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    Dossier: Millénarisme

    Millénarisme et/ou utopie?

    Yvon Simard
    Étrange doctrine qui fait osciller l'espérance des mortels entre le paradis sur terre et l'enfer sur cette même terre, à une date qu'on s'efforce de prévoir dans les sectes!
    Le millénaire, ou le millénarisme, est la doctrine qui annonce l'avènement du «Millénium», i.e. la période de mille ans qui précède la fin des temps, selon l'Apocalypse, et pendant laquelle le principe du Mal serait rendu impuissant.

    «Puis je vis un ange descendu du ciel tenant à la main la clef de l'Abîme; il maîtrisa le Dragon, l'antique Serpent - c'est le diable, Satan - et l'enchaîna pour mille années. Il le jeta dans l'abîme, tira sur lui les verrous, apposa des scellés, afin qu'il cessât de fourvoyer les nations, jusqu'à l'achèvement des mille années. Après quoi, il doit être relâché pour un peu de temps.

    (... ) Les mille ans écoulés, Satan relâché de sa prison, s'en va séduire les nations des quatre coins de la terre, Gog et Magog et les rassembler pour la guerre aussi nombreux que les sables de la mer... (i.e. que les mille ans écoulés, le mal envahira le monde et que commencera le temps des tribulations).»

    (Apocalypse, XX, 1-3, 7-8)

    Telle est l'origine, et le fondement, du millénarisme qui va façonner et modeler tout le judéo-christianisme et, partant, toute l'histoire de l'Occident.


    Conscience aiguë du temps

    Si Engels a pu écrire dans Feuerbach et la fin de la philosophie classique allemande que «toute l'histoire de la pensée se réduit au conflit de deux camps: l'idéalisme et le matérialisme», on peut le paraphraser en disant que l'Histoire se déroule selon deux fils conducteurs: l'utopie et/ou le millénarisme; ce qui nous permettra d'établir une analogie entre l'idéalisme dont parle Engels et l'utopie, tout comme entre le matérialisme et le millénarisme.

    Pour le judéo-christianisme l'Histoire est orientée. Le monde a une âme. Dieu, à un certain moment, l'a créé. Il s'est alors choisi un peuple, dont il guide la marche. Une certaine année, un certain jour, il a pris corps lui-même parmi les hommes. Les textes ceux de l'Ecriture Sainte, permettent de calculer des dates, celle de la création, celle de l'Incarnation donc de discerner les rythmes de l'Histoire. Ces mêmes textes, la Bible, les Évangiles, l'Apocalypse, annoncent que le monde un jour finira. On verra surgir l'Antéchrist qui séduira les peuples de la terre. Puis le ciel s'ouvrira pour le retour du Christ de gloire, venant juger les vivants et les morts. Dans le Royaume, dans la Jérusalem céleste, ce sera la longue procession du peuple de Dieu. Pour affronter le jour de la colère, il convient donc de se tenir prêt.


    Le temps, facteur de progrès

    Chez les Anciens, le temps est cyclique et leur monde est celui de l'éternel retour. Il faut revenir à l'âge d'or à un monde meilleur perdu depuis l'origine, Platon lui-même propose dans le Timée et le Critias une Athènes du passé. Le temps biblique, au contraire, est linéaire et continu. Le destin d'Israël et son Dieu sont Un destin et un Dieu historiques, perçus dans le temps, dans un devenir.

    Le Temps est maintenant, pour un groupe ethnique restreint, un flux continu irréversible. La marche d'Israël dans le désert n'est pas un devenir cyclique, mais un progrès, une marche vers le mieux-être absolu, un bonheur terrestre «dans un pays où coulent le lait et le miel». Au fil des siècles, Israël cherchera, au travers des épreuves, à renouer l'Alliance, à conquérir le Terre promise par Dieu à Abraham, afin que puisse régner le Messie, le dernier roi, issu de David, qui rebâtira le Temple de Jérusalem, demeure terrestre de l'Éternel.

    Le meilleur des mondes, chez les Juifs, repose donc sur une sotériologie et une eschatologie. D'abord pour son peuple, puis pour tous les hommes, viendra le Messie, appelé à contracter la nouvelle Alliance... Alors les déserts deviendront des jardins fertiles et la nuit sera lumière: tel est l'esprit du prophétisme messianique dans Isaïe, Ezéchiel ou Zacharie. En somme, le règne messianique adopte le mythe de la Terre Promise: ce qui se concevait dans l'espace se conçoit maintenant dans le temps.

    Dès lors, le Temps est un facteur de perfectionnement, une route conduisant à la réalisation de la Promesse divine. La parole de Dieu promet à l'homme un paradis à sa portée, ce paradis éloigné à peine d'une génération, de quelques campements dans le désert.

    «Debout, parcours le pays en long et en large,
    car je te le donnerai.»
    (Genèse, XIII, 17)

    «Cette pensée, écrit Servier, pèse sur l'Occident moderne et sur son histoire d'un poids plus grand que la philosophie des Grecs. Désormais, marqué par la Promesse, il luttera pour conquérir la terre sur laquelle il pourra bâtir la Cité de Dieu, un paradis à la mesure de l'homme, une Cité nouvelle.»


    La Cité de Dieu: nouvelle lecture de l'histoire

    Dans cette attente de la fin du monde et du retour du Christ, il convient de se préparer et de construire, dès ici-bas, la Cité de Dieu. Le chrétien, comme le juif, a la certitude de vivre une aventure unique, une cité nouvelle rassemblant tous ceux qui ont faim et soif de justice.

    De toutes ses forces, le chrétien tend vers une société parfaite, formée par l'humanité entière, comme un immense corps mystique dont le Christ est la tête et dont tous les hommes sont appelés à devenir membres. Comme le dit saint Paul:

    «Là il n'est plus question de Grecs ou de Juifs, de circoncision ou d'incirconcision, de barbares ou d'esclaves ou d'hommes libres, Il n'y a que le Christ qui est tout en tous.»

    En 313, l'Edit de Milan s'efforce d'intégrer l'Empire à l'Église, en accordant aux chrétiens le libre exercice de leur culte et la restitution d'une partie de leurs biens. En 337, l'Empereur Constantin prit sagement le parti de faire sienne cette croyance qui était devenue l'âme des forces vives de son Empire. Au fil des siècles, le règne de l'Eglise, le règne des saints, le règne des justes deviendra le thème favori des mouvements millénaristes.

    Tout au long du IVe Siècle, se fait jour un sentiment d'allégresse triomphante: de toutes parts, le paganisme recule, la foi du Christ devient, est pratiquement devenue la religion de l'ensemble romain. Il ne restera bientôt qu'une poignée d'irrésistibles; pour achever de les convaincre, une théologie un peu hâtive de l'histoire tire même un argument de ce succès inespéré, en un sens miraculeux, de la prédication évangélique. (MARROU)

    Augustin, sans doute porté par l'enthousiasme du grand tournant constantinien de l'histoire, cherche à lui donner un sens spirituel. Les choses temporelles renvoient aux choses éternelles, l'histoire des civilisations à l'économie du salut; la paix récemment accomplie par et dans l'Etat théocratique donne à penser à une autre, apanage de la Cité de Dieu céleste, préfigurée en quelque manière dans l'Eglise visible et rendue possible depuis l'avènement du Christ.

    Chez Augustin, Rome est devenue chrétienne et Constantin, le défenseur et le protecteur du Christianisme. Le monde renvoie à un arrière-monde, transcendant. Tout devient symbole, tout devient signe. L'Empereur veille au salut du monde. L'essentiel est donc de déchiffrer, de décoder les messages, paroles visibles et prodiges à la fois, dont sont remplis l'univers visible et l'histoire. Le monde est une grande théophanie. «Par le visible accéder à l'invisible», percer l'énigme du monde, c'est-à-dire atteindre Dieu. Entre la nature et la surnature, point de barrières, mais au contraire des communications permanentes, d'intimes et d'infinies correspondances: à travers les mots, les choses, les événements, les institutions, voire à travers l'Empereur lui-même. Dans tout ce qui arrive, il convient donc d'apercevoir la main de Dieu... A qui sait lire le Royaume de l'Invisible, il y a même des signes dans le ciel: les comètes, les éclipses, les combats d'étoiles. Les dérèglements biologiques, les tremblements de terre, les épidémies, la famine, les hérésies sont autant de prodiges du millénaire, préfigurant l'Apocalypse.

    L'archétype de la marche vers la Terre Promise a plaqué sur l'Europe et le Nouveau monde la toponymie de l'Ancien Testament. Nombreux sont les messies suscités par les courants millénaristes qui ont répété le geste de Moïse guidant le peuple élu. Joseph Smith, le prophète fondateur des Saints du Dernier jour, a été un Moïse ressemblant à tous ceux qui, au fil des siècles, ont pris la tête de mouvements millénaristes. La légende du Roi David a manifestement inspiré le mythe de l'Empereur chrétien, Charlemagne ou Frédéric, endormi dans son tombeau et prêt à se réveiller pour unir sous son sceptre une chrétienté réconciliée. Ces exemples individuels illustrent assez bien comment le christianisme occidental a pris le relais du peuple juif dans la faveur divine. (SERVIER)

    Non seulement le christianisme officiel, mais aussi des groupuscules millénaristes se sont imaginés constituer le peuple élu, prêts à assumer la part de l'homme dans le contrat de la Promesse. Vers 1520, les anabaptistes se considéraient comme les seuls élus et leurs communautés comme les seules à être guidées immédiatement par Dieu. En 1830, ce sont les mormons qui prétendent avoir retrouvé leur place parmi les tribus d'Israël et, plus près de nous, certaines sectes adventistes entendent reviser l'élection divine en fixant elles-mêmes le nombre des élus à être épargnés à la fin des temps.

    Le millénarisme apparaît donc comme un mouvement immanent à l'histoire. Il voit à la réalisation et à la concrétisation du Royaume de Dieu sur la terre. Paradoxalement, c'est au nom d'une eschatologie, d'une attente du retour du Christ et du royaume céleste, que le millénarisme réussit à aménager le temps et l'espace par une emprise de plus en plus grande sur les institutions (mariages, familles, hôpitaux, écoles), sur la politique et, ainsi, matérialiser son modèle; ce qui a pour effet de justifier ses préoccupations matérielles et de situer quelque part la Terre Promise ou le Paradis. Cet aménagement de la terre a trouvé un écho favorable dans le libéralisme économique qui, lui aussi, veut aménager les réalités matérielles. Il n'est pas étonnant, dès lors, que les pays capitalistes soient aussi chrétiens ou, à tout le moins, religieux.


    L'utopie, ou le pays de nulle part

    Au millénarisme qui est une lecture horizontale, immanente et matérialiste de l'histoire, s'oppose une autre lecture, verticale, transcendante et idéaliste: l'utopie. Une lecture qui consiste, comme l'écrit R. Mucchielli, à construire «un monde imaginaire en dehors de l'espace et du temps, hors de la géographie et de l'histoire, en compensation d'un état historique jugé insatisfaisant».

    Quand nous pensons et nous parlons d'utopie de nos jours, nous nous référons d'abord à Thomas More, à qui on attribue généralement ce néologisme. La racine topos, implique chez More - avec son titre De optimo rei publicae statu - à la fois un lieu et un état qui sont inexistants, qui sont nulle part (ou) tout en étant bons (eu). More décrit ce pays de «nulle part», comme «une île imaginaire, doté d'un système social, légal et politique parfait».

    D'autres auteurs ont aussi défini l'utopie. Par exemple, Lalande la considère comme «un idéal social et politique séduisant, mais irréalisable, dans lequel on ne tient pas compte des faits réels, de la nature de l'homme et des conditions de vie». Pour K. Mannheim, l'utopie est «toute orientation qui transcende la réalité et brime les normes de l'ordre existant, contrairement à l'idéologie qui exprime le statu quo». Enfin, Ruyer définit l'utopie comme «la description d'un monde imaginaire en dehors de l'espace et du temps historique et géographique. C'est la description d'un monde constitué sur des principes différents de ceux qui sont à l'oeuvre dans le monde réel».

    Par-delà ces définitions de l'utopie, on retrouve la question déjà posée par Platon à savoir: «quelle est la meilleure forme d'organisation pour une communauté et le meilleur mode de vie pour une personne?» (Lois, III, 702b). En effet, c'est à Platon que l'on doit le premier modèle de l'utopie, auquel, du reste, se réfèrent les auteurs cités et Thomas More lui-même.


    La Cité idéale: l'Atlantide

    L'Atlantide, que Platon décrit dans le Timée et le Critias, s'oppose à la cité des lois. Celle-ci est petite, bornée dans ses désirs, purgée de rêves et d'exaltations. L'autre est colossale, superbe, étincelante et son désir est sans mesure. Elle a la beauté transparente, dure et suspendue du cristal, elle est gouvernée par des philosophes et son ciel est la résidence des idées, non des dieux. L'Atlantide rutile, elle est taillée dans l'or et le cuivre, ses dieux ont les manières somptueuses et ensanglantées des premiers démiurges.

    Pour repérer cette terre, Platon a dû faire un bond en arrière. Il est remonté vers les origines: Atlantis a existé neuf mille années plus tôt. Sa mémoire en a été transmise par les prêtres égyptiens de Saïs qui ont confié leur secret à Solon. En ces temps anciens, donc, Athènes était une cité juste et heureuse. Or, elle est assaillie par l'Atlantide. Platon relate le choc- contre la minuscule cité grecque se déploient les forces d'un empire aussi vaste que l'Asie et la Lybie et qui s'étend, dans l'océan, au-delà des colonnes d'Hercule. La supériorité de l'Atlantide est accablante. Ce pays est béni des dieux; l'abondance originelle y règne, la fertilité des sols est sans égale, c'est un paradis sur la terre.

    Telle est aussi la cité parfaite, la cité idéale, dans la République. Elle est un paradigme qu'on doit s'efforcer d'imiter, sans se dissimuler pourtant qu'on n'en rendra jamais l'absolue pureté. Ce modèle représente, si l'on veut, la limite vers laquelle tend l'effort humain - collectif et individuel - mais qu'il ne saurait atteindre, étant entravé dans son progrès par un double obstacle: la présence, dans la cité, d'une classe inférieure et, dans l'âme, d'une partie charnelle, toutes deux étrangères à la vraie sagesse. Cette impuissance est la rançon de la vie terrestre soumise aux lois du devenir.

    On s'explique, dès lors, que Socrate hésite tant à décrire la constitution de la cité idéale. Il ne doute nullement de sa perfection, mais il se rend compte qu'il sera presque impossible de l'appliquer ici-bas, aussi longtemps que les hommes resteront ce qu'ils sont.

    Mais nous-mêmes, qu'avons nous fait dans cet entretien sinon tracé le modèle d'une bonne cité? Rien d'autre. Crois-tu donc que ce que nous avons dit fût moins bien dit si nous étions incapables de démontrer qu'on peut fonder une cité sur ce modèle? Certes non... Est-il possible d'exécuter une chose telle qu'on la décrit? Ou bien est-il dans la nature des choses que l'exécution ait moins de prise sur le vrai que le discours, bien que certains ne le croient pas? Mais toi, en conviens-tu ou non ? J'en conviens...

    Ne me force donc pas à te démontrer parfaitement réalisé le plan que nous avons tracé dans notre discours. Si nous sommes à même de découvrir comment, d'une manière très proche de celle que nous avons décrite, une cité peut être organisée, avoue que nous avons découvert que tes prescriptions sont réalisables. Ne seras-tu pas content de ces résultats? Pour moi, je le serai. (République, V, 472a-473a)

    La cité idéale, pour Platon, est de l'ordre du discours, elle ne saurait jamais exister dans la réalité. C'est un non-lieu.

    A l'origine de tous les discours utopiques, dans leurs dialogues manifestes ou latents, on trouve le geste de désigner un regard étonné d'ici vers ailleurs, Vers un monde imaginaire, vers un «Pays d'une lointaine contrée», vers «un pays de nulle part»:

    Mais vous auriez dû être avec moi en Utopie, Pour voir, en personne, comme je les ai vues, leurs moeurs et leurs coutumes. (MORE, Utopie, Livre 1)

    C'était l'hiver, hier soir, quand je me suis mis au lit et, maintenant, comme en témoignent les arbres au bord de la rivière, c'est l'été, une belle matinée claire du début de juin, semble-t-il. (MORRIS, Nouvelles de nulle part, chap. 2)

    Nous devions tous deux découvrir que les petites villes à nos pieds avaient changé - mais comment? Nous ne les avions pas assez bien observées pour le savoir. C'était indéfinissable, un changement dans la qualité de leur distribution, un changement dans la qualité de leurs petites formes lointaines... Le monde des hommes s'était prodigieusement transformé. (WELLS, Une utopie moderne, chap. 1)

    Le soudain embellissement des arbres chez Morris peut être considéré ainsi qu'on l'a voulu, Comme l'allégorie de ce lieu et de cet état: l'utopie témoigne avec éclat de possibilités autres et désespérément requises pour le monde des hommes et pour la vie humaine. Aussi, n'est-il pas étonnant qu'on ait discuté avec passion si ces possibilités constituent une alternative viable et Même si l'une d'entre elles avait déjà été réalisée, surtout dans les différentes tentatives socialistes de régimes radicalement différents.

    Mais, me semble-t-il, c'est un abus de langage de vouloir opposer, comme Engels et les marxistes, le socialisme «utopique» et le socialisme scientifique. On crée, comme écrit Lalande, «une confusion d'idées qu'on aurait intérêt à remplacer par des catégories plus objectives». L'utopie, au sens strict du terme, se situe au niveau du discours. C'est un idéal, un «idéal», donc impossible à réaliser. C'est un «comme si», mais jamais «comme ça», dans la réalité. C'est le monde tel qu'il devrait être, tel qu'on le souhaiterait, mais que on ne saurait réaliser, «compte tenu de la nature de l'homme». C'est un monde en dehors du temps et qui n'existe nulle part.

    A cet égard, le marxisme tient plus du millénarisme que de l'utopie. L'avènement de la société sans classes, quand sera éliminée l'exploitation de l'homme par l'homme, est un pays de quelque part: le Paradis sur la terre pour le marxisme, ce n'est plus un souhait, c'est une certitude de l'histoire, c'est une certitude scientifique.


    La fin de l'utopie (ou la fin du rêve)

    Après avoir, pendant des siècles, fait une lecture transcendante et idéaliste de l'histoire et avoir espéré une cité idéale, une cité parfaite, bien qu'impossible à réaliser, les hommes d'aujourd'hui ne «rêvent» plus.

    Dès les premières années du XXe siècle, en effet, l'utopie cesse d'évoquer des rêves, des cités radieuses, des cités parfaites, pour se transformer en discours de plus en plus sombre et angoissé, traduisant les obsessions d'un temps de crise et de désarroi. La science et la technique, longtemps acceptées comme libératrices, se révèlent asservissantes, plus propres à faire de l'homme un esclave qu'un demi-dieu. Deux guerres mondiales et des expériences sinistres vont bientôt ruiner le mythe de la perfection. L'utopie moderne prend conscience que le «bonheur» collectif ne s'obtient qu'aux dépens de l'individu, que la technique transforme l'homme en robot plutôt qu'en Prométhée, que le rêve de la perfection sociale conduit aux totalitarismes. Pessimiste, redoutant l'univers terrifiant et stérile, l'utopie va maintenant accentuer sa tendance à dépasser le vieil idéal de la cité parfaite pour se muer en une interrogation angoissée sur l'avenir de l'homme.


    L'enfer est pour demain

    Pour la plupart, ces oeuvres pessimistes sont nées après la première guerre mondiale; quelques-unes, après la seconde: c'est assez dire à quel point leur pessimisme est tributaire des circonstances historiques. La naissance des grandes dictatures modernes, l'opposition des grands blocs politiques, la «guerre froide», la surproduction anarchique, l'emprise toujours croissante d'une technique déshumanisée, l'«art» d'abrutir les masses, tout cela, pêle-mêle, nourrit l'anti-utopie, dont l'essence est la crainte, le scepticisme désabusé. Bien des mythes, aussi, qui soutenaient l'utopie, se sont effondrés. On ne croit plus guère au pouvoir organisateur de l'Etat, dont on flaire vite le totalitarisme, ni au développement industriel, qui a trop souvent asservi au lieu de libérer, ni à la science, qui sert plus à détruire qu'à construire.

    Crise d'une civilisation que mine le doute et que l'utopie ne suffit plus à rassurer. À travers Herbert Georges Wells, Capek, Zamiatine, Orwell, Huxley, Ballard, Brunner, c'est le même discours pessimiste quant à l'avenir de l'homme, dénaturé par un régime quel qu'il soit, noyé dans une masse anonyme, abruti par les slogans et une technique absurde; la crainte de voir se désagréger la culture occidentale et périr les valeurs humaines se retrouve dans le roman de Bradbury, Fahrenheit 451, écrit en 1953. On devient désabusé des terres promises...


    Apocalypse Now (ou la résurgence du millénarisme)

    En même temps qu'à la fin de l'utopie, on assiste à une résurgence du millénarisme ou des mouvements millénaristes: un pullulement de sectes religieuses qui attendent la fin du monde. Tout récemment encore, des adeptes d'une secte religieuse, qui s'étaient cloîtrés dans une maison de Harderwijk (à l'est d'Amsterdam) attendant l'Apocalypse, ont dû être évacués par la Police. Une ferveur nouvelle de la religion envahit le monde, conduisant même à l'intolérance et au fanatisme. Il suffit d'évoquer, par exemple, l'Iran où, au nom d'Allah, on subjugue le peuple. Ferveur nouvelle qui se traduit politiquement par l'élection de gouvernements de droite, comme récemment aux Etats-Unis. C'est là peut-être un des effets anticipés de l'An 2000, un autre prodige du millénaire, préfigurant l'Apocalypse. A défaut d'être utopiste ou idéaliste, on devient millénariste ou matérialiste.


    BIBLIOGRAPHIE
    SERVIER, J., L'histoire de l'utopie, Paris, Gallimard, «Idées», 1967.
    MARROU, H. I., Nouvelle histoire de l'Eglise, t. 1, Paris, Seuil, 1963.
    MUCCHIELLI, R., Le mythe de la Cité idéale, Paris, P.U.F., 1960.
    RUYER, R., L'utopie et les utopies, Paris, P.U.F., 1950.
    DUBOIS, G., Problèmes de l'utopie, Paris, P.U.F., 1968.
    DUBY, G., L'An mil, Paris, Julliard, «Archives», 1967.
    LALANDE, L., Vocabulaire technique et critique de la Philosophie, Paris, Jaquette.
    Date de création : 2012-04-01 | Date de modification : 2012-04-01

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