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    Dossier: Travail

    Le précariat à l’ère du numérique: ubérisation, « gig economy » et travailleurs du clic

    Stéphane Stapinsky

    Une exploration documentaire

    Les nouveaux pauvres. Quand travailler ne suffit plus. Documentaire allemand de Karin de Miguel Wessendorf et Valentin Thurn (2020). Arte

     

    Du travail enchaîné des esclaves et des prolétaires, on est passé au travail à la chaîne bien rémunéré. Voici le travail déchaîné : place au moi, tous entrepreneurs, sans maître ni horaire, mais dans une concurrence féroce, 24 h sur 24, sous écran, souvent en laisse électronique, au service d'une plateforme numérique, avec l'espoir de gagner ainsi le gros lot à cette loterie où l'on paye son billet de son temps.

    C'est ainsi que l'on pourrait résumer l'évolution du travail depuis l'avènement d'Internet, depuis la crise économique de 2008 surtout. Ce constat morose, Joseph Bernstein le pose dans un article très documenté paru en décembre dernier dans Buzzfeed : “Alienated, Alone And Angry: What The Digital Revolution Really Did To Us” : “On nous avait promis la communauté, l'instruction civique et la commodité. Au lieu de cela, nous nous sommes retrouvés disloqués, méfiants et désengagés.”

    Un grand nombre d'essais ont tenté, au cours de la dernière décennie, de cerner ces transformations économiques et technologiques. En voici un autre, paru il y a quelques jours, de la plume d’Alexis Wichowski, Deputy Chief Technology Officer for Innovation de la ville de New York, professeur adjoint associé à la Columbia University et ancienne attachée de presse du département d'État de l'administration Obama :

    The Information Trade: How Big Tech Conquers Countries, Challenges Our Rights, and Transforms Our World, Harper One, 2020



    Dans ce livre, l’auteure révèle “comment Facebook, Google, Amazon, Tesla et les autres géants technologiques perturbent le fonctionnement du monde, et souligne le risque croissant qu'ils représentent pour notre avenir si nous n'agissons pas pour les contenir.

    Les grandes entreprises technologiques actuelles - Google, Facebook, Amazon, Tesla et autres - ont plus de pouvoir que les gouvernements nationaux. En raison de leur influence croissante, (l’auteure…) a rebaptisé ces grandes entreprises technologiques "États du Net".

    Dans ce livre complet, engageant et prescriptif, elle examine leur influence croissante et inévitable dans nos vies, en montrant de façon détaillée comment ces États du Net conquièrent des pays, perturbent la réalité et mettent en danger notre avenir - et ce que nous pouvons faire pour réglementer et réformer l'industrie avant qu'elle ne porte un préjudice irréparable à notre façon de penser, d'agir et de nous gouverner.” (présentation de l’éditeur, traduction libre)

    L’ubérisation

    “Le terme "ubérisation" fait son apparition pour la première fois dans le dictionnaire Le Petit Larousse 2017, qui le définit comme : la "remise en cause du modèle économique d’une entreprise ou d’un secteur d’activité par l’arrivée d’un nouvel acteur proposant les mêmes services à des prix moindres, effectués par des indépendants plutôt que des salariés, le plus souvent via des plates-formes de réservation sur Internet".

    Un conducteur Uber à Bogotá, en Colombie, avec l'application Uber sur un smartphone monté sur le tableau de bord
    Crédit: Alexander Torrenegra, 14 octobre 2013 - Wikimedia Commons

    Une économie de plate-forme

    L’ubérisation est un processus économique qui, grâce aux nouvelles technologies numériques, contourne les secteurs classiques de l’économie en créant un nouvel intermédiaire. Cet intermédiaire qui permet de mettre en relation directe les utilisateurs et les prestataires se matérialise sous la forme d’une plateforme numérique.

    Intervenant dans de multiples domaines (voitures de transport avec chauffeur, tourisme, services à la personne etc.), ces plateformes sont monétisées de diverses manières :

    en prélevant une commission sur les transactions (Uber, Airbnb, La Ruche qui dit oui) ;
    en vendant des encarts publicitaires (Leboncoin) ;
    en offrant des services complémentaires payants (Homexchange, GuestoGuest).

    Par rapport aux plateformes classiques d’intermédiation entre utilisateurs et producteurs de contenus, l’ubérisation se distingue par le crowdsourcing ("sous-traitance par la foule"). Elle fait reposer sur les utilisateurs volontaires et flexibles la réalisation d’un certain nombre de tâches.

    L’idée portée par l’ubérisation est celle du "tous entrepreneurs". La frontière entre travailleurs professionnels et collaborateurs de la plateforme est brouillée, ce qui entraîne une concurrence entre ces derniers.” (source)

    Les entreprises de l’économie de partage ont d’abord prospéré dans le terreau de misère produit par la crise de 2008

    "L'économie de partage a commencé à gagner en popularité pendant la crise financière, à une époque où les gens cherchaient de nouvelles façons d'économiser et de gagner de l'argent. L'obtention de biens et de services via l'économie de partage est devenue moins chère et plus facile qu’avec les options traditionnelles. Elle a permis aux locataires et aux vendeurs de monétiser les activités de partage, comme la location d'une chambre, le partage d'un trajet en voiture ou la vente de services d'achats personnels, et a créé des possibilités pour les personnes de compléter leurs revenus ou de se constituer un revenu à temps plein par un travail à temps partiel. Pourtant, cette économie émergente est ancrée pour l’essentiel dans le secteur informel; elle ne bénéficie donc pas d’une surveillance adéquate de la part du gouvernement et est privée des protections du travail que l'on trouve dans l'économie formelle". (source)

    Cette économie des plateforme présente des similitudes avec le 19e siècle

    “... l’économie de plateforme joue pleinement le jeu du capitalisme. Pour preuve, la comparaison courante du système de « crowdsourcing » - soit l'externalisation d’activités considérées comme mineures vers une multitude d’internautes – au « sweating system » qui, au XIXème siècle, désignait un fonctionnement du travail par lequel un intermédiaire tirait son profit de sa capacité à faire « suer » les ouvriers. Face aux aspirations à revenir à la figure pré-industrielle et pré-salariale du travailleur, de nombreux chercheurs nous rappellent que l'exploitation régissait déjà le monde professionnel en ce temps là.” (source)

    Une simple recherche avec Google nous montre que cette économie des plateformes tend à vouloir s’étendre à tout le champ économique

    Certains de ses avocats poussent la chose très loin… “Ubérisons l’ensemble de l’économie”… (Brian M. Carney, Let's Uberize The Entire Economy, Forbes, 27 octobre 2014)

    Même l’économie sociale et solidaire est concernée. Non sans que cela soulève des questions troublantes

    “On commence à connaître le quotidien harassant des livreurs Deliveroo ou Frichti, des chauffeurs Uber ou encore des travailleurs du clic qui entraînent des intelligences artificielles pour quelques centimes. Moins celui des travailleurs des applications dont le modèle – favoriser les circuits courts ou les petits artisans par exemple – paraît louable : La Ruche qui dit Oui !, Etsy ou encore La Belle Assiette. (…) Sous couvert de proposer de vivre de sa passion, (ces plateformes) cachent souvent des situations de précarité.” (source)


    L’ubérisation: le pour et surtout le contre

    Dans une chronique du magazine Forbes, Charles Towers-Clark présente de manière particulièrement claire et pédagogique les arguments des défenseurs et des critiques de l’ubérisation et de la “gig economy” (The Uberization Of Work: Pros And Cons Of The Gig Economy, Forbes, 8 juillet 2019).

    Le POUR

    Des petits boulots faciles, flexibles et à temps partiel


    "Si vous êtes un enfant qui va à l'université, si vous êtes à la retraite ou si vous êtes une mère célibataire, vous n'avez jamais eu mieux", déclare Steven Power, président mondial de Deputy (un logiciel de planification et une application de pointeuse) et entrepreneur enthousiaste, "vous pouvez conduire Uber, vous pouvez utiliser TaskRabbit, vous pouvez travailler quand et où vous voulez - c'est une façon très flexible de travailler". Travailler à ses propres conditions, avec ses propres horaires et en gagnant son propre salaire est un rêve depuis qu’existe le “bureau” et les "heures de bureau". Un nombre croissant de personnes participent à cette économe de l’interim - en occupant deux ou trois emplois et en trouvant quand même du temps à consacrer à leurs activités personnelles". (traduction libre)

    Le CONTRE

    Pas de sécurité, ni de stabilité, ni de filet de sécurité

    "Le travail temporaire et irrégulier peut être une aubaine pour ceux qui cherchent de l'argent supplémentaire ou qui ont des horaires imprévisibles, mais il existe une partie importante de la classe moyenne qui dépend pour vivre de la “gig economy”, ne peut se permettre l'instabilité et ne reçoit pas une rémunération équitable pour la quantité de travail qu'elle effectue. "D'un côté, c'est l'avenir du travail, de l'autre, c'est la survie absolument darwinienne du plus apte, je pense que les deux points de vue sont à la fois réels et pertinents", déclare M. Power. Pour les travailleurs moyens privés de leurs droits, qui ont "deux ou trois emplois et en changent tous les six mois" (…), le travail à domicile n'offre pas la sécurité d’emploi nécessaire pour planifier une vie convenable, et ne permet pas d'éprouver le sentiment de fierté ou d'appartenance que procurent les bons emplois à temps plein.

    "Google emploie maintenant plus de contractuels que d'employés à plein temps", note M. Power, "et cela crée une deuxième classe de travailleurs, les “sous-Googlers”, qui ne reçoivent aucun avantage bien qu'ils travaillent pour l'une des entreprises les plus prospères du monde". Outre le fait de miner la stabilité des travailleurs individuels, l'érosion de la classe ouvrière moyenne au profit des profits des entreprises représente un "changement profond" dans notre société, selon Power, "et nous devrions nous demander à quel prix ce changement dans le travail se produit".” (traduction libre)

    « Les travailleurs ubérisés sont les prolétaires du XXIe siècle »

    Pour l’écrivain et enseignant Karim Amellal, auteur de La Révolution de la servitude (Demopolis, 2018), l’ubérisation du monde du travail fait voler en éclats tous les acquis sociaux obtenus depuis près de deux siècles (source).

     


    De mauvaises conditions de travail

    “Loin de l’idéal d’une économie collaborative ou de partage, qui promouvrait un travail valorisant et autonome, les plateformes numériques se signalent surtout par les mauvaises conditions de travail et d’emploi qu’elles procurent à leurs travailleurs. Caractérisées par des revenus insuffisants, des tâches non rémunérées, une précarité exacerbée…” (source)

    Un salariat déguisé

    “L’ubérisation remet en cause le salariat comme norme. Les prestataires effectuent des "missions", ils sont rémunérés à la tâche. On parle de "revenu", de "chiffre d’affaires" et non plus de "salaire". (…)

    Les critiques dénoncent également un "salariat déguisé" qui accentuerait la sous-traitance et serait un moyen pour les entreprises de se libérer des charges patronales en employant de la main d’œuvre bon marché. La sociologue Sarah Abdelnour montre dans son étude "Moi, petit entreprise. Les auto-entrepreneurs, de l’utopie à la réalité" (2017), que ce sont souvent les employeurs qui imposent à leurs (potentiels) salariés l’installation sous le régime d’auto-entrepreneur.” (source)

    Des entrepreneurs qui n’en sont pas réellement

    “On nous a laissé croire que les gens qui allaient adopter ce statut [de micro-entrepreneur] allaient devenir de vais entrepreneurs. Or un vrai entrepreneur choisit sa clientèle, définit ses tarifs, la manière don il travaille... il est complètement libre. [...] Avec ce statut d'auto-entrepreneur, on ne devient pas un véritable entrepreneur ; les travailleurs des plateformes n'ont quasiment aucune liberté.” - Dominique Méda (source)

    De nouvelles formes d’emploi toujours plus précaires

    “Ubérisation, auto-entreprenariat, contrat "zéro heure", petits boulots… Les nouvelles formes d’emploi peuvent avoir des conséquences sur la dégradation des conditions de travail, mais aussi sur l’économie en général.”

    “Des conséquences pour les travailleurs

    - Une plus grande insécurité. Le taux de transition entre les périodes de chômage ou d’inactivité et l’emploi est 10 fois plus élevé pour un travailleur classique que pour un travailleur atypique. Ils sont aussi les premiers touchés par les crises avec des réductions de temps de travail et des licenciements.

    - De moindres salaires. Les travailleurs occupant un emploi temporaire peuvent toucher un salaire jusqu’à 30% moins important que des travailleurs classiques effectuant le même travail.

    - Une protection sociale réduite. Les travailleurs ont du mal à exercer leurs droits fondamentaux au travail, mais aussi à avoir accès aux prestations de sécurité sociale et à la formation professionnelle. Les taux de blessures professionnelles sont aussi plus élevés.

    - Des incidences sur la vie personnelle. Les travailleurs temporaires et à la demande éprouvent plus de difficultés à accéder au crédit et au logement, retardant par exemple le moment de fonder une famille.”

    D’aprês "L'emploi atypique dans le monde". Rapport de l’Organisation internationale du travail (OIT) " publié en 2016 (source)

    Le rapport peut être téléchargé à cette adresse:
    http://www.ilo.org/wcmsp5/groups/public/---dgreports/---dcomm/---publ/documents/publication/wcms_534516.pdf

    Des revenus de famine

    “Mais surtout, la multiplication du nombre d’auto-entrepreneurs au cours des dernières années dans le numérique, si elle a contribué à limiter l’explosion du chômage, s’est traduite par une paupérisation continue du nombre de ces travailleurs indépendants, on peut penser à des livreurs Deliveroo qui peuvent faire 40h par semaine pour finalement gagner un maigre SMIC – la moyenne du chiffre d’affaire des auto-entrepreneurs dans tous secteurs confondus se situant aux alentours de 240 euros par mois, selon Le Figaro.” (source)

    Une économie qui tourne 24h/24

    “En outre, l’auto-entrepreneuriat annonce la montée inexorable d’une économie de l’accès 24 heures sur 24, de la fonctionnalité, qui exige plus de continuité mais surtout une désynchronisation des temps de travail. Cette dynamique met de façon évidente en tension nos cadres légaux de réglementation du temps de travail, léguant à un brouillage des frontières entre le monde du travail et celui de la vie personnelle. La sphère du travail n’est plus exclusivement la sphère de l’entreprise.” (source)

    «Travailler pour des plateformes ne peut pas rendre heureux» - Témoignages de deux auto-entrepreneurs de la nouvelle économie

    “... l’un des ressorts de la nouvelle économie : quand on se met à travailler pour une plateforme, on a le sentiment que l’on va devenir son propre patron. Ce message touche particulièrement les plus précaires, qui ont parfois l’impression d’avoir toujours eu à rendre des comptes. A l’époque, ce discours vous a séduit aussi ?

    Jérôme Pimot : Oui, en partie. Quand tu parles à des jeunes, ils préfèrent ne pas être salariés parce qu’ils ne veulent pas toucher seulement un smic ou avoir quelqu’un au-dessus d’eux. L’ubérisation a donc permis de s’en extraire. Mais le boss, on se rend rapidement compte qu’on l’a dans le téléphone. Ce n’est plus une personne physique que tu croises de temps en temps à la machine à café, il est tout le temps sur ton dos. Il sait la vitesse à laquelle tu vas, où tu vas… On n’a plus de patron mais on a des objectifs, on se rend compte que ce sont les algorithmes qui nous guident. En fait, avec ce système, on devient nous-mêmes des robots. Dans le film, ça a des répercussions sur la vie de la famille, ce n’est pas très éloigné de la réalité. Les algorithmes voudraient faire de nous des instruments de la matrice.”

    “Est-ce qu’on peut être heureux en faisant ce genre de métier ?
    J.P. : Travailler pour des plateformes ne peut pas rendre heureux car il faut être productif de 8 heures du matin à 22 heures le soir, ça n’est pas compatible. Tu ne peux pas rester trop longtemps dans ce secteur, on n’est pas des machines.

    J.-F.M.-T. : J’ai fait d’autres métiers où je commençais tôt et je terminais tard. En tant que livreur, ce qui me gênait, c’était la cadence imposée. Un jour, j’ai essayé d’apporter des solutions pour améliorer le dispositif et ils n’en ont pas voulu. On m’a avoué que ce n’était pas vraiment l’idée. C’est pour ça qu’on nous impose ce rythme, pour qu’on soit fatigués et qu’on exécute simplement ce qu’on nous demande, sans réfléchir. Quand vous êtes trop usé, vous partez, et on vous remplace.”

    Gurvan Kristanadjaja, "Travailler pour des plateformes ne peut pas rendre heureux", Libération, 21 octobre 2019

    Deux ouvrages jettent un éclairage critique sur cette économie du partage

    Sarah Abdelnour et Dominique Méda, Les nouveaux travailleurs des applis, PUF, 2019


    “Deliveroo, Uber, Etsy, Foule Factory, etc. : autant d’applications et de plateformes en ligne qui prétendent bouleverser nos façons de consommer. Mais qu’en est-il de nos manières de travailler ?

    Plus qu’une innovation technique, les plateformes numériques apparaissent comme le lieu d’une redéfinition des règles du jeu en matière d’emploi et de travail. Entre marchandisation des activités de loisir et gratuité du travail, le « capitalisme de plate­formes » participe de l’émergence de formes renouvelées, voire exacerbées, de sujétion des travailleurs. Loin des idéaux d’une prétendue « économie du partage », n’assiste-t-on pas au déploiement de nouvelles dynamiques du capitalisme avancé ?

    À partir d’enquêtes sur les chauffeurs et livreurs, ou encore sur les chefs à domicile, cet ouvrage met au jour la tâcheronnisation des travailleurs et l’extension du domaine du travail, tout en analysant les résistances et les régulations de ces nouvelles activités.” (présentation sur le site de l’éditeur)
    https://www.puf.com/content/Les_nouveaux_travailleurs_des_applis

    Steven Hill, Raw Deal: How the "Uber Economy" and Runaway Capitalism Are Screwing American Workers, St. Martin’s Press, 2015

    “De plus en plus de travailleurs se retrouvent en terrain instable, transformés en freelance, en intérimaires et en entrepreneurs. Même de nombreux emplois à temps plein et professionnels connaissent ce changement précaire. D'ici dix ans, une quasi majorité des 145 millions d'Américains employés seront touchés. Ajoutez à cela le rouleau compresseur de l'automatisation, des robots et de l'intelligence artificielle qui remplace déjà des millions de travailleurs et qui devrait "obsolète" des millions d'autres, et le tableau des emplois commence à s'assombrir.

    Aujourd'hui, un mélange étrange mais historique de technologie de la Silicon Valley et de l'avidité de Wall Street nous pousse à commettre la dernière fraude économique : la soi-disant "économie de partage", avec des sociétés comme Uber, Airbnb et TaskRabbit qui "libèrent les travailleurs" pour qu'ils deviennent "indépendants" et "leurs propres PDG", qui se louent pour des emplois et des salaires de plus en plus petits tandis que les sociétés en profitent.

    Mais cette économie de "partage des miettes" n'est que la partie émergée d'un iceberg vers lequel la classe moyenne est en train de dériver.” (présentation de l’éditeur - traduction libre)

    L’exploitation des immigrants clandestins : le retour de l’esclavage?

    “Les vies rendues illégales constituent une réserve de main-d’œuvre exploitable et hyperflexible, dans un contexte précisément de flexibilisation et d’ubérisation du travail, notamment par le développement des applis de VTC ou de livraison. (…) les migrations forment «un terrain crucial d’expérimentation pour de nouvelles formes de "capture" du travail».

    (...)

    Pathé Diallo, ressortissant de Guinée qui réside à Grenoble depuis 2016, décrit cette relation entre migration, exploitation et ubérisation dans le cadre d’une œuvre de création et de recherche intitulée Bureau des dépositions (1), à laquelle participent plusieurs géographes.

    «C’est un cercle vicieux»
    «Les Etats font exprès de ne pas délivrer des papiers à tout le monde pour que d’autres puissent exploiter les sans-papiers dans des conditions difficiles, sur certains chantiers ou dans les sites touristiques de ski en montagne, ou dans les travaux de ménage. Depuis quelques mois à Grenoble, des personnes exploitées et sans papiers font de la livraison de nourriture sur des vélos. Ils sont mal payés et la cible de Uber et des Etats, qui autorisent que le droit du travail soit réduit à rien. C’est comme si les personnes donnaient toute leur énergie pour ne rien avoir.

    «C’est comme dans le domaine de la sécurité. Dans la sécurité, c’est 12 voire 15 euros de l’heure pour la nuit. Celui qui te sous-traite va te payer 7 ou 8 euros par heure. Toi tu es sur le terrain. C’est parfois mieux que rester toute la journée à ne rien faire. Dans l’attente des papiers, beaucoup deviennent fous. Etre exploité devient préférable pour ne pas rester assis, passer toute la journée sans rien faire pendant des années, sans savoir quand le papier viendra. Ce sont les Etats et les entreprises qui se servent de la main-d’œuvre qui sont responsables, en n’autorisant pas à travailler. C’est un cercle vicieux : pour se régulariser, il faut du travail ; pour avoir du travail, il faut des papiers.” (source)

    La résistance à l’ubérisation

    Le Bureau international du Travail proposait l’an dernier une régulation mondiale de l’ubérisation du travail

    «C'est l'une des dix propositions d'un rapport censé nourrir la future feuille de route de l'Organisation internationale du travail, l'OIT, qui fête ses 100 ans cette année.» (source)

    Au Québec, et ailleurs dans le monde, le débat sur le taxi met en évidence une résistance

    “Dès l'origine, ce modèle économique est fortement critiqué. Par les chauffeurs de taxi qui voient d'un mauvais œil l'arrivée d'un concurrent qui ne paye pas de licence pour exercer et très peu de charges sociales puisque les chauffeurs ne sont pas salariés.” (source)

    Depuis deux ou trois ans, tant les travailleurs que certains gouvernements remettent en question les règles du jeu fixées par les géants technologiques

    «En parallèle, les ennuis judiciaires se multiplient en France et à l'étranger, que ce soit pour Uber, Deliveroo ou Take Eat Easy. Deux fronts judiciaires s'ouvrent : des autoentrepreneurs eux-mêmes demandent à ce que leur contrat soit requalifié en contrat de travail et des villes révoquent les licences de certaines plates-formes de VTC ou imposent un salaire minimum pour les chauffeurs. En France, c'est un arrêt rendu en novembre 2018 par la Cour de cassation qui alerte les start-up : la haute juridiction a reconnu l'existence d'un contrat de travail entre un livreur à vélo et la plate-forme "Take Eat Easy".

    Peu importe, les start-up continuent sur le même modèle. Et celles qui se créent en affirmant vouloir salarier les chauffeurs ou les livreurs changent rapidement d'avis et se tournent vers des autoentrepreneurs. De toute façon, Uber, pour ne citer qu'elle, continue de gagner de nouveaux utilisateurs. Preuve que malgré les critiques et l'ouverture de ces fronts judiciaires, le public utilise ces nouveaux services. Le fait qu'il ne s'agisse pas d'un modèle économique durable n'y change rien.

    La seule façon pour que ces sociétés changent de modèle c'est en les contraignant par des législations plus strictes. L'Etat de Californie aux Etats-Unis semble vouloir mener la charge. Et cela pourrait leur coûter cher. La banque américaine Morgan Stanley estime que le passage au statut de salarié des chauffeurs Uber et Lyft augmenterait leurs coûts de 35 %. D'autres Etats suivront-ils ? Et si c'était le cas, ces acteurs pourront-ils continuer à dépenser comme ils le font ? Ramenés au même niveau que leurs concurrents (les entreprises de taxi historiques) et alors que les levées de fonds se tarissent, ils risqueraient d'être confrontés à un retour à la réalité particulièrement brutal.» (source)

    Voir aussi:
    https://la-rem.eu/2020/01/letat-de-californie-adopte-une-loi-anti-uberisation/
    https://www.rtl.fr/actu/international/californie-vers-la-fin-de-l-uberisation-du-travail-7799816634

    Dans l’État de New York aussi

    "Le gouvernement Andrew Cuomo a annoncé en janvier son intention de requalifier les travailleurs de la “gig economy”; ils seront dorénavant considérés comme des employés, et non des entrepreneurs indépendants.

    Ce changement permettrait à ces employés de se syndiquer, ce qui est interdit par les lois actuelles sur la fixation des prix. Il obligerait également les entreprises technologiques à fournir des soins de santé, à payer les heures supplémentaires et fournir aux employés d'autres avantages." - traduction libre (source)

    Un revenu de base inconditionnel. Une solution de plus en plus évoquée contre la précarité financière des travailleurs de la nouvelle économie

    “Il s’agit de «donner aux gens un véritable droit à une sécurité financière de base, un revenu de base inconditionnel. Ce revenu accordé à tous permettra de couvrir les besoins de base, et de pouvoir vivre dignement. L’avantage majeur de cette sécurité est qu’elle constitue un socle sur lequel nous pourrions tous développer notre potentiel et agir de manière plus responsable et plus rationnelle envers nos proches, nos voisins, nos collègues. On le sait : l’insécurité ronge les esprits, et détruit notre sens de l’empathie. C’est cela qu’il faut renverser. Pour le précariat, le revenu de base permettrait notamment de reprendre le contrôle du temps, et de renforcer le pouvoir de négociation vis à vis des employeurs, de l’administration, des grandes entreprises. Et des femmes vis-à-vis de leur mari." - Guy Standing (source)

    Le précariat : une nouvelle classe sociale?

    La notion de précariat a été popularisée par le britannique Guy Standing dans un ouvrage remarqué, dans un ouvrage paru en 2014  (The Precariat: The New Dangerous Class) traduit en français en 2017 : Le Précariat. Les dangers d’une nouvelle classe, Paris, Les Éditions de l’Opportun, 2017.

    Jean-Pierre Durand le présente et livre quelques bribes d’analyse :

    «Cet ouvrage se propose de construire théoriquement le précariat en classe sociale. Le sous-titre Les dangers d’une nouvelle classe fait évidemment référence, mais sans le dire, au livre de Louis Chevalier Classes laborieuses et classes dangereuses à Paris dans la première moitié du XIXe siècle (1958). Selon l’auteur, la société (britannique, et au-delà toutes les sociétés industrielles de l’hémisphère nord) comprend cinq groupes (qu’il n’appelle pas classes) : au sommet se trouve « l’élite », rassemblant peu de citoyens absurdement riches. Au-dessous vient le « salariat », c’est-à-dire toutes les personnes bénéficiant d’un emploi stable et à plein temps espérant rejoindre l’élite : elles se contentent de jouir des privilèges de leur situation, avec leurs retraites, leurs congés payés et les avantages de la grande entreprise ou de l’administration. Parallèlement au salariat, il existe un plus petit groupe que l’auteur dénomme les « proficiens » (professionnels et techniciens) dotés de nombreuses compétences monnayables à des niveaux élevés. Au-delà, se situe un noyau, en constante diminution, de travailleurs manuels, incarnation de la vieille « classe ouvrière » bénéficiant de l’État-providence et du droit du travail. Au-dessous de ces quatre groupes se trouve le « précariat » qui ne cesse de croître, flanqué d’une armée de demandeurs d’emploi et de personnes socialement malades vivant des rebuts de la société.

    (...) pour Guy Standing, le précariat « a les caractéristiques d’une classe. Il est constitué de gens dont les relations de confiance avec le capital ou l’État sont réduites au minimum, ce qui le rend totalement différent du prolétariat. Et il ne bénéficie aucunement du contrat social qui conférait au prolétariat un certain niveau de sécurité en contrepartie de sa subordination et de sa loyauté (l’accord tacite sur lequel reposent les États-providence). Faute d’entente sur la sécurité en contrepartie de la subordination, le précariat est forcément une classe distincte. Sa situation est également curieuse en terme de statut car il n’est pas clairement positionné entre les professions de statut élevé et de statut moyen. On pourrait plutôt dire que son statut est “tronqué” ». (...)

    Le précariat rassemble les intérimaires, les travailleurs à temps partiel, les auto-entrepreneurs, les personnels des centres d’appels téléphoniques (?) et les stagiaires ; on peut supposer qu’il faille y inclure les chômeurs qui « tournent » sur ces emplois précaires. Quoiqu’aucun paragraphe ou sous-chapitre n’en traite explicitement, on peut imaginer les origines ou les raisons qui conduisent au précariat : la sous-qualification de jeunes à la recherche d’un revenu, l’arrivée de migrants sans réseau familial ou social, la perte d’emploi pour les salariés (en général les plus âgés), l’insuffisance des revenus de certains retraités, etc.»

    Jean-Pierre Durand, « Guy Standing, Le Précariat. Les dangers d’une nouvelle classe, Paris, Les Éditions de l’Opportun, 2017 [2014 au Royaume uni] », La nouvelle revue du travail [En ligne], 11 | 2017, mis en ligne le 01 novembre 2017, consulté le 10 février 2020. URL : http://journals.openedition.org/nrt/3398

    Voir aussi:

    Guy Standing, A Precariat Charter: From Denizens to Citizens, Bloomsbury Academic, 2014

    Jon-Arild Johannessen, The Workplace of the Future: The Fourth Industrial Revolution, the Precariat and the Death of Hierarchies, Routledge, 2020

    Le précariat, c’est vivre en situation d’incertitude permanente

    “Le précariat est un phénomène mondial apparu avec les politiques visant à rendre toujours plus flexible le marché du travail. C’est vivre en situation d’incertitude permanente vis-àvis du travail, du logement, et même de son identité. En plus de ne pas avoir de revenu stable, les personnes faisant partie du précariat n’ont plus le sentiment d’avoir une identité professionnelle, ni de se développer personnellement au travail. Le précariat est en train de devenir anomique dans le sens ou il déstructure, désespère et aliène ceux qui en font partie. Être en situation de précariat, c’est aussi avoir du mal à contrôler son temps. On cherche à l’utiliser rationnellement et de manière productive. Compte tenu des incertitudes dans lequel le précariat est forcé de vivre, cela est très stressant. Les salariés et les élites n’ont souvent aucune idée de la quantité de travail que le précariat accomplit, bien que celui-ci soit souvent inutile, comme par exemple faire la queue pendant des heures, remplir un formulaire, avec l’espoir d’obtenir quelques miettes. Dans le même temps, les riches peuvent s’acheter des conseils et des services.” -- Guy Standing (source)

    Le précariat s’étend en Europe et dans le monde

    «Dans ce documentaire, Karin de Miguel Wessendorf et Valentin Thurn montrent que le « précariat » s’étend dans toute l’Europe. Une insécurité économique qui génère une insécurité existentielle.

    Dans toute l’Europe, le constat est le même : l’écart entre riches et pauvres se creuse, les revenus ne cessent de diminuer et la classe moyenne inférieure dégringole. Victimes du chômage ou condamnés à cumuler les petits boulots, un tiers des Européens actifs ou retraités vivent dans une insécurité économique croissante. Confrontée à des conditions de vie dégradées, une part de plus en plus large de la classe moyenne manifeste sa défiance envers les partis politiques traditionnels et laisse éclater sa colère dans la rue à la manière des « gilets jaunes » français ou en votant pour le Brexit au Royaume-Uni et pour les extrêmes dans toute l’Union européenne. Partout où l’on a fait le choix de la flexibilité, le « précariat » s’est développé et a plongé une partie de la population dans l’inquiétude permanente du lendemain. Et, par répercussion, dans une « insécurité existentielle » que décrit l’économiste britannique Guy Standing (« le Précariat. Les dangers d’une nouvelle classe », éd. Opportun, 2017) : « Ces personnes n’ont plus d’identité professionnelle qui leur permettrait de donner une définition à leur vie. Lorsque vous ne vivez que des fragments de vie, vous n’arrivez plus à lui donner du sens. »»

    À propos de : « Les nouveaux pauvres. Quand travailler ne suffit plus ». Documentaire allemand de Karin de Miguel Wessendorf et Valentin Thurn (2020). Arte (source)

    La gig economy (l’économie des petits boulots)

    Premier tour d’horizon complet de l’économie des petits boulots, qui s’appuie “sur des années de recherche, sur des témoignages de travailleurs de la “gig economy” et sur un examen des principales tendances et des principaux débats. Les auteurs, Jamie Woodcock et Mark Graham, “nous éclairent sur l'origine de la “gig economy”, son fonctionnement et la manière dont on y travaille. Ils montrent que, bien qu'elle ait facilité la création de nouveaux services innovants et créé des emplois pour des millions de personnes, elle a aussi un coût. Elle permet aux entreprises et aux gouvernements de générer de la valeur tout en faisant peser un risque et une responsabilité importants sur les travailleurs qui la rendent possible.” Woodcock et Graham ne s’opposent pas au principe de l’économie de partage. Ils entendent plutôt proposer des “stratégies permettant de créer une économie de plate-forme plus équitable bénéficiant à tout le monde” (passages tirés de la présentation du livre par l'éditeur - traduction libre)



    Jamie Woodcock et Mark Graham, The Gig Economy: A Critical Introduction, Polity Press, 2020

    Quelques chiffres

    "La part des travailleurs intérimaires (“gig workers”) dans les entreprises américaines a augmenté de 15% depuis 2010, selon l'Institut de recherche ADP".

    "Au total, il y a 6 millions de travailleurs intérimaires de plus aujourd'hui qu'il y a dix ans."

    "La dernière décennie a vu une augmentation du nombre de travailleurs intérimaires, ce qui suggère l’existence de grands changements économiques et démographiques et soulève des inquiétudes quant à la sécurité financière à long terme d’une part croissante de la main-d'œuvre, selon certains experts.” (source)

    Le côté obscur de la “gig economy” décrit dans un rapport

    “Pour beaucoup, les applications comme Uber ou Deliveroo “sont devenues un piège. Ils n’ont pas d’autre option que d’accepter ces emplois à la tâche, et pas de manière d’en sortir”, et certains se sentent “pris dans des sables mouvants”, poursuit le rapport du centre de réflexion spécialisé dans la technologie Doteveryone. (…)

    Le centre reconnaît que la “gig economy”, dans laquelle travaillent près de cinq millions de personnes au Royaume-Uni, fonctionne pour certains de ces auto-entrepreneurs, en leur donnant une certaine liberté et des revenus confortables. Parfois surnommés les “zero hour job” car ils ne garantissent aucun minimum horaire, ces emplois contribuent aussi largement à un record de faiblesse du taux de chômage au Royaume-Uni. Si beaucoup d’employés d’entreprises comme Uber ou Deliveroo se satisfont de leurs revenus, à plein temps ou en complément d’une autre activité, Doteveryone souligne que beaucoup d’employés doivent pour espérer survivre “être disponibles 24 heures sur 24, sept jours sur sept, et se battre pour chaque commande”, sous peine de ne plus être sollicités s’ils en refusent une. Ils vivent dans le stress d’une évaluation permanente des clients qui peut remettre en cause leur capacité à recevoir de futures commandes, et se plaignent d’être traités comme des robots par leurs employeurs.” (source)

    Voir aussi :

    https://www.theguardian.com/business/2020/jan/29/gig-economy-traps-workers-in-precarious-existence-says-report
    https://www.computerweekly.com/news/252478055/Digital-gig-workers-are-suffering-at-the-hands-of-tech-says-Doteveryone
     

    "Sorry we missed you". Un film de Ken Loach qui a pour thème la "gig economy"

    «“Dans "Sorry we missed you" (en référence au petit mot laissé par les coursiers quand ils ne parviennent pas à livrer un colis), on suit le destin de Ricky (Kris Hitchen), père de famille de la banlieue ouvrière de Newcastle, au nord-est de l’Angleterre. Après la faillite de son entreprise pendant la crise des subprimes, le quadragénaire, qui a enchaîné les petits boulots, rêve de devenir son propre patron et ainsi offrir un pavillon à sa famille. Sur les conseils d’un ami, il devient chauffeur-livreur à son compte.

    "Ceci n’est pas un entretien d’embauche car tu ne travailles pas pour nous mais avec nous. Ici, il n’y a pas de salaires, ni de contrat de travail. Tu ne pointes pas mais tu te rends disponible pour nous. Tu es maître de ton destin, c’est ton choix." Le message du chef du dépôt, qui va devenir son bourreau, semble ouvrir la voie de la liberté.

    Cynisme

    Mais la réalité est toute autre et très vite le personnage entame sa descente aux enfers. Bouchons, stationnements interdits, adresses introuvables, ascenseurs en panne, clients exécrables, pauses inexistantes, le quotidien de Ricky et de ces milliers de chauffeurs-livreurs nous coupe quelque peu le souffle. Du matin au soir, les mains rivées sur son volant, les yeux fixés sur son boîtier de géolocalisation, il livre des colis à une cadence infernale. Exténué, il creuse un fossé de plus en plus profond avec ses enfants et sa femme qu'ils ne voient quasiment plus.

    Quand il tente de prendre quelques jours pour s’occuper de son fils, exclu du lycée, le chef du dépôt menace de lui infliger une amende de 100 livres. Quand il se fait agresser pendant sa tournée et braquer son camion, son "employeur" lui dresse avec cynisme les montants à rembourser : 500 livres pour les deux passeports volés et 1 000 livres pour le remplacement du boîtier de géolocalisation cassé. Endetté et désespéré, Ricky s’entête. Son obsession : livrer ses colis en temps et en heure, au risque de sacrifier sa vie et sa famille. "Plus on travaille et plus on s'enfonce" prévient sa femme.”» (source)

    «Dans cette fiction, le réalisateur britannique, palme d’or à Cannes en 2016 pour Moi, Daniel Blake, narre le quotidien de la famille Turner, victime malgré elle de l’ubérisation, l’externalisation à grand renfort d’algorithme. Après avoir enchaîné les petits boulots, Ricky, le père, devient chauffeur-livreur pour une société de transport. Il bascule du salariat à l’entreprenariat, convaincu par la firme qu’il sera son propre patron. Criblée de dettes, la famille pauvre de Newcastle, dans le nord-est de l’Angleterre, est rapidement déstabilisée par la cadence infernale imposée par les livraisons. Le père se retrouve piégé par sa condition de micro-entrepreneur. Soit le quotidien des milliers de livreurs Amazon Prime, que Ken Loach ne cite jamais, soumis au diktat de l’algorithme.» (source)

    Voir aussi
    https://www.letemps.ch/culture/ken-loach-denonce-luberisation-travail

    Date de création : 2020-02-12 | Date de modification : 2020-02-13


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