• Encyclopédies

      • Encyclopédie de l'Agora

        Notre devise: Vers le réel par le virtuel!


      • Encyclopédie sur la mort

        L’encyclopédie sur la mort veut s'intéresser à ce phénomène sous ses multiples aspects et ses diverses modalités.


      • Encyclopédie Homovivens

        Encyclopédie sur les transformations que l'homme opère en lui-même au fur et à mesure qu'il progresse dans la conviction que toute vie se réduit à la mécanique.


      • Encyclopédie sur l'inaptitude

        Tout le monde en conviendra : c'est au sort qu'elle réserve aux plus vulnérables de ses membres que l'on peut juger de la qualité d'une société. Aussi avons-nous voulu profiter ...


      • Encyclopédie sur la Francophonie

        L'Encyclopédie de la Francophonie est l'une des encyclopédies spécialisées qui se développent parallèlement à l'Encyclopédie de l'Agora.

  • Dictionnaires
  • Débats
      • Le Citoyen Québécois

         Après la Commission Gomery, la Commission Charbonneau! À quelles conditions pourrions-nous en sortir plus honnêtes… et plus prospères

      • L'hypothèse Dieu

         Un nouveau site consacré au dialogue entre croyants et non-croyants a été créé. Son titre « L’hypothèse Dieu » annonce-t-il un vira...

  • Sentiers
      • Les sentiers de l'appartenance

        L'appartenance c'est le lien vivant, la rencontre de deux Vies : la nôtre et celle de telle personne, tel  paysage...Quand la vie se retire, le sentiment d'appropriation se substitue au ...

      • Le sentier des fleurs sauvages

        Nous sommes des botanistes amateurs. Notre but est de partager un plaisir orienté vers une science complète où le regard du poète a sa place à côté de celui du botaniste, du généticien, du gastrono...

      • L’îlot Louis Valcke

        Sur les traces de Louis Valcke (1930-2012), professeur, philosophe, essayiste, cycliste, navigateur et pèlerin. Spécialiste mondial de l’œuvre de Pic de la Mirandole.

  • La lettre
    • Édition


    La lettre de L'Agora
    Abonnez-vous gratuitement au bulletin électronique. de L'Agora.
    Si l’Encyclopédie de l’Agora demeure progressiste, c’est dans un nouveau sens du mot progrès, fondé sur la science réparatrice et sur le principe de précaution.
    Média social:
    Facebook:


    Fluxs RSS:

    Impression du texte

    La musique du roi

    Léo-Pol Morin
    La musique du roi
    La présence des souverains anglais sur le sol canadien me donne à penser aux fêtes musicales somptueuses que l'on aurait pu organiser en leur honneur si l'on était, par exemple, au XVIIIe siècle, et si l'on avait conservé le sens et le goût des fêtes spectaculaires. L'an dernier, la République Française, qui a conservé toutes sortes de coutumes royales, a reçu les souverains anglais avec un faste très XVIIIe siècle, et la musique, bien entendu, fut de la partie. Soirée de somptueux apparat à l'Opéra de Paris avec au programme, Castor et Pollux de Rameau et, selon l'usage, des ballets; théâtre de chambre et musique d'après-dîner avec Louis Jouvet, Yvonne Printemps, Sacha Guitry, Ninon Vallin, Maurice Chevalier (car le roi George VI a un goût particulier pour l'art gouailleur et parigot du célèbre Maurice), voilà ce que furent à Paris, l'an dernier, les acteurs, la musique et les musiciens des souverains anglais et du Président de la République. Ici, au pays de Québec, que sera-t-elle, en dehors des bruits sonores qui accompagneront les grands banquets? Que sera -t-elle en dehors du Quatuor Alouette ?...
    Ces simples mots, la musique du roi, ont pourtant quelque chose de magique. Ils évoquent des époques lointaines où les rois, les princes et les grands bourgeois éprouvaient le besoin de s'entourer de musique, le besoin, surtout, d'avoir une musique à eux. En effet, la plupart des cours d'Europe, au XVIIe et au XVIIIe siècles, avaient des chapelles et des théâtres où cérémonies et fêtes revêtaient une rayonnante splendeur. On écrivait des messes, des opéras, des ballets, des symphonies et de la musique de chambre pour les services et les plaisirs du roi, pour le grand duc, le prince ou Monsieur frère du roi, pour la grande Mademoiselle, parce que chacun devait avoir sa musique, et parce que c'était d'ailleurs le seul moyen d'en avoir. C'était avant que la musique se démocratisât. C'était avant que les grandes révolutions aient déversé sur le peuple toutes les magnificences de l'esprit et de l'art, avant que la radio, surtout, n'inondât le monde de ses merveilles sonores.

    Aussi bien, cette belle et lointaine époque fut l'ère par excellence du mécénat, d'un mécénat dont les beaux jours sont, hélas! révolus. Du moins, le mécénat n'existe plus tel qu'il fut aux grandes époques de la civilisation. Et c'est à se demander si les ploutocraties sont en cela capables d'imiter les aristocraties. Disons avec plus de justesse qu'au régime des démocraties, le mécénat a changé de forme et de caractère. Quel grand bourgeois songerait aujourd'hui à entretenir une chapelle ou un orchestre personnel? Nous savons bien que l'utilité ne s'en fait plus sentir.

    Mais les aristocraties de jadis avaient besoin de ce luxe. Et puis, les princes alliaient l'élégance à leur geste. Ils faisaient vivre des artistes et des savants non seulement pour faire parler de leur générosité et de leur richesse, mais surtout pour leur plaisir à eux. Avoir chez soi ou faire une pension à des artistes ou à des écrivains, faisait partie du luxe non seulement des grandes maisons royales, mais des plus petites cours. François 1er pensionnait ainsi une foule de poètes, de musiciens et de peintres. Ce ne fut pas inutile puisqu'il y avait parmi eux Ronsard, Clément Marot et Léonard de Vinci, et que ce que l'on nomme en peinture l'École de Fontainebleau est sorti de la magnificence royale. Jean Racine fut pensionné par Louis XIV, qui protégea Molière. De même Lulli et Couperin le Grand furent les musiciens du Roi Soleil.

    Lulli, avec ses violons qu'on appelait les Violons du Roi, faisait danser Louis XIV. Il composait des opéras-ballets pour les fêtes du roi et les chroniques du temps relatent en termes enthousiastes les Plaisirs de l'Ile enchantée, fêtes somptueuses en l'honneur de la duchesse de La Vallière. C'est ainsi que Louis XIV voulait donner un cadre fastueux et sonore à ses jeunes amours, et ces fêtes faisaient l'émerveillement de l'Europe entière.

    Et puis, que l'on songe aux grands papes de la Renaissance, à Léon X et à Jules II qui firent travailler Michel-Ange et Raphaël. Les fresques de la Sixtine et celles des chambres dites aujourd'hui chambres de Raphaël, au Vatican, furent commandées par ces papes. Rubens fut protégé et aidé par tous les princes de la chrétienté, depuis la régente des Pays-Bas jusqu'à la reine de France Marie de Médicis. Van Dyck fut l'idole des grands seigneurs anglais dont il faisait les portraits. Et combien d'autres encore!

    Dans les petites cours allemandes, plus d'un compositeur a fait son oeuvre grâce à quelque petit grand duc mélomane et généreux. Certains d'entre eux entretenaient des chapelles, des orchestres et même des troupes d'opéras et en confiaient la direction à un grand musicien. C'est ainsi que Haydn demeura près de trente ans au service des princes Esterhazy, où il put produire son oeuvre en toute tranquillité. Sa tâche n'était pourtant pas si facile, car la musique du prince représentait un programme quotidien très chargé. Levé de très bonne heure, coiffé dès son lever d'une perruque poudrée, vêtu d'un frac orné de broderies et de dentelles, chaussé de souliers à boucles d'argent, selon la mode du temps, Haydn se mettait à sa table de travail et exerçait d'un cœur léger le métier d'écrire de la musique, un peu à la manière d'un fonctionnaire ou, si l'on préfère, d'un journaliste de génie. Il écrivait le matin les oeuvres qu'il faisait exécuter durant le jour. C'est ainsi que le papa Haydn a fixé définitivement le moule de la symphonie moderne.

    Quant à Haëndel, nous savons que la reine Anne d'Angleterre, elle-même musicienne accomplie, l'a accueilli très chaleureusement et qu'il est devenu le musicien le plus fêté du royaume. Mais ce ne fut pas sans flatterie et sans courtisanerie de la part du musicien. L'histoire raconte qu'à la fin de la guerre de la Succession d'Espagne - car il y avait déjà des guerres en ce temps-là! - Haëndel avait composé un Te Deum destiné à célébrer l'événement. Or, une loi rigoureuse empêchait qu'un étranger pût fournir la musique en une telle circonstance. Haëndel ne se laisse pas rebuter et décide de vaincre la résistance en composant pour la reine Anne une Ode au texte indiscrètement flatteur. Ainsi que justement prévu, l'Ode fit passer le Te Deum et la reine fit même une pension à l'intrépide auteur.

    Cette courtisanerie flagrante lui fut pourtant sévèrement reprochée par son ancien protecteur, l'électeur de Hanovre, entre temps devenu roi d'Angleterre sous le nom de George Ier. Mais une fois de plus, le musicien décidé à tout usera d'un subterfuge pour gagner la sympathie royale. Michel Brenet raconte ainsi l'anecdote: « Il s'agissait d'un petit complot tramé par lord Burlington pour mettre à profit l'occasion d'une promenade nocturne, en grand cortège, du roi George sur la Tamise. L'usage permettait qu'en ces sortes de fêtes l'on vît des embarcations de musiciens suivre la barque royale ou se tenir sur son passage. Les amis de Haëndel l'engagèrent à composer une suite de pièces qu'un petit orchestre ferait de cette manière entendre au roi, par surprise: ce fut la brillante série de morceaux en forme de marches et d'airs de danse qui garda, de cette circonstance, le nom de Water Music. Le roi George les remarqua, s'informa de l'auteur et se laissa fléchir. À la pension de deux cents livres sterling qu'avait ordonnancée la reine Anne, il ajouta pareille somme.» Haëndel avait gagné la partie.

    Mozart, Bach, Couperin et même Rameau purent aussi apprécier sous une forme ou sous une autre, les bienfaits du mécénat. Rameau fut directeur de la musique particulière et des concerts du célèbre fermier général La Pouplinière, celui que Voltaire appelait Mecaenas. Et c'est à ce somptueux soutien que Rameau dut de voir fléchir autour de lui toutes les résistances dont il souffrit si longtemps. Louis XV le nomma plus tard compositeur de la Chambre du Roi et lui conféra des titres de noblesse.

    Plus près de nous, Chopin à Paris, chez les Radziwill, Liszt à Weimar et Wagner à la cour de Louis II de Bavière, n'ont- ils pas, eux aussi, connu les avantages de ces protections royales et princières.

    Sans doute, tout cela n'allait pas sans une certaine servitude de la part des artistes, mais servitude partagée d'ailleurs par tous les nobles et courtisans d'alors. Et puis, ça ne coûtait qu'un poème de circonstance, un tableau pour l'oratoire ou la chapelle royale, une messe ou une cantate à l'occasion d'un événement dans la famille du prince, réception ou anniversaire. Et ce dernier récompensait ces légères contraintes par une vie de luxe, de loisirs féconds et de tranquillité matérielle. Il n'était ni pénible ni humiliant le mécénat des aristocrates, car tous ces gens-là étaient bien élevés. En tout cas, ils méritent notre constante vénération pour avoir, grâce à leur goût et à leur aide, fait éclore et donné au monde tant de chefs-d’œuvre.

    Aujourd'hui, tout est changé. Autre temps, autres mœurs, ainsi que l'on dit. Si, autrefois, un musicien était heureux de vivre dans l'atmosphère luxueuse d'un grand seigneur, s'il lui suffisait de se sentir à l'abri des besoins matériels et de pouvoir travailler en paix, il n'en est plus de même aujourd'hui. À la suite de certaine grande révolution, un vent de liberté a touché les musiciens comme le reste des hommes. Et si, de nos jours, il y a encore des mécènes, eh bien, ce sont le plus souvent des institutions d'État, des trusts, ou des organisations commerciales. On n'imaginerait pas que la musique ou les musiciens soient le privilège de quelques princes ou ducs, et de leur entourage immédiat. En effet, de nos jours, si un grand seigneur millionnaire veut aider ou faire vivre un artiste, ce n'est plus dans l'intention de l'attacher exclusivement à sa personne. Tout le monde profite de sa générosité.

    Et si le musicien veut acquérir la fortune en même temps que la célébrité, eh bien! cette fortune, il tentera de l'acquérir par les moyens nouveaux mis à sa disposition; car nous savons qu'il y a aujourd'hui des agences qui traitent et vendent les artistes comme on le fait des affaires. La musique, elle aussi, s'est démocratisée; grâce à la radio, elle n'est plus un luxe impossible; ce qu'entendent les grands de ce monde, rois, princes ou grands bourgeois, tout le monde peut l'entendre; il n'y a plus de plaisirs exclusivement royaux.

    On a accoutumé de dire de certaines maisons de rapport qu'elles ont l'eau, le gaz, l'électricité et le chauffage à tous les étages. Eh bien! on y peut ajouter la musique. Car si chacun peut avoir dans sa chambre, fabriqué pour lui seul, son petit cube de glace, il peut avoir aussi son petit cube de musique.

    Les souverains anglais viennent de traverser des océans de glace pour venir voir leur Canada. Et vous savez avec quelle peine! Peut-on espérer que des légendes, plus tard, nous disent qu'à l'exemple de son ancêtre George Ier, sur la Tamise, le roi George VI dut en mer subir l'assaut d'une quelconque Water Music d'un Haëndel contemporain, disons une musique de glace et de brume? On ne peut pas l'espérer. Les sirènes, même, furent muettes... Et c'est bien dommage! Car nous eussions aimé, pour notre gloire future, qu'un musicien canadien eût eu l'intrépidité de dédier au roi une de ces musiques de glace et de vent dont nous devrions avoir le secret.

    Mais, outre qu'Euterpe est, pour ainsi dire, absente des festivités actuelles, il faut bien se rendre à l'évidence que la musique du roi est demeurée en Angleterre. Ou plutôt, non! la musique du roi, elle est là, libre prisonnière, dans ces petits coffrets de faux bois qui meublent nos simples demeures et en font, à leur manière, des palais royaux. On n'a qu'à tourner le bouton. Car enfin, la musique du roi appartient à tout le monde...
    Date de création : 2012-04-01 | Date de modification : 2012-04-01

    2%
    Dons reçus (2018-2019):609$
    Objectif (2018-2019): 20 000$


    Nous avons reçu près de 11 407$ lors de la campagne 2017-2018. Nous vous remercions de votre générosité. Pour la campagne 2018-2019, notre objectif s'élève à 25 000$.

    Contribuez au rayonnement des oeuvres de l'Agora/Homo vivens en devenant membre ou en faisant un don.