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    Dossier: Drone

    Le drone civil, ou la difficile protection de la vie privée à l’ère du capitalisme mondialisé

    Stéphane Stapinsky

    Vous souhaitez faire accepter socialement une technologie à l’arrière-goût douteux, que faites-vous ? Vous en libéralisez le commerce. Tout un chacun y aura accès et, pour employer un cliché, tout sera « dédramatisé ». re-go

     C’est tout à fait ce qui se passe avec le drone, et plus spécifiquement le drone civil. On ne parle que de lui aujourd’hui, on ne voit plus que lui sur YouTube et sur les réseaux sociaux. On évoque ses innombrables avantages, tout ce qu’il peut apporter de bon à la société et aux individus qui la composent. 

    Alors que le moindre voyageur qui part en avion se fait fouiller des pieds à la tête et au-delà afin de voir s’il ne dissimulerait pas une bombe dans ses entrailles, nos gouvernements font preuve de la plus extrême tolérance à l’égard des drones civils et de leurs utilisateurs. Aux Etats-Unis, on est sur le point de leur ouvrir une partie de l’espace aérien (plus de 30 000 devraient y circuler en 2020). L’Europe suivra sans doute (c’est déjà le cas en France). Et le Canada aussi. Il faut dire que le lobby du drone (notamment l’Association of Unmanned Vehicle Systems International (AUVSI)) a mis la paquet pour qu’ils soient autorisés à circuler. Il y a bien quelques limitations à leur usage (zones aériennes réservées, par exemple). Il y a aussi des restrictions quant à leur utilisation commerciale. Ce n’est pas encore « la libéralisation complète des échanges », loin de là. Mais l’individu ordinaire pourra, moyennant centaines de dollars, se procurer une mini-drone de qualité ou, un drone jouet perfectionné, qu’il pourra faire voler autour de son domicile et dont il découvrira, avec le temps, les potentialités.

    Le drone est partout. Vous ne me croyez pas? Allez-y voir sur internet. Vous y découvrirez quantités de drones offerts à la vente. Vous y trouverez des entreprises, qui affichent en long et en large leurs produits. Consultez les sites des médias. Vous y trouverez une multitude d’articles, de dossiers, de reportages, et pas que dans la presse spécialisée (la fascination des médias pour les drones s’explique peut-être en partie du fait qu’ils en seront eux-mêmes des utilisateurs passionnés). Le drone s’est peu à peu démocratisé pour envahir notre quotidien. Le drone est aussi une occasion de faire de bonnes affaires. 

    Petit drone civil contrôlé au moyen d'une tablette électronique

    Source en ligne : 
    http://www.terresacree.org/actualites/notre-info-quotidienne-3600/actualite-sur-le-web-un-drone-civil-hi-teck-un-pour-moins-de-300-euro-video-103932



    Voici un exemple, glané au hasard, de cette prose jovialiste : « Pourtant, c’est du côté des « jouets pour grands » que la démocratisation arrive, puisque, toujours dans le domaine de la « surveillance », n’importe qui peut acheter dans une grande chaîne de magasins un AR Drone de la marque Parrot, pilotable par smartphone, et ainsi garder un oeil sur sa voisine par-dessus la clôture. Allez également jeter un coup d’oeil sur les vidéos du « Team Black Sheep », un site internet qui vous propose d’acquérir pour environ 3 000 $ (environ 2 300 euros) un modèle réduit pilotable à longue distance (40 km) grâce à des lunettes de réalité virtuelle. Vous pourrez admirer les vols qu’ils ont faits au-dessus de Manhattan ou de Berlin… »

    Voyons d'abord un peu ce que recouvre la catégorie de drones civils. Il s’agit d’appareils qui ont un usage autre que militaire. Il peut peuvent appartenir à des ministères ou à des organismes rattachés aux gouvernements fédéral, locaux et même municipaux. J’inclue ici les services publics, comme la police, les pompiers, les douanes. Ils peuvent être également mis en œuvre par des institutions d’enseignement ou de recherche, et par certains médias, Font également partie de cette catégorie les drones commerciaux et les drones, de petites dimensions, possédés par des particuliers.

    Un rapport de la Nasa, paru en 2004, distinguait quatre catégories de « missions » des drones civils : 1) activité commerciale; 2) sciences de la Terre (météorologie, géologie, etc.), 3) sécurité intérieure; 4) aménagement du territoire. (voir : NASA, Civil UAV Capability Assessment, 2004). A l’intérieur de ces grandes “missions”, on peut identifier une très grand nombre d’activités ou de disciplines qui peuvent bénéficier d’une utilisation des drones. Le rapport se concentre sur les usage “collectifs” de ceux-ci. Nous ajouterons, bien sûr, l’utilisation privée, par des individus, d’une certaine catégorie de véhicules volants de petite taille à des fins récréatives.


    Drone et sécurité : des problèmes à ne pas négliger

    Avec l’ouverture d’une partie de l’espace aérien (qui est déjà très encombré en Amérique du Nord et en Europe) aux drones civils et avec les contrôles assez limités exercés sur les petits appareils privés, n’y a-t-il pas risque d’une multiplication des accidents aériens ? Je pense que c’est une possibilité qu’il faut envisager sérieusement.

    A la différence des avions commerciaux, les drones civils, même ceux de grande taille, ne possèdent pas de dispositifs technologiques anti-collision (comme le TCAS). Par ailleurs, les caméras dont ils disposent servent avant tout à la navigation (et à la prise de vue) et non pas à l’observation de l’environnement du drone dans un but de sécurité aérienne.

     Une des constantes observées dans le cas des drones militaires, ce sont les incidents techniques qui les affectent. N’est-il pas légitime de penser que les drones civils seront eux aussi touchés par ces défaillances? N’y a-t-il pas un risque qu’un drone nous tombe sur la tête? Si les conséquences, pour les populations, sont bénignes dans le cas des mini-drones privés, elles peuvent être bien plus graves dans le cas des drones commerciaux ou gouvernementaux de grande taille. A-t-on bien évalué la situation avant d’autoriser ces aéronefs à avoir un libre accès à l'espace aérien? On me dira que les drones ne sont pas intégrés à la circulation aérienne générale. C’est vrai. Mais, je le répète, des défaillances techniques sont possibles et un appareil pourrait très bien échapper à tout contrôle et empiéter sur l’espace aérien commercial, avec les très grands risques que cela comporterait.

    J’évoquais, d’entrée de jeu, les fouilles corporelles, les « scans » auxquels sont soumis les voyageurs dans les aéroports, et les mesures extrêmes de sécurité qu’on applique là-bas. Je précisais aussi que les mesures de contrôle concernant les drones privés me paraissaient beaucoup plus laxistes. Rien n’interdit de penser que des terroristes pourraient manipuler à des fins malveillantes de tels drones privés, miniatures, qui passeraient facilement inaperçus aux yeux des forces de l’ordre et pourraient causer bien des dégâts aux personnes ou aux infrastructures d’un pays. Grégoire Chamayou évoque d’ailleurs cette hypothèse le plus sérieusement du monde dans sa présentation de l’usage militaire des drones. « Un des principaux arguments des politiques, c’est la préservation des vies nationales : même les militaires ne mourront plus! Mais, à partir du moment où les vies militaires se dérobent à l’ennemi, sur quel type de cibles les représailles vont-elles se déplacer ? Sur les civils… Des attentats par drone amateur, à moyen terme, c’est un scénario vraisemblable… » « Oeil pour oeil, drone pour drone »…

    Une fois n'est pas coutume mais j'abonde, sur cette question, dans le sens d'Eric Schmidt, président exécutif de Google : « “Comment réagiriez-vous si votre voisin achetait un drone de surveillance et le faisait décoller depuis sa cour pour lui faire survoler votre propriété toute la journée?” (...) Eric Schmidt soulève également la question de la sécurité, évoquant la manière dont pourraient être utilisés des drones par des terroristes pour causer des attaques dévastatrices. “Je ne vais pas porter de jugement sur l’utilité des armées, mais je préférerais ne pas démocratiser la guerre. Tout cela doit être régulé.” En mars dernier, un drone civil était parvenu à s’approcher à quelques dizaines seulement de l’aéroport JFK, soulevant plusieurs questions sur le volet sécuritaire.» (Ne soyons pas naïf, bien sûr. Comme l'écrit un journaliste : « Le président de Google prône une régulation des drones civils. Mais bizarrement, il ne s'est pas prononcé sur la régulation des Google Glass, dont la finalité est à peu près la même...». Mais bon, il s'agit d'un autre débat...)

     

    Une vie privée qui l’est de moins en moins…

    L’utilisation des drones se démocratise et se répand dans la société, ai-je dit plus haut, et l’on peut déjà en constater certains aspects discutables. On lit beaucoup de blagues quant au fait qu’on pourra, avec son mini-drone, jeter un coup d’œil « sur sa voisine par-dessus la clôture ». Dans bien des blagues, on le sait, il y a un fond de vérité, et c’est le cas ici. Comme pour le téléphone cellulaire, on ne peut que craindre des empiètements sur la vie privée, une montée de l’indiscrétion. À l’ère de la télé-réalité et des médias sociaux, c’est une pente qui risque fort d’être empruntée tout naturellement par bien des gens.

    Je suis né dans un monde où un téléphone était… un téléphone. Un avion télécommandé … un avion télécommandé. Aujourd’hui, les objets qu’on désigne sous le nom de « téléphone » ou de « drone » sont des hybrides technologiques. Une téléphone n’est plus seulement une téléphone. Il est aussi une caméra, un magnétophone, une calculatrice, un mini-ordinateur, une machine à écrire, etc. Lorsque j’ai, en face de moi, une personne avec son téléphone à la main, je ne sais plus au juste ce qu’elle fait: est-elle en train de parler à quelqu’un ? utilise-t-elle la caméra qui s’y trouve pour me prendre en photo ? enregistre-t-elle mes propos ? Je ne sais pas et cette incertitude m’exaspère. On dira sans doute que je suis un néo-luddite, on me stigmatisera assurément comme radical. Mais je suis d’avis que nos gouvernements ont fait une grave erreur le jour où ils ont autorisé la fabrication et la vente de téléphones cellulaire, et aujourd’hui de tablettes et de iPad, avec tous ces dispositifs intégrés qui n’ont rien à avoir avec la téléphonie. Un pan supplémentaire de notre vie privée a disparu ce jour-là. Je pense la même chose au sujet du drone. 

    En plus des habituelles caméras, on pourra sans doute bientôt y joindre d’autres dispositifs techniques, comme les détecteurs de chaleur et de mouvement, et que sais-je encore. Avec la progression de la miniaturisation, les drones seront, dans quelques années, de la taille d’un petit oiseau ou même d’un insecte. Nous ne nous apercevrons même plus de leur présence. Lorsque je suis chez moi et que je n’ai pas le goût de répondre à la porte, j’aimerais bien qu’on respecte ce droit. Avec ces équipements techniques, on pourra voir que je suis bien à la maison et continuer à me harceler tant qu’on voudra. On pourra même me surprendre si je suis en galante compagnie, car les taches de chaleur seront alors particulièrement intenses à l’écran…

    Une des tendances principales de nos sociétés est la privatisation de certains services gouvernementaux. Nul doute que les autorités publiques permettront un jour à des firmes privées d’utiliser des drones afin de leur faciliter la tâche dans la récupération de certaines créances, impôts non payés ou amendes. Nul ne pourra plus jamais prétendre qu’il n’était pas chez lui et qu’il n’a pas reçu de visite. Les gestionnaires des ponts ou des autoroutes privatisées lanceront-ils aux trousses des mauvais payeurs leur drone de perception ? Tout cela a l’air ridicule mais rien n’est impossible une fois que le mécanisme a été enclenché.

    Drone et autorités publiques : des usages troublants

    Si nos gouvernements font preuve de laxisme en laissant évoluer sans contrainte une technologie qui permet, de la part des gens, bien des empiètements dans la vie privée de leurs concitoyens (qui soulève, en plus, certaines interrogations quant à la sécurité) , l’usage qu’ils commencent à faire eux-même des drones, sur le territoire national, laisse songeur. 

    Cet aspect de la question suscite d'ailleurs d’âpres débats aux Etats-Unis. A la suite des révélations concernant l’utilisation militaire des drones à des fins d’assassinats ciblés (voir le texte Le drone militaire, ou la mutation éthique et technologique de la guerre) et de l’annonce de l’ouverture du ciel américain aux drones civils à partir de 2015, certains hommes politiques et des organismes de défenses des droits de l’homme et des libertés civiles ont commencé à soulever un certain nombre d’interrogations quant à l’utilisation du drone dans le ciel américain. Certains, qui ne mâchent pas leurs mots, parlent même de la naissance d’un État policier. D’autres vont plus loin et évoquent « Big Brother »…

    En mars dernier, le sénateur républicain Rand Paul, d’obédience libertarienne, a protesté contre la nomination, à la tête de la CIA, de John Brennan, principal artisan de la politique américaine d’utilisation des drones militaires, en organisant un filibuster de 13 heures au Congrès. Pour Paul, le fait que les drones aient tué, à l’étranger, des citoyens américains, faisait peser une menace sur ces mêmes citoyens, au pays, dès lors qu’on envisageait d’utiliser les drones sur le territoire national. « Aucun citoyen américain ne devrait être exécuté par un drone sur le sol américain sans avoir été au préalable accusé d’un crime, sans avoir au préalable été trouvé coupable par un tribunal », a-t-il alors soutenu.

    Le président Obama a cependant précisé la position gouvernementale, avec une grande fermeté. « Pour la petite histoire, je ne crois pas qu’il serait constitutionnel pour le gouvernement de cibler et de tuer tout citoyen américain - avec un drone ou un fusil de chasse - sans procédure régulière. De même, aucun président ne devrait déployer des drones armés au-dessus du territoire américain. » La position du président est on ne peut plus claire mais pouvait-on s’attendre à un autre discours de sa part?

    Cela étant dit, le débat, initié par Rand Paul, a subi, avec le temps, une inflexion significative. Pour plusieurs membres de la classe politique américaine, il semble désormais que l’utilisation de drones armés sur le territoire des Etats-Unis ne soit pas à exclure, mais elle devrait n'être faite que dans des cas exceptionnels. On ouvre donc une porte… La position actuelle du sénateur Paul, qui lui est maintenant reproché par ceux qui l’avaient soutenu lors de son filibuster, illustre bien cette inflexion. Il soutient en effet aujourd’hui que : « Je n'ai jamais affirmé que j’était contre l’usage de quelque technologie que ce soit quand un danger imminent survenait, quand un crime était en train d’être perpétré. Si un individu sort d'un magasin d'alcool avec une arme et un butin de cinquante dollars, je me fous que ce soit un drone ou un policier qui l'abatte. (…) S'il y a un tueur en cavale dans un quartier, je ne suis pas opposé à l’utilisation des drones (...). »

    Cette prise de position, on l’a vu, ne correspond pas à la politique officielle du gouvernement, mais les idées qu’elle véhicule commencent à trouver une légitimité dans un certain discours politique.

    Pour Jay Stanley, analyste politique rattaché à l’Union américain des libertés civiles (ACLU), il existe indéniablement une certaine pression émanant des milieux politiques et gouvernementaux en faveur de la mise en service de drones armés : «En même temps, nous constaterons inévitablement une pression [accrue] visant à permettre l’utilisation de drones armés. Les choses se passeront probablement ainsi : quelqu'un voudra installer une arme non létale, une arme “légère” (soft) sur un drone afin de mieux contrôler la foule. Et puis les choses dégénéreront progressivement à partir de là. » (3) 

    Dans un article paru en juillet dernier, on apprend d’ailleurs que, dès 2010, « le service des douanes et de la protection des frontières (Customs and Border Protection, CBP) avait caressé l’idée d’ajouter des armes non létales aux drones autonomes Predator, utilisés essentiellement pour surveiller les zones frontalières en Arizona et au Texas ».On précise bien qu’il s’agit d’armes « non létales », mais leur remplacement par des armes véritables ne serait qu’un problème technique mineur, ne l’oublions pas.

    Si on examine l’utilisation du drone faite par certains services gouvernementaux et autorités locales, aux Etats-Unis et ailleurs, on ne peut effectivement qu’être perplexe. Actuellement, les drones circulant dans le ciel de nos pays le font principalement pour des missions de renseignement et de surveillance. Le département américain de la Sécurité intérieure possède d’ailleurs un certain nombre de drones de type militaire (Predator). Qu’en est-il de l’information recueillie par ces appareils ? A quoi sert-elle ? L’information non pertinente à la sécurité nationale est-elle détruite ? Ce « Big Data » est-il conservé en vue d’une utilisation ultérieure ? Nous n’en savons strictement rien. A la lumière des récentes fuites concernant les programmes de surveillance de la NSA, les ONGs concernées par la protection de la vie privée et les droits de l’homme sont très inquiètes et on les comprend.

    Le service américain des douanes et de la protection des frontières, qui possède une dizaine de drones Predator avec détecteur de mouvement et caméras jour/nuit, a « refusé d’exclure le déploiement de matériel d’écoute dans ses drones pour surveiller les appels téléphoniques et autres communications effectués au sol. » Pour ce service, « l’utilisation de cette technologie ne serait testée que dans le respect ‘des droits et libertés civils et de la vie privée, en accord avec la loi, conformément à une longue pratique d’application de la loi’ ».

    Les services locaux de police commencent eux aussi à faire usage de drones afin de procéder à des arrestations. S’ils n’en possèdent pas eux-mêmes, ils font appel à ceux de l’État fédéral, qui se met volontiers à leur service : « Plus tôt cette année, un shérif du Dakota du Nord était à la recherche de six vaches manquantes. Il s’est présenté avec un mandat à l’entrée d’un ranch appartenant à une famille, mais il a en été chassé par quelqu'un à coup de fusil, rapporte le Los Angeles Times. Il a alors appelé des renforts, ce qui incluait un drone du Service de la protection des frontièrese, afin de fouiller le ranch de 3000 acres à la recherche des suspects armés. Grâce aux capteurs installés sur le drone, on a pu les retrouver et déterminer qu'ils n'étaient pas armés. La police a ensuite procédé à l’arrestation de la famille de six personnes. C’est la première arrestation de citoyens américains effectuée à l’aide d’un drone, rapporte le Times. » (4)

    Un policier de Liverpool (Royaume-Uni) contrôle un drone de surveillance

    Source en ligne : http://www.generation-nt.com/police-royaume-uni-comte-merseyside-liverpool-drone-surveillance-lutte-criminalite-actualite-41221.html

    En vertu du posse comitatus, l’armée américaine n’a pas le droit d’intervenir sur le sol national. Selon la constitution, en cas d’urgence, ce sont les unités de la Guarde nationale qui sont déployés, à la demande des gouverneurs des États, qui sont imputables devant leur population. Dans le cas des drones, il semble, de l’avis de plusieurs, que des violations du posse comitatus pourraient déjà avoir eu lieu. Un document de l’armée de l’air américaine, dont a obtenu copie la chaîne de télé CBS, est en effet troublant à cet égard. Dans ce document, on précise que l’armée de l’air  

    « supervisera le déploiement de ses propres drones de surveillance militaire à l’intérieur des frontières des Etats-Unis; qu’elle pourra conserver les données vidéo et autres recueillies par ceux-ci pendant 90 jours sans mandat - et qu’elle déterminera alors, rétroactivement, si ces données peuvent être conservées -- ce qui fait disparaître pour de bon du tableau le quatrième amendement dans ces cas-là. Alors que ces drones ne sont pas censés « effectuer de missions de surveillance « non-consensuelles » (?) (non-consensual) visant des citoyens américains clairement identifiés », le choix des mots, dans le document, laisse croire qu'il autorise néanmoins la surveillance militaire, au-dessus du territoire national, de personnes qui ne sont pas « spécifiquement identifiées» (comme des groupes de militants ou de manifestants). On y trouve enfin une mise en garde importante, qui semble tout à fait anticonstitutionnelle, à savoir qu’on ne doit pas cibler des individus « sauf autorisation expresse du secrétaire à la Défense ». (5)

    Ce qui implique, en d'autres termes, que 

    « (…) le Pentagone pourrait maintenant envoyer chez vous un drone domestique afin de recueillir, à votre fenêtre, des images de vous et de votre famille, si le secrétaire à la Défense l’a autorisé au préalable. Ou qu''il peut vous faire suivre, vous et vos amis, et faire enregistrer vos conversations, alors que vous vous rendez à une marche de protestation, ou allez rencontrer votre député, à condition que vous ne soyez pas "spécifiquement identifié", une qualification qui est à ce point vague qu’elle en est vide de sens. » (6)

    Le gouvernement américain favorise par ailleurs le déploiement de drones par des entreprises privées. Ce qui fait que « HSBC, Chase, Haliburton, etc., peuvent posséder leur propre flotte de drones de surveillance ». (7) Ceux qui souhaiteront contester le pouvoir des milieux financiers, comme cela fut le cas lors du mouvement Occupy, n’ont qu’à bien se tenir : les grandes entreprises et les banques les auront à l’œil… : 

    « Et ces flottes de drones appartenant à des sociétés privées signifient en fait la mort du droit de réunion tel qu’il est permis par le premier amendement : si le mouvement Occupy manifeste devant une banque, celle-ci peut envoyer sa flotte de drones afin de les surveiller, de les suivre ou des les harceler. Et si des citoyens s’assemblent devant le Capitole de leur État? La même chose pourrait leur arriver. Comme un de mes lecteurs me l'a dit, ce qui est le plus effrayant avec tout cela, c’est qu’on pourra toujours nier toute responsabilité. Les vexations qu’auront subies les citoyens en raison de l’intervention des drones pourront toujours être démenties par les sociétés qui les possèdent. « Oh ! c’est sûrement un drone de la police de Los Angeles qui a fait cela. » Et le service de police dira à son tour que c’est sûrement un drone privé qui en est responsable. Qui, en bout de ligne, aura à rendre des comptes si des citoyens sont victimes de brimades ou pire encore en raison de l’utilisation de ces drones? » (8) 

     

    Le drone, une nouvelle facette du panoptique

    Dans Le Panoptique, un essai paru en 1780, le philosophe anglais Jeremy Bentham avait conçu l’idée d’un système pénitentiaire dans lequel le gardien surveillait les détenus sans être vu. Dans Surveiller et punir (1975), le philosophe français Michel Foucault développait les idées de Bentham en les appliquant à la société tout entière. « L’effet majeur du panoptique est d’induire chez l’individu un état conscient et permanent de visibilité qui assure le fonctionnement automatique du pouvoir ; faire que la surveillance soit permanente dans ses effets même si elle est discontinue dans son action ; que la perfection du pouvoir tende à rendre inutile son exercice. » (9)

     

    Pénitencier de l'État de l'Illinois. Carte postale ancienne. Un exemple d'architecture panoptique

    Source en ligne : 
    http://www.foucault.info/documents/disciplineandpunish/foucault.disciplineandpunish.panopticism.html


     C’est peu dire que nous vivons dans une société de surveillance. Les caméras sont partout dans nos villes. Nos conversations téléphoniques sont filtrées par des organismes occultes. Tout ce que nous faisons et publions sur internet est analysé afin de découvrir les menaces potentielles à la sécurité de nos États. Nos gouvernants semblent porter à leur doigt l’anneau de Gygès (voir Annexe)… Nous nous soumettons, le plus souvent, de bonne grâce à ces contrôles. De trop bonne grâce.

    Au sein des armées, le drone comble un manque. La cueillette de renseignement par satellite a ses limites (trop statique, tributaire des orbites qu’il parcourt). Celle effectuée par les avions est trop risquée, car elle expose le pilote aux défenses antiaériennes de l’ennemi. Le drone joue donc un rôle irremplaçable. 

    Dans la surveillance de la société civile, le drone a un rôle tout aussi unique. Il complète, par sa mobilité et son extrême flexibilité, la panoplie d’outils de contrôle (caméras, détecteurs de toutes sortes, etc.) déjà en place : « Ces caméras de vidéosurveillance ne seront plus localisées sur un lieu donné, mais mobiles et silencieuses, dotées de capteurs ultra-perfectionnés permettant la vision nocturne, l’écoute au travers des murs, de fonction de suivi automatique de personnes ou de véhicules… La vidéosurveillance tendait moins à discipliner les comportements des individus qu’à discipliner un territoire, les drones agiront sur les deux. » (10)

    En somme, on peut soutenir que le drone, « c'est l'application modernisée du panoptique à la ville entière, c'est un système de surveillance disciplinaire généralisé » (11). 

     Cela étant dit, en divers milieux, en divers pays, paraît s’amorcer une réaction face aux empiètements du drone en matière de vie privée. Le maire de Seattle, qui avait initialement accepté l’emploi des drones par le service de police de sa ville, est revenu sur sa décision. Par ailleurs, un certain nombre d’États américains ont adopté des lois interdisant l’usage des drones civils sur leur territoire. En février dernier, Charlottesville, en Virginie, est devenue la première ville américaine à adopter une résolution anti-drones. Dans certaines petites villes américaine, la chasse aux drones serait ouverte... On parle même d'édifier une ville dont l’architecture serait conçue pour échapper à l’emprise des drones ! Que résultera-t-il de toutes ces protestations ? S’agit-il de quelques coups de rame isolés sur une mer d’indifférence? Dans nos sociétés, il faut bien le dire, aucune marche, aucune manifestation ne dénonce l’utilisation des drones. L’avenir nous dira si ces réactions n’auront été que des feux de paille ou si elles sont, au contraire, le grain de sénevé de la reconquête de notre vie privée.

     

    ANNEXE

    L’anneau de Gygès

    L'anneau de Gygès est celui qui, selon le sens où on le tourne, rend visibile ou invisible celui qui le porte, c'est une machine à produire l'impunité.

    Le meilleur moyen de leur donner le pouvoir dont je parle, c'est de leur prêter le privilège qu'eut autrefois, dit-on, Gygès, l'aïeul du Lydien. Gygès était un berger au service du roi qui régnait alors en Lydie. A la suite d'un grand orage et d'un tremblement de terre, le sol s'était fendu, et une ouverture béante s'était formée à l'endroit où il paissait son troupeau. Étonné à cette vue, il descendit dans ce trou, et l'on raconte qu'entre autres merveilles il aperçut un cheval d'airain, creux, percé de petites portes, à travers lesquelles ayant passé la tête, il vit dans l'intérieur un homme qui était mort, selon toute apparence, et dont la taille dépassait la taille humaine.

    Ce mort était nu ; il avait seulement un anneau d'or à la main. Gygès le prit et sortit. Or les bergers s'étant réunis à leur ordinaire pour faire au roi leur rapport mensuel sur l'état des troupeaux, Gygès vint à l'assemblée, portant au doigt son anneau. Ayant pris place parmi les bergers, il tourna par hasard le chaton de sa bague par devers lui en 360o dedans de sa main, et aussitôt il devint invisible à ses voisins, et l'on parla de lui, comme s'il était parti, ce qui le remplit d'étonnement. En maniant de nouveau sa bague, il tourna le chaton en dehors et aussitôt il redevint visible. Frappé de ces effets, il refit l'expérience pour voir si l'anneau avait bien ce pouvoir, et il constata qu'en tournant le chaton à l'intérieur il devenait invisible ; à l'extérieur, visible. Sûr de son fait, il se fit mettre au nombre des bergers qu'on députait au roi. Il se rendit au palais, séduisit la reine, et avec son aide attaqua et tua le roi, puis s'empara du trône. Supposons maintenant deux anneaux comme celui-là, mettons l'un au doigt du juste, l'autre au doigt de l’injuste ; selon toute apparence, nous ne trouverons aucun homme d'une trempe assez forte pour rester fidèle à la justice et résister à la tentation de s'emparer du bien d'autrui, alors qu'il pourrait impunément prendre au marché ce qu'il voudrait, entrer dans les maisons pour s'accoupler à qui lui plairait, tuer les uns, briser les fers des autres, en un mot être maître de tout faire comme un dieu parmi les hommes. En cela, rien ne le distinguerait du méchant, et ils tendraient tous deux au même but, et l'on pourrait voir là une grande preuve qu'on n'est pas juste par choix, mais par contrainte, vu qu'on ne regarde pas la justice comme un bien individuel, puisque partout où l'on croit pouvoir être injuste, on ne s'en fait pas faute. Tous les hommes en effet croient que l'injustice leur est beaucoup plus avantageuse individuellement que la justice, et ils ont raison de le croire, si l'on s'en rapporte au partisan de la doctrine que j'expose. Si en effet un homme, devenu maître d'un tel pouvoir, ne consentait jamais à commettre une injustice et à toucher au bien d'autrui, il serait regardé par ceux qui seraient dans le secret comme le plus malheureux et le plus insensé des hommes. Ils n'en feraient pas moins en public l'éloge de sa vertu, mais à dessein de se tromper mutuellement dans la crainte d'éprouver eux-mêmes quelque injustice. Voilà ce que j'avais à dire sur ce point.

    Platon, La République, texte établi et traduit par Émile Chambry, Collection Guillaume Budé, Paris, 1959.

    Voir : L'anneau de Gygès ou l'homme juste selon Platon

     

    Notes

    (1) Traduction libre de : « [N]o American should be killed by a drone on American soil without first being charged with a crime, without first being found to be guilty by a court. »

    (2) Traduction libre de : « For the record, I do not believe it would be constitutional for the government to target and kill any U.S. citizen – with a drone, or a shotgun – without due process. Nor should any president deploy armed drones over U.S. soil. »

    (3) Naomi Wolf, «The coming drone attack on America», The Guardian, 21 décembre 2012 -- http://www.theguardian.com/commentisfree/2012/dec/21/coming-drone-attack-america

    (4) Traduction libre de : « Earlier this year, a North Dakota sheriff was on the search for six missing cows. He turned up with a warrant at a family ranch, but was chased off by someone with a rifle, reports the Los Angeles Times. So he called in back-up, including a drone from Border Patrol, to search the family’s 3,000-acre ranch for the armed suspects. The drone used its sensors to find them and to determine they were unarmed. Police then arrested the family of six, marking the first known use of a drone to arrest U.S. citizens, reports the Times. » --
    http://www.forbes.com/sites/kashmirhill/2011/12/13/the-future-of-drones-in-america/

    (5) Naomi Wolf, op. cit. Traduction libre de : « will be overseeing the deployment of its own military surveillance drones within the borders of the US; that it may keep video and other data it collects with these drones for 90 days without a warrant – and will then, retroactively, determine if the material can be retained – which does away for good with the fourth amendment in these cases. While the drones are not supposed to specifically "conduct non-consensual surveillance on specifically identified US persons", according to the document, the wording allows for domestic military surveillance of non-"specifically identified" people (that is, a group of activists or protesters) and it comes with the important caveat, also seemingly wholly unconstitutional, that it may not target individuals "unless expressly approved by the secretary of Defense".»

    (6) Ibid. Traduction libre de : « (…) the Pentagon can now send a domestic drone to hover outside your apartment window, collecting footage of you and your family, if the secretary of Defense approves it. Or it may track you and your friends and pick up audio of your conversations, on your way, say, to protest or vote or talk to your representative, if you are not "specifically identified", a determination that is so vague as to be meaningless. »

    (7) Ibid. Traduction libre de : « HSBC, Chase, Halliburton, etc., can have their very own fleets of domestic surveillance drones. »

    (8) Ibid. Traduction libre de : « And drone fleets owned by private corporations means that a first amendment right of assembly is now over: if Occupy is massing outside of a bank, send the drone fleet to surveil, track and harass them. If citizens rally outside the local Capitol? Same thing. As one of my readers put it, the scary thing about this new arrangement is deniability: bad things done to citizens by drones can be denied by private interests – "Oh, that must have been an LAPD drone" – and LAPD can insist that it must have been a private industry drone. For where, of course, will be the accountability from citizens buzzed or worse by these things? »

    (9) Clément Rossignol, « Les drones, étape supplémentaire de la société panoptique * ? Où sont les garde-fous ? », Aqui !, 11 septembre 2010 -- http://www.aqui.fr/societes/tribune-libre-les-drones-etape-supplementaire-de-la-societe-panoptique-ou-sont-les-garde-fous-par-clement-rossignol,3702.html

    (10) Ibid.

    (11) Noël Mamère, « Les banlieues sous drone de surveillance », Libération, 26 octobre 2007 -- http://www.liberation.fr/tribune/0101113837-les-banlieues-sous-drone-de-surveillance

     


     

    Date de création : 2013-08-19 | Date de modification : 2013-12-05

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