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    Dossier: Morin Léo-Pol

    L'amour de la musique

    Léo-Pol Morin
    Il me semble qu'on ne peut aborder la musique que par l'amour. On ne peut la bien comprendre que si on l'aime.

    « Musique adorable! » chante Edmond Rostand dans son Ode à la Musique que Chabrier a si amoureusement mise en musique. Et Beethoven, dans son cœur tourmenté, trouvait que l'amour et la musique se fondaient dans un sentiment identique. Les pages ardentes qu'il a dédiées à Thérèse de Brunswick et à Giulietta montrent la parfaite concordance de ces sentiments. D'ailleurs, on a accoutumé de dire que la musique est féminine. Et bien des poètes ont dit que quand on aime pleinement, on adore. C'est ainsi qu'on aime la musique et c'est sans doute ainsi qu'on doit l'aimer.

    Mais la pauvre et chère musique, comme elle est souvent mal aimée! On l'aime parce qu'il semble tout naturel de l'aimer, et sans jamais se soucier de connaître les raisons de cet amour. On n'imagine même pas que quelqu'un puisse ne pas l'aimer. On serait inquiet de la moralité d'un être qui ne l'aimerait point. Ne l'est-on pas, déjà, de celui qui a horreur des enfants ? Ne pas aimer la musique semble être une anomalie, un non-sens, une infirmité.

    Car la musique est le bien commun. Comme une cer­taine littérature et une certaine poésie, c'est l'art à la portée de tout le monde. Du moins, on le croit. Parce qu'on sait lire une nouvelle dans un journal, on se croit proche de la littérature. Parce qu'on est sensible aux rythmes précis d'une marche militaire, parce qu'on sait reconnaître l'accent de tel jazz lyrique, parce qu'on s'abandonne sans retenue aux langueurs douteuses de telles rêveries ou romances, on croit qu'on a pénétré le secret de la musique. Parce que cet art s'adresse à l'inconscient, à l'instinct, à la sensibilité avant de toucher la raison, on estime que tout le monde doit le comprendre et l'adorer. Ce sont là, j'en conviens, des titres convenables, mais insuffisants. Ils n'atteignent qu'au seuil de la matière et n'abordent pas le mystère de l'âme, qui ne peut être touché que par le véritable amour.

    Beaucoup de gens, cependant, n'aiment pas la musique. Il en est même qui ont envie de fuir dès qu'il en est question. Cela se trouve chez des gens intelligents, des gens sincères qui osent ne pas aimer les chefs-d’œuvre consacrés et avouer que cela les assomme. Sans compter qu'il y a aussi tous ces êtres primitifs et incultes qui ne font aucune différence entre une belle oeuvre et une pauvreté, entre le Parthénon et le poste à essence du coin de la rue, entre un beau tableau et n'importe quel chromo du magasin de quinze sous. Ces êtres-là, qui n'aiment pas la musique, ne sont pourtant pas des anormaux. I1 leur manque tout simplement un sens. Appelons-le le sens affectif musical. Ils peuvent avoir de la sensibilité et être cependant fermés aux plaisirs des sons, comme ils peuvent être réfractaires à l'architecture, à la peinture, à la poésie. Mettons que ce soit l'exception, et que le nombre est beaucoup plus grand encore de ceux qui l'aiment que de ceux qui ne l'aiment pas.

    Les Goncourt disaient que ce qui entend le plus de bêtises, c'est un tableau de musée. En effet, on ferait le plus troublant sottisier avec tout ce qui peut s'entendre dans une galerie de peinture. Et cela dans tous les pays du monde. Car nous ne sommes pas les seuls, au pays de Québec, à chercher dans la peinture la reproduction, la ressemblance servile et inerte de l'objet représenté. Il y a une bêtise immanente et universelle, partout la même.

    Quant au grand poète Paul Valéry, il considère que la poésie est le moins compris de tous les arts. C'est sans doute vrai. Car ce que l'on croit comprendre dans la poésie n'est le plus souvent que l'enveloppe grossière et extérieure des mots. La magie intellectuelle du rythme, de la prosodie, la pensée abstraite, le sens profond des mots, demeurent lettre morte.

    On fait la même faute vis-à-vis de la musique. Car elle subit la loi commune de tous les arts dont le truchement est sensoriel. Il ne faut même pas se dissimuler que, plus que les autres arts, elle repose sur une base physique. Il ne faut pas, non plus, craindre d'avouer que dans sa forme primitive, c'est le plus matériel de tous les arts. Et c'est, je crois, Paul Souday, qui disait qu'il n'y a pas à en rougir. « L'amour, disait -il, l'amour n'est pas moins beau pour
    contenir une grande part de matérialité. Car c'est d'un esprit étroit de dédaigner la matière. Elle a son rôle, son prix et sa grandeur. »

    Cependant, il ne faut pas croire que le côté sensoriel, que la sensation, que la secousse physique soit l'élément principal et unique de la musique. (Mettons que ce soit le contact premier, le moyen de pénétration.) Car tout art digne de ce nom, tout art supérieur doit comporter et comporte une matière transformée, élaborée, ennoblie, sublimée par le travail de l'esprit.

    Léonard de Vinci voulait que l’œil fût le plus intellectuel des sens, mais nous avons vu que la musique a aussi ses titres de noblesse intellectuelle. En effet, on ne saurait nier à la musique une intellectualité très grande. Songeons aux formes savantes de la composition, aux lois mathématiques rigoureuses qui régissent l'équilibre de la construction, pensons au jeu, au rapport des sons, des couleurs, et n'ayons garde d'oublier que l'artiste qui s'exprime par
    des sons n'en exprime pas moins que le poète des sentiments précis et, par conséquent, les idées poétiques qui s'y rattachent. Tout cela se résume à l'expression de l'humain.

    On l'a bien vu à l'époque du Romantisme où, pourtant, la règle du jeu imposait la prédominance de la sensibilité sur la raison. Eh bien! malgré cette manière de sentir propre au XIXe siècle, on s'aperçoit aujourd'hui que les chefs-d’œuvre du Romantisme étaient admirablement construits, ordonnés et proportionnés à l'effet qu'ils voulaient produire. Ils continuent de nous émouvoir et de nous intéresser en raison de leur forme autant que de leur contenu. Ils touchent l'esprit autant que les sens.

    Mais nous voyons d'abord dans la musique qu'elle ravit les sens, et c'est sans doute en vertu de la définition enfantine de certains manuels, laquelle veut que la musique soit l'art de combiner les sons d'une manière agréable à l'oreille. Et comme pour nous troubler davantage encore, un musicien sensible, un poète comme Claude Debussy a dit un jour avec beaucoup de finesse que « la musique doit humblement chercher à faire plaisir ». Un autre poète, et c'est encore Paul Valéry, a comparé la musique a un massage, tandis que d'autres l'ont comparée à un bain d'amour.

    Mais Liebniz, Descartes et Schopenhauer lui accordent une valeur métaphysique qui nous met «en communication avec la chose en soi », tandis que les autres arts, selon Schopenhauer, « sont platement relégués dans les étroites limites du monde positif et concret ».
    Il nous reste sans aucun doute le droit de préférer les définitions qui veulent que la musique soit, premièrement, une affaire de sentiment, puisque son intellectualité réside dans son expression, dans la perfection de la forme, dans l'équilibre de ses proportions, dans la justesse de sa langue. Comme dans tout organisme vivant et humain, pourquoi ne verrions-nous pas dans la musique un corps et une âme, l'âme étant le sentiment, le corps l'expression, la forme physique de ce sentiment.
    Car il serait sot de concevoir la musique comme un seul problème technique ou intellectuel, strictement objectif, ne satisfaisant que le cerveau. Il serait également sot de la concevoir comme un seul plaisir physique, pour les raisons que nous venons de voir. Dans le premier cas, elle ne s'adresserait qu'à des spécialistes et ne toucherait qu'à la manière d'un beau moteur, d'une pièce d'orfèvrerie, ou d'un problème de hautes mathématiques. Dans le second cas, elle ne flatterait que les sens. Et ce serait un art fort discutable que celui où les sens seuls seraient intéressés. Pourquoi ne pas imaginer une musique qui réponde aux définitions, aux besoins conjugués du cœur et de la raison, puisque c'est le cas de la plupart des chefs-d’œuvre d'hier et d'aujourd'hui, des époques classiques, romantique, et moderne.
    Néanmoins, dans cette recherche d'une musique plaisir des sens, on peut se rencontrer avec des esprits aussi distingués que Stendhal, Jean- Jacques Rousseau ou même Nietszche. A ce propos, Camille Saint-Saëns, musicien
    français d'une haute intelligence, fit un jour le reproche à Stendhal de n'avoir demandé que plaisir physique à la musique. Saint-Saëns, en homme de métier, voyait avant tout dans cet art un problème scientifique capable de satisfaire son intelligence. Il y voyait d'admirables jeux techniques, jeux de formes et d'équilibre, tandis que Stendhal y trouvait un motif d'exaltation pour sa sensibilité. Il l'écoutait avec ses sens et se laissait aller au cortège de sensations qu'elle sait évoquer. Stendhal, qui était tout le contraire d'un imbécile, comme chacun le sait, avait raison de l'écouter avec son cœur. Mais Saint-Saëns aussi de l'écouter avec son cerveau, puisqu'il était ainsi tourné.

    Cependant, le point de vue des gens de métier, n'est pas et ne doit pas être celui de l'auditeur ordinaire et désintéressé, libre de toute préoccupation technique, disons de l'amateur. L'homme de métier est souvent préconçu, tandis que l'amateur est sans défense, exposé au jeu de sa sensibilité.

    Quoi qu'il en soit, malgré tout, l'idée d'une musique avant tout sensuelle n'est pas une sottise, si on considère que nous sommes soumis aux réactions ordinaires de la chair devant l'être vivant qu'il y a dans la musique. D'ailleurs, la réaction de tout être normal devant un autre être de chair n'est-elle pas physique d'abord, quel que soit le nom dont on affuble ces sortes de réactions?
    Par conséquent, et indépendamment de sa valeur intrinsèque, la musique peut plaire ou ne pas plaire. On peut l'aimer, l'adorer ou ne l'aimer point, et sans doute pour les mêmes raisons qu'on aime ou « désaime » un être. Il y a la musique sympathique comme il y a les êtres sympathiques. On peut ne pas aimer des chefs-d’œuvre reconnus et prendre plaisir à des pages médiocres de facture, où il y a du charme et tous les éléments ordinaires de séduction. De même, on peut dédaigner un être répondant au code de la beauté et aimer un être... moins beau, mais ayant cet attrait indéfinissable qu'on appelle le charme.

    C'est pourquoi il y aura toujours diverses catégories d'auditeurs pour la musique: les professionnels ou gens de métier, qui tiennent avant tout à voir comment c'est fait, et les autres dénommés amateurs, qui n'en ont nul souci, et qui veulent être émus. Et c'est sans doute pour ceux-ci que le philosophe Charles Dolfuss écrivait que « c'est affaire à la science et à la philosophie de satisfaire la raison: l'artiste, disait-il, a qualité pour parler à l'âme et l'âme veut être émue ». C'est ce que se propose la musique dès qu'elle devient expression humaine.
    En tout cas, la musique, quoi qu'on en dise, on la sent d'abord. On la comprend ensuite. La comprendre ne fait que compléter l'émotion esthétique, car le plaisir émotif initial relève des puissances obscures du subconscient, et vit par soi- même. Mais que le nombre en est petit de ceux qui la sentent réellement et qui peuvent discerner les causes de leur émotion, tant il est vrai, ainsi que l'écrit Raymond d'Etiveaud, que « l'amour d'un art suppose non point forcément sa pratique, mais tout au moins une certaine intimité avec lui » .

    Cette intimité, les auditeurs habituels de nos concerts ne peuvent pas tous se vanter de la posséder à un degré tel que cela leur donne le droit de déclarer que, décidément, ils adorent la musique en toute connaissance de cause. Pas encore! On aime la virtuosité, le jeu de l'artiste, ou la romance; on aime le tour de force réussi sans peine, on aime la flatterie des sens, mais, au fond, très peu le mystère musical, la révélation de l'âme, très peu le bonheur, la joie, le secours qui s'y attachent. A tout cela, la plupart des auditeurs restent fermés, car cette révélation demande une certaine initiation.

    Or, notre intimité avec la musique est encore trop mince. Il faut donc faire davantage connaissance avec elle, et la fréquenter plus assidûment. Il faut faire connaissance avec un répertoire nouveau et des forces jusqu'ici peu familières, et tâcher d'en pénétrer le sens profond de façon moins superficielle, moins strictement limitée au côté extérieur, je veux dire à la virtuosité et au panache, qui ne sont que des moyens d'éloquence. Analysons davantage nos réactions devant la musique. Étudions au moins les grandes lignes de cet art si délicieusement sensible. N'ayons pas peur d'aller au fond des choses. Mais que tout cela ne nous empêche pas de reconnaître à certains êtres le droit de l'adorer même gauchement, et à d'autres celui de ne l'aimer point. Car la musique s'accommode fort bien qu'on joue franc jeu avec elle.
    Date de création : 2012-04-01 | Date de modification : 2012-04-01

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