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    Dossier: Médecine

    Les problèmes posés à la médecine officielle par les autres médecines

    Pierre Cornillot
    La médecine officielle pourra-t-elle échapper encore longtemps au dialogue avec les approches alternatives?
    Avoir une responsabilité universitaire dans le domaine des professions de la santé c'est, en 1985, quelque chose d'assez curieux. Je dirige donc une Faculté de Médecine en France que nous avons fait évoluer depuis sa création jusqu'à ce qu'elle devienne progressivement une Faculté de Santé, de Médecine et de Biologie. Il y a dans notre action une espèce de provocation volontaire dont le but est de montrer que nous ne voulons pas être coincés dans le jeu qui consisterait à n'être qu'une faculté de Médecine pendant que les grands problèmes de la santé se développeraient en dehors de nous.

    Nous sommes très vite partis de notre domaine spécifique pour essayer de replacer la médecine dans les problèmes de la santé, et les problèmes de la santé dans les problèmes de la société. Ce qui aujourd'hui nous donne une position tout à fait insolite puisque nous ne sommes que partiellement perçus comme une faculté de médecine par les autres facultés de médecine, et partiellement compris par les autres institutions qui veulent absolument que nous ne soyons qu'une faculté de médecine.

    Si j'ai pris comme titre «les problèmes posés à la médecine officielle par les autres médecines», c'est justement parce que la médecine officielle est un concept qui est souvent assez mal identifié. Je voudrais d'abord essayer de situer les protagonistes de cette espèce d'empoignade qui est en train de se produire dans tous les pays occidentaux, aussi bien au Québec qu'en France, en Italie, en Allemagne, ou en Suède. Partout, dans tous les pays, il y a actuellement une espèce de levée de boucliers qui prend immédiatement l'allure d'un conflit. Qu'est-ce que ce conflit? Qui est en train de se battre?

    On peut identifier ces protagonistes et ils sont beaucoup plus nombreux qu'on pourrait croire. Il y a d'abord ce qu'on appelle la médecine officielle. Il y a aussi ce qu'on appelle les autres médecines. Il y a les professionnels de la santé autres que les médecins. Il y a les pouvoirs publics. Il y a les patients. Il y a les organismes payeurs, les collectivités et l'opinion. Alors que tout le monde se bat, on en est à se demander qui se bat et pour quelles raisons. Est-ce qu'on est en train de défendre le droit qu'ont les collectivités et les patients de prendre en main leur santé et leur maladie, ou le droit pour certaines pratiques médicales d'être reconnues comme des pratiques officielles, ou bien le droit à la marginalité dans la médecine? Il y a aussi ceux qui ne disent rien. Et ceux qui ne disent rien sont quelquefois les plus puissants. Les pouvoirs publics, en général, on ne les entend pas dans un débat comme celui-là. Ils ne disent rien. Les payeurs, les organismes d'assurance ne disent rien non plus. Et puis il y a un phénomène qui apparaît très curieux: cette ambiguïté, cet acharnement avec lequel les gens en bonne santé défendent les malades. Il est très rare que les malades soient présents dans les réunions de ce genre. Jusqu'à maintenant je n'ai eu l'occasion qu'une fois cette année de participer à un débat dans une réunion où un malade s'est levé pour parler. Ça change le débat!

    Ça change complètement le débat. Pour commencer, tous les bien-portants se sont arrêtés en se disant que si jamais les malades se regroupaient dans une association (il s'agissait de cancéreux), le débat prendrait une allure un petit peu différente. D'une manière générale, les malades sont probablement ceux qui parlent le moins des problèmes de santé et de maladie. Tout le monde parle pour eux et c'est extrêmement curieux.

    Enfin, il y a un autre partenaire qui parle peu, même s'il semble parler énormément, mais son discours est assez compliqué: ce partenaire c'est ce qu'on appelle l'opinion. L'opinion c'est quelque chose de très diffus, de très subtil. On peut probablement dire que c'est l'ensemble des gens qui votent, qui achètent, qui regardent la télévision, qui répondent aux sondages, qui payent les impôts et les taxes pour faire vivre tous les autres. Mais, jamais on n'arrive à localiser véritablement l'opinion. Or l'opinion - c'est l'une des difficultés du débat - va jouer énormément sur l'évolution des médecines et sur le problème des médecines douces. Comme les malades, l'opinion est représentée, mais on n'arrive pas véritablement à la voir.

    Or je suis d'abord préoccupé de savoir où on se bat et pourquoi on se bat. La médecine officielle est un combattant tout à fait magnifique. Elle regroupe les champions, les bien bâtis, qui disposent de tous es moyens, avec des supporters importants, des crédits.

    Et la médecine officielle ce n'est pas seulement ce qu'on aperçoit dans les discussions comme celles d'ici. Ce n'est pas seulement le médecin aux longues dents sur lequel tout le monde tire et qui a la malchance d'être investi d'une espèce de mission. D'une manière générale, le médecin en exercice c'est quelqu'un qui est très mal assis sur la chaise de la médecine. La médecine officielle comprend tout un ensemble d'institutions. Les Facultés sont, par exemple, un élément fondamental de la médecine officielle, mais elle comprend aussi les hôpitaux, qui sont des institutions extrêmement lourdes, ainsi que toutes les organisations, les ordres, les syndicats, et les corporations qui représentent une masse considérable.

    La médecine officielle, ce sont aussi des circuits économiques qu'il ne faut pas perdre de vue. En France, par exemple, les dépenses de santé comptent pour 10% des dépenses générales, et les hôpitaux font plus de la moitié de ces dépenses, ce sont des données importantes sur le plan du fonctionnement économique d'un pays. D'où l'intérêt des propos tenus entre la poire et le fromage: il y a trop de lits, les hôpitaux sont trop gros, la crise hospitalière c'est pour bientôt; en réalité, on touche à un secteur extrêmement lourd, extrêmement puissant de l'économie, comprenant des centaines et des centaines de milliers de personnes dans certains pays. Et on ne touche pas à ces systèmes impunément, sans qu'ils se défendent.

    Quand on touche à des institutions économiques aussi solides, il n'est pas étonnant qu'on l'on reçoive une volée de bois vert, car ces institutions sont bien défendues par des textes, des règlements, des personnes. Et quand les médecines douces partent en guerre comme elles le font actuellement, elles me laissent toujours une impression de naïveté. David et Goliath, oui, mais c'est tellement rare me ce soit David qui gagne, qu'on l'écrit. En général, c'est Goliath qui gagne, il ne faut pas se leurrer.

    Je pense que l'évaluation de ce qu'est la médecine officielle doit être bien menée. Car, les institutions sont comptables vis-à-vis de ce qu'on peut appeler l'opinion; elles sont comptables de leur travail, de leur efficacité, à cause de tout l'argent qu'elles reçoivent pour fonctionner. Et l'une des faiblesses de la médecine officielle dans ce combat avec les autres médecines, c'est que la médecine officielle n'est investie de tous ces moyens qu'au nom de la mission qu'elle a à remplir. Et toutes les fois qu'elle sort de cette mission et qu'elle se réfugie dans un pouvoir excessif, la médecine officielle se met dans la position dangereuse d'être coupée de ses bases. C'est-à-dire qu'elle pourra mener le combat encore pendant un certain temps, mais ne plus être soutenue par l'opinion. Je pense que c'est un des points où il y a un danger pour la médecine officielle.

    Les autres médecines se définissent un peu comme autrefois on définissait les forces de Van der Waals: négativement. On appellera «autres médecines» toute médecine qui n'est pas officielle, toute médecine marginalisée. C'est une vision trop large pour être unitaire.

    Je pense qu'en tant que protagonistes, dans cette sorte de combat singulier avec la médecine officielle, les autres médecines ont en commun de lui être toutes opposées, mais elles ont contre elles de ne pas représenter une véritable unité. Et la force dont on parle s'effrite rapidement dès qu'on entame une discussion sur les caractéristiques, les avantages, les dangers, les risques, etc., de l'une ou l'autre.

    Donc, le fait d'être opposé à la médecine officielle permet de définir un mouvement mais je ne crois pas que l'on puisse aujourd'hui, dans aucun pays, trouver les termes communs qui unissent ces médecines. On en trouve quelques éléments, c'est vrai, mais ces médecines ont surtout comme qualité fondamentale d'interroger la médecine officielle et de la prendre en défaut. Leur force est là! Cependant, je ne suis pas sûr que leur force aille beaucoup plus loin et, dans beaucoup de cas, on trouve dans le discours pseudo-scientifique beaucoup de faiblesses, beaucoup de bizarreries. C'est un des éléments de ce qu'on doit débattre encore pendant assez longtemps, et qui est justement d'affiner les connaissances, d'affiner les acquis de ces médecines.

    Je ne m'étendrai pas sur les autres partenaires, mais je pense qu'il y a quand même des points qu'il faut souligner. Par exemple autour de cette étrange bousculade concernant les médecines alternatives, on trouve les autres professions de santé qui sont, face à ce remue-ménage, dans une position qui ne doit pas tromper. Il est vrai que les professions de santé autres que la médecine, et en particulier les professions qui sont dans le domaine du soin et de la thérapie, sentent extrêmement mal le décalage social qui existe, en considération, en notoriété, et même en revenus, entre les pratiques qu'elles mettent en jeu, les responsabilités qu'elles prennent et la responsabilité que prend la profession médicale. Il faut bien dire que c'est anachronique.

    Dès lors que dans une collectivitédes gens prennent la responsabilité de soigner les autres, il font courir des risques aux autres. Je vous rappelle que le risque couru, dans ce domaine, c'est le patient qui le court. Ce sont les patients qui meurent. Les risques sont donc très importants, et toutes les professions qui ont à voir avec la santé doivent absolument recevoir la formation nécessaire.

    L'ancillarisation de certaines professions de santé, par rapport à la médecine, est un phénomène désuet. C'est un phénomène ancien qui doit disparaître. Et je pense que là-dessus, en particulier au Québec, vous avez profondément réfléchi, vous êtes en avance sur d'autres pays dans cette direction-là. Je crois que les autres professions de santé doivent éviter de mettre de l'huile sur le feu dans ce genre de combat, au nom d'un vieux règlement de compte entre les psychologues, les psychanalystes, et les psychiatres, ou entre les physiothérapeutes et les rhumatologues, etc. Quand on voit cela de l'extérieur, on n'y comprend plus rien du tout.

    Je pense que les professionnels de la santé doivent actuellement surmonter une période de transition. Les infirmiers et les infirmières n'occupent pas encore une position sociale qui leur donne des droits et des responsabilités dans le domaine des décisions, comme souvent ils pensent qu'il faudrait le faire. Mais ils ne sont pas non plus dans la situation complètement détériorée qui était la leur il y a une quinzaine ou une trentaine d'années. Enfin, quand on est dans une période de transition, il faut. savoir être plus positif que négatif. Et il faut savoir avancer avec son temps en considérant qu'on aura aidé à une évolution.

    Les pouvoirs publics sont dans une position qui est assez curieuse où ils auraient assez vite tendance à se considérer comme les arbitres, quoi qu'ils soient eux aussi des protagonistes. La position d'arbitre permet de se mettre un peu en retrait et de regarder ce qui se passe des deux côtés en comptant les coups, tout en se demandant comment faire plaisir à tout le monde, aussi bien au publie qu'aux joueurs, tout en laissant une bonne image pour pouvoir se représenter comme arbitre une prochaine fois. Il y a là une préoccupation importante et qui pourrait altérer les choix politiques en matière de santé.

    Mais les pouvoirs publics ont réussi, dans presque tous les pays, et je dois le leur reconnaître, à se mettre en retrait du conflit entre médecines naturelles et médecine officielle, et, pour être honnête, à laisser une porte entr'ouverte. Nos autorités font actuellement preuve d'une sagesse quasi-orientale dans leur façon de faire un peu de place aux médecines douces... sans en faire trop quand même. Je dois donc leur tirer mon chapeau parce que c'est un art extrêmement subtil et auquel nous n'avions pas été habitués.

    Les organismes payeurs et les systèmes d'assurance sont, en matière de médecine naturelle, des gens très étranges. Ils ont aussi un peu compliqué le débat parce qu'ils n'ont pas vraiment donné leur position. Or cette position est connue. Parce que le recours aux médecines naturelles, aux médecines douces, n'est pas gratuit et n'est pas supporté par les systèmes d'assurance, tout recours aux médecines alternatives aura l'avantage de ne pas peser sur le budget des organismes payeurs, mais de peser directement sur le budget familial. Et puis, même si ces médecines étaient intégrées au système et officialisées, elles possèdent l'avantage de ne pas être génératrices de grosses dépenses. On peut reprocher tout ce qu'on veut à l'homéopathie, sauf le coût des médicaments. On peut reprocher tout ce qu'on veut à une technique comme l'ostéopathie, sauf le fait qu'il y ait une ordonnance. On peut dire tout ce qu'on veut des techniques de relaxation, sauf le fait qu'elles n'entraînent vraiment pas beaucoup de dépenses. Les organismes payeurs entreverraient actuellement une idée saugrenue, à savoir que si l'efficacité de ces médecines était prouvée, cela permettrait peut-être de faire baisser les dépenses de santé.

    Donc, les arguments d'une certaine partie du public ne sont pas du tout négligeables. À plusieurs reprises, j'ai entendu des représentants d'organismes payeurs dire qu'après tout, si l'acupuncture, l'homéopathie ou l'ostéopathie avaient droit de cité, les remboursements ne seraient pas trop élevés. Comme il n'y a pas d'ordonnance, il n'y a donc pas donc pas de dépenses secondes. Les médecines douces ne déclenchent pas de véritable trainée de dépenses comme on observe dans la médecine allopathique.

    Il reste donc deux partenaires qui me paraissent très importants mais qui sont généralement beaucoup plus silencieux: ce sont les patients et c'est cette fameuse collectivité à laquelle nous appartenons. Deux éléments me paraissent particulièrement importants. Premièrement, il faut souligner l'irruption des patients et de la collectivité dans le domaine médical au cours du vingtième siècle, dans des conditions qui sont parfaitement normales et souhaitables,mais qui sont très mai comprises par les dépositaires de la connaissance et de la science.

    Le patient d'aujourd'hui n'est pas le même qu'il v a cinquante ans. Le patient d'autrefois était un être soumis, un être accablé, et qui se prêtait à de très nombreuses initiatives médicales. Or, le patient a profondément changé parce que la maladie a changé. S'il y en a parmi vous qui sont assez vieux pour avoir connu les maladies dont on mourait autrefois dans les services de pédiatrie, d'obstétrique, de pneumologie, etc., ils peuvent se rendre compte qu'aujourd'hui, avec la quasi disparition de ces maladies, se développent des maladies tout à fait nouvelles. Et ces maladies nouvelles donnent des patients nouveaux.

    Les maladies nouvelles sont des maladies dégénératives. Ce sont des maladies qui évoluent sur de longues périodes. Il y a donc la possibilité d'évaluer de manière plus exacte l'efficacité de telles techniques ou de telles thérapies. La relation entre un traitement, une médication ou une intervention peut être évaluée, par comparaison et d'une manière de plus en plus efficace. Le patient d'aujourd'hui est devenu un interlocuteur valable, mais un interlocuteur imposé à la médecine. Et il le sera de plus en plus.

    Comme le patient, le deuxième élément, la collectivité d'où il vient s'est aussi transformée, et je pense que la médecine officielle n'a pas encore bien évalué cette transformation. La communauté, la collectivité d'aujourd'hui, a considérablement évolué sur le plan de ses rapports et de son organisation. Les phénomènes de participation, de contrôle des dépenses, la prise de conscience qui se généralise dans toutes nos sociétés, sont générateurs d'une revendication parfaitement justifiée qui est celle de comprendre, de surveiller, de participer aux décisions les plus importantes. Et sur ce point, la médecine officielle n'est pas véritablement prête à cette démarche. Elle a des réactions de prestance, et se sent brutalement agressée dans toutes ses représentations, dans toutes ses images. La médecine officielle a l'impression d'avoir contre elle, non seulement ces espèces de personnages étranges que sont les praticiens des médecines alternatives, mais aussi le personnel hospitalier non-médical qui ne supporte plus le silence dans lequel s'enferme le corps médical pour prendre les décisions les plus importantes.

    Du point de vue de la médecine officielle, il y a une impression troublante face à ce qui est en train de se passer. Ce qui se passe c'est une gigantesque transformation sociale qui, comme toutes les mues, va se terminer par quelque chose de tout à fait naturel. Mais disparaîtra du décor tout un ensemble de déguisements, tout un ensemble de fantasmes qui avaient animé le théâtre d'antan. Et le théâtre social d'aujourd'hui en est complètement transformé.

    Et maintenant, que dit la médecine officielle aux médecines naturelles? Qu'est-ce qu'elle revendique quand elle est confrontée à ces médecines et, du même coup, quelles sont les conséquences de ces revendications sur elle-même? Quand un père de famille dit à ses enfants «tiens-toi droit», vous savez comment ça se passe: il commence par se redresser discrètement. Parce qu'autrement, il aurait tendance à se faire dire (surtout aujourd'hui alors que tout a changé, même dans les rapports familiaux) «si tu te voyais mon, pauvre papa!». C'est un peu le problème de la médecine officielle.

    La médecine officielle s'est mise dans une position qu'il faudrait qu'elle quitte le plus vite possible. Parce qu'à vouloir être le père du régiment, elle se met dans la situation ridicule où tout le monde lui dit: «Mais redresse-toi, regarde tous tes travers avant d'aller regarder les travers des autres ... ». Il y a dans la façon de voir les choses, des évolutions qu'il faut accepter et la médecine officielle a commis l'erreur de vouloir se mettre dans une position de stricte obédience. Ce que je vais dire peut être, bien sûr, nuancé de plusieurs façons, et la présence ici d'un certain nombre de collègues témoigne largement du fait que les nuances sont tout à fait possibles. Mais cela ne retire rien au discours officiel.

    Je vous rappelle que dans tous les pays où règnent des discours officiels, on trouve toujours des gens pour nuancer le discours à titre amical ou officieux, ce qui permet de maintenir le discours officiel, tout en disant qu'on n'est pas d'accord avec lui. Au fond, que dit la médecine officielle devant la montée des médecines naturelles? Sa première préoccupation concerne l'évaluation de la réalité thérapeutique de ces pratiques, au nom de la santé publique. Alors commence un discours tout à fait remarquable, qui fait partie du dialogue de sourds qui se termine par des coups de poing dans la figure. Au moment où les autres médecines arrivent avec des procédures arbitraires, elles se font dire qu'il existe aujourd'hui des critères et des procédés qu'elles sont priées d'appliquer, tel que le procédé du double insu.

    On leur demande également d'apporter des cohortes de données comparatives aux fins d'études statistiques. Et cela pose des problèmes frémissants. Généralement, quand on est le défenseur d'une technique qui n'a pas droit de cité et qui essaie de faire sa place au soleil, on ne s'affiche pas trop, on pratique un petit peu en cachette. Comment voulez-vous qu'on passe de ça à l'étude «randomisée»? Il est bien clair qu'il y a là une anomalie extrêmement profonde et les tenants de ces médecines répondent à la médecine officielle que, puisqu'elle en a les moyens, c'est à elle de faire les recherches appropriées. Cette position provoque généralement de la stupéfaction et la réponse est à peu près toujours la même. Soit que la médecine officielle dise qu'elle n'a pas le temps (ce qui laisse entendre qu'elle aurait le choix de vérifier ou non l'efficacité de ces pratiques), soit qu'elle dise qu'elle appliquera ses méthodes sur les procédures des médecines naturelles pour voir si ça marche.

    Comme, bien entendu, la logique du système officiel veut qu'il y ait au moins harmonie entre les méthodes et les résultats, toutes les fois qu'on applique les méthodes officielles à des médecines qui ne le sont pas, on obtient un résultat tout à fait étonnant tout fait logique. C'est parfaitement normal. Je pense, par exemple, à un médecin qui essaie en France, depuis de nombreuses années, d'introduire des préparations extraites de racines de plantes qu'il trouve en Afrique et qui ont des effets intéressants dans de très nombreuses maladies malignes. Ce médecin a mis au point un système de recueil de ces racines pour être sûr qu'elles ne seront pas abîmées dans le transport et fait faire des préparations en France, tout cela à ses frais. Et quand il essaie d'obtenir une autorisation, on lui répond que d'un lot à l'autre on ne retrouve pas la même composition. C'est exact, mais la question posée n'aurait pas dû être celle-là. On aurait dû demander si, d'un lot à l'autre, on retrouve la même efficacité. Or, on ne pose jamais cette question. Le pauvre homme se retrouve pris dans un discours auquel il ne comprend rien, se dit que c'est sûrement très savant et que, conséquemment c'est sûrement vrai. Dans ces conditions, il reprend ses extraits de plantes et essaie de soigner comme il peut, en trouvant un laboratoire lui céderait des ampoules. On diffuse ce produit en disant même que c'est pour les chiens, que ce n'est pas pour les hommes, etc., uniquement parce qu'on n'a pas réussi à franchir cette barrière. Du coup on. se dit qu'on n'a jamais été aussi rigoureux avec les vaccins, ni pour beaucoup de préparations qu'on vend au nom de la médecine officielle. Alors, pourquoi a-t-on été aussi méchant avec lui?

    On pose la question. Et la réponse est que maintenant, avec les textes nouveaux, il faut être extrêmement rigoureux pour tout le monde. Dans de telles conditions, on n'aurait jamais vacciné personne, on n'aurait jamais accepté toutes les préparations qui ont sauvé tant de vies. Les antibiotiques n'étaient pas si sûrs que ça autrefois... Et c'est toujours à partir d'aujourd'hui, que les médecines naturelles sont confrontées à des exigences scientifiques que je n'ai jamais vu imposer à aucune autre. Il y a la une mauvaise foi stupéfiante dont je dois dire qu'elle fait mon admiration. Pratiquement, on n'évalue pas une réalité thérapeutique (ça n'a l'air d'intéresser personne), mais on essaie de trouver, comme un vulgaire officier de douane, le piège qui permettra de refuser le colis. Mais on ne s'intéresse absolument pas de savoir si le colis transportait ou non quelque chose d'important pour la santé. On devrait obliger la médecine officielle à définir et à codifier les règles du jeu pour déterminer les efficacités thérapeutiques pour l'ensemble des pratiques.

    Un phénomène étonnant a frappé les quelques personnes qui, comme moi, travaillent sur ces dossiers en ce moment. Alors qu'il est possible d'appliquer ces règles dans le cas de médicaments produits à partir de substances chimiques, les choses deviennent plus délicates dans le cas de substances extraites du monde biologique, végétal ou animal. Et il ne devrait pas être question d'imposer les mêmes règles puisque nous travaillons avec des principes actifs qui n'ont pas été vraiment isolés. Toutefois, l'intérêt de la santé publique veut que l'on diffuse un produit quand il est efficace.

    Combien de personnes peuvent se douter que les recours chirurgicaux, dans la plupart des pays, ne font l'objet d'aucun contrôle avant d'être mis sur le marché? Et on va casser les pieds de quelqu'un parce que ses échantillons ne sont pas parfaitement identiques, alors qu'il n'existe as actuellement, dans la plupart des pays, même les plus développés, de contrôle rigoureux sur la mise sur le marché des procédures opératoires en chirurgie? Après quelques articles, une étude comparative avec deux ou trois cas, une technique opératoire est adoptée et utilisée un peu partout.

    Et puis, vingt ans plus tard, on réalise que ça ne marche pas si bien que ça et on revient à la technique précédente qui était un peu meilleure. Et on repart dans l'autre sens. Et le préjudice subi? Si jamais une des médecines naturelles avait proposé des choses pareilles, il y a fort longtemps qu'elle aurait été condamnée. Donc, il y a deux poids, deux mesures dans l'évaluation actuelle de l'efficacité thérapeutique; et c'est la même chose pour l'évaluation des traitements.

    C'est là l'un des points que la médecine officielle a raison de soulever; elle a toutefois tort de ne pas mesurer ce qui est en train de lui arriver. Il est, d'une part, parfaitement juste de demander des contrôles sur la toxicité des produits mis sur le marché et parfaitement logique que les médecines naturelles et autres pratiques fassent la preuve de leur innocuité. Là-dessus, personne n'a rien a redire. Mais, il ne faut pas pousser choses trop loin. Pour avoir dernièrement soulevé l'opinion publique à propos de la présence d'uréthane dans une préparation bien connue, les services du Ministère, qui avaient annoncé la nouvelle, disent qu'ils ne peuvent se permettre de diffuser l'expertise pour le moment. La raison en est qu'il n'y a pas tellement de différence entre ce qu'on a trouvé dans ce produit et ce se trouve dans d'autres médicaments tout à fait officiels. Par conséquent, si on commence à faire la chasse aux sorcières, il faudra la faire partout.

    Donc, quand on veut être très rigoureux il faut être très prudent. De la même façon, l'accusation d'inefficacité est souvent mise de l'avant, même par la justice on dit alors qu'il ne suffit pas pour un médicament ou une thérapie d'être sans danger, il faut aussi qu'ils soient efficaces. Quand on prétend être efficace dans le cas de certaines maladies évolutives graves, et qu'en réalité on ne l'est pas, on est dangereux parce qu'on a retiré au malade la possibilité d'avoir recours à d'autres moyens de traitement. C'est surtout dans les cas de cancer que ce genre d'accusation est brandie et il y a là une nécessité pour toutes ces médecines de se plier à la vérification de l'efficacité. Cette vérification fait partie des étapes d'introduction de pratiques médicales nouvelles dans une population. Vous devez donc tous avoir l'exigence intellectuelle de vérifier l'efficacité d'une procédure avant de la prôner.

    Les autres accusations, les autres questions, les autres risques sont aussi importants mais de nature un peu différente. Il y a d'abord le problème des coûts. Une médecine officielle soutient que les coûts d'un traitement ne comprennent pas seulement les coûts directs, tel que le prix de l'ampoule; cela comprend aussi la durée du traitement et tous les inconvénients qui peuvent résulter de la mise en route de ce traitement. Les partisans des médecines alternatives oublient de dire que parfois ces médecines coûtent cher. L'acupuncture par exemple, conduit très souvent faire des dépenses très élevées. Il faut se rappeler ce vieux dicton repris par mon maître Trémolières: «Là où il y a des fromages, il y a des rats; et là où il y a des rats, il y a des fromages». Donc, si vous voyez passer un rat, dites-vous qu'il doit y avoir un fromage. Ne nous trompons pas. L'âme humaine étant ce qu'elle est, faite la lois de boue et de lumière, dans l'ombre, il y a souvent beaucoup de boue. Ne nous trompons pas sur les abus financiers auxquels peut conduire la croyance aux médecines naturelles.

    Le charlatanisme est également un des risques soulignés par la médecine officielle. Mais là nous entrons dans un domaine qui est déjà plus agréable parce que, on peut quand même rire du charlatanisme. Charlatan est un personnage vieux comme le monde, qui a toujours existé, et qui comprend assez rapidement qu'il a la possibilité de prendre de l'argent dans la poche de l'autre à la condition de lui promettre quelque chose qu'il ne lui donnera pas. Donc, vous conviendrez avec moi que l'humanité est à 50 % faite de charlatans et à 50 % de naïfs. Il n'y a là aucune nouveauté. Je dois dire que j'ai, dans les temps lointains, pris feu contre les charlatans de la profession médicale avant de découvrir que les charlatans existaient partout. La profession médicale, comme toutes les autres professions, a un caractère social et des responsabilités dans la distribution de biens et de services et elle comporte, bien entendu, sa part de charlatans.

    Le problème de fond est qu'en médecine, le charlatan a pue sur une des procédures thérapeutiques les plus efficaces que l'on connaisse: la crédulité humaine. Fort heureusement, toutes les médecines sans exception, utilisent d'une manière plus ou moins consciente cette extraordinaire capacité de crédulité de l'être humain pour construire une partie de leur efficacité. Quand on va voir un médecin, un réflexologue ou un acupuncteur, on est déjà dans une disposition intérieure qui permet l'expression d'une certaine dose de charlatanisme.

    On l'accepte. Après tout, depuis que nous sommes enfants, chaque fois qu'on nous a dit: «regarde la lune», nous avons tous levé la tête. Si pendant ce temps-là on nous prend gentiment ce qui était dans notre poche, c'est beaucoup moins grave que le plaisir d'avoir cherché où était la lune. Il y a là quelque chose de fondamental qui fait que le charlatanisme fait depuis toujours partie du bagage de l'efficacité dans le domaine de la santé.

    De la même façon on peut aujourd'hui arriver à vendre de la santé d'une manière extraordinaire. Tous les jours on nous vend quelque chose qui nous appartient, mais on nous le vend quand même. C'est une autre forme de charlatanisme qui fait fructifier des commerces entiers, des secteurs entiers de l'économie. Comme le problème du charlatanisme existe partout, qu'il est pratiqué consciemment ou inconsciemment, selon les cas, et que nous pourrions discuter pendant deux heures de ce problème sans trouver de solutions, j'ai tendance à l'évacuer complètement et tout de suite, sinon nous n'en sortirons pas.

    Dans ses critiques concernant les médecines naturelles, la médecine officielle soulève un autre point qui m'apparaît très important: les dangers de dépendance. Autant le charlatan me fait rire, autant je m'inquiète du recours conscient à des processus de dépendance constatés dans certaines de ces médecines alternatives. Je pense en particulier à ces pratiques où on a recours à des techniques dites transcendantales ou à des mises en condition particulières dans la relation avec le thérapeute. Ces pratiques impliquent des mécanismes transférentiels qui mettent les patients dans un tel état de dépendance qu'ils sont susceptibles d'être manipulés d'une manière qui déborde les règles de l'éthique médicale. On a eu, en particulier, des problèmes avec un certain nombre de sectes qui ont réussi , au nez et à la barbe de tout le monde, à prendre tout l'argent d'une famille, dont tous les membres étaient dans un état second de complète admiration.

    Il semble bien qu'on soit dans les limites d'un délit extrêmement important quand il y a une volonté consciente de percevoir des sommes d'argent qui sont sans rapport avec les services rendus. Ce point est important. vous avez certainement réalisé que le développement des médecines naturelles s'est fait à la fois dans le prolongement et dans une espèce de contestation globale de la psychanalyse traditionnelle. Ces médecines ont évolué dans des directions qui mettent en jeu à peu près les mêmes mécanismes auxquels on ajoute une certaine transgression sociale qui, en plus du transfert, crée malgré tout les conditions d'une relative perversité. On est alors en présence de personnes qui sont en même temps dans un état de dépendance vis-à-vis d'un thérapeute ou d'une technique, et dans un état de transgression sociale relativement indépendant. Les personnes qui sont dans ces situations sont souvent difficiles à rattraper sur le plan psychologique. On est donc au bord d'un usage délictuel des procédures psychothérapeutiques qui devraient être beaucoup plus codifiées.

    À la limite, je n'aurais pas d'objection à ce qu'on autorise la distribution sur le marché de médicaments qui ont été préparés dans des conditions qui peuvent prêter le flanc à la critique quant à la parfaite reproductibilité de la composition. Toutefois, il faut que soit dénoncé le recours à des procédures de manipulation de l'autre, comme cela s'est produit dans certaines pratiques. Ces procédures créent un état d'assujettissement qui va complètement en contradiction avec les principes sur lesquels s'appuient beaucoup d'autres médecines naturelles, en particulier la médecine holistique, et beaucoup d'autres procédés thérapeutiques qui, au contraire, visent la restitution de l'autonomie et de l'intégrité de l'individu. Il ne faudrait pas que, dans ce combat faussement unitaire, l'on mette dans le même sac, sous le titre «d'autres médecines», des procédures thérapeutiques qui s'appuient sur des recours complètement différents. Je fais donc une place particulière à ces thérapies qui, en réalité, mobilisent leurs adeptes d'une manière souvent abusive. On doit être très vigilant sur l'abus.

    Face à tous ces apports, et après avoir édicté un certain nombre de règles pour en limiter les effets et en codifier les usages, la médecine officielle s'est trouvée confrontée au dilemme suivant: «Au fond», disait-elle, «nous prétendons expliquer beaucoup de choses, et en particulier nous ne prétendons utiliser des moyens thérapeutiques que lorsque nous avons compris et la maladie, et l'action que nous allons mener par notre traitement. Ces médecines qui arrivent de l'autre bout du monde et de tous les horizons, sont incapables de justifier leur action et il nous faudrait essayer de comprendre comment elles agissent et comprendre donc quels sont les mécanismes mis en jeu?»

    Je dois dire que nous sommes en présence ici du point central du conflit. La médecine officielle a été au vingtième siècle pour une bonne part dominée par les théories spéculatives qui veulent que l'on puisse déduire les traitements thérapeutiques de la compréhension de certains phénomènes pathologiques et qui excluent toute autre possibilité, toute autre démarche. Mais les démarches spéculatives sont vigoureusement soutenues par les démarches expérimentalistes qui soutiennent que la meilleure façon de démontrer qu'un raisonnement est bon est d'arriver, par une expérience, à reproduire de manière artificielle, les conditions, soit de la maladie, soit du médicament. Les démarches spéculatives ont historiquement toujours été en butte aux démarches qu'on appelle empiriques ou pragmatiques qui veulent, dans le domaine de la médecine, qu'il ne soit pas nécessaire d'expliquer le pourquoi d'un effet thérapeutique pour y avoir recours. Les démarches empiriques sont dans l'histoire de la médecine, des démarches essentielles pour garantir l'évolution constante et l'enrichissement permanent du bagage thérapeutique.

    Cependant la médecine officielle butte sur des énigmes permanentes à tous les pas. Comme ces énigmes sont, pour une part, scotomisées dans le discours officiel, elles ne réapparaissent pas dans les discussions sur des problèmes comme celui des autres médecines. Pratiquement, la médecine officielle n'a pas la possibilité à l'heure actuelle, d'expliquer véritablement l'efficacité thérapeutique de la plupart des médicaments. Nous sommes encore complètement incapables d'expliquer le fonctionnement de l'aspirine que pourtant nous utilisons depuis tant d'années. Mais, ça marche. Alors, devons nous retirer l'aspirine de la liste des médicaments approuvés parce nous ne savons pas pourquoi elle est efficace? Bien sûr, on nous répond que c'est impossible pour toutes sortes de raisons empruntées au discours spéculatif: «vous comprenez, c'est parce que Ça provoque ceci, ça fait ça ...». Rien n'est prouvé. C'est du délire. On ne sait pas comment marche l'aspirine.

    Les antibiotiques, qui ont été tellement extraordinaires dans leur activité, ont eu des effets observés. Empiriquement, on a observé que les antibiotiques étaient des substances qui provoquaient l'interruption de la croissance des bactéries dans les boîtes de Pétrie, et quand on les injectaient à des gens, ô miracle, ça arrêtait les maladies. Mais cela n'a jamais été le résultat d'une déduction logique. Cela n'a jamais été le résultat d'une démarche scientifique. Et là-dessus, il faut bien être clair: nous n'avons pas actuellement, dans le domaine de la médecine officielle et par le jeu de la démarche spéculative, la possibilité de faire autre chose que de développer des considérations, des hypothèses et des théories qui sont destinées à s'effondrer très régulièrement comme des châteaux de cartes, pour être remplacées par d'autres. En aucun cas, cette dimension de la médecine officielle n'est autorisée à empêche la démarche progression d'empirique. La démarche empirique est celle qui, en permanence, permet à la médecine de recourir à des procédures thérapeutiques sans être véritablement capable de déterminer autre chose que les conditions dans lesquelles on les donne et de maîtriser les effets secondaires, quand il y en a. Et ça se limite à ça.

    Or, je pense que sur le plan pratique actuellement, à vouloir pousser les exigences trop loin, la médecine officielle découvre une dimension d'elle-même qui n'est pas logique. À vouloir que tout s'explique et à vouloir appliquer rigoureusement ce raisonnement, la médecine officielle pourrait se retrouver dans une position où, pratiquement, elle n'aurait plus le droit de prescrire quoi que ce soit. Comme ce n'est pas le cas, nous devons donc introduire une nuance dans la rigueur du raisonnement et considérer que l'existence de savoir comment ça marche est une exigence abusive et qu'elle provient d'un recours excessif à l'une des démarches propres à la pensée médicale, c'est-à-dire à la démarche spéculative.

    En discutant de ces aspects, on tombe très vite sur une accusation qui me paraît être le point où la médecine officielle se met dans la position la plus fausse. Je ne connais pas de reproche plus venimeux que celui qu'on dit avec un petit air fin: «Bof, tout ça c'est l'effet placebo». Alors, quand on a entendu ça! D'abord ça vous a un petit côté scientifique, et puis en même temps, une espèce de connotation de mépris qui tombe à plat. Ça n'était que l'effet placebo!

    L'effet placebo! (on est exactement au coeur du problème. Par ma position intellectuelle qui se trouve à la jonction entre la médecine officielle et les médecines naturelles, je dirais que l'effet placebo est le plus beau don, de la nature et du ciel réunis, à l'homme et à la médecine. C'est quelque chose d'absolument merveilleux. Seulement, on est en 1985, et ce quelque chose est toujours considéré comme un parasite de la médecine expérimentaliste.

    Non seulement, ce don merveilleux ne fait pas l'objet d'études attentives et poussées, pour essayer de le renforcer, de le codifier, de le comprendre,et par l'intermédiaire de la compréhension de tomber sur une physiopathologie nouvelle, c'est-à-dire ouvrir des champs absolument extraordinaires a la recherche. Mais au contraire, la question de fond est: «Comment éliminer l'effet placebo?»

    Je dois dire que les médecines naturelles et les autres médecines ont une grande facilité à ironiser sur l'aberration que cela peut représenter. Les études sur l'effet placebo, au fur et à mesure qu'elles se développent, montrent que la transaction thérapeutique en cause dans tous les actes médicaux sans exception, a une implication directe sur l'issue du traitement et le moyen utilisé. L'efficacité de l'effet placebo est maximale, soit quand le médecin et le malade savent que le médicament n'est pas un placebo, soit quand le médecin et le malade savent que c'est du placebo sans aucune ambiguïté. Dans les deux cas, les courbes d'efficacité remontent jusqu'à doubler presque l'effet placebo.

    C'est tout à fait stupéfiant. Il faudrait passer des heures à débattre sur ce don de la nature pour essayer de comprendre son fonctionnement et ce qui le déclenche, mais on peut considérer que c'est certainement un des mécanismes les plus importants, et sans doute, le mécanisme thérapeutique.

    Bien entendu, si on essaie de passer outre cette polémique concernant l'effet placebo, on s'aperçoit qu'on laisse passer en même temps un des points d'ancrage de la discussion entre toutes les médecines. C'est-à-dire que là se trouvent les horizons scientifiques pour le 21e siècle. Il est bien clair qu'on ne va pas passer son temps à imaginer que l'estomac est un organe isolé qui fonctionne dans un bocal, et que l'important c'est d'arriver à en comprendre les réactions tout en considérant qu'il n'est pas innervé, alors que tout le monde sait parfaitement que la complexité des intrications psychosomatiques fait que l'estomac fait partie autant de notre psychisme que de notre corps, et qu'il est complètement grotesque et ridicule de chercher à en isoler les parties, ou à chercher à isoler une fonction ou une activité en considérant qu'elle n'a aucun rapport avec le reste.

    C'est vrai que la médecine officielle de la première moitié du 20e siècle se piège dans la situation complètement ridicule d'être une médecine d'organes. Bien sûr, elle change à toute vitesse et se transforme du mieux qu'elle peut, et c'est tant mieux. Mais sur le plan pratique, il faut comprendre que des problèmes comme celui de l'effet placebo sont la fistule dans le système de pensée de la médecine officielle. La médecine officielle change, mais elle changera davantage quand elle sera obligée de s'asservir à ce phénomène absolument extraordinaire de la médecine et de la santé qu'est l'effet placebo.

    Il reste maintenant trois autres arguments qui sont donnés pour expliquer l'efficacité des médecines naturelles. Le premier discours dit que ce sont les effets psychologiques des procédures utilisées qui donnent des résultats. Par exemple, quand on palpe les gens, il y aurait une réaction sur le corps qui fait un effet, même si on ne sait pas trop ce que ça fait exactement... D'accord, mais il n'y avait qu'à palper. La même chose pour l'écoute. La médecine officielle dit que le quart d'heure, les vingt minutes passées à écouter les gens raconter leurs. histoires permettent ensuite de prescrire n'importe quoi. Mais alors, pourquoi est-ce que la médecine officielle n'écoute pas?

    Le second argument, qui est tout à fait étonnant, dit que c'est justement l'abstention thérapeutique qui donne aux médecines naturelles une part de leur efficacité. C'est parce qu'ils ne prennent plus de médicaments que les gens vont mieux. J'ai entendu à plusieurs reprises cet argument stupéfiant auquel je crois tout à fait, mais qui vous montre quand même l'étendue de la logique interne du système: «Cette médecine n'agit pas. Ce qui agit c'est le fait que les gens ne prennent plus de médicaments». Vous voyez où nous allons. En fin de compte l'abstention thérapeutique, qui est présentée pour les médecines naturelles comme une sorte de traitement, n'amène pas pour autant les médecins à réfléchir sur l'abus dans la consommation des médicaments.

    Enfin, il reste un argument qui est de la même essence et qui me fait sombrer dans des abîmes de perplexité. Il est utilisé en particulier à propos des cancers: toutes les fois que les médecines naturelles sont en présence d'un cas de guérison que l'on peut considérer comme indiscutable, et que l'on essaie de convaincre une certaine partie de l'opinion médicale de la validité du traitement et des résultats obtenus, neuf fois sur dix on entend sonner cette phrase: «C'est probablement une erreur de diagnostic!» Alors là je frémis un peu, parce que je me dis que la médecine officielle est étrange.

    Quand les erreurs de diagnostic concernent les médecines naturelles, elles sont remarquablement bien perçues mais dans les statistiques concernant les traitement par la médecine officielle, on n'y inclut jamais le pourcentage d'erreurs de diagnostic. Car si on incluait les erreurs de diagnostic dans les deux cas, ça risquerait de nous ramener à la réalité qui veut que les médecines naturelles construisent une partie de leur succès dans l'opinion sur l'inefficacité d'un certain nombre de recours thérapeutiques prônés par la médecine officielle.

    Il faut donc bien faire attention. Dans des conflits comme celui-là, il n'est absolument pas garanti que la bonne foi soit des deux côtés. Et j'ai parfois l'impression qu'à la mauvaise foi des uns correspond la mauvaise foi des autres; ce qui pourrait expliquer pourquoi les autres partenaires n'arrivent pas du tout à déchiffrer le discours que se tiennent les tenants de ces différentes médecines.

    À ce stade, le problème de fond se résume de la manière suivante. Les médecines naturelles n'ont aucune place dans le système de santé si la médecine officielle est capable de garantir qu'elle possède la totalité des informations et des moyens pour la restauration ou pour la protection de la santé des individus, et si elle a la possibilité d'apporter la preuve qu'elle est parfaitement rigoureuse dans tous ses cheminements intellectuels, et que dans ces conditions, les recours autres que ceux e la médecine officielle sont dangereux pour les individus. Si elle n'en est pas capable, le discours de rigueur qu'elle tient, elle n'a pas le droit de le tenir. Et c'est un des points sur lesquels nous sommes obligés d'être extrêmement clairs et précis sur le plan même de l'éthique sociale. Quand on se met dans la position de juger de ce que font les autres, on doit être soi-même irréprochable. Or la médecine officielle, et c'est parfaitement normal, est une ensemble de démarches de procédures, de recherches et d'interrogations où il n'y a ni véritable unité ni véritable stabilité. De sorte que les tenant de la médecine officielle n'ont pas le droit de s'appuyer, comme sur un dogme, sur ce que possède déjà comme connaissances et comme acquis la médecine officielle pour interdire d'avoir recours aux autres procédés. En revoyant tous les problèmes qui jalonnent l'histoire de la médecine et l'histoire des sommes en présence du mauvais combat. À travers l'histoire sociale de ces dernières années, la médecine officielle a été contestée à plusieurs reprises et elle a réagi selon une procédure classique; c'est-à-dire, qu'elle a eu une réaction de prestance tout à fait élémentaire et primaire qui consiste à dire: «Qu'on me passe sur le corps». Mais le problème n'était pas là. Jamais personne n'a voulu passer sur le corps de la médecine.

    Le problème est qu'aujourd'hui, avec l'évolution des temps et l'évolution rapide des connaissances, tout se précipite de telle sorte que les connaissances dépassent complètement les responsables sociaux de ces connaissances. Dans l'explosion sociologique que vivent nos sociétés actuellement, la médecine n'est plus en mesure de tenir la place qu'elle occupait et de conserver l'exclusivité de cette place dans nos collectivités. De tous les côtés fusent des informations, des nouvelles, des revendications pour la maîtrise de son corps, etc.

    L'évolution fantastique des connaissances dépasse actuellement les structures sociales telles qu'elles ont été mises en place dans le passé et, comme la médecine a de son côté vertigineusement évolué vers les techniques, elle est aussi vertigineusement conduite vers les plus hautes performances de la technologie médicale. Progressivement, on assiste à ce qu'on pourrait appeler une babellisation du langage. Il y a maintenant dans le domaine de la santé au moins deux langages, sinon plusieurs. Il y a un langage social, un langage de l'opinion sur la santé et la maladie. Et puis, il y a un langage médical qui est un langage savant. Et, insensiblement, au fil des années, sans s'en rendre compte, les gens ne parlent plus la même langue. Ils tiennent des discours d'étrangers. Je suis convaincu qu'en présence d'un cas d'insuffisance cardiaque qui justifierait une greffe de coeur, la pose d'une prothèse, ou n'importe quoi, le médecin croit profondément que l'intérêt de la personne est de lui remplacer son coeur, tandis qu'une analyse sociale de la situation peut rendre les autres profondément imprégnés de l'idée que le problème n'est pas là. Cela crée un rapport de force où le médecin soutient qu'il est chargé de décider par la société et que donc il imposera ce qu'il a appris a faire et qu'il le fera au nom de la société. Curieusement, la même société est en train de se demander quelle langue il parle et ne comprend pas très bien. Et c'est là que se situe le malaise. Et c'est à l'intérieur de ce malaise que se situe le mouvement des médecines naturelles. Son ambiguïté vient de ce qu'il est porté par l'opinion publique.

    L'homéopathie n'est pas devenue populaire tout d'un coup parce qu'elle s'est imposée par la vertu de ses réussites thérapeutiques. Ce n'est pas vrai. Il se trouve que toutes ces médecines, laissées pour compte du système d'establishment scientifique et médical, n'ont aucune place dans le discours médical et scientifique d'aujourd'hui, et elles se retrouvent toutes sur le bord de la route, rejointes par une même demande. Mais c'est une demande de médecine. La médecine fait partie du système social et une société a le droit d'avoir ses médecines: ce droit lui appartient. Quand je vais dans des pays lointains, et que j'ai à discuter des problèmes des médecines traditionnelles dans ces pays, je suis stupéfait de voir ces gens émus quand on leur dit qu'ils ont le droit d'avoir leur médecine. Parce que ces gens sont sur cette terre, sur cette île, dans ce coin du monde depuis des siècles, qu'ils ont combattu les maladies, les fléaux, les infirmités, la mort, etc. avec leurs moyens, ils ont droit à leur médecine. Et toute société a droit à sa médecine. Et quand la médecine s'éloigne trop du discours social, on assiste à ces phénomènes. Spontanément, les gens recherchent des interlocuteurs qui les écoutent. Mais pour bien écouter, il faut pouvoir parler la même langue. Et c'est ce que demande l'opinion aux médecines naturelles: qu'elles parlent la même laque. Bien sûr, l'hypocrisie e beaucoup de ces médecines est d'affirmer parler la même langue alors qu'en réalité, pour certaines, la langue c'est «votre argent d'abord, on verra après», pour un autre pourcentage c'est «je règle un vieux compte avec je-ne-sais-quoi», etc.

    Dans la réalité, le phénomène sociologique des médecines naturelles est fondamental pour la médecine officielle. D'une part, les médecines naturelles apportent du matériel thérapeutique nouveau à la médecine officielle; d'autre part, elles apportent à la société un ensemble de réponses nouvelles auxquelles une collectivité a droit quand elle ne comprend plus le discours officiel.

    Je voudrais dire en terminant que, plutôt que dans un combat, la solution est évidemment dans le dialogue. Mais la médecine officielle, et les autres médecines, doivent avoir le courage de descendre dans l'arène, non pas pour se mesurer dans les couloirs, mais pour se tourner vers la communauté à laquelle elles appartiennent et au service de laquelle elles sont. Et, se tournant vers cette collectivité, cette communauté, elles doivent demander: «Quelle médecine voulez-vous? Quelle médecine souhaitez-vous? Quelle médecine portez-vous?» Grâce à l'étendue de sa science et de ses moyens, la médecine officielle ne court aucun risque, sauf celui de se transformer. Il faut bien se persuader que dans des conflits de ce genre, ce n'est pas la société qui change, mais la médecine. Par conséquent, l'évaluation sociologique du phénomène des médecines naturelles doit être bien perçue par la médecine officielle, entre autres, comme la dimension de ce qu'elle doit introduire comme changement. Et c'est pour cela que je pense que le dialogue est indispensable.
    Date de création : 2012-04-01 | Date de modification : 2012-04-01

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