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    Dossier: Héritage

    L'ingratitude, une spécialité française?

    Marc Chevrier

    Réflexion à partir de l'ouvrage d'Alain Finkielkraut : L'Ingratitude. Conversation sur notre temps. Paris, Gallimard, 1999, 220 p. Réédité chez Québec Amérique, Montréal, 1999, 230 p. avec préface de Lise Bissonnette et postface d'Antoine Robitaille. 

    Certains livres apparaissent comme l'orchestration aboutie d'une première composition. Le dernier essai du philosophe Alain Finkielkraut, L'ingratitude compte sûrement parmi ceux-là. Ses essais antérieurs, tels Le juif imaginaire, La défaite de la pensée et L'humanité perdue, avaient déjà creusé nombre des questions que cet essai aborde de nouveau. Lors d'une conférence prononcée à l'université McGill en mai 1998, Finkielkraut avait déjà livré au public québécois l'ébauche de ce qui deviendrait ce livre. Or, L'ingratitude n'est rien moins que la réédition de vieux refrains. C'est la synthèse, dans une langue altière sans compromis avec le jargon et les paresses de la pensée, qui contient les livres précédents et les dépasse tout à la fois. Ce dépassement s'explique peut-être par le genre même adopté par le philosophe: une conversation sur notre temps, menée avec le journaliste Antoine Robitaille qui, avec ses questions hardies, fait dévoyer le professeur à l'École polytechnique du droit sentier de la dissertation en solo.

    Dans L'ingratitude, Finkielkraut pose ensemble les questions de la liberté et de la transmission. C'est illusion que de croire que l'Homme accède à la liberté en reniant tout héritage, qu'il lui vienne de sa communauté politique, de son passé ou des oeuvres maîtresses de la culture. On reconnaît là un thème cher à la philosophe Hannah Arendt. Or, constate Finkielkraut avec dépit, l'homme contemporain ne se pense plus comme un héritier. L'idée même du conservatisme est devenue une pathologie dont personne ne veut être taxée. À l'ère de la démocratie radicale, l'individu se pense comme un souverain maître de sa vie, délivré du donné, de toute influence étrangère à sa volonté, qui cherche non point tant à vivre en accord avec le monde qu'à exprimer son moi authentique et son identité, rejetant tout ce qui peut lui paraître lointain ou étranger. Et s'il cède aux injonctions du devoir de mémoire, c'est pour «constater la supériorité de la conscience actuelle sur un passé ténébreux tissé de préjugés, d'exclusions et de crimes.»

    «À délier ainsi l'être de l'héritage, s'interroge Finkielkraut, est-on plus lucide, plus ouvert et plus libre?» Par cette interrogation même, Finkielkraut montre la nature morale de son entreprise philosophique. Mais il ne s'agit pas pour lui de fustiger les impudents, les ingrats et les sophistes de la modernité radicale, en grand censeur mortifié par le siècle. Il retourne la raison contre les présomptions de la raison, par cette opiniâtre question: les chemins que l'Homme délié de tout traçait d'emblée vers la liberté y mènent-ils vraiment?

    Dans sa dimension collective, l'ingratitude frappe les petites nations. La Bohême, la Pologne, Israël, le Kosovo, la Slovénie et le Québec retiennent l'attention de Finkielkraut, inquiété par le peu de cas et de compréhension que s'attirent ces petites nations de la part des plus grandes. La petite nation, écrivait Milan Kundera, «est celle dont l'existence peut être à n'importe quel moment remise en question, qui peut disparaître et qui le sait». Analysant la création de l'État d'Israël, Finkielkraut prend acte de ce paradoxe, décrit par l'historien J.-L. Talmon: «De nos jours, le seul moyen d'aboutir à une coexistence pacifique entre les peuples est, bien que cela puisse paraître ironique ou décevant, de les séparer». En effet, renchérit Finkielkraut: «Il faut un monde à la liberté. Ce n'est pas n'importe où, n'importe comment, mais au sein d'un peuple, dans un certain milieu vital, à l'intérieur d'une communauté politique, que l'homme peut vivre en tant qu'homme parmi les hommes». Il pousse la gratitude jusqu'à reconnaître la dette qu'il a, en tant qu'intellectuel, à l'égard d'Israël, qui l'a détourné des pièges du mépris ou de l'oubli des petites nations. Reconnaissance qui ne le dispense toutefois pas de critiquer les «Juifs superlatifs» à la mémoire vengeresse, qui ressassent le souvenir des douleurs passées au lieu d'engager le dialogue avec le présent et l'Autre.

    La France est restée généralement sourde à l'appel des petites nations. Depuis Voltaire, elle tourne en dérision les particularismes et se projette dans l'universalisme abstrait. Pour l'idéologie française, on est Homme par nature et Français par accident. Le dépassement de la nation par l'universalité des citoyens, c'est Victor Hugo lui-même qui en a célébré le credo: «Ô France, adieu. Tu es trop grande pour n'être qu'une patrie... Tu ne seras plus France, tu sera Humanité; tu ne seras plus nation, tu seras ubiquité». Ainsi, constate Finkielkraut, «la France est cette nation spéciale, élue pour annoncer à toutes les autres nations de la terre le dépassement de la nation». À l'idéologie de l'universalisme abstrait défendue après Hugo par les Dreyfusards et Julien Benda s'ajoute aujourd'hui un engouement des intellectuels français pour le cosmopolitisme et pour le village global unifié par les télécommunications, ce qui achève de fermer la France à la compréhension du fait québécois. Pour comprendre les petites nations, il manque à la France, trop sûre d'elle-même, «l'expérience de la fragilité et l'angoisse de périr», ce qu'elle n'a pu acquérir par le traumatisme du régime de Vichy. «Notre histoire...nous enjoint de choisir les Lumières françaises contre le romantisme allemand, c'est-à-dire l'idéal d'autonomie, d'arrachement à tout déterminisme particulier contre la représentation d'un irréductible enracinement de l'homme. Ce qui met les Français en porte-à-faux avec les Québécois.» Ainsi ne faut-il pas s'étonner, selon Finkielkraut, que le discours des fédéralistes canadiens trouve un écho favorable en France: ils parlent un langage familier, celui de l'universalisme abstrait. «Les Québécois... tout en s'exprimant en français, parlent une langue étrangère: leur idiome politique est l'allemand.»

    Mais les Allemands eux-mêmes ont cessé d'être Allemands. Ils sont devenus des super français. Faits héritiers d'un terrible passé, échaudés par la double catastrophe du nationalisme et de l'apolitisme provoquée par le régime nazi, les Allemands ont désavoué leur tradition romantique de la nation et embrassé à leur tour l'universalisme abstrait, qui fait droit au seul patriotisme de la constitution. D'où la mauvaise presse qu'a obtenue le Québec dans certains grands quotidiens allemands, trop prompts à «faire expier aux petites nations la monstruosité hitlérienne».

    Finkielkraut ne se contente pas d'observer le malentendu qui sépare la France, et maintenant l'Allemagne, du Québec. Il se porte à la défense du «conservatisme» des Québécois, attachés opiniâtrement à la préservation de leur héritage culturel. «L'obsession québécoise relève en effet de la résistance à l'uniformité, non d'un refus de l'universel et de la démocratie». Les Québécois ne sont toutefois pas au bout de leurs peines. En plus de rejeter leur conception de la nation, la France ne partage même plus leur souci de préserver une langue dont elle est pourtant la matrice. Sous l'influence de la religion civile des Droits de l'homme, le français n'apparaît plus en France comme un bien commun qu'il faut protéger par la loi et transmettre aux nouvelles générations par un enseignement fondé sur la connaissance des classiques. La démocratie radicale mobilise simultanément le critère de l'utile, le principe de la liberté individuelle et l'argument du relativisme culturel, lesquels contestent l'idée même du génie de la langue et retirent à l'école la tâche de transmettre un patrimoine culturel à la jeunesse. «Face à ce nihilisme triomphant, déplore Finkielkraut, il n'y a plus que de petites nations et de fragiles héritages.»

    Les avancées de la démocratie radicale se manifestent aussi bien au-delà du sort réservé aux petites nations et aux langues. Notre époque, façonnée par la société de consommation - de nutrition, ironise Finkielkraut -, par l'engouement pour le progrès technique et la célébration de l'esprit de révolte, est bien peu disposée à l'idée de défendre quelque héritage que ce soit. Le philosophe observe une curieuse alliance de la technique et de la vie, le vitalisme, qui institue le conformisme de la révolte et voit l'homme comme un être essentiellement malléable, ce que proclament sans vergogne les sciences sociales. La célébration du dynamisme, de la jeunesse, de la créativité, de l'effusion du cœur et du corps, est devenue un dogme, incontesté depuis mai 1968, et que la pédagogie moderne se complaît à répandre dans les écoles. Le comble du vitalisme sera atteint quand à la faveur de la révolution informatique, l'homme lira comme il navigue sur Internet, ainsi délivré du vieux carcan de la culture livresque.

    Le comble de l'ingratitude vient toutefois avec le multiculturalisme. «La reconnaissance dont nous nous gargarisons nous exempt de toute gratitude envers nos prédécesseurs». L'entreprise multiculturaliste, menée sur tous les fronts par les communautaristes américains, gais, noirs, féministes, entreprise inspirée il est vrai par la pensée française, a une vision thérapeutique du passé. Tout héritage culturel est coupable d'avoir lésé telle ou telle minorité et doit être remodelé à l'avantage de celle-ci. Avec la politique de reconnaissance, décrite par le philosophe Charles Taylor, ce ne sont plus les convictions qui peuplent l'espace public, mais les identités. Il ne faut donc pas s'étonner que toute frontière entre le privé et le public soit tombée aux États-Unis. Derrière le multiculturalisme se cache un moralisme, qui soupçonne les hommes publics d'hypocrisie à l'endroit des minorités et qui scrute leur moindre fantasme. Mais les multiculturalistes desservent leur propre cause. «N'invoquant le droit à la différence que pour abattre les dissymétries, ils sont les militants obstinés de l'indifférenciation.» «Ce ne sont pas des éclaireurs, ce sont des raboteurs.»

    Finkielkraut, un nostalgique de la nostalgie? lui demande Robitaille. L'écrivain s'en défend bien, puisqu'il n'aspire pas, tant s'en faut, à «l'instauration d'une société organique où les tâches s'accompliraient naturellement, sans discussion, sans invention, sans projet». Mais le philosophe ne cache pas qu'il incline au conservatisme. Son intention demeure toutefois bien étrangère au refus qu'opposent les traditionalistes à la modernité. Il partage avec Arendt, et avec tous ceux qui ont éprouvé la «fragilité de la permanence», la «peur pour le monde», pour le passé, pour le temps humain, pour les oeuvres, menacés d'oubli ou d'anéantissement par les inconséquences d'une liberté sans condition. Au fond, Finkielkraut est un «romantique des Lumières», comme l'écrivait justement Elizabeth de Fontenay dans Le Monde, chez qui les vertiges de l'existence se transforment en souci de la permanence des choses et du sens.

    La pensée française sort égratignée de ce livre. Les Jean-Paul Sartre, Roland Barthes, Michel Foucault, Gérard Genette et Jacques Attali figurent dans la tribu des ingrats. À en juger par les écrivains et les penseurs dont Finkielkraut se réclame, son conservatisme éclairé aurait néanmoins une filiation française, qui passerait par Chateaubriand, Simone Weil et Albert Camus. Il y a des trois dans ce beau livre. Le premier, par les pages éblouissantes de ses Mémoires, sut décrire le sort de l'Homme réduit à sa pure humanité, par le déracinement d'une Révolution et d'un Empire qui déposèrent les monarques et la religion. La deuxième avait le projet de renouer, par-dessus toute idole, le pacte originel de l'esprit avec le monde; et le troisième visait un noble idéal: «empêcher que le monde ne se défasse», au lieu d'aspirer à le refaire. En une époque où, pour reprendre une formule heureuse d'Antoine Robitaille, «l'académisme de la rupture» est de mise, les vrais révolutionnaires sont peut-être ceux qui ralentissent la vie, pour mieux écouter la voix des héritages.

    Notes
    (1) Alain Finkielkraut, «Le conservatisme à l'aube du XXIe siècle», conférence prononcée au Musée Redpath de l'université McGill, Programme d'études sur le Québec, 26 mai 1998, 25 p.
    (2) Antoine Robitaille, «De notre fatigue consumériste», Argument, vol. 1, no 1, automne 1998. 

    Date de création : 2013-12-31 | Date de modification : 2013-12-31

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