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    Impression du texte

    Dossier: Normalité

    Remarques sur la normalité

    Laurent-Michel Vacher
    Remarques sur la normalité en marge d'un colloque de psychanalystes
    La Société psychanalytique de Paris a tenu son colloque annuel de 1972 sur le thème: Aspects pathologiques et pathogènes de la "normalité". A la suite de cette rencontre, organisée par René Diatkine, la Revue française de psychanalyse a invité les participants, dont les interventions et les débats n'avaient pas été enregistrés, à rédiger un texte sur le sujet, et c'est la publication des treize communications ainsi obtenues qui fait l'objet du numéro spécial sur lequel nous nous proposons de réfléchir.1 Comme le précise dans une note liminaire l'un des directeurs de la revue, Christian David, cette publication n'est aucunement un reflet fidèle et complet du colloque lui-même; on a toutefois des raisons de penser que ces pages témoignent validement de l'essentiel des problèmes soulevés et des opinions émises à cette occasion.2 Il nous a semblé qu'il y avait là, en tout cas, un ensemble de données dont l'examen pourrait apporter quelque chose de positif à un autre ensemble placé, lui, sous l'égide de la normali


    té et de la maturité. C'est ce que nous allons, en profane, tenter de faire.

    - 1 -

    Aspects pathologiques et pathogènes de la "normalité": les réactions et les malentendus suscités par ce titre lui-même sont sans doute la première chose instructive que l'on puisse relever. Si l'on exclut le glissement grave opéré par un auteur (Chiland, 411) vers la formule: les formes pathologiques et pathogènes de la "normalité", on peut observer les réactions suivantes. Premièrement, plusieurs participants soulignent le caractère intrinsèquement équivoque du mot normal et la nécessité d'en produire une définition nouvelle (p. ex. Rouart, 373; Schimmel, 439). Deuxièmement, plusieurs remarquent la charge de sens "idéologique" du terme et se situent par rapport à cet état de fait. Ainsi Green (408): "Signe des temps, s'il est de nos jours un sujet tabou, c'est bien celui de la normalité"; ainsi Bergeret (381): "Il existe des termes autrefois surinvestis et actuellement condamnés par les idéaux du Moi collectifs et individuels, qu'il faut bien se garder de prononcer: ordre, méthode, logique, bon sens, propret


    é, exactitude ... et bien sûr propriété ou puissance ... La notion de 'Normalité' risque d'avoir été emportée dans cette même charrette de valeurs jugées périmées et proscrites." Troisièmement, un soupçon s'est porté sur les guillemets, par lesquelles "d'emblée la normalité se présente comme mise et à mettre en question" (David, 359), mais sans que le sens de ces guillemets soit clair et semblable pour tous, comme nous essaierons de le montrer plus loin. Quatrièmement, et comme conséquence directe, on s'est inquiété du paradoxe impliqué par la qualification de pathologique attribuée à la normalité ("L'apparente coexistence de contraires verbaux et notionnels qu'il [le titre] recèle a de quoi troubler" David, 359).

    Aucune de ces difficultés n'a été levée finalement, pour nos treize auteurs, de façon satisfaisante, et l'avertissement de Dujardier (426): "Nous ne pouvons que nous méfier du concept de normalité", semble ne pas avoir été entendu à temps. Toutes les tentatives présentées ici paraîtront sans doute à plus d'un faire "rebondir la difficulté" et "redoubler la confusion" (selon les expressions de David, 359). L'impression d'absurdité peut aller assez loin; le même auteur, qui s'inquiétait dans ces termes: "J'ai déjà du mal à me représenter ce que ce pourrait être que des normaux normaux, et voilà qu'on m'incite à penser aux normaux anormaux! ", en arrive pourtant lui aussi à énoncer une proposition qui frise le non-sens de près: "la normalité, normale ou anormale, est un symptôme" (Mc Dougall, 354). Au premier abord, la pathologie de la normalité s'institue donc dans une confusion totale.

    -2-

    Où cependant toutes les vaches ne sont pas noires à jamais, on veut l'espérer. Car une autre chose qui se dégage de notre corpus, c'est le retour de la notion et du mot, envers et contre tout, comme le note par exemple Evelyne Kestemberg qui présidait le colloque ("'Après coup' il me semble que la notion de 'normalité', battue en brèche au départ, est venue subtilement mais opiniâtrement s'imposer au fil de la discussion", 401). On ne peut que suivre David (360) sur ce point: "Il en va du normal et du pathologique comme d'autres notions ambiguës, à la fois descriptives et appréciatives3: on peut les mettre en question, on peut les relativiser, modifier et enrichir leur sens et leur emploi, détecter leurs origines inconscientes, etc., pour autant elles ne disparaîtront pas, elles ne seront pas totalement dissoutes. Chassez-les du vocabulaire, elles s'y réintroduiront masquées; tentez de les éliminer de votre pensée, vous serez soudain empêché de penser." 4

    Et à ceux qui avaient cru se mettre à l'abri en rappelant que la normalité n'est pas un concept analytique (Mc Dougall, 346), il répond justement que si cette notion n'est en effet pas d'origine psychanalytique et n'appartient pas en propre à la psychanalyse, elle ne lui en est pas moins consubstantielle (360).

    Et il se dégage effectivement de cet ensemble la conviction que la notion contestée doit être débattue et approfondie, mais que ce serait faire son jeu que de croire s'en débarrasser par une simple condamnation globale. Il faut donc essayer plutôt de clarifier progressivement la situation et sans aucun doute nos treize articles, malgré - et même grâce à - la confusion que nous avons d'abord perçue, peuvent nous y aider.

    Une première constatation s'impose. La distinction le plus souvent évoquée est à coup sûr celle de la normalité moyenne ou statistique et de la normalité idéale ou normative. Il est frappant cependant de voir que cette distinction s'applique presque toujours à l'usage courant du mot normal. C'est en effet dans la parole quotidienne que l'homme normal est tantôt compris comme un vague homme moyen, ordinaire, régulier, tantôt comme un aussi vague homme réussi, optimum, idéal. Or, malgré les nombreuses évocations de cette dualité de base, aucun des auteurs ne semble prendre un seul instant au sérieux l'idée que la normalité doive réellement être l'une ou l'autre de ces deux choses-là! Aucune discussion ne retient vraiment l'hypothèse selon laquelle les critères de la normalité (si telle chose existe) devraient être statistiques ou axiologiques. Nous inclinerions à croire qu'il y a, dans ce rappel obligé suivi d'une négligence ou d'un abandon discret, le symptôme d'une attitude impensée mais ferme: le type moyen


    et/ou le type idéal, qui sont ce que "normal" veut dire (en fait), voilà justement ce que "normal" ne veut pas dire (en vérité).

    De fait, autant les auteurs sont unanimes pour reconnaître cette dualité et pour la déplorer, autant ils sont unanimes encore pour écarter ces deux significations. D'un côté, on dira bien sûr qu'il est statistiquement normal d'être névrosé, ou psychotique, et qu'en tout cas il est inconcevable de déterminer les caractères de la santé psychique par référence à la moyenne (p. ex. Bergeret, 393-4). D'un autre côté, on insistera sur le caractère non-normatif de la psychanalyse: "L'analyste n'a jamais pour fonction de décider ce que l'analysé doit faire de sa vie, de ses enfants, ou de son sexe" (Me Dougall, 353). Car ce n'est "point à obéir à des normes que vise l'entreprise d'une psychanalyse" (Rouart, 375).

    Curieux tour de passe-passe donc, dans lequel il nous est annoncé que la vérité n'est dans aucun des possibles auxquels on en revient pourtant toujours. Que pouvons-nous alors apercevoir de positif?

    Très vite, il apparaît que les guillemets ajoutés prudemment autour du mot "normalité" ont orienté le débat vers un problème spécifiquement psychanalytique, celui du sujet-si-étrangement-normal-en-apparence-que-cela-même-est-louche. C'est ce que Mc Dougall baptise la "surnormalité", terme pas trop heureux. Car enfin, pourquoi augmenter la confusion terminologique en jouant à appeler "les normaux" des gens dont on considère en tant que théoricien (et praticien) que l'anormalité ou le déséquilibre consiste à autojustifier et à masquer leur rigidité caractérielle (et les refoulements pathogènes qu'elle entraîne de la fonction symbolique, de l'imaginaire, du fantasmatique, etc ... ) sous l'alibi d'une superficielle ressemblance avec un comportement sain et équilibré?

    La "normalité", dans l'esprit des auteurs de ces communications, est donc tantôt une représentation subjective et un mythe psycho-social (ex.: "je veux être normal", "mais moi je mène une vie normale", etc ... ), partie intégrante des faits que le psychanalyste se donne pour objet d'étude, au même titre qu'un affect d'angoisse ou un énoncé de dénégation; tantôt, à l'opposé, une notion destinée à l'usage du théoricien lui-même (l'analyste) tentant de décrire et d'interpréter les faits psychiques qu'il observe. Dans le premier cas, représentation, image, croyance ou mythe de la normalité, dans le second, concept du normal.

    Croyance ou apparence contre théorie, il faudrait sans doute faire au langage la grâce de les distinguer si l'on veut éviter à la théorie de la croyance de sombrer dans le charabia (cf. plus haut, "la normalité, normale ou anormale, est un symptôme").

    Voyons un peu de quoi il s'agit. J. Rouart, par exemple, présente ainsi le problème: "Un type de caractère peut correspondre à l'idéal du Moi collectif, du moins dans une assez grande mesure, ou s'aligner assez bien sur la personnalité de base, sans que cela exclue des refoulements, des formations réactionnelles sévères, une rigueur persistante des structures prégénitales. C'est même généralement le cas. La vie pulsionnelle entravée risque fort de trouver des issues perverses et des extériorisations indirectes, souvent peu visibles de l'extérieur, mais dont l'entourage immédiat subira les atteintes, d'autant plus pernicieuses que plus sournoises. Leur effet pathogène pourra être à l'origine des troubles psychiques de l'enfant et de l'adulte que celui-ci deviendra" (379).

    Cette description, que l'on retrouve (avec des variations) chez la plupart des auteurs, appelle-t-elle bien la dénomination "normal"? Le terme adéquat, qu'aurait bien dû suggérer la notion plusieurs fois invoquée de "faux self" (D. Winnicott), c'est naturellement ici celui de "faux normal" et de "fausse normalité"5 (par opposition à celle dont C. David dit, si bien et/ou si mal, "La vraie normalité se moque de la normalité", 371). Encore faudrait-il éviter tout doute sur les liens entre cette "fausse normalité" morbide et les traits normaux des hommes sains qu'elle exploite: la fausse normalité par définition imite la normalité et s'en inspire, mais elle s'en distingue et ne l'annule pas. Il faudrait aussi se garder de faire une assimilation entre, d'une part, fausse normalité et détermination statistique du normal et, d'autre part, vrai normal et détermination axiologique-normative du normal. Rien n'est moins évident, mais plusieurs auteurs font comme si cette comparaison allait de soi.

    Lorsque J. Cosnier, percevant bien qu'il y eut des recoupements et des confusions, essaie de clarifier les choses en observant: "On a opposé la pseudo-normalité des gens qui se disent normaux à ce que pourrait être une normalité idéale pour l'analyste" (429), elle a sans doute le tort d'introduire la notion d'idéal sans précisions suffisantes. André Green se rapproche plus nettement du vrai débat lorsqu'il écrit: "Finissons-en donc avec les structures pseudo-normales dont l'inventaire est long pour en arriver au fait. Quels sont les critères sur lesquels un psychanalyste peut se fonder pour cerner la normalité?" (407). Si tous les participants avaient adopté ce point de départ, leur apport aurait pu être bien plus grand.

    -3-

    Le "positif" n'est donc pas là encore. Une théorie de la "fausse normalité" présuppose la possession par le théoricien d'une critériologie du normal et de l'anormal authentiques. A cet égard, trois idées nous paraissent dominer l'ensemble.

    Tout d'abord, une mise en garde attribuée à René Diatkine, maintes fois évoquée par les participants, et qui est considérée par eux comme un acquis: il n'existe pas une structure psychique normale. "Le normal" ne dénote pas un objet mais une propriété, la "normalité" ne saurait donc désigner un type déterminé de caractère ou de personnalité. "Acquis positif", ce principe n'en est pas moins intrinsèquement négatif, et nous verrons que ses conséquences les plus évidentes restent implicites ou inaperçues, ce qui en limite la portée.

    En second lieu, une appréciation éthique et empirique6 semble faire la presqu'unanimité. Dans la normalité authentique, la psychanalyse inciterait à faire entrer une part de liberté, d'originalité, de doute, de recherche, de créativité, de mise en question de soi-même, de fantaisie, d'angoisse même et d'imagination, de rêve et de naïveté, d'aventure et de folle espérance, "le maintien permanent d'une certaine faculté de désadaptation" (David, 372), qui vont à l'encontre de l'atmosphère et du style de vie connotés ordinairement (dans la mentalité collective) par l'idée de normalité. Contre-partie de la "clinique de la pseudo-normalité" (id., 371) évoquée plus haut, cette doctrine psychologique de la libération et de l'émancipation se présente à la fois comme une constatation clinique et comme une option idéologique (à situer dans un débat du type progressisme vs conservatisme). La psychanalyse s'opposerait donc à "la sur-répression d'un Surmoi rigide, archaïque et intransigeant" (Chiland, 419), considérée comm


    e un "masque de la mort" (Chambon, 421). Il semble bien que nous ne disposions là de rien de plus qu'une orientation très générale, qui ne nous permet aucunement de déterminer des seuils effectifs de l'anormalité. Car "l'analyste ne peut être en accord ni avec les conformistes, puisqu'il déclare que tel individu socialement adapté, vivant dans le meilleur des mondes possibles, n'est pas normal, ni avec les anticonformistes, puisqu'il n'invite pas à la licence, la transgression, la perpétuation de la perversité polymorphe" (Chiland, 419). "Etre en accord", n'est-ce pas le langage de l'opinion, de l'idéologie, de la morale?

    Une parenthèse s'impose ici sur le rapprochement qui est fait parfois entre cette normalité authentique7 dont nous venons d'évoquer l'orientation, et l'idée de G. Canguilhem selon laquelle: "Etre normal, c'est produire des normes" (cf. pp. 412 et 443-4). Pour l'un, c'est le mot même de normalité qu'il faut rejeter car il évoque trop les normes (qui font partie de la rigidité psychique à surmonter); pour l'autre, la normalité étant une visée à déterminer idéalement, elle se confond avec le normatif. Mais faut-il rappeler ici qu'une définition de la normalité par la normativité (entendue comme aptitude à se donner des normes, activité normante) n'est pas une définition normative8 de la normalité? Les quelques renvois aux recherches de G. Canguilhem se produisent dans une sorte de vide critique, au sein de la plus totale confusion terminologique, et ceux qui attaquent ou/et qui défendent la "normativité" frappent des ombres. Sans doute faudrait-il en dire plus - ou moins - sur ce point, mais notons au moins que


    plusieurs auteurs opposés véhémentement à la rigidité des normes du Surmoi ne voient pas à quel point leur définition de la normalité authentique par le jeu, la souplesse, l'aventure et la créativité est elle-même une définition normative, ne fût-ce qu'en puissance.

    Arrivons-en enfin, s'il se peut, à du solide: il y a un critère du normal qui nous est suggéré et qui mérite notre intérêt. La normalité c'est "le bon fonctionnement intérieur" (Bergeret, 382). Efficience, bien-être, équilibre relatif, adéquation fonctionnelle, intégration harmonieuse des forces ou éléments composant le tout, capacité de se relever face à l'échec ou la maladie, voilà vers quoi s'oriente la pensée de ceux qui veulent sortir du dilemme des autres (la moyenne) et de l'idéal (l'optimum). Pas un d'entre eux ne semble avoir reconnu là la bonne vieille idée de santé, qui n'a jamais voulu dire autre chose, ni avoir interrogé clairement les rapports du couple normal/anormal et du couple sain/pathologique. Quoi qu'il en soit, la contribution la plus convaincante est bien à cet égard celle du Dr. André Green, "Note sur les processus tertiaires" (407). Partant de la classique distinction freudienne entre processus primaires et processus secondaires,9 Green suggère que la relation entre ces deux ordres co


    nstitue par elle-même un troisième type de processus: "Par processus tertiaire, j'entends le processus qui met en relation les processus primaires et les processus secondaires de telle façon que les processus primaires limitent la saturation des processus secondaires et les processus secondaires celle des processus primaires" (408), avec pour résultat que "le double jeu des processus primaires et secondaires protège contre la tyrannie exclusive des uns sur les autres" (409). La conclusion malheureusement reste incertaine: est-ce l'existence même, ou plutôt telles formes particulières, de ces processus tertiaires, qui fait la normalité? Mais on est sans doute ici sur une voie à suivre, bien que les choses y soient encore très confuses.

    -4-

    On l'aura saisi, nous n'avons pas prétendu résumer, rendre compte, ni même présenter. Nous avons cherché à réfléchir-en-marge-de. Et c'est avec en tête des questions méthodologiques et épistémologiques que nous avons accompli ce bref parcours, négligeant de ce fait même presque tout le contenu clinique, nosologique, étiologique, pathologique, qu'un psychologue aurait peut-être vu beaucoup mieux. Essayons de faire apparaître, pour terminer, notre idée-de-derrière-la-tête, et de dire ce que nous croyons avoir compris au sujet du "concept" de normalité à l'occasion de cette lecture.

    Tout d'abord, comment ne pas être frappé par le réflexe mental qui consiste à croire que toutes les notions (tous les mots) fonctionnent sur le modèle unique du concept descriptif positif. Chacun postule, au mot "normal", un contenu donné, reçu10 ou fixe, mais établi universellement en tout cas, et un référent empirique positivement délimité. Ne serait-ce pas une absurdité? Ne faudrait-il pas se demander prudemment si "normal" ne pourrait pas être une notion "à texture ouverte", une idée "à conditions négatives seulement", un concept régulateur, un terme évaluatif, appréciatif, prescriptif, mais faiblement désignatif ou constatatif. La leçon à suivre serait ici celle que la philosophie du langage (anglo-saxonne) nous donne, par exemple, sur des termes esthétiques (I'"artistique", le "beau"): il y a dans la pensée (dans le langage) des notions qui ne procèdent pas selon le mode descriptif de la dénotation empirique, positive, scientifique, en ce sens qu'elles ne fonctionnent pas selon l'exigence d'être définis


    sables par référence à un certain groupe fini de caractéristiques reconnues pour conditions nécessaires et suffisantes de l'appartenance d'un fait ou objet x à l'extension du concept. C'est par un penchant vers la substantification et l'hypostase que l'on passe du qualificatif "normal" à l'idée que la normalité serait un état-de-chose précis, que le normal serait une entité positive. Pour nous, la lecture des textes psychanalytiques ici examinés nous a convaincu de ceci : une analyse sémantique du terme "normal" révélerait que sans sombrer dans le non-sens ou le vide, il ne dénote pas (et ne peut pas dénoter à moins de changer de nature) en général ou universellement une ou plusieurs propriétés appartenant toujours à ce qui peut être qualifié de "normal". Il n'y a pas, et il ne peut pas y avoir de conditions nécessaires et suffisantes à l'emploi du terme "normal", et c'est pourquoi "normal" n'est pas un concept théorique positif - pas plus que "beau".

    N'allons pas pour autant jeter le bébé avec l'eau du bain. Ces notions peuvent avoir une certaine objectivité et conserver une extension légitime, bien qu'ouverte et approchée, et il y a encore de bonnes raisons pour dire d'un homme qui ne souffre pas, qui réagit efficacement à des conflits nouveaux qui réalise une intégration harmonieuse de l'adaptation au réel et à la société avec la créativité et l'originalité, qu'il est "normal", et ceci de façon objective, quoique par approximation, par relation, et de façon appréciative et régulatrice. Cette assertion n'aura pas les mêmes conditions de validité que celle selon laquelle il pèse 148 livres, mais cela ne la réduit pas à néant.

    Dans ces limites, un certain nombre de précisions peuvent être utiles, dont le rappel paraîtra peut-être superflu mais qui sont pourtant curieusement méconnue dans nos textes. Tout d'abord, que la normalité est un attribut.

    Comme le dit R. Diatkine, le normal n'est pas un objet, un type spécifique de personnalité; mais alors, qu'est-ce? C'est une qualité attribuable à divers objets (à diverses structures de personnalité), et il n'y a en effet aucune raison pour supposer qu'il n'existerait qu'un seul caractère normal.

    Mais si la normalité est un attribut, il est absurde de parler de l'observation portant sur l'existence de cette qualité sans dire de façon précise à quel objet on pense (le prédicat). Autant il est légitime de chercher à cerner la substance même d'une notion ("température" ou "normalité", nonobstant les différences), autant il serait vain de ne jamais rapporter ensuite l'entité théorique ainsi dégagée à aucun objet précis. Normalité de quoi?11 Un être ne peut-il être normal en telle chose et anormal en telle autre?

    Séparer puis mettre explicitement en rapport l'attribut et le prédicat clarifierait sans doute certains points. Il est, par exemple, étonnant de voir comment la mise en garde de R. Diatkine si souvent rappelée dans ces pages (il n'y a pas une telle chose qu'un état normal, ou une structure normale) est génératrice d'une impasse. Au lieu de voir structure et normalité comme deux termes dès lors dissociés et indépendants mais à mettre en relation, on les disjoint absolument et sans examen. Partant, nul n'examine leurs diverses combinaisons logiquement possibles (qu'il existerait aucune, une ou plusieurs structures nécessairement normales; aucune, une ou plusieurs structures tantôt normales et tantôt anormales; enfin aucune, une ou plusieurs structure nécessairement anormales). On est passé de l'idée battue en brèche (avec raison) de "la personnalité normale", à l'idée négative et creuse qu'il n'y a pas de rapports structuraux (déterminés) entre les diverses structures (personnalités) et leur degré potentiel ou


    intrinsèque de normalité. N'est-ce pas un curieux aveuglement logique?

    En deuxième lieu, il faudrait aussi dire quelques mots de la soi-disant "relativité" du "normal". Par exemple, C. David (363) parle de l'"essentielle relativité" du normal, suggérant la suppression de toute pertinence à la notion de normalité, là où il a seulement donné des arguments établissant que la normalité est objective par relation.12 Car la normalité est une relation et doit être traitée comme telle. Il serait absurde de dire: "cinq est égal". Cinq est égal, par exemple, à trois plus deux, c'est-à-dire que l'égalité est une propriété relationnelle (ou, dans son sens propre, relative). Pas "relative" au sens du relativisme, ce qui voudrait dire arbitraire, dénuée de fondement, sans objectivité aucune. La normalité n'est pas une propriété déterminable hors d'une relation, mais cette relation est elle-même douée d'une certaine objectivité. Dire: "La norme sexuelle ou autre, a une dimension spatio-temporelle" (Mc Dougall, 353), ce n p est pas dire qu'il n'existe pas de normes. On ne devrait donc jamais em


    ployer le terme normal sans l'accompagner au moins d'un POUR et d'un PAR RAPPORT A. Ce ne serait pas l'affaiblir, mais le renforcer.

    Deux brèves réflexions marginales pour terminer. Du point de vue heuristique, il pourrait être fécond de se souvenir que la normalité et l'anormalité suggèrent l'idée de seuils. Pourquoi ne pas retenir, à titre d'hypothèse, la possibilité que le normal et l'anormal soient les deux extrémités d'un spectre qui devrait alors être (peu importe les seuils que l'on y détermine) le spectre de quelque chose? C'est suggérer que la normalité est une grandeur, sans doute résultante complexe et paramétrique, mais continue. Plutôt que de rester butée sur les extrêmes et sur les seuils, pourquoi la pensée ne s'attacherait-elle pas à la mesure?

    Enfin, relevons et saluons en passant la propension à une généralisation de la morbidité sur la base de la fragilité13 des critères du pathologique. Plaisant paradoxe. Au lieu de déduire de cette inconsistance la normalité de tant de soi-disant "malades mentaux", plusieurs de nos auteurs glissent psychanalytiquement sur la pente inverse: que les non-fous sont des malades inapparents. La critique de la folie n'est donc pas finie chez les psychanalystes, et ça ne veut pas rien dire!


    Notes :

    1 Cf. Revue française de psychanalyse, La "normalité", t. XXXVI, no 3, mai 1972, pp. 343-444.
    2 Dans la suite de notre texte, nous n'entreprendrons pas de donner un compte rendu mais de proposer quelques réflexions. Nous allégerons donc au maximum les références, d'une part en nous contentant le plus souvent d'évocations générales, d'autre part en réduisant les renvois au nom de l'auteur suivi du numéro des pages.
    3 Souligné par moi, L.M.V. Cette allusion, nulle part développée, touche sans doute à l'essentiel, comme nous le verrons.
    4 Prenons garde que notre propre texte ne soit pas ici jugé d'avance!
    5 0u, à la rigueur, "peudo-normalité", comme disent certains des intervenants.
    6 Au sens où l'on opposait traditionnellement "médecine empirique" et "médecine scientifique".
    7 Richesse psychique, souplesse, etc.
    8 Constituée en norme, fondée sur un jugement de valeur et qui donne des règles. (Que vaut le paradoxe de Rouart (375-6): le véritable normal est celui qui est "anormal" (parce que libre par rapport aux normes) et l'anormal c'est le plus "normal" (enserré dans les normes du Surmoi)? Il vaut jeu de mot, voilà tout ...
    9 "Processus primaire, processus secondaire: Les deux modes de fonctionnement de l'appareil psychique tels qu'ils ont été dégagés par Freud. On peut les distinguer radicalement: a) du point de vue topique: le processus primaire caractérise le système inconscient, le processus secondaire caractérise le système préconscient-conscient; b) du point de vue économique-dynamique: dans le cas du processus primaire, l'énergie psychique s'écoule librement, passant sans entraves d'une représentation à une autre selon les mécanismes de déplacement et de condensation; elle tend à réinvestir pleinement les représentations attachées aux expériences de satisfaction constitutives du désir (hallucination primitive). Dans le cas du processus secondaire, l'énergie est d'abord "liée" avant de s'écouler de façon contrôlée; les représentations sont investie d'une façon plus stable, la satisfaction est ajournée, permettant ainsi des expériences mentales qui mettent à l'épreuve les différentes voies de satisfaction possibles. L'oppos


    ition entre processus primaire et processus secondaire est corrélative de celle entre principe de plaisir et principe de réalité." Laplanche et Pontalis, Vocabulaire de la psychanalyse. Paris, P.U.F., 1971, p. 341.
    10 Comment ne pas s'étonner de voir, par exemple, J. Rouart supposer qu'il existerait un sens courant du terme "normale", une idée normale de la normalité dans l'esprit public. Seule la psychologie sociale pourrait nous dire quelles sont les conceptions de la normalité, et si elles sont très, peu ou pas diversifiées! Sur cette question, comme sur la plupart des points ici évoqués, le lecteur aura intérêt à lire le beau petit livre de A. Servantie, M.T. Becut et A. Bernard, Normal et pathologique. Introduction à l'anthropologie psychiatrique. Paris, Editions Universitaires, 1971, 124 p.
    11 Comme: température de quel objet?
    12 "L'objectivité par relation n'est pas un absolu, comme l'Idée platonicienne; elle n'en est pas moins réellement fondée dans l'objet: la "valeur nutritive" appartient réellement à la nourriture pour l'organisme qui s'en nourrit." B. Teyssèdre, dans Les sciences humaines et l'oeuvre d'art. Bruxelles, La Connaissance, 1969, p. 38.
    13 Voire de l'absence!
    Date de création : 2012-04-01 | Date de modification : 2012-04-01

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