifs à la profondeur de l’expérience ordinaire et à l’exigence de trouver un certain équilibre entre le devenir incessant et la stabilité constante, parviennent à nuancer et à raffiner la philosophie. (site web http://www.theses.fr/2017LYSEN025)

    On y retrouve les deux composantes de la présentation d'une thèse: un lourd appareil critique qui sert à montrer qu'on a bien fait ses devoirs et qu'on connaît tout ce qu'il faut savoir comme préalables avant d'aborder son sujet; puis le résumé de ce qu'on apporte de neuf.

    Dans Philosopher à travers le cinéma québécois, Xavier Dolan, Denis Côté, Stéphane Lafleur et autres cinéastes publié chez Hermann en 2018, il offre le «second lieu» de la thèse, remanié et écourté.

    Mais il ne résiste pas, et c'est un peu dommage, à l'envie de reprendre en une quarantaine de page ce qui est son «premier lieu»: un historique philosophique de la notion de «sens commun», d'Aristote à des auteurs modernes. De plus, à plusieurs reprises, il amorce des chapitres ou des sections avec d'autres pages théoriques, reprenant des notions qu'il juge essentielles. De sorte que l'ouvrage comporte autant de pages théoriques que d'analyse du cinéma québécois. L'auteur manifeste une érudition exceptionnelle avec ses références philosophiques. Cela ne manque pas d'intérêt, mais est-ce nécessaire? Cela me semble inopportun et peu pertinent, d'autant plus que les centaines de notes de bas de page m'apparaissent en grande partie inutiles parce que jamais personne ne va s'y référer: ou bien le lecteur connaît ces ouvrages, ou bien il n'aura jamais l'énergie pour aller voir...
     
    En 2016, Fradet a codirigé avec Sylvano Santini un dossier de la revue universitaire numérique Nouvelles vues : «Au film de la pensée, un Québec philosophe»  et les deux ont cosigné la présentation. On y trouve ce mot d'ordre:

    En l’occurrence, l’objectif n’est pas d’aborder le septième art comme un « miroir » reflétant une pensée philosophique préexistante ou comme le « révélateur » de faits sociaux susceptibles d’intéresser la philosophie (la censure, la Révolution tranquille, la fin des utopies, etc.), mais d’établir comment certains films québécois construisent par leurs propres ressources une pensée philosophique. Il s’agit, pour être plus exact, d’explorer le potentiel conceptuel et réflexif du cinéma québécois et, à partir des possibilités qu’il fraye d’un point de vue thématique ou formel, de voir comment il engage une expérience de la pensée chez nous, spectateurs des salles obscures.

    Voilà qui avait tout pour me réjouir et c'est ce que j'attendais de l'ouvrage. Depuis longtemps, j'ai reproché à divers universitaires qui publient leur thèse, d'aborder le sujet du cinéma québécois par le mauvais bout: au lieu de partir des films et d'examiner leur offre de sens, ils consacrent beaucoup de pages à rappeler divers paradigmes et théories, puis d'en rechercher les traces dans les œuvres, ce qui me semble la chose la plus facile à faire. Le problème vient du fait que les œuvres sont le plus souvent choisies pour leur valeur de représentation des thèses préalables et que bien d'autres œuvres, ou thèses, qui n'entrent pas dans les cadres sont occultées. Fradet n'a pas évité ce piège, même s'il s'en défend à quelques reprises, même dans sa conclusion: «il eut été pour le moins incongru de prétendre que ces films s'efforcent d'illustrer des écrits préexistants» (258).

    Le titre de l'ouvrage annonce un sujet large: «philosopher à travers le cinéma québécois». En sous-titre, Fradet réduit aussitôt l'échantillonnage en nommant trois cinéastes relativement jeunes (il est de la génération de Dolan, mais Côté est son ainé de 16 ans), puis en ajoutant un énigmatique «et autres cinéastes». À qui doit-on s'attendre? Puisque Fradet a déjà coécrit avec Olivier Ducharme un très intéressant Une vie sans bon sens, Regard philosophique sur Pierre Perrault (Nota Bene, 2016), on peut penser qu'il mettra aussi en réflexion la génération qui a précédé les Dolan et compagnie, ce qui permettrait une vue élargie et panoramique du sujet, peut-être quelques considérations intergénérationnelles.

    Pour son étude, Fradet fait un zoom in sur «des œuvres du renouveau du cinéma québécois». Ce «renouveau», qu'il n'est pas le seul à définir ainsi, il en prend comme cas emblématiques un ou deux films des réalisateurs nommés en sous-titre de la page couverture : Denis Côté (pour Carcasses et Bestiaire), Xavier Dolan (pour Laurence Anyways et Mommy), Stéphane Lafleur (pour Continental, un film sans fusil et En terrains connus) auxquels il ajoute Raphael Ouellet (pour Camion), Anne Émond (pour Nuit # 1), Mathieu Denis et Simon Lavoie (pour Laurentie) et Eduardo Menz (pour Pinochet's Women). Il évoque à peine André Turpin et son dernier long métrage, Endorphine, qui aurait mérité plus de développement. Ce «renouveau» ne correspond pas à un mouvement, mais plutôt à une «mouvance», dit-il, non univoque puisqu'il s'agit de documentaires et de fictions qui tentent un certain renouvellement des processus créateurs et du rapport au réel. Les cinéastes cités ont tous plusieurs autres titres à leur crédit, dont certains, je pense à Nelly d'Anne Émond et à Ceux qui font les révolutions à moitié n'ont fait que se creuser un tombeau de Mathieu Denis et Simon Lavoie, auraient été plus riches en thèmes d'analyse, dans la grille même adoptée par Fradet, celle du sens commun, qui «permet de souder les personnages et les spectateurs au monde» (27), ou dit en d'autres termes, «l'effort par lequel on tâche de se mouler sur l'objet qu'on rencontre, au lieu de le réduire à des préjugés quelconques» (33).

    On ne peut traiter ce sujet sans évoquer le traditionnel débat sur les rapports entre le documentaire et le film de fiction pour définir la valeur de médiation entre le réel et l'esprit du créateur. On discutait déjà longuement de ce thème, un peu à cause de Pierre Perrault d'ailleurs, dès les années 1960, où l'on croyait avoir fait un grand pas en remplaçant «cinéma-vérité» par «cinéma direct». Fradet en est bien conscient, et il raffine la méthode d'analyse en utilisant la distinction fort pertinente entre le quotidien et l'ordinaire, dont la ligne de partage s'articule sur quatre couples: «l'actualité/la possibilité, l'individualité/la communauté, la relativité/l'absolu, la concrétude/l'abstraction». Le premier terme de chaque couple relève du  «quotidien [qui] renvoie toujours à la routine d'un individu particulier, identifiable actuellement dans le monde, mais variable d'une personne à l'autre, tandis que l'ordinaire désigne une structure communément partagée qu'on ne peut percevoir qu'en l'abstrayant d'une pluralité de cas» (44).

    Pour Fradet, «philosopher à travers le cinéma québécois» consistera donc surtout à analyser chez Côté et consorts comment ils mettent sur écran et font comprendre l'ordinaire, au-delà du quotidien mis en scène ou capté furtivement. S'il connaît les films, son lecteur connaît un réel plaisir à ramener à son esprit les scènes marquantes des films cités, revues sous un angle nouveau, dégagées de la réputation de monotonie ou de «réalisme suicidaire» dont elles sont souvent affublées. Il ne peut toutefois s'empêcher de constater que les mêmes constats s'appliqueraient aussi bien à quantité d'autres films, non seulement de cette génération, mais aussi des précédentes. Je me plais à imaginer ce qu'il pourrait raconter au sujet de Bernard Émond ou de Denys Arcand, par exemple, dont le second court métrage documentaire, La route de l'Ouest (1964) débute avec cet énoncé :  «L’incertitude est le lieu le plus habituel de l’intelligence humaine. Perdus dans un cosmos dont nous sommes loin de connaître encore toutes les lois, l’inquiétude nous accompagne quotidiennement. Car nous savons aujourd’hui que les sables sont mouvants et que notre science n’est le plus souvent qu’une suite de miroirs ne révélant toujours que des mystères nouveaux»1. Fradet a publié en 2014 dans Séquences un bon texte sur Le règne de la beauté d'Arcand; j'aime imaginer qu'il sera tenté de creuser dans cette voie.

    Au delà du regard philosophique de Fradet, son analyse des films comporte aussi beaucoup de considérations sociologiques sur la culture populaire, la marginalité, la vie parentale, l'intergénérationnel, les relations amoureuses, l'homophobie, la situation linguistique au Québec, la vie urbaine, la banlieue, etc. Ce n'est pas à négliger.

    Yves Lever

    P.S. : Fradet accorde beaucoup d'importance au fait que les films qu'il cite ont obtenu de nombreux prix dans des festivals internationaux. Pour qui connaît la mécanique de fonctionnement de ce genre de manifestation, cela ne signifie absolument rien. Il y a des centaines de festivals partout dans le monde qui cherchent tous à présenter devant leurs quelques centaines de cinéphiles des produits inédits ailleurs. Rien qu'au Québec, on compte plus d'une douzaine de «festival international du film»: à Percé, Baie-Comeau, Sept-Iles, Saguenay, Gatineau, Rimouski, Sherbrooke, etc., et je ne mentionne pas les plus connus.

    Note

    1 J'ai énoncé quelques lignes d'une approche philosophique de ces deux cinéastes dans le Dictionnaire des intellectuels au Québec, paru en 2017, sous la direction d'Yvan Lamonde, Marie-Andrée Bergeron, Michel Lacroix et Jonathan Livernois.

    Date de création : 2019-02-06 | Date de modification : 2019-02-13

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