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    Impression du texte

    Dossier: Marie-Victorin

    Les journaux intimes de Marie-Victorin

    Jean-Paul Desbiens

    J'achève de lire le frère Marie-Victorin, Mon miroir, journaux intimes 1903-1920 (Fides, 2004). Une brique de 800 pages. Gilles Beaudet, é.c., et Lucie Jasmin ont réalisé un énorme travail pour l'établissement et l'annotation de ce texte. Dans Reflets, bulletin des Frères des écoles chrétiennes de septembre-octobre, François DeLagrave publie une longue et chaleureuse recension de ce journal (11 pages).

    L’on ne peut demeurer insensible à la destinée du frère Marie-Victorin, même avant que s'ouvrent devant lui les grandes portes des réussites majeures et de la célébrité nationale, voire internationale. Comment demeurer de glace devant cet être qui se décrivait « homme d'action », d'un « incurable optimisme » mais qui, d'une année à l'autre, « hémoptysique et cardiaque », se sentait « guetté par la mort », sujet qu'il était à des hémorragies répétitives et dans « un état physique voisin de la neurasthénie ».

    À maintes reprises, Marie-Victorin écrit qu’il n’a pas peur de mourir. Je doute fort, non pas de sa sincérité quand il  écrit cela, mais de la vérité de cette affirmation si la mort s'était présentée non pas subitement, comme ce fut le cas pour lui, mais au terme d'une longue décrépitude de tout son être. Dans les litanies des saints, nous demandons que nous soit épargnée la mort subite et imprévue : A subitanea et improvisa morte, libera nos Domine. C'est une chose horrible que de sentir s'écouler tout ce que l'on possède (Pascal). Jésus a eu peur de mourir.
    Je découvre donc un être complexe, déchiré entre sa vocation religieuse et sa vocation scientifique ; entre son idéal religieux et son tempérament. Un être coiffé par une mentalité et une sentimentalité dont il est tributaire, mais que son génie force, comme un liquide dans un « presto ». J'en veux comme exemple le titre qu’il donne à son journal (personne ne l'y obligeait !) : Mon miroir, à moins qu'il ait été assez malin pour insinuer que, dans un miroir, on se voit à l'envers ! Il « parle » à son journal : à la fin de chaque entrée, il dit « bonsoir ! » à son journal. Mais le « scientifique » perce. Au début de chaque entrée, il note le temps qu’il fait : beau, venteux, couvert, chaud, froid. Et souvent, en indiquant le degré de chaleur ou de froid. Et dès le 8 juin 1905 (il avait alors 20 ans), il note, avec [99] les noms latins, ses premières cueillettes d'herboriste. Il disposait donc d'ouvrages de référence. En fait, il est en relation avec des botanistes de Cuba, des États-Unis, d'Allemagne, du Manitoba.

    Sa santé est fragile. Il est tuberculeux. Il fait souvent des hémorragies à la suite desquelles il doit demeurer dans sa chambre. Plusieurs de ses confrères furent également atteints de tuberculose. Dans les communautés de frères enseignants de cette époque, la tuberculose faisait des ravages, pour des raisons de surmenage, de mauvaise alimentation, de manque d'hygiène. Cette situation s'est maintenue jusqu’au début de la décennie 1950.

    Il lit beaucoup et il prend la peine de recopier, à la main, de longues citations de ses lectures. L’une d'elles compte 14 pages ! Or, il s'agit de 14 pages imprimées. Et Marie-Victorin écrivait son journal à la main. Soit dit en passant, le simple fait d'avoir écrit ce journal (une moyenne de deux pages par jour, si l'on s'en rapporte aux 10 cahiers originaux) en sus de ses autres occupations de professeur, d'organisateur de séances, de rédacteur de dizaines d'adresses et de ses travaux d'herborisation et de classification, est déjà une manière d'exploit. Pour ne rien dire d'une abondante correspondance et de la complexité de ses déplacements d'herboriste à l'époque en cause. Quant aux auteurs qu’il lit, ils sont « d'époque ». La plupart sont totalement oubliés, sauf peut-être René Bazin. Il n'avait rien d'autre sous la main.

    Détail amusant (entrée du 2 juillet 1910) : Il semble que le problème de l'aviation soit maintenant résolu car les aviateurs paraissent complètement maîtres de leur machine. L’homme, qui avait ravi au poisson la supériorité dans son domaine, va maintenant aussi s'approprier le domaine de l'oiseau. Dans 25 ans, où en serons-nous ?

    Il va de soi qu'il écrit de nombreuses remarques sur la vie communautaire. Il parle de rivalités, de jalousies, « d'amitiés particulières », qui sont la « peste des communautés religieuses », nous répétait-on, 40 ans plus tard !

    Marie-Victorin est mort dans un accident d'automobile survenu le 15 juillet 1944, vers les 11 heures du soir, aux environs de Sainte-Rosalie, en revenant d'une journée d'herborisation à Black Lake. J'étais au noviciat de Saint-Hyacinthe, à quelques milles de Sainte-Rosalie. Le lendemain, je suppose, le frère Maître nous apprit la nouvelle. Je ne connaissais même pas le nom de Marie-Victorin. Le frère Maître avait cru utile de préciser que Marie-Victorin ne portait pas sa soutane, le jour de l'accident. Il y avait un jugement négatif enveloppé dans cette information. Comme quoi nous étions encore bien loin d'être affranchis de la mentalité régnante qui avait coiffé Marie-Victorin.

    Durant les 17 ans que reflète son Miroir, Marie-Victorin enseignait, étudiait, herborisait et, par-dessus tout cela, montait de nombreuses séances, multipliait les « adresses », écrivait des drames de son cru. Il est facile d'imaginer qu’il [100] portait ombrage à certains confrères. Je pense aussi (et il en fait état) qu'il n'était pas toujours d'agréable commerce.

    À l'occasion du centenaire de la naissance de Marie-Victorin (né Conrad Kirouac, à Kingsey Falls, le 3 avril 1885), j'avais publié dans La Presse un article dont je ne suis pas mécontent, et qui se termine ainsi : Nommer, c'est dominer. Comme tous les génies, Marie-Victorin fut un grand nommeur. Il a nommé la flore laurentienne. Et le 13 avril, j'avais participé à un colloque au jardin botanique. (Cf. doc. 6)

    Dans son Miroir, Marie-Victorin ne fait jamais écho à la lecture des journaux. La Presse avait pourtant été fondée l'année même de sa naissance. De plus, Marie-Victorin était le contemporain de Henri Bourassa. Il est allé l'entendre à plusieurs reprises, notamment lors de la campagne électorale de 1908. Curieusement, il ne fait pas mention de la fondation du Devoir en 19 10. Au demeurant, Marie-Victorin était un ardent nationaliste. De nos jours, il aurait certainement été péquiste !

    Dans le même ordre d'idées, je m'étonne que Marie-Victorin ait fait si peu d'écho à la guerre de 1914-1918. Une brève mention, le 9 août : Depuis quelques jours, l’Europe est en feu, et l'on ne parle plus que de la guerre. À travers les nouvelles contradictoires, on peut discerner que l'Allemagne est en fort mauvaise posture. Le 25 avril 1915, une simple mention d'un volume : Les Barbares en Belgique. Le 26 mars, il assiste à une conférence par un évêque français sur la bataille de la Marne. Il ne fait aucun commentaire.

    Tout au long du journal, et de façon beaucoup plus marquée dans les derniers cahiers, Marie-Victorin prie pour être préservé des « péchés de la chair ». Il prie pour lui-même et davantage pour ses élèves et les membres des cercles de jeunes naturalistes ou de l'ACJC qu’il anime. Il va jusqu'à « confesser » certains jeunes dont il se sent plus proche. Il se voit comme un pourvoyeur de confessionnal et de table sainte (20 juillet 1915). Le 9 janvier de la même année, il note : J'ai vu Ernest ce soir en particulier. Le pauvre enfant a encore eu une terrible crise durant ses vacances : il m'a avoué s’être masturbé sept fois en une demi-heure. À l'intérieur d'une longue citation, je trouve le passage suivant du livre des Proverbes :

    Il est trois choses qui me dépassent et quatre que je ne connais pas : le chemin de l'aigle dans les cieux, le chemin du serpent sur le rocher, le chemin du vaisseau en haute mer, le chemin de l'homme chez la jeune femme (30, 19).

    Dans la Bible de Jérusalem, je lis un commentaire qui me paraît un peu flyé. Dans Luc, Jésus dit : Il y a ici plus que Salomon (11, 31).
    Cette inquiétude (pour dire le moins) peut s'expliquer d'une manière générale par le fait que la condition sexuée de l'homme est un châtiment, comme la Genèse l'indique. À cette cause universelle, s'ajoutent les circonstances [101] particulières à la vie dans un pensionnat. Les comportements « provisoirement » homosexuels sont bien connus dans les milieux fermés tels que les prisons ou les navires au long cours. Il est plausible aussi que Marie-Victorin ait été une manière d'obsédé en la matière. La revue L'Actualité a publié un article dévastateur à ce sujet en (mois ?) 1990. Il écrit le démon du midi (17 septembre 1915) au lieu de démon de midi. « Du midi » désigne une région de la France ; « de midi » signifie le milieu de la vie. La « période » où l'on sait que l'on n'est plus à « marée montante », et que l'on n'est pas encore à « marée baissante ». Il n’existe pas de « calendrier » des marées pour l'homme !

    En octobre 1915, il note : J'ai voulu, dernière expérience, sonder le cœur humain, J'ai fait sous l'œil de Dieu de la psychologie expérimentale... et je suis en face d'un écheveau irrémédiablement embrouillé. Enfin, on peut noter que des recherches scientifiques sur la psychologie des tuberculeux les classent parmi les hypergénésiques.

    Il me semble que j'aurais aimé rencontrer un peu longuement Marie-Victorin. J'aurais peut-être été déçu. En dehors de l'amitié, qui ne se décrète pas, c'est dans son œuvre que l'on connaît un homme. La fréquentation d'une œuvre, en effet, protège contre l'usure du « terrible quotidien ».

    Source

    Jean-Paul Desbiens, Dernière escale. Journal 2004-2005, Montréal, Éditions du Septentrion, 2006, p. 98-101.

    Date de création : 2017-07-14 | Date de modification : 2017-07-14

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