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    Dossier: Normalité

    Du normal au pathologique

    Denise Demers-Beaudry
    Du normal au pathologique en passant par le diagnostic psychiatrique (...) il n'y sans doute pas, dans l'espèce humaine, un seul individu sage à toute heure et dépourvu de toute espèce de folie. Il n'existe ici qu'une différence. l'homme qui prend une citrouille pour une femme est traité de fou, parce qu'une telle erreur est commise par peu de gens; mais celui dont la femme a de nombreux amants et qui, plein d'orgueil, croit et déclare qu'elle surpasse la fidélité de Pénélope, celui-là personne ne l'appellera fou, parce que cet état d'esprit est commun à beaucoup de maris. Erasme, Eloge de la folie, XXXIX.

    Comment distinguer la santé mentale de la maladie mentale, l'état «normal» de l'état «pathologique», si leurs définitions varient d'un milieu à l'autre? il existe, bien sûr, des comportements et des états «hors de l'ordinaire»: le meurtre, les hallucinations, la dépression, l'anxiété. La question n'est pas là. Mais dans quelle mesure, à partir de l'observation d'une personne, peut-on dire d'elle qu'elle est «malade mentale», «schizophrène» par exemple? On sait que les psychiatres ont recours à des méthodes de diagnostic fondées sur l'apparition de tels ou tels symptômes qui ont été catalogués en maladies. Ces diagnostics sont-ils le fruit de l'observation de symptômes réellement présentés par le patient ou le fruit de l'influence du milieu hospitalier sur la personne qui observe les manifestations de la «maladie»?

    C'est pour tenter de répondre à cette question que le docteur David L. Rosenham, professeur de psychologie et de droit à l'université Stanford, en Californie, et sept autres volontaires (trois psychologues, un pédiatre, un psychiatre, un peintre et une ménagère) se sont livrés à une expérience dont la revue Science publiait les résultats étonnants dans son édition du 19 janvier 1973.1

    Ces personnes tout à fait «normales», ne souffrant pas et n'ayant jamais souffert de troubles psychiques graves, se sont présentés à l'admission de douze hôpitaux psychiatriques de calibres très divers, situés dans cinq Etats différents des U.S.A., en prétextant qu'elles entendaient des voix inconnues de même sexe qui leur disaient des mots flous tels que «vide», «creux», «floc». Le docteur Rosenham explique pourquoi il a choisi ces symptômes dits «existentiels»:

    ( ... ) on dit que ce genre de symptôme surgit lorsqu'une personne devient douloureusement consciente de l'absurdité de sa vie; c'est comme si elle se disait: «Ma vie est vide et creuse». Ces symptômes n'ont rien de proprement pathologique: dans toute la littérature psychiatrique, il n'a pas été relevé un seul cas de psychose existentielle.2

    Sauf un, tous les pseudo-patients ont été admis à l'hôpital comme «schizophrènes».

    Dès leur admission, ils ont cessé de prétendre qu'ils entendaient des voix et, durant tout leur séjour, ils se sont comportés comme ils le feraient habituellement. Ils ont d'ailleurs pris soin de décrire le plus fidèlement possible les événements marquants de leurs vies et les véritables relations qu'ils entretenaient avec leurs familles et leurs amis. Leurs comportements étaient d'autant plus «normaux» que, comme tout autre patient psychiatrique, ils ne connaissaient pas la date de leur congé et il leur fallait convaincre le personnel de l'hôpital qu'ils étaient assez «sains d'esprit» pour pouvoir retourner chez eux. Leur séjour a duré en moyenne dix-neuf jours, après quoi ils ont reçu leur congé avec un diagnostic de «schizophrène en période de rémission» (sauf pour un).

    Ainsi des gens «normaux» ne sont pas reconnus comme tels dans un milieu où règne la maladie mentale. Le docteur Rosenham essaie d'expliquer les raisons de ces erreurs de diagnostic de la part des psychiatres, alors que certains des vrais patients, eux, avaient eu des soupçons sur la «maladie mentale» des pseudo-patients.

    Peut-être les médecins sont-ils, par souci de prudence, généralement plus enclins à déclarer «malade» une personne en santé qu'à risquer de commettre l'erreur inverse. Mais cette tendance vers le diagnostic de la maladie plutôt que vers celui de la santé a, de souligner D. Rosenham, des conséquences beaucoup plus graves en psychiatrie qu'en médecine générale, car les diagnostics psychiatriques entraînent avec eux toute une série de stigmates personnels, légaux et sociaux. C'est justement pour ne pas être marqués pour le reste de leur vie par les «troubles psychiques», qu'on allait déceler chez eux, que les pseudo-patients avaient caché leurs vrais noms et leurs emplois tout au long de l'expérience.

    Il était donc important de voir si cette tendance vers le diagnostic de la maladie pouvait être inversée. Ainsi une fois l'expérience terminée, le docteur Rosenham décida de faire part de ses résultats à un hôpital, l'avertissant qu'on lui enverrait des pseudo-patients. Dans les trois mois qui ont suivi, des 193 patients admis à cet hôpital, 41 furent déclarés «pseudo-patients» par au moins un membre du personnel, 23 furent suspects aux yeux d'au moins un psychiatre, 19 aux yeux d'un psychiatre et d'un nonmédecin alors qu'en fait aucun pseudo-patient n'avait fait son admission.

    Pour éclairer davantage les raisons pour lesquelles les pseudo-patients n'avaient pas été repérés, le docteur Rosenham explique qu'une fois le diagnostic de la maladie posé, le patient est marqué d'une étiquette qui influence profondément les interprétations psychiatriques de ses comportements et de son histoire de cas, si bien qu'au bout du compte on ne parle pas de guérison mais de «maladie en rémission», c'est-à-dire disparue temporairement. Comme illustration frappante de ces erreurs de perception, citons le fait que les pseudo-patients prenaient des notes régulièrement sans jamais qu'on leur demande ce qu'ils écrivaient, parce qu'on considérait ce «comportement d'écriture», selon les mots mêmes retrouvés dans leurs dossiers, comme un comportement obsessionnel typique d'un schizophrène.

    C'est pourquoi le docteur Rosenham met en question la valeur et l'utilité des diagnostics psychiatriques qui «situe(nt) toujours la source des aberrations au sein de l'individu et ne se préoccupe(nt) que rarement de l'ensemble des stimuli auquel l'individu est exposé».3 En fait, selon D. Rosenham, le diagnostic révèle peu de choses au sujet du patient en lui-même, mais il en dit long sur le milieu dans lequel les psychiatres observent le patient, milieu qui favorise l'éclosion d'un sentiment de dépersonnalisation chez lui. Pour mettre en relief les facteurs qui contribuent à cet état de choses, citons le fait que les médecins et les psychiatres sont peu souvent accessibles: les pseudo-patients se sont trouvés, en moyenne, pendant 6.8 minutes par jour en contact avec un psychiatre, un psychologue, un médecin ou un résident. Comme ils sont au sommet de la hiérarchie, ils donnent le ton au reste du personnel qui reste aussi longtemps que possible retranché dans les «cages» de verre. De plus, les membres du personnel parlent peu ou pas du tout aux patients lorsqu'ils essaient d'entrer en contact avec eux. Un exemple:

    -Docteur, pouvez-vous me dire quand j'aurai mon congé?

    -Bonjour, David, comment vous sentez-vous ce matin? (Cela sans s'arrêter ni attendre la réponse.)

    De telles attitudes résultent de l'influence des étiquettes que portent les patients psychiatriques en milieu hospitalier.

    Combien de patients qui seraient «normaux» dans la vie courante paraissent «fous» du seul fait qu'ils se trouvent dans ce milieu bizarre, dépersonnalisant et frustrant qu'est un hôpital psychiatrique?4

    Sans donner de solutions à cet ensemble de problèmes, le docteur Rosenham conclut son article en soulignant l'importance des cliniques communautaires où l'on traite le patient dans son milieu.

    Si nous nous abstenons d'envoyer les individus en détresse en des lieux où règne la folie, nous risquons moins de nous faire d'eux une image déformée.5

    Les résultats obtenus par le Dr Rosenham ont fait leur tour de presse; certains se sont empressés de les ajouter à leur panoplie de blagues sur les psychiatres qu'ils appellent familièrement les «head shrinkers». Mais la lecture de l'article du Dr Rosenham nous révèle mieux que les comptes rendus des journaux l'esprit dans lequel ses recherches ont été menées. Il ne s'agissait pas de faire le procès de la «machine psychiatrique»,6 de démontrer l'incompétence, voire même la stupidité des psychiatres et de ceux qui travaillent dans un hôpital psychiatrique. Le Dr Rosenham a plutôt essayé de faire comprendre pourquoi un personnel compétent, intelligent, avait failli à sa tâche, en démontrant l'influence «prégnante» du milieu qui contrôle les perceptions et nourrit les préjugés. Il est assez étonnant qu'on ait seulement souligné les torts de la «machine psychiatrique», alors que les gens qui la font tourner ne sont, au fond, que les parfaits reflets des préjugés que la société dans son ensemble entretient à l'égard des «malades mentaux», c'est-à-dire envers ces gens «aliénés», parce que nous les privons de liens ...


    Notes
    1 D.L. Rosenham, «On Being Sane in Insane Places», Science, Vol. 179, no. 4070: 250-258, 19 janvier 1973.
    2 Ibidem, p. 251.
    3 D.L. Rosenham, art. cit., p. 253.
    4 Ibidem, p. 257.
    5 Ibidem.
    6 M. Foucault, «En guise de conclusion», dans Le nouvel observateur, 435: 92, 13-18 mars 1973.
    Date de création : 2012-04-01 | Date de modification : 2012-04-01

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