• Encyclopédies

      • Encyclopédie de l'Agora

        Notre devise: Vers le réel par le virtuel!


      • Encyclopédie sur la mort

        L’encyclopédie sur la mort veut s'intéresser à ce phénomène sous ses multiples aspects et ses diverses modalités.


      • Encyclopédie Homovivens

        Encyclopédie sur les transformations que l'homme opère en lui-même au fur et à mesure qu'il progresse dans la conviction que toute vie se réduit à la mécanique.


      • Encyclopédie sur l'inaptitude

        Tout le monde en conviendra : c'est au sort qu'elle réserve aux plus vulnérables de ses membres que l'on peut juger de la qualité d'une société. Aussi avons-nous voulu profiter ...


      • Encyclopédie sur la Francophonie

        L'Encyclopédie de la Francophonie est l'une des encyclopédies spécialisées qui se développent parallèlement à l'Encyclopédie de l'Agora.

  • Dictionnaires
  • Débats
      • Le Citoyen Québécois

         Après la Commission Gomery, la Commission Charbonneau! À quelles conditions pourrions-nous en sortir plus honnêtes… et plus prospères

      • L'hypothèse Dieu

         Un nouveau site consacré au dialogue entre croyants et non-croyants a été créé. Son titre « L’hypothèse Dieu » annonce-t-il un vira...

  • Sentiers
      • Les sentiers de l'appartenance

        L'appartenance c'est le lien vivant, la rencontre de deux Vies : la nôtre et celle de telle personne, tel  paysage...Quand la vie se retire, le sentiment d'appropriation se substitue au ...

      • Le sentier des fleurs sauvages

        Nous sommes des botanistes amateurs. Notre but est de partager un plaisir orienté vers une science complète où le regard du poète a sa place à côté de celui du botaniste, du généticien, du gastrono...

      • L’îlot Louis Valcke

        Sur les traces de Louis Valcke (1930-2012), professeur, philosophe, essayiste, cycliste, navigateur et pèlerin. Spécialiste mondial de l’œuvre de Pic de la Mirandole.

  • La lettre
    • Édition


    La lettre de L'Agora
    Abonnez-vous gratuitement au bulletin électronique. de L'Agora.
    Si l’Encyclopédie de l’Agora demeure progressiste, c’est dans un nouveau sens du mot progrès, fondé sur la science réparatrice et sur le principe de précaution.
    Média social:
    Facebook:


    Fluxs RSS:

    Impression du texte

    Dossier: Copernic Nicolas

    Montaigne et la révolution copernicienne

    L'interprétation fictionaliste : le statut de l'astronomie et la réception de l'héliocentrisme de Copernic dans la seconde moitié du XVI° siècle.

    L'étude de la réception des thèses de Copernic doit d'abord être replacée dans le cadre plus général du débat sur le statut des hypothèses astronomiques au XVI° siècle.
    Montaigne reprend la thèse selon laquelle l'astronomie ne décrit pas physiquement le ciel, mais use de fictions mathématiques pour expliquer la trajectoire des astres. On appelle " fictionaliste " ou " phénoméniste " cette conception, en référence aux travaux de Pierre Duhem sur la question6. Dans l'Apologie de Raymond Sebond, Montaigne développe explicitement l'argument, parce qu'il corrobore la thèse suivant laquelle la connaissance est une illusion. L'astronomie, en tant qu'elle est une approche mathématique du ciel, reste un système de " fictions7 ", c'est-à-dire d'inventions de l'esprit sans correspondant dans la réalité. La conception sur laquelle Montaigne s'appuie remonte à l'Antiquité, et en particulier au platonisme : l'astronomie a pour dessein de " sauver les phénomènes8 ", c'est-à-dire d'en fournir une description mathématique adéquate. Par opposition à la physique, qui explique en donnant les causes, l'astronomie platonicienne ne se prononce pas sur la nature des phénomènes célestes.
    Montaigne fait la critique d'une science préoccupée seulement de " sauver les phénomènes ", c'est-à-dire de rendre compte des mouvements des astres par des fictions. On remarquera au passage le retour involontaire au sens étymologique du terme grec cosmos, qui signifiait à la fois le " monde " et le " maquillage ".
    " Tout ainsi que les femmes emploient des dents d'ivoire où les leurs naturelles leur manquent9, et, au lieu de leur vrai teint, en forgent un de quelque matière étrangère ; comme elles font des cuisses de drap et de feutre, et de l'embonpoint en coton10, et, au vu d'un chacun11, s'embellissent d'une beauté fausse et empruntée : ainsi fait la science (et notre droit même a, dit-on, des fictions légitimes sur lesquelles il fonde la vérité de la justice) ; elle nous donne en paiement et en présupposition les choses qu'elle même nous apprend être inventées : car ces épicycles, excentriques et concentriques, de quoi l'Astrologie s'aide à construire le branle des étoiles, elle nous les donne pour le mieux qu'elle ait su inventer en ce sujet ; comme aussi au reste la philosophie nous présente, non pas ce qui est, ou ce qu'elle croit, mais ce qu'elle forge ayant plus d'apparence et de gentillesse12. (...) Ce n'est pas au ciel seulement qu'elle envoie ses cordages et ses roues. Considérons un peu ce qu'elle dit de nous-mêmes et de notre contexture. Il n'y a pas plus de rétrogradation, trépidation, accession, reculement, ravissement, aux astres et corps célestes, qu'ils en ont forgé en ce pauvre petit corps humain. Vraiment ils ont eu par là raison de l'appeler le petit monde13, tant ils ont employé de pièces et de visages à le maçonner et bâtir14. "
    Cornelius Agrippa, en 1530, dénonce en des termes très proches de ceux de Montaigne, " gens outrecuidez, forgeurs de monstres et prodiges ", qui fabriquent suivant leur fantaisie15 ". Si l'astronomie a un contenu purement descriptif et purement hypothétique, elle prête le flan à la critique. Il ne reste qu'un pas à faire, pour affirmer que les descriptions et les hypothèses sont des fictions, des suppositions sans fondement. C'est ce que fait Montaigne à la suite d'Agrippa, lorsqu'il réitère l'attaque sceptique contre la science. L'incompatibilité entre l'astronomie ptolémaïque et la physique aristotélicienne avait conduit la plupart des philosophes à interpréter l'astronomie en termes d'hypothèses, et les hypothèses en termes de fictions mathématiques. Cependant, le " fictionalisme " n'est pas nécessairement lié au scepticisme : on trouve, entre la philosophie naturelle (les sphères concentriques d'Aristote) et les calculs mathématiques une sorte de compromis, que Nicholas Jardine propose d'appeler le " compromis pragmatique16 ". Le plus souvent, il s'accommode très bien de certitudes, comme celle de l'immobilité terrestre : c'est ce que montre par exemple le cas de Philip Melanchton17, qui maintient, après Luther, que la terre est au centre du monde. Nous montrerons plus loin en quoi la réception sceptique diffère de la réception fictionaliste.
    La thèse fictionaliste a derrière elle une tradition qui remonte à l'Antiquité, mais il se pourrait que Montaigne pense directement à la préface du De Revolutionibus orbium caeslestium. Pour un lecteur du XVI° siècle, l'interprétation fictionnelle de la thèse de l'héliocentrisme est en effet celle que suggère la préface de l'œuvre. La préface " Au lecteur " n'a pas été écrite par Nicolas Copernic, mais par le savant Andreas Osiander, plus connu comme théologien protestant et réformateur de Nüremberg. C'est lui qui a fait éditer pour la première fois l'œuvre en 1543. Je cite ici un extrait de sa préface " Ad lectorem, de hypothesibus huius operis18 " :
    " Il n'est pas nécessaire que ces hypothèses soient vraies ni même vraisemblables ; une seule chose suffit : qu'elles offrent des calculs conformes à l'observation. (...) Il y a dans cette science <l'astronomie> d'autres choses non moins absurdes qu'il n'est pas nécessaire d'examiner ici. Car il est suffisamment clair que cet art, simplement et totalement, ignore les causes des mouvements irréguliers des phénomènes célestes. Et s'il en invente quelques-unes dans l'imagination (fingendo excogitat) comme, certes, il en invente un très grand nombre, il ne les invente aucunement afin de persuader quiconque qu'il en est effectivement ainsi, mais uniquement afin qu'elles fondent un calcul exact. (...) Et que personne, en ce qui concerne les hypothèses, n'attende de l'astronomie rien de certain (quicquam certi ab astronomia expectet) : celle-ci ne veut nous donner rien de pareil."
    L'auteur a élaboré des hypothèses qui lui permettent de rendre compte de la trajectoire des astres d'une manière plus satisfaisante que ne l'ont fait ses prédécesseurs. Si Montaigne pense à l'œuvre de Copernic, lorsqu'il évoque les fictions de l'astronomie, ce n'est donc pas Copernic qu'il critique, mais l'interprétation mathématico-fictionnelle de son système par Osiander19. Dans les années 1590, on remettra en question l'authenticité de la préface (voir Annexe IV). L'interprétation qu'elle impose prive la thèse de l'héliocentrisme de toute valeur physique, alors qu'au livre I du De revolutionibus, Copernic a appuyé son système par des considérations physiques. " Copernic conçoit le problème astronomique comme le conçoivent les physiciens italiens dont il a été l'auditeur ou le condisciple ; ce problème consiste à sauver les apparences au moyen d'hypothèses conformes aux principes de la Physique. (...) Pour construire une Astronomie qui soit pleinement satisfaisante, il faut l'édifier sur des hypothèses vraies, sur des suppositions conformes à la nature des choses20 " écrit Pierre Duhem. Cette interprétation est confirmée par la lettre-préface que Copernic adresse au pape (voir Annexe III).
    " Dans le premier livre, je décris toutes les positions des orbes, ainsi que les mouvements que j'attribue à la terre, afin que ce livre contienne, pour ainsi dire, la constitution générale de l'Univers (ut is liber contineat quasi communem constitutionem universi21). "
    Les astronomes ne se considèrent pas toujours comme de simples mathématiciens. Ils se veulent aussi " philosophes ", c'est-à-dire capables de rendre compte de la réalité physique du monde céleste. L'humaniste Jérôme Fracastor s'exprime clairement sur ce point : les sphères homocentriques qu'il propose sont destinées à réconcilier la philosophie et l'astronomie, en supprimant les excentriques et les épicycles, " contre lesquels la philosophie entière, ou plutôt la nature elle-même et les orbes en personne réclament toujours. " Fracastor prétend par son système atteindre " la vérité même, qui doit être la chose la plus désirable, et connaître les propres causes des mouvements célestes22 ". Le livre I du De Revolutionibus de Copernic pourrait être lu comme une tentative réconcilier la philosophie avec l'astronomie.
    Montaigne ne se contente pas d'évoquer l'astronomie comme pseudo-science. Dans l'Apologie de Raymond Sebond, il évoque nommément Copernic et la révolution scientifique qu'il a accomplie23. Or, replacée dans son contexte historique, cette évocation est significative : peu de gens ont pris au sérieux l'innovation copernicienne, en dehors du cercle étroit des astronomes. L'attitude la plus répandue consistant à la rejeter comme une aberration, l'astronomie et l'astrologie étant particulièrement fertiles en aberrations24. On a donc plusieurs possibilités : soit Montaigne avait lu au moins la préface du De Revolutionibus, soit il en avait entendu parler par l'intermédiaire d'un ami (par exemple le mathématicien Jacques Peletier du Man) soit il avait lu des allusions à Copernic, par exemple dans les Dialogues de Guy de Bruès. Rétrospectivement, la réaction de Montaigne apparaît très favorable, comparée aux autres, même si c'est pour les besoins de l'argumentation sceptique. Le fait le plus significatif est qu'il ne condamne pas la thèse de l'héliocentrisme pour des motifs moraux ou religieux, ou pour son caractère d'innovation aberrante. Le traitement réservé à Copernic dans les Essais semble correspondre naturellement à ce que nous entendons aujourd'hui par l'attitude de l'historien ou du philosophe des sciences.
    On trouve quelques réactions au XVI° siècle, venant de gens qui n'étaient pas astronomes, mais elles sont négatives25. On trouve des allusions à l'héliocentrisme chez les poètes de La Pléiade26. Le premier à mentionner Copernic, en France, est Omer Talon, le disciple de Ramus, dans les Academicae questiones en 155027. La réception est favorable, puisque les ramistes sont hostiles à Aristote. Dans les Dialogues contre les Nouveaux Académiciens, de 1557, Guy de Bruès fait discuter deux personnages, appelés Ronsard et Baïf, de l'hypothèse héliocentrique28. La première évocation de l'héliocentrisme intervient lorsque Baïf évoque les illusions des sens29. Cependant, Baïf accrédite implicitement le mouvement du soleil comme vérité : il a besoin de cette thèse cautionnée par les astronomes, pour montrer que la perception du soleil par les sens est fausse. Plus loin dans le livre I des Dialogues, " Baïf ", qui représente le sceptique, attaque les prétentions des astronomes avec des arguments comparables à ceux d'Agrippa. L'astronomie doit fonder ses raisonnements sur des hypothèses contraires à la vérité : comment pourrait-on admettre ce qui en découle ? L'hypothèse, comme chez Agrippa puis chez Ramus, devient " supposition fausse30 ". " Baïf " retient de l'héliocentrisme sa capacité à ébranler les certitudes les plus fortement ancrées31. On évoquera enfin, dans cette liste non exhaustive, la réaction négative de Du Bartas dans La Sepmaine ou la Création du Monde32 (1578) et de Jean Bodin dans l'Universum theatrum naturae de 159633. Thomas Kuhn souligne : " à l'exception de ceux qui abordaient la question d'un point de vue astronomique, le mouvement de la terre semblait presque aussi absurde dans les années qui suivirent la mort de Copernic, qu'il ne l'avait été auparavant34. " La notion de " révolution scientifique ", utilisée et popularisée par Thomas Kuhn, tarde encore longtemps avant de s'accomplir dans les esprits.
    Par contraste, la réception de l'héliocentrisme chez Montaigne nous semble étrangement contemporaine : en dehors des mutations propres à l'astronomie elle-même, cette réception est l'un des premiers éléments qui permettent de parler, précisément, de " révolution copernicienne ". Son caractère historique et philosophique contraste avec la réception poétique et cosmogonique, qui poursuit une longue tradition. Guy Le Fèvre de la Boderie tente de rattacher la science de Seth à celle d'Oronce Fine35... La réception que Montaigne puis Tycho Brahé réservent à l'innovation copernicienne est tout à fait différente : l'astronomie n'est ni une science révélée, ni un substitut de cosmogonie inspiré d'Hésiode ou d'Ovide, mais une science laborieusement construite. Nicholas Jardine a souligné que le traitement réservé à l'astronomie par Tycho Brahé, dans la Défence contre Ursus, constituait l'un des tout premiers jalons dans l'émergence de ce que nous appelons l'histoire et la philosophie des sciences36. Dans cette perspective, Isabelle Pantin évoque un important passage tiré de la leçon inaugurale du De disciplinis mathematicis (1574) : " Mais de notre temps Nicolas Copernic, qu'on n'aurait pas tort d'appeler un autre Ptolémée (...) a arrangé autrement les hypothèses, grâce à son admirable intelligence, et a si bien restauré la science des mouvements célestes que personne avant lui n'avait plus exactement spéculé sur le cours des astres. En effet, bien qu'il ait construit certaines hypothèses contraires aux principes de la physique, comme le repos du soleil au centre de l'univers, le triple mouvement de la terre (avec les éléments de la lune) autour du soleil, et l'immobilité de la huitième sphère, il n'a pourtant rien admis d'absurde en ce qui concerne les axiomes mathématiques (...) Tout ce que notre époque comprend et connaît des révolutions des astres, a été établi et transmis par ces deux astronomes, Ptolémée et Copernic37. "
    Mais pourquoi Montaigne, qui n'est pas astronome, est-il capable de percevoir l'œuvre de Copernic comme une révolution scientifique ? Est-ce seulement pour les besoins de l'argumentation sceptique ? L'une des raisons qui font qu'il ne s'oppose pas par principe à la thèse du mouvement de la terre, c'est que son univers est peu chrétien. Par contraste, évoquons l'attitude du réformateur de Wittemberg, Philippe Melanchton, qui insiste sur l'aspect pédagogique de la philosophie et des sciences. " Au début de leur éducation, les jeunes gens doivent aimer les idées approuvées par le commun accord des spécialistes, celles qui ne sont en rien absurdes ; et lorsqu'ils comprennent que la vérité a été montrée par Dieu, qu'ils s'y attachent avec révérence et se reposent en elle ; et qu'ils rendent grâce à Dieu pour avoir allumé et préservé une certaine lumière dans le genre humain38 ". L'enseignement des doctrines scientifiques doit être soigneusement encadré par la foi et la morale chrétiennes. Aussi les inventeurs de paradoxes commettent-ils une faute bien plus grave qu'une simple erreur de raisonnement39. Mélanchton reprend à Platon l'idée que la contemplation des mouvements célestes aide à régler ceux de l'âme, et que l'apprentissage trop précoce des jeux dialectiques pervertit les esprits40. Un chapitre des Initia doctrinae physicae discute de l'hypothèse du mouvement de la terre : avant même de la réfuter, l'auteur médite sur le dommage que l'habitude des paradoxes pourrait introduire dans les jeunes esprits. Mélanchton suit la condamnation des hypothèses de Copernic par Luther, dès 1539, donc à partir de la Narratio prima rédigée par Rhaeticus. Luther invoque l'Écriture où il est écrit que Josué arrêta le soleil dans sa course : les inventions de Copernic sont contraires à l'Écriture.
    Thomas Kuhn a voulu étudier le contexte culturel et " idéologique " de la réception des thèses de Copernic, et replacer l'histoire des sciences dans un cadre plus général41. La combinaison de l'histoire des sciences et de l'histoire culturelle constitue le projet central du livre The Copernican Revolution (1957) où l'on peut voir la gestation de la notion de " paradigme ", alors que l'auteur ne dispose pas encore de cette notion42. Le mouvement de la terre, devenue planète parmi les planètes à l'intérieur du système de Copernic, " constitue une altération de l'expérience religieuse de l'homme du commun43 " (voir Annexe V). Prise au sérieux, la proposition copernicienne soulevait des problèmes énormes pour la foi du Chrétien. Si la terre, par exemple, était seulement l'une des six planètes, comment devait-on préserver les histoires de la Chute et du Salut, dont l'importance pour la vie chrétienne était fondamentale ? S'il y avait d'autres corps tout à fait comparables à la terre, la bonté de Dieu devait certainement avoir fait qu'ils fussent eux aussi habités. Mais s'il y avait des hommes sur d'autres planètes, comment pouvaient-ils être les descendants d'Adam et d'Eve, et comment pouvaient-ils avoir hérité du péché originel ? (...) De plus, comment les hommes sur d'autres planètes pourraient-ils avoir entendu parler du Sauveur, qui leur avait ouvert la possibilité de la vie éternelle ? " (Voir Annexe V) Dans les Essais, à l'inverse, ce type d'obstacle ne joue pas. Face à l'hypothèse de Copernic, Montaigne ne semble pas opposer de résistance d'ordre religieux ou culturel. C'est pourquoi on peut parler, au sens propre, d'une réception philosophique de la révolution copernicienne dans les Essais. Montaigne, grand lecteur de Lucrèce et d'autres philosophes antiques, ne semble pas vivre dans un monde essentiellement chrétien. Il envisage l'hypothèse de la pluralité des mondes plusieurs fois, et Montaigne la juge plus vraisemblable que la thèse de l'unicité du monde, thèse pourtant soutenue par Aristote et par Thomas d'Aquin44. L'hypothèse de la pluralité des mondes ôte au monde sa centralité supposée45. C'est ici l'épicurisme qui fournit un contrepoids efficace à l'illusion naturelle d'un univers centré sur la terre et l'homme.
    " Tu ne vois que l'ordre et la police de ce petit caveau où tu es logé, au moins si tu la vois : sa divinité a une juridiction infinie au-delà ; cette pièce n'est rien au prix du tout
    omnia cum caelo terraque marique
    Nil sunt ad summam summai totius omnem46
    c'est une loi municipale que tu allègues, tu ne sais pas quelle est l'universelle47. "
    Montaigne emprunte à Lucrèce l'injonction de comparer le ciel, la terre et la mer au tout, par rapport auquel ce que nous voyons n'est rien. Il cite encore Lucrèce, un peu plus loin, pour illustrer et cautionner l'idée que tout change, même la science. Ce qui se présente comme nouvelle vérité obtient facilement l'assentiment, mais ce goût de la nouveauté n'est en rien une garantie de vérité.
    " Ainsi, dans sa course, le temps change les conditions des choses : ce qui était apprécié tombe dans le mépris ; un autre objet remplace la premier et sort du discrédit ; de jour en jour on le recherche davantage, la découverte nouvelle obtient toutes les louanges et une incroyable estime, parmi les hommes48. "
    Les révolutions scientifiques pourraient devoir beaucoup à ce que l'on appelle aujourd'hui le phénomène de la mode. Il est bon de rappeler avec Lucrèce et Montaigne le caractère changeant, voire éphémère, de tout jugement de valeur.

    6 : Pierre Duhem, Sauver les apparences. Essai sur la notion de théorie physique de Platon à Galilée, 1908, etc./Paris, Vrin, 2003, p.14 : " Le but de l'Astronomie est ici défini avec une extrême netteté : cette science combine des mouvements circulaires et uniformes destinés à fournir un mouvement résultant semblable au mouvement des astres ; lorsque ces constructions géométriques assignent à chaque planète une marche conforme à celle que révèlent les observations, son but est atteint, car ses hypothèses ont sauvé les apparences. "
    7 II,12,537a
    8 Voir Isabelle Pantin, La poésie du ciel..., pp. 157-161. Cette conception est présente chez les savants eux-mêmes à la Renaissance. En 1557, Reinhold publie les Prutenicae tabulae, qui contribuèrent largement à répandre chez les astronomes l'usage des théories coperniciennes. Pourtant, il serait téméraire d'en conclure que Reinhold croie réellement au mouvement de la Terre et à la fixité du Soleil. Les Tabulae ne paraissent traiter ces hypothèses que comme des artifices géométriques, propres à la construction des tables, et semblables aux artifices ptoléméens. Pierre Duhem cite les partisans de la thèse fictionaliste : Osiander, Gemme Frisius, Erasme Reinhold, qui enseignait avec Philippe Mélanchtchon à l'Université de Wittemberg.
    9 lorsqu'elles ont perdu leurs dents naturelles. Sur les dents artificielles, en ivoire ou en os, voir Ambroise Paré, Livre traitant des playes recentes et sanglantes en particulier, 17° livre, chap. III : " la manière d'accommoder des dents artificielles ", in A. Paré, Œuvres, éd. J.-F. Malgaigne, Genève, Slatkine, 1970, 2 tomes, t. II, pp. 606-607.
    10 les femmes réputées belles avaient quelques rondeurs
    11 au vu et au su de tout le monde, c'est-à-dire sans même chercher à ce que les gens ne s'en aperçoivent pas
    12 le plus de vraisemblance et le plus de charme
    13 ou microcosme, par analogie avec le macrocosme. L'analogie entre le macrocosme et le microcosme est un lieu commun de la science de la Renaissance. Voir Hélène Védrine, "Microcosme et macrocosme", in Encyclopedia Universalis, vol. 15, p. 293 : "La théorie selon laquelle tout se répond dans l'univers fait correspondre à la totalité (macrocosme) une infinité de 'modèles réduits' (microcosmes) qui imitent d'une manière plus ou moins parfaite la richesse du cosmos. " Le corps humain est l'un de ces modèles réduits. Pour Nicolas de Cues (1401-1464), l'homme embrasse "les natures intellectuelles et sensibles" et résume l'univers entier. Nous aspirons à la "plénitude de toutes les perfections". L'idée de microcosme, à la Renaissance, joue un rôle central dans les philosophies de Paracelse (Theophrast Bombast von Hohenheim, 1493 env.-1541), Cardan (1501-1576), Bruno (1548-1600) et Campanella (1568-1639).
    14 Apologie de Raymond Sebond, II,12,537ab
    15 Voir Agrippa, De Incertitudine et vanitate scientiarum et artium atque excellentia verbi Dei declamatio, 1530 ; Paradoxe sur l'incertitude, vanité et abus des sciecnces, traduit en françois du latin de Henri Corneille Agrippa, par Mayerne-Turquet, 1603, (citée par Isabelle Pantin, op.cit., p.159). Il est possible que Montaigne aoit puisé directement dans la version latine. " Transeo etiam de eccentricis, concentricis, epicyclis, regrogradationnibus, trepidationibus, accessibus, recessibus, raptibus, caeterisque motibus, et motuum circulis, sermonem prorogare, cum omnia haec non sint, nec Dei, nec Naturae opera, sed Mathematicorum monstra, et fingentium nugae, a corrupta Philosophia, et Poetarum fabulis derivata (...). "
    16 Voir N. Jardine, The Birth of History, pp. 211-257, et " Scepticism in Renaissance astronomy : a preliminary study ", in Scepticism from the Renaissance to the Enlightenment, 1987, pp. 84-102 : " Although it is, I shall suggest, often legitimate to infer scepticism in the field of astronomy from such negative stances, absolutely explicit sceptical declarations are relatively rare (p.86). " (...) a compromise solution to this dilemma was widely adopted in the late medieval period, a compromise in which the Ptolemaic planetary orbs were embedded in a plenum of substantial concentric spherical shells ; and this compromise was enshrined in the standard Renaissance text book of planetary astronomy, Peurbach's Theoricae novae planetarum. The positions of the first three authors discussed above, Wojciech of Brudzevo, Erasmus Reinhold and Benito Pereira, have much in common : in each case mathematical astronomy and the natural philosophy of the heavens are sharply distinguished ; in each case there is at least lip service to the existence of the Aristotelian concentric spheres ; in each case mathematical astronomy is licensed for the purpose of saving the phenomena to construct planetary models that are, taken at face value, false. In the latter part of the sixteenth century this combination of attitudes becomes widespread. I represents, I suggest, genuine doubt about the attainability of knowledge of the heavens ; but it is also a compromizing stance designed to stave off conflict and, in didactic contexts, to forestall the asking of awkward questions. (...) Let us call it 'the pragmatic compromise'. " R.S. Westman (1975) évoque "l'interprétation de Wittemberg" à propos de la réception des thèses de Copernic, lorsque l'on reconnaît aux modèles coperniciens leur pouvoir de prédiction et leur justesse mathématique, sans pourtant leur attribuer aucune valeur cosmologique. Cette interprétation a été soutenue par Erasmus Reinhold, Caspar Peucer, et Johannes Pretorius, qui peuvent tous trois être considérés comme des représentants du compromis pragmatique, selon Nicholas Jardine. Voir aussi F.J. Baumgartner, " Scepticism and French interest in Copernicanism to 1630 ", in Journal for the History of Astronomy, 17 (1986), pp. 77-88.
    17 Voir Nicholas Jardine, The Birth, pp. 239-243.
    18 Voir Annexe I pour le texte intégral.
    19 Pourquoi Osiander a-t-il laissé cette préface anonyme ? Il l'a fait pour protéger l'œuvre - il avait beaucoup d'ennemis. Son nom était abominé par les Catholiques, et une préface sous son nom aurait attiré un examen sans doute plus fouillé de l'œuvre à Rome. Copernic était bon catholique, mais une préface signée Osiander aurait accru les chances d'une réaction ecclésiastique. Copernic, qui n'était pas en très bons termes avec son propre évêque, aurait pu être inquiété. Cependant, Osiander a laissé des marques éditoriales évidentes, qui montrent que la préface ne pouvait pas avoir été écrite par Copernic. En effet, Osiander se réfère trois fois à " l'auteur " ; la lettre de dédicace adressée au pape est appelée " Praefatio Autoris ", en haut de chaque page, alors que cette mention ne figure pas dans la préface Ad lectorem. De telles signes indiquent qu'Osiander n'a pas essayé de faire croire que la préface était de Copernic. Nous reprenons ici l'argumentation de Bruce Wrigthsman, " Andreas Osiander's Contribution to the Copernican Achievement ", in The Copernican Achievment, pp. 213-234.
    20 Voir Pierre Duhem, op.cit., p.84. La valeur en physique des hypothèses de Copernic est affirmée dans la Narratio prima du disciple Rheticus, qui " admet donc que son Maître, en formulant ses hypothèses nouvelles, n'a pas seulement fait œuvre de géomètre, mais bien de physicien ; qu'il a construit une Physique nouvelle, destinée à supplanter l'antique Physique péripatéticienne, une Physique à laquelle Aristote se rallierait s'il vivait. " (Pierre Duhem, op.cit., pp. 86-87). Voir aussi Nicholas Jardine, " Scepticism in Renaissance astronomy : a preliminary study ", 1987 (biblio) p.83 : " In many cases this concentration on predictive power and utility is combined with doubt or denial of the reality of the technical devices employed by astronomers : epicycles, eccentrics, equants, etc. (...) The first explicit defenses of astronomy against the prevalent negative attitudes that I have been able to trace are those of Christoph Clavius (1581) and Michael Maestlin (1582). But it is not until Johannes Kepler's Apologia pro Tychone contra Ursum (1601) that we find a full-blooded and systematic defense of the capacity of astronomy to satisfy Regiomontanus'claim that it progressively reveals the form of the world. " Jardine critique l'interprétation d'ensemble que Pierre Duhem donne du courant " fictionnaliste " en astronomie. " The suspicion arises that these negative attitudes may be less closely related to classical and medieval attitudes than Duhem, with his penchant for continuity, supposed ; and the conviction grows that few, if any, of these attitudes can be regarded as precursors of Duhemian fictionalism or, indeed, of any other modern philosophy of science " (p.84).
    21 Voir Annexe II
    22 Voir Isabelle Pantin, op.cit., p.16 : " L'humanisme a formé des spécialistes du ciel qui ne se considéraient pas comme de simples calculateurs : c'est ce qui rapproche Peuerbach, les homocentristes italiens, Copernic ou Tuycho Brahé. " Voir J. Fracastor, Opera omnia, Venise, Giunta, 1555 ; sur Fracastor, voir aussi P. Duhem, op.cit., p.67.
    23 II,12,570a, c'est-à-dire pas plus tard que 1580, date de la première édition des Essais. Nous citons et analysons ce texte plus loin.
    24 "Initially, few nonastronomers knew of Copernicus'innovation or recognized it as more than a passing individual aberration like many that had come and gone before. Most of the elementary astronomy texts and manuals used during the second half of the sixteenth century had been prepared long before Copernicus' lifetime - John of Holywood's XIIIth century primer was still a leader in elementary training - and the new handbooks prepared after the publication of the De Revolutionibus usually did not mention Copernic or dismissed his innovation in a sentence or two." (Thomas S. Kuhn, The Copernican Revolution, Cambridge (Mass.), Harvard University Press, 1957, p. 189).
    25 "There were a few sixteenth-century reactions from nonastronomers, and they provide a foretaste of the immense debate to follow, for they were usually unequivocally negative. Copernic and his few followers were ridiculed for the absurdity of their concept of a moving earth (...)." (T. Kuhn, ibid.)
    26 Le De revolutionibus eut une seconde édition en 1566 (avec la Narratio prima de Rheticus, à Bâle, ex officina Henricpetrina), une troisième en 1617. Owen Gingerich a mené une enquête sur les localisations et les possesseurs de tous les exemplaires connus des deux premières éditions : An annotated census of Copernicus' De Revolutionibus (Nuremberg, 1543, Basel, 1566), Leiden/Boston/Köln, Brill, 2002 ; voir aussi W.J. Broad, " A bibliophile's quest for Copernicus " ; sur les exemplaires du De revolutionibus conservés en France, voir M. Cazenave et R. Taton, " Contribution à l'étude de la diffusion du De revolutionibus de Copernic ", Revue d'histoire des sciences, 27 (1974), pp.307-327.
    27 Academicae quaestiones, Paris, 1550, l. XLIV, p. 104.

    28 The Dialogues of Guy de Bruès. A Critical Edition, with a Study in Renaissance scepticism and Relativism, Panos Paul Morphos (éd.) Baltimore, The John Hopkins press, 1953, pp. 102-103 et 149.
    Selon Isabelle Pantin, Pontus de Tyard possédait un ouvrage de la première édition du De Revolutionibus : les corrections montrent qu'il a surtout lu le chap. 7 du livre I, sur les objections au mouvement de la terre, ainsi que le catalogue d'étoiles au l. II. Jean Pierre de Mesmes, qui était un astronome professionnel, a largement annoté son propre exemplaire. Jacques Peletier du Mans, Oronce Fine, Jean Pena, Louis le Roy et Elie Vinet font aussi partie des premiers lecteurs français de Copernic. Voir Jean Plattard, " Le système de Copernic dans la littérature du XVI° siècle ", in Revue du XVI° siècle, 16 (1913) pp. 220-237 ; F. J. Baumgartner, " Scepticism and French interest in Copernicanism to 1630 ", in Journal for the History of Astronomy, n° 17, 1986, pp. 77-88.
    29 Guy de Bruès, op.cit., p.102 : " un baston jaçoit qu'il te semble droit se monstrera tousjours courbé dans l'eau, et de plus ample grandeur que hors de l'eau : les plumes du col d'un pigeon, ores nous semblent d'une couleur, ores d'une autre : Le soleil ne semble pas plus large qu'un bonnet, combien que les astronomiens ayent opinion qu'il est cent soixante et six fois plus grand que la terre : laquelle (si nous les croions) il circuit d'une vitesse incredible en l'espace de vingt et quatre heures, combien qu'il ne bouge d'un lieu. Bref je puis raisonnablement dire avec Arcelisas, que toutes les choses que nous aprehendons par les sens, sont fauces. "
    30 Voir les Dialogues, op.cit., p.135. Au XVI° siècle, d'aucuns n'hésitèrent pas à glisser de la notion d'hypothèse à celle de " supposition fausse ". Aristote avait admis que, dans certains cas, " de prémisses fausses on peut tirer une conclusion vraie. " (Premiers analytiques, II,2,53b, trad. Tricot, Paris, Vrin, p.210).
    31 I. Pantin, op.cit., p.139.
    32 Du Bartas, La Sepmaine ou création du monde, " Le Quatriesme jour " (éd. V. Bol, avec un lexique et quelques éclaircissements sur la base de la grande édition de 1611, commentée par Simon Goulart, Actes Sud, 1988, pp.106-107) :
    " Armé des subtiles raisons de ce docte Germain
    Qui, pour mieux de ces feux sauver les apparences,
    Assigne, industrieux, à la terre trois dansces :
    Au centre de ce Tout le cleur soleil rengeant
    Et Phoebé, l'eau, la terre en mesme rond logeant (...). "
    33 Voir Jean Bodin, Universae naturae Theatrum, in quo rerum omnium effectrices causaae, & fines contemplantur, & continuae series quinque libris discutiuntur, Paris, J. Roussin, 1596/Francfort, 1597. "Bodin was quite willing to break with tradition, but that was not enough to make a man a Copernican" (T. Kuhn, op.cit., p.191)
    34 "Except to those with an astronomical bias, the earth's motion seemed very nearly as absurd in the years after Copernic's death as it had before." (T. Kuhn, ibid.)
    35 Le Fèvre de la Boderie, Guy, La Galliade, ou de la revolution des arts et des sciences, 1582, éd. François Roudaut, préface de R. Aulotte, Paris, Klincksieck, 1993, livre I, v. 1595-1612 : " (...) C'est pourquoy ne denie/ Aristote le grand, de nature Génie/ Que la Philosophie, Emperiere des arts/ En meints divers degrez diversement espars,/ Ne soit coulee aux Grec des recherches notees/ Par nos premiers Gaulois les sages Semnotees./ Eux la tenoient de Dis, Dis de son pere Atlant,/ Atlant du bon Noach, et Noach pere-grand/ Sur les vieux fondemens l'avoit plus haut bastie/ Depuis les fils de Seth, qui nomma la Scythie/ou l'Assiette de Dieu : car de Seth renommé/ Iah second des dix noms fut premier reclamé/ En la froide Scythie, où fut aussi trouvee/ La science du Ciel par longs siecles prouvee / De ses fils et suyvants, lesquels de main en main/ Enseignoient l'un à l'autre, et la sente et le train/ De remonter és Cieux dans ces maisons ornees/ D'où le Soleil nous fait quatre saisons bornees " ; voir aussi v.1823 : " Je vous saluë Esprits clairs et divins flambeaux,(...) Toy FEVRE favory du grand Roy restaurateur : Et Toy ORONCE ornant d'ordre et science ronde Et l'ornement des Arts, et l'ornement du monde (...). "
    36 Voir Nicholas Jardine, The Birth of History and Philosophy of Science. Kepler's A Defence of Tycho against Ursus, with essays on its provenance and significance, Cambridge University Press, 1984, éd. corrigée 1588, notamment pp. 158 et sq. L'ouvrage de Kepler a été écrit vers 1600, mais il ne fut découvert qu'au XIX° siècle. Jardine écrit : " Kepler focusses on theoretical progress in the history of astronomy and the means whereby such progress may be achieved (...). "
    37 Isabelle Pantin, La poésie du ciel..., pp. 59-60 : " c'est une chose de spéculer sur la parfaite science de nos premiers pères, en suivant Flavius Josèphe et Philon, c'en est une autre de faire l'histoire de la discipline, à partir des textes majeurs. La seconde méthode donne une vision sensiblement différente d'une astronomie d'origine grecque (et non pas juive, ni même égyptionne) qui s'est lentement constituée, et dont les héros s'appellent Ptolémée et Copernic. "
    38 Melanchton, Doctrinae physicae elementa sive Initia, Lyon, J. de Tourmes et G. Gazeau, 1552.
    39 Voir Isabelle Pantin, op.cit., p.116 : " Les astronomes révolutionnaires, non contents d'ignorer l'Ecriture et de mépriser la tradition, risquent de corrompre la jeunesse ".
    40 Platon, dans le Timée, en 47c.
    41 La préface permet de faire la généalogie de la notion ultérieure de " paradigme ". Le présupposé méthodologique de Kuhn, qui constitue également la matière et le but de sa recherche, est que la science n'est pas coupée d'un large contexte culturel. "Planetary astronomy was never a totally independent pursuit with its own immutable standards of accuracy, adequacy, and proof. Astronomers were trained in other sciences as well, and they were committed to various philosophical and religious systems. Many of their nonastronomical beliefs were fundamental first in postponing and then in shaping the Copernican Revolution. These nonastronomical beliefs compose my "intellectual history" component, which, after Chapter 2, parallels the scientific. Given the purpose of this book, the two are equally fundamental. Besides, I am not convinced that the two components are really distinct. Except in occasional monographs the combination of science and intellectual history is an unusual one. Initially it may therefore seem incongruous. But there can be no intrinsic incongruity. Scientific concepts are ideas, and as such they are the subject of intellectual history. (...) I am myself quite certain that the techniques developed by historians of ideas can produce a kind of understanding that science will receive in no other way." Cette mise au point méthodologique est une clé tout à fait essentielle pour lire le type d'histoire des idées développé par Kuhn. La notion de paradigme apparaît ici comme un effet de la décision de combiner la science et l'histoire intellectuelle. C'est bien au départ d'un principe de méthode dont il est question.
    42 C'est, selon nous, un impératif méthodologique qui préside à cette invention. Cependant, Kuhn donnera plus tard une version un peu différente de cette invention conceptuelle dans La structure des révolutions scientifiques, en mettant l'accent sur la sociologie des sciences. Pendant l'année 1958-59, au Centre de recherches supérieures sur les sciences du comportement, écrit-il, il reste frappé " par le nombre et l'ampleur des divergences avouées opposant les spécialistes des sciences sociales au sujet de la nature des méthodes et des problèmes scientifiques. (...) Dans l'ensemble pourtant, la pratique de l'astronomie, de la physique, de la chimie ou de la biologie ne fait pas naître ces controverses sur les faits fondamentaux qui semblent aujourd'hui endémiques parmi les psychologues ou les sociologues. C'est en essayant de découvrir l'origine de cette différence que j'ai été amené à reconnaître le rôle joué dans la recherche scientifique par ce que j'ai depuis appelé les paradigmes, c'est-à-dire les découvertes scientifiques universellement reconnues qui, pour un temps, fournissent à une communauté de chercheurs des problèmes types et des solutions. " (La structure... Paris, Flammarion, 1983, préface, pp.10-11)
    43 " Copernicanism alter the religious experience of the common man " (The Copernican revolution, p.193) " Le drame de la vie chrétienne qui en était issu ne pouvait facilement s'adapter à un univers dans lequel la terre n'était qu'une planète parmi d'autres. La cosmologie, la morale et la théologie constituent depuis longtemps des éléments du tissu traditionnel de la pensée chrétienne décrite par Dante au début du quatorzième siècle. La vigueur et le venin dont on fut témoin au moment le plus aigu de la controverse copernicienne, trois siècles plus tard, montre bien la force et la vitalité de cette tradition ".
    44 II,12,523a ; 525a ; 573b. Montaigne donne l'avantage à la thèse épicurienne de la pluralité des mondes, contre celle de l'unicité du monde soutenue par Aristote et par son disciple médiéval Thomas d'Aquin. " Ta raison n'a en aucune autre chose plus de verisimilitude et de fondement qu'en ce qu'elle te persuade de la pluralité des mondes (...). " (523a)
    45 " De vrai, pourquoi, tout puissance comme il est, aurait-il restreint ses forces à certaine mesure ? en faveur de qui aurait-il renoncé à son privilège ? Ta raison n'a en aucune autre chose plus de verisimilitude et de fondement qu'en ce qu'elle te persuade la pluralité des mondes
    Terramque, et solem, lunam, mare, caetera quae sunt
    Non esse unica, sed numero magis innumerali.
    (" Que la terre, le soleil, la lune, la mer et tout ce qui existe, ne sont point uniques, mais plutôt en nombre infini. " Lucrèce, De natura rerum, II,1085.)
    46 Lucrèce, De natura rerum, VI, 679 : " Le ciel, la terre et la mer, et toutes choses, ne sont rien en comparaison de l'immensité du grand tout. "