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    Dossier: Daudet Léon

    Souvenirs et polémiques

    Léon Daudet
    Chapitre II
    Le professeur Potain était l'antithèse vivante de Charcot. Il aimait les hommes d'un cœur ardent, infatigable et il voyait surtout dans son art un moyen de les secourir. Sa bonté raffinée s'étendait, de sa famille et de ses amis, à ses clients, à ses élèves, aux inconnus. Toutes les forces de son intelligence aux antennes innombrables étaient dirigées vers le soulagement des maux, souvent désespérés, pour lesquels on l'invoquait de tous les étages de la société, de tous les coins de France et d'Europe. Sa vie de savant, de chercheur, d'expérimentateur hors ligne était dévorée par les appels, les supplications, les larmes d'une multitude d'infortunés, déjà en route pour les sombres bords, dont il était la seule espérance. Chacune de ses journées était occupée: le matin par l'hôpital, l'après-midi par une trentaine de visites qui remplissaient son petit calepin noir, de rendez-vous à son domicile boulevard Saint-Germain, en face de Charcot; le soir, par un rassemblement d'observations et de notes prolongé jusqu'à une heure et demie, deux heures de l'aube. Il gagnait aussi beaucoup d'argent, mais il en distribuait bien davantage, avec un tact, un génie du cœur qui décuplait le prix de ses charités. Avec cela, il était d’une petite santé, d'un physique souffreteux, à la fois sublime et ingrat, qui l'apparentait à Pascal et à Érasme. De chaque côté de son grand nez, ses yeux divergents, globuleux et pleins de pitié se conjoignaient pour observer son consultant, pour pénétrer au fond de ses cryptes, dans ses replis les plus secrets. Sa voix basse et douce effleurait le secondaire, résumait le principal, réconfortait, rassurait. Ses oreilles avaient la courbe de l'auscultation. Ses mains, assez fortes, étaient satinées et habiles, écartaient la chemise ou la chemisette avec une adresse familière. Au chevet des agonisants, le docteur Potain devenait immatériel, impalpable, tel qu'une lueur de phare sur les flots. Combien ont disparu, emportant la vision angélique de cette héroïque laideur! Une mère me disait: «Sa mère a dû pleurer à le regarder quand il était enfant. Mais quelle joie pour elle, dans le ciel, quand elle le voit faire aujourd’hui!»

    La Providence m’a permis d’approcher, pendant plusieurs années, ce grand maître, de recueillir pieusement ses avis, ses conseils, de les graver dans ma mémoire. Je n’ai perdu aucune de ses paroles, si mesurées et toujours d’une parfaite syntaxe, aucun de ses divins sourires, aucunes des inflexions sourdes et vivres qu’il accentuait parfois d’un frottement de l’index contre sa narine droite, et d’une tape sur sa petit calotte de chef de service. Je vois son tablier, qui dépasse le manche du stéthoscope, sa vareuse, le gros crayon bleu dont il dessinait, sur les draps, les courbes d'une fièvre ou la cadence d'un rythme cardiaque, l'appareil à l'aide duquel il enregistrait le mouvement du pouls, la tension artérielle. Je sens, sur mon épaule, l'empreinte affectueuse de ses doigts et sur ma joue le baume de son baiser, le soir de la mort de mon père. Son image bénie est de celles vers qui je me tourne aux heures amères ou graves, pour demander un réconfort.

    C'était un clinicien extrêmement ferme et qui avait le sentiment de sa valeur. Appelé en même temps que Charcot au chevet d'Alphonse Daudet, souffrant d'une forte bronchite, il recommença l'auscultation que son illustre confrère venait d'achever, sans tenir aucun compte du «mais je suis fixé» de celui-ci. Une autre fois, cinq ou six professeurs notoires discutaient sur le cas d'un malade, d'une sciatique compliquée. Aucun ne l'avait examiné. On en était au choix du remède. Alors Potain: «Eh bien, messieurs, je demande, moi, à voir cette jambe.» Il se méfiait des théories et des thèses et ne généralisait qu’exceptionnellement. Quand il avait achevé un examen, il tombait dans une longue méditation, que nous nous gardions d'interrompre, le regard en introspection, le visage incliné de côté, ainsi que s'il percevait, de très loin, le confidentiel chuchotement de la nature. Il en oubliait la circonstance, ses obligations, l'heure de son repas. Il sortait de cette rêverie brusquement, quelquefois par un «ah bah!» retentissant, à l'aide duquel il se raillait de lui-même.

    Je me rappelle, à la Charité, un malheureux atteint d'un énorme anévrisme de l'aorte, lequel avait rongé peu à peu la cage thoracique et battait sous la peau. Nous attendions, d'une minute à l'autre, l’issue fatale. M. Potain, chaque jour, passait une grande heure auprès de ce condamné. Il revenait dans l'après-midi s'informer de ses nouvelles. Il souffrait visiblement de son impuissance. Un après-midi, jugeant le moment terrible arrivé, par un beau soleil d'été qui tombait des hautes fenêtres dans la triste salle, il demanda de l'ouate et des bandes, emmaillota lui-même, avec des précautions infinies, le torse tremblant. Il achevait à peine que ce pansement in extremis devint rouge comme une écharpe de toréador... et voici le maître qui serre avec amour, contre son épaule trempée de sang, la pauvre tête épouvantée et oscillante, lui fait ainsi franchir le grand passage.

    Quand un convalescent bien minable s'apprêtait à quitter le service, M. Potain, au moment du départ, lui glissait un billet de cinq cents francs dans la main. S'il s'agissait d'une femme d'ouvrier, d'une mère de famille, c'était davantage. Ceci fait, il se sauvait à grandes enjambées, comme un voleur, sans écouter les remerciements, les balbutiements la gratitude. Nous devions le suivre à la course. Sa voiture, entrant à l'hôpital, était accompagnée souvent jusqu'au fond des cours par quelque hâve et livide purotin, par une ménagère dépenaillée, auxquels il remettait un des louis dont il avait toujours, à même la poche de son gilet, ample provision, à tout hasard. Nous nous demandions, avec mon cher ami Vaquez, interne dans le même temps que j'étais externe, quelles sommes notre patron distribuait ainsi du 1er janvier au 31 décembre. C’était sûrement une petite fortune.

    La chose se savait, les gens abusaient, car il y a du mauvais monde parmi les pauvres, mais M. Potain se fichait bien que l'on se fichât de lui. Il se reposait en donnant et répondait aux observations de ses élèves par un «ah bah!»... cette fois ironique.

    Comme Charcot, il aimait la bonne littérature et la bonne musique, en particulier Beethoven. Fréquemment, il citait les classiques, Racine, Saint-Simon et aussi le Chateaubriand des Mémoires d’outre-tombe, dont la phrase harmonieuse l'enchantait. Son cours à l'hôpital était suivi, bien qu'il parlât trop bas, avec des sursauts de la voix qui étonnaient ses auditeurs. On ne pouvait apprendre qu'à son école la pathologie du cœur et des vaisseaux, les signes prémonitoires de la tuberculose et de la néphrite interstitielle. Il fallait le voir ausculter avec de longs appuis, des interruptions, des reprises, pour se rendre compte des paysages auditifs, visuels, dans lesquels il se promenait par l’imagination, des perspectives qu'il découvrait, en véritable explorateur de l’organisme. Aucun souffle, aucun frémissement, aucun bruit de galop, si léger fût-il, ne lui échappait. Son ouïe valait celle de tous les Indiens de Fenimore Cooper. Elle décomposait les sens superposés. Elle distinguait l'imperceptible durcissement d'une valvule, le retrait d'un filet de sang. Jugeant le détail, Potain appréciait l'ensemble avec une sagacité incomparable, prévoyait les complications et combinait les remèdes en conséquence. Il est un des très rares médecins qui aient su administrer la digitale et la quinine, de même que l’Anglais Sydenham fut presque le seul à savoir jouer de son opium. Les médicaments sont des arcanes, que pénètrent, après de longues années d’expérience, quelques véritables sorciers. La réaction d’une ordonnance parfaite exige autant de génie que de bon sens.

    Ce méticuleux pouvait être distrait. Il nous racontait qu’un soir de fête de famille, car il adorait la jeunesse, il s’était laissé faire, à l’aide d’un bouchon brûlé, une superbe paire de moustaches. Entre-temps, on l’appelait auprès d’un client. Il montait en voiture sans se rappeler qu’il était grimé et ne comprenait rien à la stupeur du malade et de l’entourage, qui le voyaient arriver ainsi transformé. Ce souvenir provoquait son bon rire, joyeux et frais comme celui d’un enfant ou d’un saint.

    Une seule fois je l’ai vu se mettre en colère. Il avait, comme garçon de salle à la Charité, un bonhomme broussailleux, barbu, pas bête, débrouillard, gouliafre et quelque peu pochard, qui s’appelait Ferdinand. L’armoire de Ferdinand, comparable au nid de la huppe, renfermait les objets les plus hétéroclites, de la ficelle, des anchois, de l’eau-de-vie, du sucre, un manuel du parfait infirmier et des vieux boutons. Ayant ponctionné une pleurésie intéressante, M. Potain avait recommandé expressément qu’on lui gardât le liquide. Le pauvre Ferdinant, étant ivre, renversa le flacon dans sa cachette, englua ses trésors et reçut du patron, par-dessus le marché, une avalanche d'injures véhémentes, qui se termina par un billet de cinquante francs. Ensuite de quoi nous dations de là les éphémérides de la Charité: «Monsieur, c'était quinze jours, un mois après le suif à Ferdinand. - Ah! oui, la perte du liquide pleurétique... sacré diable d'animal!»

    Le service Potain était naturellement très recherché. Les meilleurs de la Faculté sollicitaient l'honneur de faire partie de cette clinique. J'ai connu là l'excellent Foubert, aujourd'hui disparu; Sapelier, qui s'est fait depuis une belle clientèle; Paul Delbet, médecin de grande valeur, qu'il ne faut pas confondre avec son cousin, le chirurgien penseur Pierre Delbet, et enfin Henri Vaquez, le maître actuel de la pathologie du cœur et des vaisseaux et le successeur de M. Potain. C'était un milieu agréable et sans morgue, beaucoup plus humain que celui de la Salpêtrière et où le malade n'était pas considéré comme un simple support de la maladie. La merveilleuse bonté du chef rayonnait sur tout le monde, enlevait même à l'hôpital cet aspect rébarbatif et impersonnel, cette odeur fade qui impressionnent tellement les pauvres gens. Des habitués, atteints d'un vulgaire rhumatisme chronique, venaient là faire leur petite saison de villégiature, participer au régal de la double portion, se requinquer dans cette atmosphère familiale. J'en ai vu qui se plaignaient à M. Potain de la trop grande fréquence de la purée de pois cassés. Il répondait avec douceur: «Cela sort un peu de mes attributions. Néanmoins, j'en parlerai à la direction. Il importe en effet de varier les menus.»

    Tel était aussi l'avis d'Esbach, chef du laboratoire de chimie, et de son inséparable Suchard, chef des travaux anatomo-pathologiques et chargé des autopsies. Esbach était un bon vivant, jovial et robuste, qui avait écrit un Tartarin à l’École de médecine, fin lettré et fin gourmet. Suchard était une magnifique intelligence, un de ces esprits clairs et pondérés, qui élucident en cinq minutes les questions les plus embrouillées. Il avait la passion du canotage et, chaque dimanche, remontait la Seine ou la Marne dans une yole construite selon ses plans. Les deux amis, étant célibataires, déjeunaient et dînaient ensemble au café Caron, situé alors au coin de
    la rue des Saints-Pères et de la rue Jacob. Le premier arrivé au laboratoire de la Charité esquissait au tableau noir un projet de menu que l'autre, en son absence, rectifiait ou complétait. Sur le coup de onze heures, Esbach et Suchard tombaient d'accord et remettaient gravement le résultat de leurs méditations au maître d'hôtel. Ils m'ont invité quelquefois à ces agapes. J'en ai gardé un aussi bon souvenir que du dîner d'agrégation de Babinski, organisé à La Tour d'argent, sur les fourneaux du regretté Frédéric, par son incomparable frère, maître indiscutable de tous les gourmands et gloutons de France, Babinski II, dit Ali Bab, auteur de ce glorieux chef-d’œuvre: Gastronomie pratique. La perfection du palais buccal est l'apanage des hommes d'esprit. Il fallait entendre Esbach et Suchard dépiauter un imbécile ou un charlatan. C'est de leurs robustes causeries et de leurs définitions sans miséricorde qu'est née dans mon esprit la première idée des Morticoles. Ah! les honnêtes, les loyaux garçons, solides dans leur science, dans leurs amitiés, dans leurs antipathies, et auxquels toute vilenie donnait la nausée!

    Pendant l'été, M. Potain prenait alors un mois de vacances à Uriage, où il avait loué une villa au milieu du parc. Il y travaillait, bien entendu, du matin au soir - Charcot, Maurras et lui sont les plus grands, les plus acharnés travailleurs que j'ai connus -, mais parmi la verdure et le chant des oiseaux. Il me confiait que ce petit concert de l'aube lui était un délice: «Je ne me lasse jamais de leurs mélodies. Il n'y a pas d'opéra qui les vaille. Elles donnent l'impression d'une joie féerique.» Je n'ai pas besoin de vous dire qu'un très grand poète de la santé et du bonheur habitait ce méditatif, perpétuellement appliqué à la souffrance humaine. J'ai entendu dans sa bouche ce mot significatif: «Rien ne repose comme un visage de femme.» Nullement matérialiste, il était, sinon pratiquant, tout au moins profondément traditionnel. Son âme ignorait les soubresauts, les brûlures et les ricanements des âmes qu'a désertées le divin.

    Aucun des clients de M. Potain n'a pu oublier le souci extraordinaire avec lequel, son examen terminé, il posait les grandes lignes et les détails du traitement. Ce travail lui prenait quelquefois trois quarts d'heure, une heure de silence, d'immobilité complète, et contrastait singulièrement avec les ordonnances bâclées ou insouciantes des premiers parmi ses confrères. Je lui demandais pourquoi il recommandait si souvent l'eau de chicorée à sa clientèle riche. Il me répliqua avec tranquillité: «Parce que la chicorée fait boire de l'eau pure et que l'alcoolisme est malheureusement assez fréquent chez les dames de la bonne société. Cela leur est venu d'Angleterre et d'Amérique. Le désœuvrement en est cause. Elles abusent notamment de l'eau de mélisse.» L'usage, de plus en plus fréquent, des poisons chroniques, cocaïne, morphine, laudanum, extrait thébaïque, l'effrayait pour l'avenir. Il s'en détournait volontiers, ainsi que des grandes aberrations du système nerveux, des troubles sexuels tels que l'inversion masculine et féminine, dont on commençait à peine à s’occuper. Il avait une invincible horreur de ce qui dégrade la créature humaine, un besoin de respirer l'air pur et le parfum des fleurs morales, que j'ai retrouvé au même degré seulement chez Mistral. C'est pourquoi j’affirme et je maintiens que M. Potain portait en lui un poète lyrique. Ce qui le soutenait, dans son affreuse et sublime besogne, c'était l'espoir de la guérison. Il se plaignait doucement qu'on l'appelât toujours, comme médecin des morts, pour constater le décès. Il murmurait, au retour d’une de ces tournées funèbres: «C'est accablant. En vérité, c'est accablant.»

    Ce sentiment existe, à des degrés divers, chez tous les médecins qui voient au-delà de leur métier, qui ne sont pas de simples distributeurs de spécialités pharmaceutiques. Il arrive un jour, aux environs de la cinquantaine, où la curiosité clinique s'émousse, où le contact perpétuel de la douleur, de la déchéance et du trépas d'autrui fatigue et déprime, où le docteur à la mode éprouve le besoin de s'évader: il tombe amoureux fou d'une dame austère, d’une demoiselle frivole, de peinture, de musique, de voyage, de littérature. Il songe: «Eh! là-bas, je ne veux pas avoir usé toutes mes facultés à la contemplation du charnier.» C'est la revanche de la vie déclinante sur la mort. Chez plusieurs de mes anciens camarades, et cotés, et arrivés, et célèbres, j'ai remarqué, avec cette lassitude, ce dégoût intime. Personnellement je l'avais éprouvé très vite, au bout de sept ans d'études médicales. Aussi ne me surprend-il pas chez les autres. Il faut un cœur d'apôtre ou une insensibilité totale pour traverser tant de cercles infernaux, remplis de gémissements et de plaies hideuses.

    J'avais dix-neuf ans, le jour où j'entrai, comme «bénévole» ou «roupiou», dans le service de chirurgie de Tillaux à l'Hôtel-Dieu. Le docteur Tillaux n'avait point l’envergure de Potain, mais c'était un cœur excellent, un praticien sûr et d'une scrupuleuse honnêteté. Ses favoris étaient encore blonds, ses cheveux grisonnants rejetés en arrière, et sa bouche demi-paysanne ne manquait certes pas de finesse. Il tutoyait volontiers ses malades et défendait justement à ses internes d'en faire autant: «Attendu, monsieur, que vous n'avez pas mon âge.» Dès huit heures du matin, il arrivait à l'hôpital dans un coupé déverni, que traînait une émouvante rossinante, et il commençait, à la mode d'autrefois, l'appel de ses élèves, sur un beau carton ad hoc, peint en couleur par la sœur de charité de la salle des hommes, attachée elle-même au service depuis vingt-cinq ans. La pratique rudimentaire de l'antisepsie au début inondait les lits d'une douche nauséabonde d'acide phénique; le pansement dit de Lister faisait florès, bien que Lister ne l'appliquât déjà plus.

    Mon premier malade fut un cancéreux d'une maigreur effroyable qui «faisait» - comme on disait - des troubles cérébraux et accusait les infirmiers de jeter «des poils» dans ses aliments. Comme je le chapitrais, il se mit en fureur, ameuta ses voisins, prétendit que j'avais craché dans sa soupe. Il fallut une bonne demi-heure pour le calmer. Du côté des femmes m'échut une vieille gâteuse, affligée d'une fistule compliquée, qui faisait communiquer entre elles toutes les pièces basses de son organisme, par où je devais introduire des filières de mèches au sublimé. Au premier essai, je crus vomir. L'odeur de corruption était épouvantable. On m'avait affirmé: «Vous vous aguerrirez...» Mais pas du tout. C'est là un cliché fort inexact. Je ne me suis jamais aguerri. Il m'arrive encore maintenant de rêver de ce lit, de ces drains, de cette fétidité, qui me donnaient envie de m'enfuir, qui faisaient qu'à la pension Laveur, sous l’œil bienveillant de tante Rose, de la brune Mathilde ou de Baptiste, je m'arrêtais soudain de manger, jusqu'à ce que j'eusse chassé l'image diabolique.

    La semaine suivante, ce fut pire, ce fut le cauchemar. Pasteur venait de découvrir le traitement de la rage, au milieu d'un grand brouhaha de dévots et d'incrédules, dont le tam-tam remplissait le milieu médical. Tillaux était nettement pastorien. Six paysans russes ayant été mordus à la figure et aux mains par un loup enragé, le gouvernement du tsar les expédia à Paris. On les mit en surveillance à l'Hôtel-Dieu. Pendant huit jours, Pasteur vint ponctuellement régler en personne les injections de son sérum, que faisait Tillaux à ces malheureux. Ce grand homme était d'une charmante simplicité et d'une parfaite bonhomie. Une petite gêne à peine perceptible, dans ses mouvements, indiquait à l’œil averti qu'il avait eu une attaque. Celle-ci n'avait fait d'ailleurs qu'aiguiser son génie. Nous nous rangions sur son passage avec une vénération véritable. Nous écoutions avidement ses moindres paroles, nous suivions chacun de ses regards, où transpirait une compréhension infinie.

    Le neuvième jour, un des paysans, contractant ses mâchoires comme les branches d'un étau, entra en rage. On le transporta en hâte dans un pavillon d'isolement, mais ses cris traversaient les cloisons, et je n'oublierai jamais les visages épouvantés de ses compagnons condamnés au même sort, qui se bouchaient les oreilles de leurs gros doigts mâchurés par le fauve. À partir de là, chaque matin, le mal implacable s'abattit sur un nouveau Russe, si bien que les six y passèrent. Leurs clameurs désespérées, tantôt sourdes, tantôt suraiguës, se faisaient entendre jusqu'au parvis Notre-Dame. L'effroi régnait sur l'hôpital. Quand on pénétrait dans ces chambres de torture, on trouvait les infortunés disloqués comme des ceps, les yeux désorbités, l'écume aux lèvres, cramponnés aux barreaux de leur lit, ou se roulant sur le sol, des lambeaux de leurs draps entre les dents. Le moindre fil de lumière, le moindre reflet sur un gobelet, le moindre grincement de serrure, leur étaient insupportables. Pendant les répits, ils nous suppliaient, dans leur langue, de les achever, de mettre un terme à leur supplice. Après une consultation entre le pharmacien en chef, Tillaux et Pasteur, on s'y résolut. Le pharmacien prépara cinq pilules - le premier enragé étant mort enfin - qui furent administrées aux cinq autres, avec toute la discrétion d'usage en pareil cas. Quand le silence retomba, tel qu'un grand suaire, sur la maison des maux sans nombre, nous nous mîmes tous à pleurer d'horreur. Nous étions à bout de nerfs, anéantis. Je songeais, à part moi, que la médecine était une carrière bien sinistre.

    On admira que Pasteur eût fait quand même ses injections, bien que les six cas fussent désespérés. Les adversaires de sa méthode avaient ainsi beau jeu d'attribuer l'échec à l'inefficacité du remède. Mais il était de ceux, très rares, qui préfèrent une bonne conscience à la gloire.

    Le service du vieux chirurgien Richet, père du physiologiste et métapsychiste Charles Richet, était contigu à celui de Tillaux. Souvent, pour nous amuser, nous franchissions la frontière ennemie, car Richet détestait Tillaux, auteur d'une anatomie topographique qui faisait concurrence à la sienne. En parlant de ce bouquin, le papa Richet disait «le livre». C'était un grand et vieux diable, tout en os, d'une solennité bouffonne. Il prononçait les à très ouverts, d'une large bouche, qui se refermait comme une boite, avec un bruit sec. Il racontait ainsi une villégiature en famille au bord de la mer: «Mâdâme Richet, mâ vénérâble épouse, avait de l'eau jusque-là... Mosieur Charles Richet, mon fils âgrégé à lâ même Fâculté... âvait de l'eau jusqu'ici... Moâ-même, le professeur Richet, je n'avais, vu mâ haute taille, de l'eau que jusqu'aux genoux.» Il avalait, avec une remarquable complaisance, les plus extravagantes bourdes, que lui racontaient à qui mieux mieux ses élèves. J'ai compris depuis comment l'excellent Charles Richet, gobe-spectres s'il en fut, a pu étudier de près tant de fantômes.

    Passons maintenant à l'hôpital Saint-Louis qui s'enorgueillissait, voici un quart de siècle, de trois maîtres éminents: Péan, Besnier et Alfred Fournier.

    Tout enfant, j'avais été mené en consultation, 21, place Vendôme, chez le chirurgien Péan. J'avais gardé une impression profonde de son fouchtra de domestique, qu'amadouait un petit pourboire, de ses immenses salons, peuplés de stropiats de tout âge, de sa personnalité géante, solide, carrée, de sa large tête à favoris noirs, de sa voix pâteuse et robuste. Je le dis tout de suite, c'était un brave homme, sommaire et brutal, capable de bonté, de générosité, incapable d'une vision d'ensemble, extrêmement habile de ses pattes - car, comment appeler cela des mains? -, jovial ainsi qu'un boucher au milieu de son abattoir et qui tranchait dans le vif comme dans du bois. Tel quel, il était un aigle à côté du prétentieux et roucoulant Pozzi, dont l'ignorance en tout est fabuleuse, ou même de Doyen, opérateur génial, médiocre clinicien, et qui s'imagine de temps en temps avoir découvert le remède de tous les maux. Péan était éducable et perfectible, il écoutait les avis autorisés, il connaissait ses trous. Doyen ignore les siens et ferme obstinément les oreilles et les yeux à tout ce qui contrecarre ses marottes. Alors qu'il se croit un va-de-l'avant et un novateur, son plus grave défaut est d'être borné.

    C'est Péan qui a inauguré les séances opératoires où le virtuose du couteau abat trois jambes, deux bras, désarticule deux épaules, trépane cinq crânes, enlève en se jouant une demi-douzaine d'utérus avec les annexes, et quelques paires d'ovaires. Il fonctionnait en habit, en cravate blanche, assaisonnant son travail de prestidigitateur tragique avec du coq-à-l'âne et des truismes effrayants. Je citerai notamment l'axiome célèbre: «Il vaut mieux dix pinces inutiles qu'une seule qui ne sert à rien», et la formule coutumière: «Retirez-vous tous derrière, mâssieurs, car tout le monde est devant et ceux qui sont derrière ne vouaillent rien.» Au bout de deux heures de cet exercice, il ruisselle de sang et de sueur les mains, ou mieux les battoirs, rouges comme ceux d'un assassin, les pieds trempés de pourpre, et toujours guilleret. On emportait les opérés coupacés et livides, en plusieurs tronçons, sur des brancards, à la queue leu leu, à la va-comme-je-te-pousse, les pinces brinquebalant dans les abdomens ouverts, ainsi que des veaux ou des porcs. Seul Hogarth eût pu rendre cette panique du dépècement, ce massacre scientifique, qui tenait de l'étal, du supplice et de la course de taureaux. Les spectateurs non prévenus vomissaient. D'autres riaient stupidement. D'autres se sauvaient. D'autres s'évanouissaient. Je n'ai jamais vu, pour ma part, tel amas de troncs, de morceaux et de moignons, un pareil hachis de viande humaine. Cela, vu l'imperfection du sommeil chloroformique, au milieu de soupirs, de sanglots, de hurlements de douleur, de cris pareils à des sifflets de locomotive et de steamers, du bruit des corps mous chus à terre en se contorsionnant. Ce jeu achevé, Péan lavait à grande eau ses abattis, se curait les ongles, se mouchait dans un bruit de tonnerre, bouchonnait les taches écarlates de son plastron, de son gilet, de son talon, et s'en allait à grandes enjambées, avec une mine de carnassier satisfait. Il avait accompli sa fonction ici-bas, qui était de trancher, d’ouvrir, de réséquer, de désosser et d'éventrer. «Je le tailladai. Dieu le guarit...» La vérité est qu'on ne «guarissait» pas beaucoup chez le terrible coupe-toujours.

    Il n'est presque rien de plus grossier, de plus bref que la chirurgie, quand elle se sépare de la médecine, quand celui qui tient le couteau ne sait point que ce couteau est un pis-aller, une défaite de l'ingéniosité thérapeutique. Les femmes sottes admirent cette charcuterie enragée, où elles voient un spectacle de force. On ne compte plus les bonnes fortunes du chirurgiens à la mode. Ils prennent rang aussitôt après les cabotins du genre comique, un peu avant les cabotins du genre grave. Cependant l’avenir appartient au visionnaire, armé à la fois du baume, du venin et de l'acier, et qui n'emploiera le troisième moyen que par rarissime exception.

    Le professeur Besnier, spécialiste des maladies de la peau, ressemblait à un expert plutôt qu'à un médecin. Propret, sagace et méthodique, la bouche mince, l’œil aigu, il examinait d'abord d'ensemble, puis à la loupe, les multiples et bizarres échantillons, les raretés que ses confrères envoyaient à sa consultation. Comme d'autres reconnaissent, au premier examen, un Nattier, ou un Reynolds, au un Gainsborough authentique, le fameux dermatologiste diagnostiquait sans traîner un psoriasis, un purpura, une «exfoliante», ces révoltes et excroissances du revêtement cutané qui font ressembler le malade à un poisson, à une vieille armure rouillée, à un champ de fraises, à un Indien, à un crocodile, à un pot de confiture renversé. L'aimable homme épluchait avec gourmandise les boutons, les petites croûtes, les squames, les suppurations offertes à sa savante curiosité. Quand il était fixé, d'un regard circulaire, il interrogeait ses élèves rangés autour de lui et jouissait de leur incertitude.
    - Eh bien?
    - C'est de l'impétigo, monsieur.
    - Ah! vous croyez cela... Et vous, Un tel?
    - Je pencherais plutôt pour une lésion de grattage.
    - Eh! eh!... et vous, Un tel?...

    L'examen se poursuivait. Les suppositions épuisées, Besnier concluait! «Messieurs, c'est ceci et cela.» Chacun s'inclinait devant cette infaillibilité souriante. Quand on sortait de là, les murs, les affiches semblaient autant d'affections de la peau et on les nommait machinalement au passage. Le plus remarquable, chez ce maître ainsi spécialisé, c'était son indifférence quant à l'état général ou, si vous préférez, quant aux diathèses qui provoquaient ses chères éruptions. Seule lui plaisait la classification par catégories, variétés et nuances.

    Quant au professeur Alfred Fournier, courtois, fermé, d'aspect très simple, ç'a été le premier syphiligraphe de son temps et probablement tous les temps. Son fils Edmond Fournier, mon camarade d'études, à continué son œuvre et j'affirme sans crainte de me tromper que les travaux de ces deux chercheurs sur la syphilis héréditaire sont le plus large champ actuellement ouvert à l'analyse critique, dans le domaine littéraire artistique, historique et philosophique, aussi bien que dans le médical. À mon avis, ce père et ce fils, en corroborant leurs remarques et complétant leurs dossiers sur une expérience d'une quarantaine d'années, ont donné à l'humanité une de ses plus importantes et puissantes clefs. Si celle-ci n'ouvre pas toutes les serrures, elle en ouvre certes les trois quarts. Le microbe du terrible mal, le tréponème, puisqu'il faut l’appeler par son nom, est aussi bien le fouet du génie et du talent, de l'héroïsme et de l'esprit, que celui de la paralysie générale, du tabès et de presque toutes les dégénérescences. Tantôt excitant et stimulant, engourdissant et paralysant, forant et travaillant les cellules de la moelle de même que celles du cerveau, maître des congestions, des manies, des hémorragies, des grandes découvertes et des scléroses, le tréponème héréditaire, renforcé par les croisements entre familles syphilitiques, a joué, joue et jouera un rôle comparable à celui du fatum de l'Antiquité. Il est le personnage, invisible mais présent, qui meut les romantiques et les déséquilibrés, les aberrants d'aspect sublime, les révolutionnaires pédants ou violents. Il est le ferment qui fait lever la pâte un peu lourde du sang paysan et l'affine en deux générations. Du fils d'une bonne, il fait un grand poète, d'un petit-bourgeois paisible un satyre, d'un commerçant un métaphysicien, d'un marin un astronome ou conquérant. Une époque telle que le XVIe siècle, avec ses splendeurs, ses turpitudes, sa bravoure, sa frénésie amoureuse, son expansion formidable, apparaît à l'observateur averti ainsi qu'une incursion du tréponème dans l'élite comme dans les masses populaires, ainsi qu'une sarabande d'hérédos. Dès là première ligne de sa fameuse dédicace, Rabelais avait vu juste, et lui-même sûrement en était, avec son verbe fulgurant, sa perpétuelle levée d'images forcenées et brillantes. La plupart des dégénérescences, la majorité des méfaits attribués à l'alcoolisme sont imputables à ce spirille, d'une agilité, d'une ductilité, d'une pénétration, d'une congénitalité, si l'on peut dire, encore mystérieuse, autant que le «quel monstre est-ce», de la goutte de semence «de quoy nous sommes produits» à laquelle Montaigne fait allusion dans sa Ressemblance des enfants aux pères. Analogue pour l'élan et l'acrobatisme au propagateur de la vie, associé à lui dans mainte conception par la transmission héréditaire, le tréponème propage à la fois l'intensité dramatique de la vie, la stérilité qui est son contraire et les plus durs fléaux. Il est un daimôn matériel avec qui l'esprit doit compter, une vrille physique dans le moral et le factotum de l'instinct sexuel. Avant qu'il soit longtemps, je vous le jure, cette notion en bouleversera beaucoup d'autres et fera un massacre de poncifs.

    Il y a vingt-cinq ans, cette question, aujourd'hui fort claire, était infiniment mal connue. En dépit des affirmations du grand Fournier, on discutait encore sur les relations de cause à effet entre le tréponème et la paralysie générale, entre le tréponème et le tabès. On niait la syphilis héréditaire au premier et, par conséquent, au second et au troisième degré. On la déclarait incapable de reproduire cliniquement presque tout le tableau de la syphilis tertiaire acquise. Maintenant encore beaucoup de médecins considèrent comme une exagération ce qui est la simple expression de la vérité: à savoir que le tréponème héréditaire est capable des mêmes ravages que le tréponème par contagion et que les fils et petits-fils porteurs de cette tare sont souvent aussi menacés que leurs pères et grands-pères, surtout dans les conséquences nerveuses profondes.

    Je ne fais qu'esquisser ici le premier linéament d'une étude complète de clinique sociale, que je compte bien publier un jour sous ce titre: L’Hérédo. En attendant, je préviens mon lecteur qu'une telle vue n'a rien d’affligeant. En restituant au tréponème presque toute l'hérédité nerveuse et mentale, les Fournier ont permis d'agir sur cette hérédité par grands remèdes connus et classés jusqu'à présent: le mercure, l’hectine et l'arseno-benzol. En outre, il fait se rappeler qu'en fait rien n'est inéluctable et qu'un enfant complètement sain et indemne peut sortir de l'union de deux hérédos caractérisés. Le fameux de «certificat de mariage» du pauvre docteur Cazalis - en littérature Jean Lahor - était une amère sottise. Dieu sait si le cher brave homme m'a bassiné souvent avec cette marotte, en l'honneur de laquelle il m'incitait à écrire des articles: «Aidez-moi, mon ami, à sauver la race.

    - Mais vous l'éteindrez, la race, mon cher Cazalis, en exigeant votre certificat. Les gens ne se marient déjà pas tant. Ils ne se marieront plus du tout. Voyez-vous cette confession laïque passant sous le nez de tous les employés de mairie?... Et quelle porte ouverte au chantage!»

    Au résumé, l'immense majorité des neurasthéniques, des mélancoliques, des misanthropes, des lypémaniaques, en un mot des bizarres, sont des hérédos et relèvent du terrible petit ravageur, qu'on appelle aussi le spirochète pâle. Ils relèvent du même coup de son traitement. Peu importe que ce soit leur père ou grand-père, paternel ou maternel, ou même leur aïeul qui leur ait fait ce joli cadeau. Dans le doute, en avant la médication héroïque, et le plus tôt sera le mieux. Rappelez-vous les admirables vers de Boileau:

    Un fou, rempli d'erreur, que le trouble accompagne,
    Est malade à la ville ainsi qu'à la campagne.
    En vain monte à cheval pour tromper son ennui,
    Le chagrin monte en croupe et galope avec lui.

    Remplacez le chagrin par son substratum clinique, le tréponème, vous serez dans la vérité.

    En littérature, l'hérédo type se caractérise par une prédominance manifeste de la facilité verbale sur la force de la pensée.

    Trop de mots pour peu d'idées, telle est sa formule. Il en résulte surabondance légèrement hagarde, qui ne permet pas la moindre hésitation au critique une fois prévenu. Pour prendre un exemple concret, l'école romantique de 1830, avec son boursouflement, son tourbillon d'images et ses égarements philosophicocandards, est un rassemblent d'hérédos de choix. Ils s'étaient attirés les uns les autres, par cette propension mutuelle qu'ont les anormaux à se rejoindre. Je prie qu'on ne voie là aucun blasphème, ni aucune raillerie de mauvais goût. Nous sommes dans le domaine de la froide constatation, rien de plus. Les guerres du premier Empire, avec leur excès, avaient facilité chez nos aïeux, à travers toute l'Europe, la cueillette du tréponème; et, à seconde génération, cette abondante moisson leva en écrivains lyriques, épiques et dramatiques, d'une belle fougue, mais remplis de trous creusés par le daimôn. Quant à Bonaparte, sa qualité d'hérédo est inscrite dans ce fait qu'il était atteint du mal appelé pouls lent permanent, ou syndrome de Stokes Adam, universellement reconnu aujourd'hui comme stigmate tréponémique, à côté de la céphalée persistante, de l'enchifrènement perpétuel et de l'épilepsie larvée. Ainsi s'expliquaient cliniquement, et le plus naturellement du monde, les aberrations politiques et diplomatiques de ce génie militaire. J'espère que l'effarant Masson Frédéric ne va pas prendre acte de cette remarque pour ajouter cinq autres pierres tombales - je veux dire cinq nouveaux volumes au monument de sottise documentaire sous lequel il a écrasé son héros.

    J'ajouterai, pour finir, que, depuis vingt ans exactement, je n'ai eu l'occasion de rencontrer mon condisciple Edmond Fournier. Il sera le premier surpris en lisant - s'il la lit - sous ma plume cette apologie extensive de ses travaux et de ceux de son père. Rien ne démontre mieux l'avantage d'une carrière continuée familialement. Si Edmond Fourni n'avait pas eu à sa disposition les dossiers du professeur Alfred Fournier, sous les yeux cette longue expérience, il n'aurait pas écrit les ouvrages incomparables qui bouleversent de fond en comble le problème des dégénérescences et ouvrent, sur l'hérédité des fenêtres nouvelles.

    Chapitre III

    Le cours du professeur Farabeuf était un des très rares enseignements de la Faculté. Ce maître, d'un physique ingrat, d'une voix légèrement nasillarde, avait le génie de l'exposition. Maintenant encore, je me rappelle les leçons sur les organes de la grossesse qu'il professait en 1890-1891, et je n'ai oublié aucun des appareils ingénieux et mécanismes habiles par lesquels il nous expliquait les diverses phases de l’accouchement. Je tiens le répertoire de toutes les insertions musculaires qu'il nous détaillait sur le système osseux, sa baguette démonstrative à la main. Il a formé, comme en se jouant, trois générations d'anatomistes. On le disait sévère. Je le trouvais surtout équitable, inaccessible à la recommandation, à la brigue et à l'intrigue. Aussi ses collègues, vers la fin de sa vie, lui jouaient-ils à qui mieux mieux de nombreux tours. Rarement homme méprisa à ce point les honneurs factices et l'argent. Grand, maigre, de visage mélancolique et jauniot entre ses favoris clairsemés, il était tout à son devoir et à la science. Il y avait en lui de studieuse du grand Bichat... et quelle clarté, quel art lucide!

    Paul Poirier, le petit Poirier, qui lui avait grimpé sur le dos, bien qu'il n’eût pas le centième de sa valeur, ne manquait ni d'entregent, ni de savoir-faire. Maure de Normandie, de teint chaud, de traits réguliers, barbu et chevelu de noir, puis de blanc bouclé, se croyant très joli, très irrésistible, il jouait volontiers les Don Juan et les Valmont, laissait des lettres d'amour, tirait des portraits de ses poches, faisait des allusions à ses bonnes fortunes, à leurs époux, à des duels éventuels à cinq pas, un seul pistolet chargé. Boudiné dans des petits vêtements étriqués qui faisaient ressortir ses formes de mauviette, il jouait à l'athlète, au boxeur, au nageur, à l'acrobate, et parlait conquêtes d'une voix de basse aux inflexions langoureuses et sentimentales. Personne n'ajoutait foi à ses récits, qui changeaient suivant la saison et l'interlocuteur. Par ailleurs, ses connaissances techniques nous semblaient vagues et insuffisantes, bien qu’il injectâ chaque jour, avec ostentation, une vingtaine d'articulations du coude et du genou, bien qu'il eût écrit, en deux semaines, une sorte de thèse falote sur le développement des extrémités de l'homme. Il sentait ce mépris de plusieurs de ses élèves et il en souffrait. De temps en temps, une belle personne voilée débarquait à l'école, faisait le tour des pavillons de dissection, conduite par Poirier qui lui présentait ses cadavres, ses schémas, ses préparations. Cette façon de faire sa cour nous enchantait. Le bruit courait qu'il avait eu comme rival l'effarant Ferdinand Brunetière, honneur de la Revue des Deux Mondes, et qu'il l'avait mis dans sa poche. Aussi, quand il me demandait d'un air malin: «Y a-t-il longtemps que vous n'avez vu Brunetière?» je faisais la bête, afin de ne pas lui fournir l'occasion d'une confidence longue et assommante. Il m’appelait «Daudet le subtil». Ma subtilité consistait surtout à me méfier de ses manigances.

    Plus tard, il se reconnut dans un personnage des Morticoles, et déclara urbi et orbi qu'il me truciderait dans le plus bref délai. L'ayant rencontré à quelque temps de là au restaurant Paillard, chaussée d'Antin, je m'approchai de sa table et lui demandai avec sérieux quel genre de mort il me réservait. Il rit de bon cœur, car il n'était pas méchant, ni même très sot, gâté seulement par l'ambiance et la fatuité. Segond, le bon colosse, qui ne prenait jamais de commissionnaire pour ses appréciations, lui dit un jour devant vingt personnes: «Poirier, vous êtes un gosse.» Cette gosserie lui valut plusieurs histoires ennuyeuses notamment celle connue sous le nom de «la peau de Pranzini».

    Ce Pranzini avait tué une fille galante, sa bonne, et une petite parente de cette bonne. Il fut guillotiné. Poirier, alors aide d'anatomie ou prosecteur, voulut avoir - pour épater ces dames - un portefeuille en peau du célèbre assassin. Il soudoya un garçon d'amphithéâtre, lequel tailla, à cet effet, un bon morceau du cuir du supplicié, préalablement réclamé par la Faculté. La chose, ayant transpiré, fit un tapage énorme. Le doyen manda Poirier, lui administra un shampooing soigné, renvoya le garçon. Ce fut, pour Ferdinand Brunetière, une belle revanche. J'ignore ce qu'est devenu le portefeuille.

    Auguste Broca, fils du célèbre révélateur de la circonvolution du langage, jouait, à l'opposé de Poirier son émule, le débraillé, le bohème, le Jean-s'en-fiche. Bredouillant, précédé d'un grand nez de toucan, adorant sa pipe, Catulle Mendès - qu'il appelait «capsule Mothes» - et les calembours, Auguste Broca avait une meilleure presse que Poirier. Je crois bien qu'il était aussi plus ferré en anatomie, mais il possédait la fâcheuse habitude de couper ses démonstrations de jurons et de coq-à-l’âne, accompagnés d'une sorte de reniflement. J'espère pour lui qu'il a renoncé à ce tic.

    Dans le genre bellâtre et musqué, il serait injuste d'omettre le professeur Pozzi, surnommé «Chélami», à cause de la façon onctueuse dont il appelle tout le monde «cher ami». Nous avions un axiome: «Samuel Pozzi est à la chirurgie ce qu'Albert Robin est à la médecine: un fumiste.» Cela ne veut pas dire que l'un ou l'autre grimpe dans les cheminées. Mais tous deux font grimper à l'arbre le peuple hâve et tremblotant des gens du monde selon Le Gaulois, des salonnards affligés d'un mal chic et coûteux, qui réclame le bistouri du charmant Samuel ou la spécialité pharmaceutique du délicieux Albert-aux-Phosphates. J'ai connu de pacifiques dames, qui devenaient enragées et écumantes quand on mettait en doute, devant elles, la compétence d'Albert Robin. De même, l'autre compère a ses pozziphiles, pour lesquelles il est un incomparable trésor, un génie sans précédent, un demi-dieu. Dans le milieu des étudiants et des médecins, cette opinion n'a malheureusement pas cours, et quand les noms de ces deux docteurs à la mode étaient prononcés en salle de garde, on riait ou on haussait les épaules. Mais je ne veux contrarier ici ni les candides Américains du Sud, pour lesquels Pozzi est un savant d'une importance incalculable, ni haut et puissant seigneur Gordon Bennett, tellement féru d'Albert Robin et de ses divers mérites qu'il a fait de lui, pendant de longues années, le critique littéraire du New York Herald.

    Albert Robin, par ailleurs très bon commerçant, parle vite en avalant les syllabes et d'un ton péremptoire. On l'avait baptisé «Abéobin la belle barbe. Il est le seul médecin, à ma connaissance, qui ait eu le toupet de conseiller à ses malades fumeurs de délayer dans l'eau la cendre de cigare et de l'avaler! Il préconisait aussi, contre les douleurs gastriques du tabès, un potage diabolique composé de choux crus, de carottes crues, de raves et de navets presque crus. Il est, depuis le fameux Grouby, cher au paradoxal Dumas fils, le plus grand inventeur de régimes singulier ou baroques. Il édicte ces insanités brièvement, gravement, en dirigeant vers son client ou sa cliente, un jet d’œil noir comme l'Érèbe, qui fait rentrer sous terre le doute ou la raillerie. Il s'est trouvé relativement peu de personnes pour lui pouffer au nez, tant est grand le prestige d'un titre d’académicien et d'une réputation même usurpée! Vous me direz que la littérature a ses Aicard, ses Doumic et ses Prévost, comme la médecine a ses Robin et ses Pozzi: c'est exact.

    Ne croyez pas que j'ignore la thèse d'après laquelle Albert Robin et ses pareils dissimuleraient, sous des prescriptions burlesques, des conseils éminents de bon sens et d'hygiène. C'est ainsi que, voulant contraindre une personne âgée à un certain exercice musculaire et respiratoire, Albert Robin lui imposerait de manger des épinards feuille à feuille, en sautant nue et à cloche-pied autour d'un guéridon de deux mètres de circonférence... C'est à peine si je force la note. Je n'admets pas cette explication. Le praticien, digne de ce nom, n'use pas de subterfuge pour amener ses malades à lui obéir. Il agit avant tout sur leur raison et il se garde, comme de la peste, de cultiver leur crédulité. Albert Robin n'est pas un imbécile, loin de là; mais s'il trifouille vaille que vaille en chimie, il manque des connaissances cliniques et anatomo-pathologiques élémentaires. Il n'a, du rôle du médecin ici-bas, qu'une notion confuse, gâtée par sa confiance dans le jobardisme de ses contemporains et de ses contemporaines: «Vous avalerez, monsieur, madame, dix bourdes par jour en cinq cachets.» Cela, c'est le très vieux jeu, le genre second Empire appliqué à la thérapeutique, la science vue par la lorgnette d'Arthur Meyer et la lunette marine de Gordon Bennett. Albert Robin, qui continue les matassins de Molière, à travers les mondanités du Gaulois et du New York Herald, est à l'heure actuelle aussi démodé qu'eux.

    Pour toute personne venant du dehors, il était impossible de traverser, sans se boucher le nez, le service nauséabond d'Armand Després à la Charité. Ce petit bonhomme, tout en nerfs, entêté, vaniteux, plein d'esprit et de bagout, était entré dans l'attitude difficile de soutenir l'inexistence des microbes et l'inutilité de l'asepsie. Il ne pouvait donc plus sortir de ce trébuchet enfantin. Il se servait exclusivement, pour ses pansements, de poudre de camphre, d'alcool camphré et d'eau sédative. Il laissait les plaies faire ce qu'elles voulaient, bourgeonner, suinter, s'infecter en liberté. Chose amusante, ses statistiques n'étaient point très mauvaises, le streptocoque, le staphylocoque et le pneumocoque étant chez lui moins fréquents qu'on n'eût supposé. Peut-être mettaient-ils une certaine coquetterie à ne pas tourmenter leur négateur. Par exemple, l'odeur était effroyable. Forcés de respecter la manie du patron, ses internes et ses externes souffraient mort et passion dans ce cloaque infect et couraient, dès qu'ils le pouvaient, respirer au-dehors une bouffée d'air pur. Ils l'appelaient familièrement entre eux «le cochon», sans aucune amertume d'ailleurs, car son amour de la saleté n'empêchait point Armand Després d'être un brave homme et un bon garçon. Comme il chérissait les contrastes et les paradoxes presque autant que feu Brunetière, il défendait, bien qu'anticlérical, la cause des sœurs de charité. Il lui sera beaucoup pardonné, en souvenir de cette généreuse intervention.

    Par contre, j'ai gardé un souvenir émerveillé des salles de Lucas-Championnière à l'Hôtel-Dieu. Cet admirable maître fut le premier à appliquer rigoureusement les méthodes pastoriennes à la chirurgie. Nous montions chez lui prendre une leçon de minutieuse propreté, depuis les lits des malades, les vêtements des aides, jusqu'aux instruments. Il opérait sans se presser, avec la grande préoccupation de laisser à son patient une existence possible, non diminuée par un trop grand saccage. Il était économe des membres et des tissus d'autrui, d'une discrète charité, nullement desséchée par sa longue pratique. Il demeurera, en dépit de sa modestie, une des très, très belles figures de la science française. J'ai souvent regretté de n'avoir pas été son élève.

    On ne parle plus guère des travaux du docteur Luys, qui avait le tort de s’occuper d'hystérie et d'hypnotisme en même temps que le grand Charcot. Il hébergeait à la Charité toutes les simulatrices nerveuses de Paris, des femmes rouées, débauchées jusqu'à l'os et quelquefois jolies, habituées des services hospitaliers, rompues aux comédies de la fausse attaque, du songe éveillé, de la suggestion. Il fallait voir le confiant Luys, pareil à un gros et beau perroquet blanc, décrivant sur des tableaux en couleurs le «puits somnambulique» extraordinaire de Sarah, de Suzanne et de Lucie, les phases de leurs hallucinations coutumières, cependant que Sarah, Suzanne et Lucie, sagement assises sur des chaises, se trémoussaient et se pinçaient pour ne pas se tordre de rire. Les élèves soufflaient à ces jeunes personnes des expériences abracadabrantes: purgations et vomissements obtenus à l'aide de flacons bouchés, dont elles étaient censées ignorer le contenu; lecture d'un texte les yeux bandés; description, à distance, d'un objet censé inconnu. On réglait jusqu'aux insignifiantes erreurs, qui donnaient ensuite plus de prix à la réussite. Une de ces filles nous disait: «J'sais plus quand c'est blague, j'sais plus quand c'est vrai, tellement que vous me faites pivoter.» Au milieu de ces farces énormes, et souvent visibles à l’œil nu, le papa Luys demeurait imperturbable. Elles confirmaient ses thèses favorites, c'était l'important. Afin de s'attacher ses sujets, il leur passait toutes leurs fantaisies, les laissait transformer leurs lits d'hôpital en boudoirs surchargés de faveurs, de guirlandes, de fanfreluches, de peinturlurages, leur achetait du parfum, du linge fin, des gourmandises. Je laisse à penser la vie que menaient ces petites Parigotes quand le patron n'était pas là. Elles combinaient leurs représentations huit jours à l'avance, nous demandaient conseil, se disputaient les premiers rôles, les meilleurs trucs, criaient, se griffaient, se giflaient à tour de bras. On eût dit une cage de chattes ivres de valériane.

    Quelquefois l'une d’elles cafardait, allait tout raconter au bon Luys: «M'sieur faut que j'vous dise... on se fiche de vous...» Mais lui écoutait sans entendre, mettait ces expansions troublantes sur le compte du fameux «puits», s'entêtait d'autant plus dans ses schémas. Il avait bâti, sur les extravagances de ces demoiselles, une théorie du sommeil, une autre de la veille, une troisième des rapports de l'âme et du corps, une quatrième de l'âme toute seule. Il ne lui venait pas à l'idée qu'il pût être mystifié. À la fin, cela faisait pitié et l'on en perdait le plaisir du jeu.

    On n'imagine pas le degré de crédulité auquel peut descendre un savant qui veut justifier sa marotte à tout prix. On lui ferait prendre une pomme de terre pour un cheval au galop et le vicomte d'Avenel pour un historien. J'ai vu, de mes yeux vu, présenter à l'hystérique Sarah, sous le nez du docteur Luys, un tube bouché, avec ces deux mots: «ricin, colique». Les premiers rangs de l'auditoire se tenaient les côtes. Le professeur, lui, ne bronchait pas. Il attendait que l'effet du «spasme idéoplastique intestinal» fût produit et promenait ensuite un regard victorieux sur l'assistance. Notez que, de la Charité, ces prodiges s'envolaient ensuite vers l'Académie de médecine, l'Académie des sciences et les traités spéciaux. Il y a encore aujourd'hui sans doute, dans des pays reculés, des gaillards à lunettes qui potassent pieusement nos fumisteries du cours de Luys à la Charité en 1890 et qui en discutent avec solennité... Saluez, ô Léon Bourgeois, la morale fondée sur la science!

    J'ai décrit dans Les Morticoles, au chapitre des «léchements de pieds», quelques-uns des abominables et incessants passe-droits auxquels donnent lieux les concours. Les diverses épreuves qui vont de l'internat à l'agrégation étaient en réalité, et de plus en plus à mesure qu'on montait en grade, des cérémonies fallacieuses, réglées d'avance, de moins en moins probantes quant à la supériorité scientifique des vainqueurs. Je me rappelle notamment un concours de médaille d'or qui fit scandale aux environs de 1890-1891 - je n'ai plus la date exacte-, auquel prenaient part trois de nos camarades, Maurice Nicolle, Dutil et Parmentier, ces deux derniers, élèves de Charcot.

    Maurice Nicolle, depuis chef de laboratoire chez Pasteur, était déjà, bien que tout jeune, un savant hors ligne; d'une érudition immense, d'une intelligence égale, d'un caractère rigide et entier. Quand il avait déclaré, en levant le médius de la main droite et en avançant le maxillaire inférieur, qu'un tel était «un type ultra-médiocre» ou au contraire «un type épatant», il n'y avait qu'à s'incliner. On le savait aussi calé en littérature et en musique qu'en médecine et en histoire naturelle, critique sévère mais excellent, avec cela sans nulle pédanterie. Bref, quand dans notre génération on avait dit «Maurice Nicolle», on avait tout dit. Il avait été reçu second à l'internat dans cette même promotion où le premier fut Arrou, qui depuis a fait une carrière si brillante dans la chirurgie. Ses maîtres ne tarissaient pas d'éloges sur son compte. Il était pour ses malades le dévouement même. Enfin, de l'avis unanime, la médaille d'or lui revenait de droit, même sans concours.

    Il avait contre lui de n'être pas l'élève de Charcot. Dutil, médecin de haute valeur, avait été l'élève de Charcot. Mais dans un sujet qui lui était familier, la paralysie saturnine - et cela prouve bien la sottise du système des concours à jet continu -, il se troubla, balbutia, froissa ses notes et s'en alla désolé. Il ne restait plus en présence que Maurice Nicolle et Parmentier, qui venait d'achever son internat à la Salpêtrière, dans le service de Charcot. Élève consciencieux, Parmentier fit un devoir passable, sans plus; au lieu que Maurice Nicolle composa une leçon magistrale, dont je me rappelle encore, à plus de vingt ans de distance, l'ordre, la précision et l'originalité. Sur la volonté formellement exprimée de Charcot, on lui préféra Parmentier. Ce fut une indignation générale.

    Personnellement j'en conçus une vive colère et, selon mon habitude, je ne me gênais pas pour dire tout haut ce que je pensais. A partir de là, je fus classé mauvais esprit et l'on me fit comprendre que je paierais cet accès d'indépendance plus cher qu'au bureau. De mon côté, je me promis bien de rendre les coups pour les coups. Mon père prit ma cause, avec cette passion ardente et lucide qu'il mettait au service des siens. C'est ainsi que cette histoire de médaille d'or eut des répercussions imprévues dans notre milieu.

    Je cite ce cas entre mille autres semblables. Qui ne se rappelle la persécution systématique que subit le docteur Sabourin, coupable d'avoir décrit la véritable structure du foie, glande portobiliaire, d'un façon opposée aux doctrines de l'infaillible trio Charcot, Cornil et Ranvier? Combien de chercheurs ont été étouffés, traqués, traités en ennemis publics, parce que leurs travaux contredisaient les conclusions d'un pontife en robe rouge, d'un mandarin! Ce qui m'a toujours étonné, c'est la docilité avec laquelle, jusqu'à ces toutes dernières années, les victimes se laissaient molester ou dépouiller, subissaient des iniquités sans nom, un joug intolérable. Le pli était pris et il semblait que ces détestables mœurs fussent acceptées de ceux mêmes qui en souffraient davantage. Craignaient-ils, en protestant, de se fermer toutes les portes, tous les accès, de se condamner à la mendicité? Était-ce lassitude et dégoût, ou résignation? Maintes fois, depuis que mes amis et moi avons fondé à Paris un journal royaliste quotidien complètement indépendant, j'ai fait savoir aux médecins de valeur, opprimés et brimés par le haut personnel de l'École, que nous mettions L'Action française à leur disposition. Ils n'ont encore tenté aucune offensive de délivrance partielle, en attendant le changement de régime qui seul les libérera complètement; car le mal dont ils souffrent est, je le répète, politique. La Faculté de Paris se meurt de la centralisation jacobine, de la filière napoléonienne des concours, de l'intrusion de la politique et des clans dans la profession médicale. Cela est clair comme la lumière du jour. Des gens dont le métier est de remonter des effets aux causes ne peuvent pas en douter une minute. Alors, qu'attendent-ils pour se libérer?

    L'actuel doyen, le papa Landouzy, était, avant le décanat, un excellent homme, aimé et respecté de tous. Non pas un aigle évidemment, mais les aigles à présent se font rares. Une fois pourvu de cet emploi administratif, il perdit toute espèce de caractère, devint le jouet des politiciens, le subalterne du préfet de police - un vaniteux incapable du nom de Lépine -, appela les gardiens de la paix, pour rétablir l'ordre troublé dans l'École à l'occasion des manifestations contre le concours de l'agrégation. Il y a vingt ans, une semblable mesure, contraire à tous les usages et à la simple dignité, eût coûté sa place au pauvre Landouzy. Elle passa comme une lettre à la poste et ceci n'est pas un bon signe quant à l'énergie des nouveaux maîtres.

    Avant d'achever le véridique tableau de la décomposition, par le régime républicain, de ce grand corps que fut la faculté de médecine de Paris, je veux insister sur un point délicat mais intéressant, signalé dès le début de ce livre. Les profanes se figurent volontiers que les docteurs sont indemnes des tares qu'ils soignent et échappent aux tentations dont ils combattent les funestes conséquences. C'est là une grave erreur. Trop souvent les facilités qu'il doit à son métier tournent la tête du gynécologue, du psychiatre, du neuropathologiste et le font tomber dans un ou plusieurs des pièges contre lesquels il met en garde sa clientèle. Un savant n'est pas toujours un saint ni un sage, loin de là.

    Si par exemple un Paul Sollier et un Erlenmeyer - spécialistes éminents du traitement des intoxications chroniques - n'étaient pas liés par le secret professionnel, ils étonneraient bien des gens en donnant la proportion des confrères qui viennent annuellement réclamer leurs soins. La morphinomanie ravage le monde médical. Elle est particulièrement grave chez des gens qui ont entre leurs mains la vie et l'honneur d'autrui, et qu'une erreur par excès dans une ordonnance ou une indiscrétion euphorique risquent de transformer en criminels. Les anecdotes terribles et comiques foisonnent sur ce sujet. Je me bornerai à celle-ci:

    Il y avait en Allemagne un illustre praticien morphinomane, le doktor Westphal - il a donné son nom à un réflexe -, lequel avait lui-même comme élève un certain Levinstein, inventeur de la méthode de démorphinisation dite «suppression brusque». Rien de plus simple que ce procédé, très tudesque, aujourd'hui complètement abandonné. On enferme le malade dans un cabanon capitonné, meublé d'un simple matelas, et on l'y laisse pendant soixante-douze heures. Au bout de ce temps, on le retire, et il a perdu, parfois avec le goût du pain, l'habitude du poison.

    Levinstein proposa à Westphal de le guérir par ce moyen. Après quelques hésitations, Westphal accepta, entra dans la chambre de torture. La porte se referma sur lui. Il avait été convenu que, sous aucun prétexte, on ne tiendrait compte de ses cris, ni de ses appels. Quand Levinstein ouvrit soixante-douze heures plus tard, il trouva son excellent maître mort, complètement mort. Dans le délire de sa douleur, la plus effroyable qu'on puisse imaginer, il avait déchiré son matelas avec ses dents. Les yeux dilatés, la contraction des mâchoires, la torsion des pieds et des mains disaient assez le supplice invraisemblable que le malheureux avait enduré... Je me hâte d'ajouter qu'aujourd'hui, grâce à une technique perfectionnée et plus humaine, Sollier et Erlenmeyer obtiennent le sevrage radical en très peu de jours. Néanmoins la convalescence est longue et les rechutes sont toujours à craindre. Ce n'est certes pas une petite affaire que d'exorciser le démon de l'opium ou de la coca.

    La morphinomanie, quand on l'a étudiée de près, est un des vices les plus faciles à déceler, un de ceux qui avouent davantage. Pour ma part, je distingue à première vue, dans la rue, dans un salon, ou au théâtre, d'après leur regard, ceux qui s'adonnent à cette manie tyrannique, les pâles esclaves de la sinistre drogue. Combien, parmi mes premiers maîtres ou mes camarades, sont déjà descendus sous les ombres, leur seringue fatale à la main! Combien ont interrompu net, à la stupeur générale, une carrière brillante et fructueuse et glissé, lentement d'abord, puis plus vite, à la déchéance! Le monde est plein de ces fantômes, qui font les gestes mécaniques de la vie, n'ayant plus que cette unique pensée, leur piqûre, et lui sacrifiant tout le reste.

    J'ai essayé bien imparfaitement, dans mon roman La Lutte, de traiter ce vaste sujet si moderne. J'ai reçu, à la suite de cette publication, de nombreuses, d'âpres confidences. Elles m'ont prouvé que le fléau des poisons habituels continue à faire de redoutables progrès, à tous les niveaux de la société.

    Touchant ainsi au plus secret des êtres, la médecine a de nombreux points de contact avec la littérature; et Charcot n'avait pas en principe une mauvaise idée, lorsqu'il cherchait à les associer dans une société de psychophysiologie, dont faisaient partie, entre autres, Taine et Renan. C'est, à ma connaissance, une des rares tentatives de collaboration qui aient été faites, entre l'observation clinique et l'observation tout court. Cependant elle ne donna rien. Des quelques séances qui se tinrent boulevard Saint-Germain, chez le maître de la Salpêtrière, ne sortit ni un travail original, ni une vue neuve. Les psychophysiologistes écoutaient passivement une communication du triste primaire Féré sur les mouvements spontanés du fœtus, échangeaient quelques banales observations, puis se séparaient avec des mines doctes. Taine était le bonhomme système, Charcot le bonhomme domination, Renan le bonhomme je m'en fiche. Il avait été question d'admettre Dumas fils, le bonhomme paradoxe, et Brunetière, le bonhomme contradiction. Avec eux, la salade eût été complète. La mort des protagonistes amena la dissolution de leur petit groupement. Je ne crois pas qu'il ait été repris.

    Vers 1890, le professeur Charcot était à l'apogée de sa réputation et de sa puissance. Il tenait la faculté courbée sous sa loi. Son œuvre, non encore attaquée dans ses fondements, donnait une impression de solidité et même de majesté. Sa méthode d'expectation en thérapeutique était universellement adoptée. Il ne se publiait, dans le monde civilisé, aucun travail sur les maladies du système nerveux dont l'auteur ne sollicitât au préalable son approbation, son imprimatur. La structure du foie et celle du rein lui obéissaient, ainsi que la structure de la moelle. On lui expédiait les ataxiques et les paralytiques agitants de l'Amérique du Nord, du Caucase et même de la Chine. Il les regardait, les palpait, les congédiait, joignait leur observation à ses archives. Dans les innombrables traités de philosophie que publiaient Ribot et ses élèves sur les maladies de la mémoire, de la volonté, de la personnalité - tristes compilations, aujourd'hui illisibles et prodigieusement démodées -, le nom de Charcot était en premier... C'est le moment que choisit la Camarde, examinée par lui tant de fois, pour lui faire son premier signe d'intelligence.

    La chose arriva après un réveillon particulièrement gai et brillant, qui avait eu lieu chez lui, boulevard Saint-Germain. Il s'y était montré détendu, affable, heureux de voir autour de lui toute cette jeunesse, dont les fantaisies l'amusaient. Soudain, comme il regagnait sa chambre, il poussa un sourd gémissement, porta la main à sa poitrine, et, le visage d'une pâleur soudaine, tomba sans un mot dans un fauteuil.

    L'un de nous courut chez le docteur Damaschino, qui habitait à côté. Je bondis en face, chez Potain. Il était deux heures du matin. Mon maître, en train de se coucher, vint m'ouvrir en chemise, un bougeoir à la main. En deux mots, je le mis au courant de ce qui s'était passé. Il murmura son «Ah diable», enfila un pantalon, une veste, un manteau de fourrure, releva le collet sur un foulard de soie blanche et descendit derrière moi quatre à quatre, dans la nuit glacée. Aussitôt introduit auprès de son illustre confrère, il fit signe de la main qu'on les laissât seuls. Un quart d'heure après, il ressortait, une courte ordonnance entre les doigts: «Ce n'est rien, rien du tout, un simple malaise gastrique.» Je remarquai cependant sa hâte à nous rassurer et une certaine façon de plonger les mains dans ses poches, en écarquillant les yeux, qui indiquait chez lui la préoccupation grave. Comme je le raccompagnais à son domicile, il me dit de son accent bas, à peine distinct: «Il a fallu le rassurer. Il pensait à l'angor pectoris...»

    Je ne sais pourquoi, à cette minute, il employa le mot latin, plutôt que le terme français «angine de poitrine».

    Puis, après un instant de silence: «Il ne s'est pas trompé.»

    Nous étions maintenant sur le palier, je tenais la bougie. Le professeur Potain mettait la clef dans la serrure. J'étais terriblement ému, l'arrêt de mort étant prononcé par le maître infaillible des affections du cœur. Je murmurai, en tremblant de froid et d'épouvante: «Combien de temps, monsieur?»

    Il me mit la main sur l'épaule, avec cette infinie bonté qui n'appartenait qu'à lui et, dans un souffle cette fois: «Deux ans... deux ans et demi, au grand maximum. Mais motus, n'est-ce pas, mon cher ami.»

    Le lendemain, Charcot, complètement remis, souriait à ses visiteurs et raillait son appréhension de la veille. Je me suis demandé depuis si Potain avait réussi à le duper, ou si Charcot avait fait semblant d'être dupé. Ce qui est sûr, c'est que deux ans et demi plus tard, l'événement confirma le pronostic.
    Date de création : 2012-04-01 | Date de modification : 2012-04-01

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