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    Dossier: Livre

    Sa majesté le livre

    Victor Barbeau
    «Après le plaisir de posséder des livres et d'en jouir à la fois comme simple amateur et comme studieux, je ne connais guère de plaisir plus vif que celui d'en parler». Ainsi s'exprimait Charles Nodier, le plus délicat, le plus averti des bibliophiles et c'est parce que tous mes lecteurs partagent ce plaisir qu'ils me permettront bien, j'en suis sûr, de causer pendant quelques instants de la puissance fascinatrice de cet ami constant dans la bonne ou la mauvaise fortune : LE LIVRE.

    Les moralistes nous enseignent que la parole a été donnée à l'homme pour exprimer sa pensée, et les humoristes ajoutent que la femme en fait usage pour déguiser la sienne. Si la chose était vraie, je dirais que ce n'est tout de même pas l'apanage exclusif de son sexe et je me plairais quand même à rendre hommage au chef-d’oeuvre de la création, car non seulement la femme se sert admirablement du don de la parole, mais encore elle n'a pas d'égal quand il s'agit de fixer par écrit les sentiments qui l'animent, de diagnostiquer une situation, ou même de raconter les banalités de la vie courante. Je n'en veux pour exemple que les lettres de Madame de Sévigné et les peintures de moeurs de la comtesse Gyp.

    Avant l'invention de l'écriture, on recourait aux symboles pour exprimer sa pensée. C'est ainsi que Jacob érigea un monceau de pierres pour rappeler son traité d’alliance avec Laban, et que les Indiens d'Amérique tressaient des grains de porcelaine avec dessins variés pour exprimer les événements importants de leur vie publique.

    Les Égyptiens peignaient leurs caractères idéographiques sur les tombeaux de leurs rois et sur les murs de leurs temples, ou ils les gravaient sur la pierre. On a trouvé des inscriptions sur le cercueil en bois de sycomore du roi Mycérinus, dans la troisième pyramide d'Égypte, qui remontent à 4000 ans avant Jésus-Christ, et c'est grâce à la pierre trilingue de Rosette que Champollion a pu découvrir la signification des hiéroglyphes.

    L'ancien testament nous enseigne que Moïse écrivit le Décalogue sur des tables de pierre 2500 ans après la création de l'homme, et les Aztèques ont également gravé des inscriptions étonnantes sur les rochers de Palenqué en Amérique Centrale; on attribue encore aux navigateurs scandinaves les curieux caractères creusés sur le roc de Dighton, dans le Massachusetts.

    Les Babyloniens, plus pratiques, écrivaient leurs pensées sur des tablettes d'argiles cuites au four ou au soleil, qui pouvaient ensuite être transportées avec facilité ; on en a trouvé des quantités énormes dans les fouilles archéologiques des temps modernes.

    Mais on conçoit aisément que ces oeuvres n'étaient pas d'une consultation facile et qu'une bibliothèque composée d'ouvrages de ce genre aurait difficilement trouvé à se loger. Aussi doit-on rendre grâces à Cadmos et aux Phéniciens d'avoir inventé et diffus l’alphabet qui a permis de donner corps à la pensé, de même qu'à Eumène et aux Égyptiens dont l'invention du parchemin et du papyrus en a rendu la transmission possible à la postérité.

    Le papyrus (d'où nous est venu le nom de papier) se fabriquait avec une plante spéciale à l'Égypte qu'on réduisait en feuilles amincies; après y avoir écrit d'un seul côté, on collait ces feuilles bout à bout et on les enroulait sur une tige en bois à la manière de nos cartes géographiques; c'est de là que chaque ouvrage ainsi enroulé prit le nom de «volume», du verbe latin «volvere». La fameuse bibliothèque d'Alexandrie, détruite par les Arabes en l'an 641, comptait 700,000 volumes de cette espèce.

    Le parchemin fut inventé par Eumène, roi de Pergame, qui, pour éclipser la bibliothèque d'Alexandrie, fit au roi d'Égypte des demandes considérables de papyrus qu’on lui refusa par jalousie ; pour y suppléer, il fit préparer des peaux de bêtes qui remplacèrent avantageusement le papier parce qu'elles étaient plus résistantes et, partant, plus durables; on les désigna sous le nom de pergamen ou parchemin en l’honneur de la ville de Pergame.

    Quant à l'écriture contenue dans ces volumes, elle était forcément autographe, car on ne pouvait exécuter qu'un seul exemplaire à la fois; on se servait pour cela de petits roseaux, de pinceaux et de plumes d'oie. Qui n'a pas eu l’occasion d’admirer ces merveilles d'art et de patience produites par les moines bénédictins? La calligraphie impeccable, les miniatures en or et en couleurs dont elles sont parsemées en font des trésors que la vie d'un homme était souvent insuffisante à produire.

    La xylographie ou gravure sur planchettes de bois, déjà en usage chez les Chinois dès le VIe siècle et introduite en Europe au XIIe siècle, popularisa l'impression multiple et fut en grand honneur au XIVe siècle. On imprimait des feuillets, consistant pour la plupart en images avec légendes gravées sur bois, qu'on réunissait ensuite en les collant dos à dos pour les relier en forme de livres; mais ces planches gravées ne pouvaient servir à d'autres usages vu qu'on ne pouvait en changer les caractères; si, par malheur, on y faisait une faute, il fallait enlever le morceau fautif à l'emporte-pièce et le remplacer par une cheville sur laquelle on faisait la correction.

    C'est par l'invention des caractères mobiles, attribuée à Gutenberg, que l'impression du livre moderne est devenue possible. Il en garda longtemps le secret pour l’exploiter à son profit ; un de ses associés et successeurs, venu à Paris pour y vendre plusieurs exemplaires d'une Bible, tous semblables les uns aux autres, fut même accusé de sorcellerie et ne dut qu'à la fuite d'échapper au bûcher. Le premier ouvrage sorti des presses de cet inventeur remonte à 1442, et le premier livre daté qui nous soit connu fut un Psautier portant le millésime de 1457.

    Tous les volumes publiés au XVe siècle sont désignés sous le nom d'incunables, du mot latin incunabulum qui signifie «berceau», parce qu'ils furent produits dès l'origine de l'imprimerie et, bien que les Annales Typographiques de Panzer nous apprennent qu'il en fut imprimé 40,000 jusqu'à l'an 1500, les exemplaires qui ont échappé à la destruction sont extrêmement rares. A la vente aux enchères de la bibliothèque do Robert Hoe, à New York, en 1911, une Bible imprimée par Gutenberg fut adjugée au prix de $50,000, bien que défectueuse, étant incomplète de deux pages.

    En Amérique, l'art de la typographie suivit de près la découverte du Nouveau-Monde, puisqu'on trouve un imprimeur du nom de Pablos au Mexique dès 1552. Aux États-Unis, le premier livre connu sortit des presses de Stephen Daye, à Cambridge en 1639, tandis qu'au Canada le berceau de l'imprimerie fut établi par John Bushell à Halifax en 1752, avec la publication d'un journal suivie de celle d'un traité de paix entre le gouverneur de cette province et la tribu des Micmacs. Les imprimeurs Brown et Gilmore fondèrent la Gazette de Québee le 21 juin 1764, et publièrent, dès l'année suivante, le Cathéchisme du Diocèse de Sens à qui on concède le droit d'aînesse, bien qu'un Presentement to the Grand Juries paraisse avoir été imprimé au même endroit l'année précédente. A Montréal, un imprimeur français de Philadelphie. nommé Fleury Mesplet, fut invité par Benjamin Franklin à suivre l'armée américaine d'invasion de notre pays en 1776 ; il s'établit sur la rue Capitale et publia, dès cette première année de son séjour, trois livres dont un de 610 pages porte la rubrique « Québec » bien que Mesplet n'ait jamais transporté sa presse dans cette ville. On donne le nom « d'incunables canadiens » aux premières publications de ce pays jusqu'à l'année 1820.

    Depuis cette époque lointaine, notre production livresque a marché à pas de géant. Nos livres, qu'on publiait timidement autrefois à trois cents exemplaires, s'impriment aujourd'hui par éditions d'un millier avec fréquentes répétitions et, ce qui vaut encore mieux, ils se vendent. Les éditeurs se chargent plus volontiers des risques de publication car ils savent que la clientèle se fait de plus en plus nombreuse. Notre gouvernement provincial, dirigé par des hommes éclairés, se fait le mécène de nos écrivains en achetant leurs oeuvres et en instituant des bourses pour les concours littéraires. Le public fréquente plus assidûment les bibliothèques, il s'intéresse aux nouvelles éditions, non seulement du Canada, mais encore de la France, des États-Unis, de l'Angleterre et d'ailleurs. Non seulement lit-il, mais il aime les livres, il devient bibliophile, amateur d'incunables, de belles reliures, d'impressions de luxe; chacun veut posséder une bibliothèque, modeste ou importante, dont il est fier et dont il aime à causer.

    Et nos auteurs? Sont-ils pour quelque chose dans cette évolution? Nécessairement oui; car il ne sert à rien d'écrire un livre s'il reste enfoui dans un tiroir sans profit pour le lecteur. De quelques timides polémistes, chroniqueurs et poétereaux que nous pouvions compter sur les doigts de la main au siècle dernier, nous avons aujourd'hui toute une phalange de jeunes auteurs qui brûlent du feu sacré. Le roman, la poésie, le théâtre, le folklore, l'histoire et la science dans ses divers domaines ont de fervents adeptes dont les écrits sont avidement recherchés. Les revues littéraires et scientifiques abondent et de nombreux journaux font constamment oeuvre de prosélytisme aux choses de l'esprit.

    N'exagérons rien tout de même ! La littérature n'est pas encore une carrière qui peut apporter des rentes aux auteurs canadiens; loin de là ! Il leur faut un autre emploi de leur temps, rond de cuir ou profession, pour apporter le pain quotidien à la maison et, après avoir peiné tout le jour sur la tâche monotone mais nécessaire, il leur faut prélever sur les heures de détente ou de sommeil le temps nécessaire à l'expression de leurs pensées. Le lecteur qui jouit confortablement de la lecture d'un livre en s'enfonçant dans son fauteuil capitonné ne sait pas au prix de quel labeur il peut savourer son plaisir!

    Ce lecteur privilégié sait une chose, cependant c'est que nous n'avons pas de meilleurs amis que les livres. Toujours prêts à répondre à notre appel, soit pour nous renseigner, nous distraire ou nous consoler; prêts à se taire s'ils nous fatiguent, humbles, silencieux, désintéressés, ils sont exquis sous tous rapports! Et pourtant, ... a-t-on jamais songé à leur dire «merci»? Leur accordons-nous la considération qu'ils méritent? Les protégeons-nous suffisamment contre les blessures du temps?

    Ah! je sais qu'il est d'heureuses exceptions. Certains hommes adorent leurs livres; ils conversent avec eux; ils acceptent ou discutent les opinions qu'ils y trouvent; ils en prennent un soin exquis, permettant à peine aux mains profanes de les toucher; ils respirent avec délices l'atmosphère poussiéreuse des bibliothèques; ils se refusent parfois le nécessaire afin d'acquérir un bouquin depuis longtemps convoité. Ce sont les «bibliophiles».

    Tout comme l'amour humain, l'amour du livre inspire en effet des passions et des sentiments différents. Tel homme s'éprendra uniquement de la beauté physique d'une femme, tandis qu'un autre l'appréciera plutôt pour ses qualités morales, ou sympathisera avec elle par l'affinité de leurs sentiments. De même, un bibliophile recherchera la belle exécution typographique d'un volume ou sa reliure artistique, tandis qu'un autre se préoccupera seulement de l'élévation des pensées, des qualités du style, ou du charme exquis des sentiments qui y sont exprimés. C'est assurément celui-ci qui y trouvera les plus suaves jouissances, mais l'autre mérite aussi une part de notre respect jusqu'à ce que l'exagération de son culte le conduise à la «bibliomanie».

    A partir de ce moment, il devient le plus sympathique des déséquilibrés. Il ne se complaît guère qu'aux «raretés», sans s'occuper du mérite de l'ouvrage. Si l'imprimeur a détruit une édition refusée par l'auteur et que quelques exemplaires aient échappé à la destruction (rari nantes in gurgite vasto), il ne connaît aucun repos avant d'avoir rescapé un de ces «laissé pour compte» à prix d'or. Il accumulera des horreurs dans les tiroirs secrets de sa bibliothèque sous le fallacieux prétexte que ce sont des «rarissimes», tout comme ces chimistes qui conservent des monstres dans des bocaux remplis d'alcool parce qu'ils représentent des cas curieux d'histoire naturelle ou de chirurgie.

    Tout bibliophile est exposé à subir un jour ou l'autre quelques atteintes de cette manie. Elle est douce et bien innocente, si vous voulez, mais je préfère tout de même l'amateur altruiste qui veut qu'un autre jouisse à son tour du plaisir qu'un livre lui a causé en le signalant à ses amis, et je ne connais rien de plus touchant sous ce rapport que la clause du testament d'Edmond de Goncourt stipulant que sa bibliothèque fût vendue aux enchères après sa mort «afin, disait-il, que les acquéreurs de mes livres puissent jouir à leur tour du même plaisir que j'ai éprouvé en les achetant».

    Sois donc béni, Cadmos, de nous avoir donné l'écriture qui permet aux penseurs, aux poètes, aux écrivains, de nous initier aux secrets de leurs âmes; sois également béni, Gutenberg, dont l'art divin a rendu leurs pensées accessibles à des milliers de lecteurs. Oubliant les misères et les turpitudes de l'humanité, je puis me faire une vie heureuse par la magie du livre qui me soutient, qui me console, qui m'élève aux régions éthérées, qui m'apprend que les espoirs sont infinis. Quand je veille avec mon livre, dans le calme de ma bibliothèque ou sous la lampe de mon alcôve, je ne suis pas seul, car je vis avec les personnages que l'auteur aimé évoque autour de moi; je ne me soucie guère de leur irréalité ou des siècles qui ont pu glisser sur leurs cendres, car ma pensée est éternelle. Si je trouve une page plus séduisante que les autres, une pensée fortement conçue, une phrase limpide et harmonieuse, je reviens à ce passage attachant, je le savoure à petites doses, je renouvelle aussi souvent qu'il me plaît le plaisir qu'il m'a causé. Par contre, il ne reste rien d'un livre dont on s'est hâté de courir au dénouement sans s'arrêter à la sublimité de l'idée ni aux beautés du style.

    Ces réflexions de haute sagesse m'amènent à. parler d'un livre unique et pourtant connu de tous; un livre que chacun doit lire mais dont les feuillets s'envolent au fur et à mesure qu'on les a parcourus, sans qu'on puisse revenir au passage qui nous a plu, quelque désir qu'on en ait; c'est le LIVRE DE LA VIE. Prenons-en grand soin de celui-là; lisons-le avec des lunettes d'or garnies de verres riants; attardons-nous sur la page attrayante sans nous presser de savoir quelles émotions nous réserve celle qui suit. Lisons-le à deux, loin du bruit et des regards indiscrets de la foule, en savourant les impressions qu'il aura fait naître dans notre âme. Et si quelques phrases nous en paraissent tristes parce que forage assombrit parfois la fenêtre où nous lisons, songeons qu'au-delà des nuages il existe un astre lumineux qui les percera bientôt, et que le petit grain qui dort aujourd'hui, transi soul la neige, contient le germe d'une fleur dont le parfum nous grisera demain.

    Livre de la vie, livre de la nature, livre écrit par l'homme, lisons-les tous avec amour, avec reconnaissance, et rendons-en grâce à Celui qui, ayant donné la lumière et la flamme aux rayons de son soleil, la couleur et le parfum aux corolles des fleurs, la musique et le bonheur au chant des oiseaux, a voulu couronner son oeuvre en donnant à l'homme de lettres le génie de nous faire savourer tous ces dons à la fois dans le royaume enchanteur de «SA MAJESTE LE LIVRE».
    Date de création : 2012-04-01 | Date de modification : 2012-04-01

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