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    Impression du texte

    Dossier: Pestalozzi Jean-Henri

    Biographie de Pestalozzi

    Gabriel Compayré
    Les écoles populaires. — De grands efforts furent tentés au dix-huitième siècle, dans les pays catholiques comme dans les pays protestants d'Allemagne, pour développer l'instruction populaire. Marie-Thérèse et Frédéric II considérèrent l'instruction publique comme une affaire d'État. Des initiatives isolées s'ajoutaient à l'impulsion gouvernementale. En Prusse, un seigneur, Rochow (1734-1805), fondait des écoles de villages. En Autriche deux ecclésiastiques Felbiger (1724-1788), et Kindermann(1740-1801), contribuaient par leur activité pédagogique à la réforme des écoles.

    Néanmoins les résultats étaient encore bien faibles, et l'école populaire, surtout l'école de village, restait dans un triste état.

    «Presque partout, dit M. Dittes, on installait, en qualité d’instituteurs, des domestiques, des artisans corrompus, des soldats congédiés, des étudiants dégénérés, en général, des gens d'une moralité et d'une éducation douteuses. Leur revenu était mesquin, leur autorité petite. La fréquentation de l'école, généralement très irrégulière, était presque partout entièrement suspendue en été. Beaucoup de villages ne possédaient aucune école, et elle n'était presque nulle part fréquentée par tous les enfants. En maint pays la plupart des enfants, surtout les filles, manquaient de toute instruction. Le peuple, spécialement le paysan, considérait l'école comme un fardeau; le clergé s'en regardait toujours, il est vrai, comme le maître, mais, en somme, il faisait très peu pour elle et en arrêtait même le progrès. La noblesse était peu favorable, en général, à la culture d'esprit pour le peuple... L'enseignement restait mécanique, la discipline rudimentaire. On rapporte qu'un maître d'école de la Souabe, mort en 1782, avait délivré pendant ses années d'enseignement 911,527 coups de bâton, 124,010 coups de fouet, 10,235 soufflets, 1,115,800 taloches. Au surplus, il avait fait agenouiller 777 fois des garçons sur la bûche triangulaire; il avait fait porter 5,001 fois le bonnet d'âne et tenir 1,707 fois la baguette en l'air. Il avait fait usage de quelque chose comme 3,000 mots injurieux…»

    Pestalozzi (1746-1827). — En Suisse, la situation de l'instruction primaire n'était guère meilleure. Les instituteurs se recrutaient au hasard; leur salaire était misérable; ils n'avaient pas en général de logement à eux, et ils étaient obligés de se louer pour les travaux domestiques chez les habitants aisés des villages, afin d'y être nourris et logés. Un esprit mesquin de caste dominait encore l'instruction, et les pauvres restaient plongés dans l'ignorance.

    D'est dans ce milieu mauvais et défavorable qu'apparut, vers la fin du dix-huitième siècle, le plus célèbre des pédagogues modernes, un homme qui à coup sûr n'était pas exempt de défauts, dont l'esprit avait ses lacunes et ses faiblesses, et que nous n'avons nullement l'intention de dérober à la critique, en le couvrant des louanges d'une admiration superstitieuse; mais qui a été grand entre tous par son amour inépuisable pour le peuple, par son ardeur de sacrifice, par son instinct pédagogique. Pendant les quatre-vingts ans que dura sa laborieuse existence, Pestalozzi n'a jamais cessé de travailler pour les enfants et de se dévouer à leur instruction. La guerre ou le mauvais vouloir de ses compatriotes avait beau détruire ses écoles: il allait les rebâtir plus loin, ne désespérant jamais; réussissant quelquefois, grâce à l'abondance d'une parole ardente qui ne se lassait point, à communiquer sa flamme à son entourage; recrutant en tout lieu les orphelins et les vagabonds, comme un voleur d'enfants d'un nouveau genre; oubliant qu'il était pauvre, quand il s'agissait d'être charitable, et qu'il était malade, quand il lui fallait enseigner; poursuivant enfin avec une indomptable énergie, à travers toutes les résistances et tous les obstacles, son apostolat pédagogique. «Mourir ou réussir! s'écriait-il. Mon zèle pour accomplir le rêve de ma vie m'eût fait aller, par l'air ou le feu, n'importe comment, au dernier pic des Alpes!»

    Éducation de Pestalozzi. — La vie de Pestalozzi est intimement liée à son œuvre pédagogique. Pour comprendre l'éducateur, il est nécessaire d'avoir fait d'abord connaissance avec l'homme.

    Né à Zurich en 1746, Pestalozzi est mort à Brugg en Argovie en 1827. Il s'est toujours ressenti, le malheureux grand homme, de l'éducation sentimentale et peu pratique que lui avait donnée sa mère, restée veuve avec trois enfants, en 1751. De bonne heure, il prit l'habitude de sentir, de s'émouvoir, plus que de raisonner et de réfléchir. Jouet de ses camarades qui se moquaient de sa gaucherie le petit écolier de Zurich s'accoutuma à vivre seul et rêveur. Plus tard, vers 1760, l'étudiant de l'académie se distingua par son enthousiasme politique et ses audaces révolutionnaires. Il avait conçu dès cette époque un sentiment profond des misères et des besoins du peuple, et se proposait déjà pour but de sa vie la guérison des plaies sociales. En même temps s'était développé en lui un goût irrésistible pour la vie simple, frugale, presque ascétique: restreindre ses désirs était devenu la règle essentielle de sa conduite, et, pour la mettre en pratique, il s'astreignait à coucher sur la dure, à se nourrir de pain et de légumes. La vie des champs l'attirait surtout: chaque année il allait passer ses vacances en pleine campagne, chez son grand-père, pasteur à Hongs. Omne malum ex urbe: disait-il volontiers.

    Pestalozzi agriculteur (1765-1775). — La vocation pédagogique de Pestalozzi ne se manifesta au début que par quelques aspirations vagues, dont il serait facile de retrouver la trace dans les petits écrits de sa jeunesse, dans les articles qu'il donna dès sa vingtième année à un journal d'étudiants publié à Zurich. Après s'être essayé sans succès à la théologie, à la jurisprudence, il se fit agriculteur. Lorsqu'il fonda à Neuhof une exploitation agricole, il songeait moins à s'enrichir qu'à relever la condition matérielle des paysans de la Suisse, en ouvrant à la culture des voies nouvelles. Mais, malgré sa bonne volonté, malgré l'assistance de la femme dévouée qu'il avait épousée en 1769. Anna Schultess, Pestalozzi, plus entreprenant qu'habile, échoua dans ses fondations industrielles. En 1775, il avait épuisé ses ressources. C'est alors qu'il prit une détermination héroïque et qui donne la mesure de sa générosité imprudente: pauvre et ne pouvant presque plus se suffira à lui-même, il ouvrit dans sa ferme un asile aux enfant pauvres.

    Comment Pestalozzi devint éducateur. — L'asile des enfants pauvres de Neuhof (1775-1780) est pour ainsi dire la première étape de la carrière pédagogique de Pestalozzi. Les autres seront l'asile des orphelins de Stanz (1798-1799), les écoles primaires de Berthoud (1799), l'institut de Berthoud (1801-1804), enfin l'institut d'Yverdun (1805-1825).

    La première question qui se pose quand on étudie les systèmes d'éducation, c'est de savoir comment les auteurs de ces systèmes sont devenus pédagogues.

    Les meilleurs peut-être sont ceux qui le deviennent pour avoir beaucoup aimé l'humanité, ou encore pour avoir tendrement chéri leurs enfants. Pestalozzi est de ceux-là: c'est parce qu'il a passionnément rêvé dès sa jeunesse de l'amélioration morale du peuple, c'est aussi parce qu'il a suivi avec une tendre sollicitude les premiers pas dans la vie de son fils, Jacobli, qu'il est devenu un grand instituteur.

    Éducation de son fils. — Le Journal d'un père 2, où Pestalozzi a noté au jour le jour les progrès de son enfant, nous le montre préoccupé d'appliquer les principes de Rousseau. A onze ans, Jacobli, comme Émile, ne savait encore ni lire ni écrire. Les choses mises avant les mots, l'intuition des objets sensibles, peu d'exercices de jugement, le respect des facultés de l'enfant, un égal souci de ménager sa liberté et d'obtenir son obéissance, la préoccupation constante de répandre dans l'éducation la joie et la bonne humeur, tels sont les principaux traits de l'éducation que Pestalozzi a donnée à son fils, éducation qui fut une véritable expérimentation pédagogique, dont l'élève souffrit peut-être un peu, mais dont l'humanité devait profiter. Dès cette époque Pestalozzi conçut quelques-unes des idées qui devinrent les principes de sa méthode. Le père avait fait l'éducateur. Une des supériorités de Pestalozzi sur Rousseau, c'est qu’il a aimé et élevé son propre enfant.

    L'asile de Neuhof. — Madame de Staël a fait remarquer avec raison qu'il «faut considérer l'école de Pestalozzi comme bornée à l'enfance. L'éducation qu'il donne n'est définitive que pour les gens du peuple.» Et, en effet, la première et la dernière fondation de Pestalozzi ont été des écoles de petits enfants. Dans les dernières années de sa vie, lorsqu'il fut obligé de quitter l'institut d'Yverdun, il revint à Neuhof, et il y fit construire une maison d'éducation pour les enfants pauvres.

    L'école de Neuhof devait être surtout, dans la pensée de Pestalozzi, un essai de régénération morale et matérielle, par le travail, par l'ordre, par l'instruction. Beaucoup d'exercices de langage, le chant, la lecture de la Bible: telles étaient les occupations intellectuelles. Mais la plus grande partie du temps était consacrée au travail agricole, à la culture maraîchère.

    En dépit de son admirable dévouement, Pestalozzi ne réussit pas longtemps dans son entreprise philanthropique. Il avait à lutter contre les préjugés des parents, contre l'ingratitude des enfants. Bien souvent les petits mendiants qu'il avait recueillis n'attendaient que d'avoir reçu de lui des habits neufs pour s'enfuir et recommencer leur vagabondage. En outre il manquait de ressources. Il s'appauvrissait, il s'endettait de plus en plus, les amis, qui l'avaient aidé au début, lui prédisaient qu'il mourrait dans un hôpital ou dans une maison de fous.

    «Pendant trente ans, dit-il lui-même, ma vie a été une lutte désespérée contre la plus affreuse pauvreté... J'ai dû plus de mille fois me passer de dîner, et à l’heure de midi, quand les gens pauvres mêmes étaient assis autour d'une table, moi je dévorais avec amertume un morceau de pain sur la route;.. et tout cela pour pouvoir venir au secours des plus pauvres, par la réalisation de mes principes.»

    Pestalozzi écrivain. — Après l'échec de son entreprise de Neuhof, Pestalozzi renonça pour quelque temps à toute activité pratique, et c'est par des écrits qu'il manifesta, de 1780 à 1787, son zèle pédagogique.

    En 1780 parut la Soirée d’un ermite, série d'aphorismes sur le relèvement du peuple par l'éducation. Pestalozzi y critiquait avec vivacité la marche artificielle de l'école, et insistait sur la nécessité de développer l'âme par le dedans, par la culture intérieure:

    «L'école met partout l'ordre des mots avant l’ordre de la libre nature.»

    «La maison paternelle est la base de l'éducation de l'humanité.»

    «Homme, c'est en toi-même, c'est dans le sentiment intérieur de ta force que réside l'instrument de la nature pour ton développement.»

    Léonard et Gertrude. — «En 1781 Pestalozzi publia le premier volume de Léonard et Gertrude: il l'avait écrit dans les interlignes d'un vieux livre de comptes. Ce livre, le plus célèbre peut-être de tous les écrits de Pestalozzi, est une sorte de roman populaire où l'auteur met en scène une famille d'ouvriers. Gertrude y représente les idées de Pestalozzi sur l'éducation des enfants. Les trois autres volumes (1783, 1785, 1787), racontent la régénération d'un village par le concours de la législation, de l'administration, de la religion et de l'école, de l'école surtout,»qui est le centre d'où tout doit partir.»

    Léonard et Gertrude est le seul ouvrage de Pestalozzi que Diesterweg 3 recommande aux instituteurs pratiques.

    «G'était, dit Pestalozzi, mon premier mot au cœur des pauvres et des délaissés de la campagne.»

    En donnant à Gertrude le principal rôle dans son roman, Pestalozzi voulait marquer une de ses idées fondamentales, qui était de remettre l'instruction et l'éducation du peuple entre les mains des mères.

    Nouveaux essais agricoles. — De 1787 à 1797. Pestalozzi se remet à la culture des champs. C'est de cette époque que datent ses relations avec Fellenberg, le célèbre fondateur des instituts agricoles, avec le philosophe Fichte, qui lui montra l'accord de ses idées avec la doctrine de Kant. Son nom commençait à devenir célèbre et, en 1792, l'Assemblée législative le proclamait citoyen français, en compagnie de Washington, de Klopstock.

    Pendant ces années de travail agricole, Pestalozzi avait médité divers ouvrages qui parurent en 1797.

    Autres ouvrages de Pestalozzi. — La préoccupation pédagogique domine tous les travaux littéraires de Pestalozzi. Ainsi ses Fables, petites compositions en prose, ont toute une tendance morale et éducatrice. De même dans ses Recherches sur la marche de la nature dans le développement du genre humain, il cherchait à justifier le rôle prépondérant qu'il accordait à la nature dans l'éducation de l'homme. Mais les dissertations philosophiques ne réussissent pas à Pestalozzi.

    «Ce livre, dit-il lui-même, n'est pour moi qu'un nouveau témoignage de mon impuissance; c'est un simple jeu de ma faculté d'imagination, une œuvre relativement faible... Personne; ajoute-t-il, ne me comprit, et l’on me fit entendre à demi-mot que l’on tenait l'ouvrage entier pour du galimatias.»

    Le jugement est sévère, mais il n'est que juste. Pestalozzi avait l'intuition de la vérité, mais il n'était pas capable de la démontrer théoriquement. Sa pensée toute en élans, son langage tout en images ne se pliaient pas à l'exposition serrée et méthodique des vérités abstraites.

    L'orphelinat de Stanz (1798-1799). — Jusqu'en 1798 Pestalozzi n'avait guère trouvé l'occasion de mettre en pratique ses principes et ses rêves. La Révolution helvétique, qu'il salua avec enthousiasme comme le signal à une régénération sociale de son pays, lui donna enfin le moyen de faire l'essai de ses théories, qui, par une étrange destinée, avaient été appliquées par d'autres mains avant de l'être par les siennes.

    Le gouvernement helvétique, dont les tendances étaient en harmonie avec les sentiments démocratiques de Pestalozzi, lui offrit la direction d'une école normale. Mais il refusa, afin de rester instituteur. Il allait être chargé d'une école dont il avait dressé le plan, quand les événements l'appelèrent à diriger un orphelinat à Stanz.

    Méthodes suivies à Stanz. — De six à huit heures du matin, de quatre à huit heures du soir, Pestalozzi faisait la classe à ses élèves; le reste du temps était consacré au travail manuel. Même pendant la leçon l'enfant de Stanz «dessinait, écrivait et travaillait.» Pour établir l'ordre dans une école qui comptait quatre-vingts enfants, Pestalozzi eut l'idée de recourir au rythme; «et il se trouva, dit-il, que la prononciation rythmée augmentait l'impression produite par la leçon.» Ayant affaire à des élèves absolument ignorants, il les retenait longtemps sur les commencements; il les exerçait sur les premiers éléments jusqu'à ce qu'ils pussent en disposer en maîtres. Il simplifiait les méthodes, et cherchait pour chaque enseignement un point de départ approprié aux facultés naissantes de l'enfant. Le mode d'enseignement était simultané: tous les élèves répétaient à haute voix les paroles de maître; mais il était aussi mutuel:

    «Les enfants instruisaient les enfants: ce sont eux qui tentèrent l'expérience; je ne fis que l'indiquer. Ici encore; j'obéis à la nécessité: n'ayant pas un seul collaborateur, j'eus l’idée de placer un des élèves plus avancés entre deux autres moins avancés…»

    La lecture était combinée avec l'écriture. L'histoire naturelle et la géographie étaient enseignées aux enfants sous forme de leçons familières.

    Mais ce qui préoccupait surtout Pestalozzi, c était de développer les sentiments moraux et les forces intérieures de la conscience. Il voulait se faire aimer par les élèves, éveiller entre eux, dans leurs rapports journaliers, des sentiments d'amitié fraternelle, exciter l'intuition de chaque vertu avant d'en formuler le précepte, moraliser des enfants par l'influence de la nature qui les environnait et par l'activité qui leur était imposée.

    La chimère de Pestalozzi, dans l'organisation de Stanz, était de transporter dans une école les conditions de la vie domestique, de vouloir être un père pour une centaine d'enfants.

    «J'étais convaincu que mon cœur changerait l'état de mes enfants aussi promptement que le soleil du printemps ranime la terre engourdie par l'hiver.»

    «Il fallait que mes enfants reconnussent, dès l'aube jusqu'au soir, et à chaque instant de la journée, sur mon front et sur mes lèvres, que mon cœur était à eux, que leur bonheur était mon bonheur, et leurs plaisirs mes plaisirs.»

    J'étais tout pour mes enfants. J'étais seul avec eux du matin au soir... Leurs mains étaient dans ma main. Mes yeux étaient fixés sur leurs yeux.

    Résultats obtenus. — Sans plan, sans ordre apparent, rien que par l'action et la communication incessante de son âme ardente, avec des enfants ignorants et pervertis par la misère, réduit à ses propres forces dans une maison où il était à lui seul «intendant, comptable, valet et presque servante.» Pestalozzi obtint des résultats surprenants.

    «J’ai vu Stanz, dit-il lui-même, la puissance des facultés de l’homme... Mes élèves se développaient rapidement; c'était une autre race... Les enfants sentirent bien vite qu'il existait en eux des forces qu'ils ne se connaissaient pas, et surtout ils acquirent un sentiment général de l'ordre et de la beauté. Ils eurent conscience d'eux mêmes, et l'impression de fatigue qui règne habituellement dans les écoles s'évanouit de ma classe comme une ombre: ils voulaient, ils pouvaient, ils persévéraient, ils réussissaient, et ils étaient joyeux. Ce n'étaient pas des écoliers qui apprenaient, mais des enfants qui sentaient s'éveiller en eux des forces inconnues et qui comprenaient où ces forces pouvaient et devaient les conduire, et ce sentiment élevait leur esprit et leur cœur.»

    «C'est de la folie de Stanz, dit M. de Guimpe, qu'est sortie l'école primaire du dix-neuvième siècle.»

    Pendant que les élèves prospéraient; le maître tombait malade d'épuisement. Lorsque les péripéties de la guerre firent fermer l'orphelinat, il n'était que temps pour la santé de Pestalozzi. Il crachait le sang et était à bout de force.

    Les écoles de Berthoud (1799-1802). — Dès qu'il eut recouvré sa santé. Pestalozzi reprit le cours de ses expériences. Il obtint non sans peine qu'on lui confiât une petite classe dans une école primaire de Berthoud. Il passait pour un ignorant:
    On se répétait à l’oreille que je ne savais ni écrire, ni calculer, ni même lire convenablement.
    Pestalozzi ne s’en défend pas; il avoue son incapacité et prétend même qu'elle lui a servi:
    Mon incapacité en ces matières était certainement une condition indispensable pour me faire découvrir la méthode d'enseignement la plus simple.
    Ce qui le gênait à l'école de Berthoud, c'est qu'elle a était soumise à des régies. — «De ma vie je n'avais porté un pareil fardeau: j'étais découragé; je rampais sous le joug routinier de l'école.»

    Néanmoins Pestalozzi réussit à merveille dans sa petite classe. On lui donna alors des élèves plus avancés, mais là le succès fut moindre. Il procédait toujours sans plan; il se donnait beaucoup de mal pour obtenir des résultats qu'il eût été beaucoup plus aisé d'atteindre avec un peu plus d'ordre. Des maladresses, des irrégularités, des bizarreries compromettaient sans cesse l'action de sa bonne volonté. Qu'on lise, pour s'en convaincre, les livres qu'il publia à cette époque, et notamment le plus célèbre que nous allons analyser sommairement.

    «Comment Gertrude instruit ses enfants.» — C'est sous ce titre que Pestalozzi publia en 1801 un exposé de sa doctrine. «C'est le plus important et le plus profond de tous ses écrits pédagogiques, dit un de ses biographes.» Nous n’y contredirons pas: mais ce livre prouve aussi combien l'esprit de Pestalozzi était inférieur à son cœur, combien l'écrivain valait moins que le pédagogue. Composé sous forme de lettres écrites à Gessner, le travail de Pestalozzi est trop souvent un tissu de déclamations, de divagations, de doléances personnelles. C'est l'œuvre d'un cerveau qui fermente, d'un cœur qui bouillonne. L'idée se dégage péniblement à travers mille redites. Comment s’étonner de cette insuffisance littéraire de Pestalozzi, alors qu'il nous fait lui-même l'aveu suivant: «Depuis trente ans je n'avais pas lu un seul livre, je ne pouvais plus en lire 4»

    Style de Pestalozzi. — Le style de Pestalozzi est bien l'homme même: décousu, nuageux, embrouillé, mais avec des éclairs soudains et des illuminations brillantes, où se montre la chaleur de son cœur. Trop de comparaisons aussi: l'image y écrase l'idée. En quelques pages il se comparera lui-même, tour à tour, «à un marin qui, ayant perdu son harpon, voudrait essayer de pécher la baleine à l'hameçon,» pour peindre la disproportion de ses ressources et de son but; puis à un brin de paille «auquel un chat lui-même n'aurait pu s'accrocher», pour dire combien il était dédaigné; à un hibou, pour exprimer son isolement; à un roseau, pour dire sa faiblesse; à une souris qui à peur du chat, pour caractériser sa timidité.

    Analyse de «Gertrude.» — Il n'est pas aisé d'analyser un livre de Pestalozzi. Comment Gertrude instruit ses enfants est d'abord fort mal intitulé: car il n’y est pas question une seule fois de- Gertrude. Ce nom propre est devenu pour Pestalozzi un mot allégorique, par lequel il se personnifie lui-même.

    Les trois premières lettres sont plutôt des mémoires autobiographiques qu'un exposé de doctrine. Pestalozzi y raconte ses premiers essais, et nous y fait connaître les collaborateurs de Berthoud, Krusi, Tobler et Buss. Dans les lettres qui suivent, l'auteur s'efforce d'exposer les principes généraux de sa méthode. La septième traite du langage; la huitième de l'intuition des formes, de l'écriture et du dessin; la neuvième de l'intuition des nombres et du calcul; la dixième et la douzième de l'intuition en général. Pour Pestalozzi l'intuition était, on le sait, la perception directe et expérimentale, soit dans le domaine des sens, soit dans les régions intérieures de la conscience. Enfin les dernières lettres sont consacrées au développement moral et religieux.

    Sans vouloir suivre, dans tous ses détours et dans toutes ses digressions, la pensée mobile de Pestalozzi, nous allons recueillir quelques-unes des idées générales qui abondent dans ce livre touffu et mal composé.

    Méthodes simplifiées. — Le but de Pestalozzi était bien en un sens, comme le lui fît remarquer un de ses amis, de mécaniser l'instruction. Il voulait en effet simplifier et déterminer les méthodes, à ce point qu'elles pussent être employées par le plus médiocre instituteur, par le père et par la mère les plus ignorants. En un mot, il espérait organiser une machine pédagogique si bien montée qu'elle pût en quelque sorte fonctionner toute seule:

    «Je crois, dit-il, qu'il ne faut pas songer à obtenir le progrès de l'instruction du peuple, aussi longtemps qu'on n'aura pas trouvé des formes d'enseignement qui fassent de l'instituteur, au moins jusqu'à l'achèvement des études élémentaires, le simple instrument mécanique d'une méthode qui doive ses résultats à la nature de ses procédés et non à l'habileté de celui qui la pratique. Je pose en fait qu'un livre scolaire n'a de valeur qu’autant qu'il peut être employé par un maître sans instruction aussi bien que par un maître instruit».

    C'était tomber dans l'exagération; c'était faire trop bon marché de l'action personnelle et du mérite des maîtres. A ce compte il serait bien inutile de fonder des écoles normales! Pestalozzi d'ailleurs donne personnellement un éclatant démenti à cette singulière théorie: car il a dû ses succès pédagogiques bien plus à l'influence de sa parole vivante, à la communication ardente de la flamme dont son cœur était animé, qu'à des procédés méthodiques qu'il n'a jamais réussi à combiner d'une façon définitive.

    La méthode socratique. — Pestalozzi recommande la méthode socratique, et il indique avec exactitude quelques-unes des conditions nécessaires à l’emploi de cette méthode. Il faisait d'abord remarquer qu'elle exige de la part du maître une habileté peu commune:

    «Une intelligence superficielle et peu cultivée, disait-il, ne sonde pas les profondeurs d'où un Socrate faisait jaillir esprit et vérité.»

    En outre, la méthode socratique ne peut être employée qu'avec des élèves qui possèdent déjà quelque instruction. Elle est absolument impraticable avec des enfants auxquels manquent à la fois le point de départ, c'est-à-dire les notions préliminaires, et le moyen d'exprimer ces notions, c'est-à-dire la connaissance du langage. Et comme il faut toujours que la pensée de Pestalozzi s'achève en une image, il ajoutait:

    «Pour que l'autour et l'aigle eux-mêmes prennent des œufs aux autres oiseaux, il faut d'abord que ceux-ci en aient déposé dans leur nid.»

    Le mot, la forme, et le nombre. — Une idée favorite de Pestalozzi, qui est restée à Yverdun comme à Berthoud le principe de ses exercices scolaires, c'est que toutes les connaissances élémentaires peuvent et doivent être rattachées à trois principes, le mot, la forme, le nombre.

    Au mot il rattachait le langage, à la forme l'écriture et le dessin, au nombre le calcul. «Ce fut, dit-il, comme un trait de lumière dans mes recherches, comme un Deu ex machina!» Rien ne justifie un pareil enthousiasme. Il serait trop facile de montrer que la classification de Pestalozzi, outre qu'elle n'offre aucun intérêt pratique, ne se justifie pas au point de vue théorique, d'abord parce qu'un des éléments de sa trilogie, le mot, ou le langage, comprend les deux autres; et ensuite parce qu'un grand nombre de connaissances, par exemple toutes les qualités physiques, restent en dehors de la division dont il s'est superstitieusement épris.

    Exercices d'intuition. — Ce qui vaut mieux, c'est l'importance que Pestalozzi accordait à l'intuition. Détail à noter, ce n'est point Pestalozzi lui-même, c'est un des enfants de son école, qui a eu l'idée de l'observation directe des objets qui servent de texte à la leçon. Un jour que, suivant son habitude, il faisait longuement décrire à ses élèves tout ce qu'ils apercevaient dans un dessin où était représentée une fenêtre, il s'aperçut qu'un de ses petits auditeurs, au lieu de regarder l'image, considérait attentivement la fenêtre réelle de l'école.

    Dès lors, Pestalozzi mit de côté tous ses dessins, et prit les objets eux-mêmes pour sujet d'observation:

    «L'enfant, disait-il, ne veut point d'intermédiaire entre la nature et lui.»

    Un élève de Berthoud, Ramsauer a dépeint, non sans quelque inexactitude peut-être, les exercices d'intuition que Pestalozzi proposait à ses élèves:

    «Les exercices de langage étaient ce que nous faisions le mieux, ceux surtout qui avaient pour objet la tapisserie de la chambre d'école. Nous passions des heures devant cette tapisserie, très vieille et déchirée, occupés à en examiner les trous, les déchirures, sous le rapport du nombre, de la forme, de la position et de la couleur, et à formuler nos observations en phrases plus ou moins développées. Alors Pestalozzi nous demandait: «Garçons, que voyez-vous? (Il ne nommait jamais les jeunes filles.»
    L'élève: Je vois un trou dans la tapisserie.
    Pestalozzi: Bien; répétez après moi:
    Je vois un trou dans la tapisserie.
    Je vois un long trou dans la tapisserie
    Derrière le trou je vois le mur, etc., etc
    Le Livre des mères. — En 1803 Pestalozzi fit paraître un ouvrage d'instruction élémentaire, qui resta inachevé, sous ce titre le Livre des mères: c'était un autre Orbis pictus sans images. L'intention de Pestalozzi était d'initier l'enfant à la connaissance des objets de la nature ou de l'art qui tombent sous les sens. Il s’y attardait trop longtemps à la description des organes du corps et de leurs fonctions. Un critique français, Dussault, disait à ce propos:

    «Pestalozzi se donne beaucoup de mal pour apprendre aux enfants qu'ils ont le nez au milieu du visage.»

    Dans sa préoccupation d'être simple et élémentaire, Pestalozzi en est souvent arrivé en effet à puériliser l'enseignement. D'autre part, le père Girard se plaint que les exercices de langue dont se compose le Livre des mères, «fort suivis à la vérité, soient aussi bien arides et bien monotones..»

    Un instituteur suisse en 1798. — Pour juger équitablement les efforts de Pestalozzi et de ses collaborateurs, il faut se rendre compte du misérable état de l'instruction, à l'époque où ils ont essayé de réformer l'enseignement. Krusi, le premier auxiliaire de Pestalozzi, un de ceux qui ont été peut-être le plus près de son cœur, a raconté lui même comment il devint instituteur. Il avait dix-huit ans, et jusque-là il ne s'était employé qu'au métier de colporteur pour le compte de son père. Un jour qu'il allait à ses affaires, avec une lourde charge de fil sur les épaules, il rencontre sur la route un trésorier de l'État. La conversation s’engage. — Sais-tu bien, lui dit ce fonctionnaire, que l'instituteur de Gaiss quitte son école? Ne voudrais-tu pas le remplacer? — Il n'est pas question de ce que j’aimerais un maître d'école doit posséder des connaissances qui me manquent absolument. — Ce qu'un maître d'école peut et doit savoir chez nous, à ton âge tu l'apprendrais facilement.» — Krusi réfléchit, se mit à l'œuvre, se procura un modèle d'écriture qu'il recopia plus de cent fois: et il déclare que ce fut sa seule préparation. Il se fait inscrire pour l'examen. Le jour du concours arrive.

    «Nous n'étions, dit-il, que deux concurrents. La principale épreuve consista à écrire l'Oraison dominicale; j'y mis tous mes soins. J'avais remarqué qu'on employait en allemand des majuscules; mais j'ignorais la règle et je les prenais pour un ornement. Aussi distribuai-je les miennes d'une manière symétrique, en sorte qu'il s'en trouvait même au milieu des mots. An fait, nous ne savions rien ni l'un ni l'autre.

    Quand l'examen eut été apprécié, on me fit appeler et le capitaine Schœpfer m'annonça que les examinateurs nous avaient trouvés faibles tous deux, que mon concurrent lisait mieux, mais que mon écriture était meilleure;... que, d'ailleurs, ma chambre, plus grande que celle de l'autre postulant, convenait mieux pour tenir l'école, et qu'enfin j'étais nommé à la place vacante.»

    Ne convient-il pas d'être indulgent pour des instituteurs que l'on rencontrait sur les routes, qui savaient à peine écrire et que jugeait un capitaine?

    Institut de Berthoud (1802). — Lorsque Pestalozzi publia Comment Gertrude, etc., et le Livre des mères, il n’était plus simplement maître d'école à Berthoud; il avait pris la direction d'un institut, c'est-à-dire d'un internat d'enseignement primaire supérieur. Là aussi il appliqua la méthode naturelle «qui fait partir l'enfant de ses propres intuitions et le conduit peu à peu et par lui-même aux idées abstraites.» L'institut réussit. Les élèves de Berthoud se faisaient remarquer surtout par leur habileté en fait de dessin et de calcul mental. Les visiteurs étaient frappés de leur air de gaieté. Le chant, la gymnastique étaient en honneur, et aussi les exercices d'histoire naturelle, pratiqués en plein champ, pendant les promenades. Le régime intérieur était fait de douceur et de liberté. «Ce n'est pas une école que vous avez ici, disait un visiteur: c'est une famille!»

    Voyage à Paris. — C'est à cette époque que Pestalozzi fit le voyage de Paris, comme membre de la consulta appelée par Bonaparte pour régler le sort de la Suisse. Il espérait profiter de son séjour en France pour y répandre ses idées pédagogiques. Mais Bonaparte refusa de le voir, en disant qu'il avait autre chose à faire qu'à discuter des questions d'abc. Monge, le fondateur de l'École polytechnique, fut plus accueillant et écouta avec bienveillance les explications du pédagogue suisse: mais il conclut en disant: «C'est trop pour nous» Plus dédaigneux encore, Talleyrand avait dit: «C'est trop pour le peuple!»

    En revanche, à la même époque, le philosophe Maine de Biran, alors sous-préfet à Bergerac, faisait venir un disciple de Pestalozzi, Barraud, pour fonder des écoles dans le département de la Dordogne, et il encourageait de toutes ses forces l'application de la méthode pestalozzienne.

    Institut d'Yverdun (1805-1825). — En 1803, Pestalozzi dut quitter le château de Berthoud. Le gouvernement suisse lui donna en échange le couvent de Nünchenbuchsee: Pestalozzi y transféra son institut, mais pour peu de temps. Dès 1805, il s'établit à Yverdun, au bout du lac de Neutchâtel, dans la Suisse française; et c'est là qu'avec l'aide de plusieurs collaborateurs il développa à nouveau ses méthodes, avec un succès brillant au début, puis à travers toute sorte de vicissitudes, de difficultés et de misères.

    L'institut d'Yverdun fut plutôt une école d'enseignement secondaire consacrée aux classes moyennes qu'une école primaire proprement dite. De toutes parts les élèves affluaient. Le caractère des études était d'ailleurs mal défini, et Pestalozzi se trouva un peu dépaysé dans sa nouvelle institution, lui qui n'excellait que dans les méthodes élémentaires et dans l'éducation des petite enfants.

    Succès de l'institut. — De nombreux visiteurs se rendaient à Yverdun, quelques-uns par simple flânerie. L'institut d'Yverdun faisait partie en quelque sorte des curiosités de la Suisse. On visitait Pestalozzi, comme on allait voir un lac ou un glacier. Aussitôt que l'arrivée d'un haut personnage était signalée, Pestalozzi appelait l'un de ses meilleurs maîtres, Ramsauer ou Schmid.

    «Prends tes meilleurs élèves, lui disait-il, et viens montrer à ce prince ce que nous faisons. Il a de nombreux serfs; lorsqu'il sera convaincu, il les fera instruire.»

    Ces exhibitions fréquentes entraînaient de grandes pertes de temps. Le désordre régnait dans l'enseignement. Les jeunes maîtres que Pestalozzi avait attachée à sa fortune étaient accablés de travail et ne pouvaient s’occuper suffisamment de la préparation de leurs classes. Pestalozzi vieillissait et ne parvenait pas à compléter ses méthodes.

    Tâtonnements de Pestalozzi. — L'enseignement de Pestalozzi n'a été en effet qu'un long tâtonnement, une expérience sans cesse recommencée. Ne lui demandez pas des idées arrêtées, des méthodes définitivement établies. Toujours en éveil et en quête du mieux, son admirable instinct pédagogique n'est jamais parvenu à se satisfaire. Son mérite a été de chercher toujours. Ses théories ont presque toujours suivi, et non précédé ses expériences. Homme d'intuition plus que de raisonnement, il avoue lui-même qu'il avançait sans se rendre compte de ce qu'il faisait. Il a eu le mérite de beaucoup innover, mais il a eu le tort de ne s'en rapporter qu'à lui-même, à son sens personnel. «Nous ne devons rien lire, disait-il, nous devons tout inventer.» Pestalozzi n'a jamais su profiter de l'expérience des autres.

    Il n'est jamais arrivé à une précision complète dans l'établissement de ses méthodes. Il se plaignait de n'être pas compris, et il ne l'était pas en effet. Un de ses élèves d'Yverdun, Vuillemin, exprime ainsi:

    «Ce que l'on nommait, non sans emphase, la méthode de Pestalozzi était une énigme pour nous. Elle l'était pour nos instituteurs eux-mêmes. Chacun d'eux interprétait à sa manière la doctrine du maître: mais nous étions encore loin des temps où ces divergences engendrèrent la discorde; où nos principaux maître, après s'être donnés chacun comme le seul qui eût compris Pestalozzi. finirent par assurer que Pestalozzi ne s'était pas compris lui-même; qu'il ne l'avait été, que par Schmid, disait Schmid, que par Niederer, disait Niederer.»

    Méthodes d'Yverdun. — L'écrivain que nous venons de citer nous fournit des renseignements précieux sur les méthodes qui étaient en usage à Yverdun:

    «L'enseignement s'adressait à l’intelligence plus qu'à la mémoire. Attaches-vous, disait à ses collaborateurs Pestalozzi, à développer l'entant, et non à le dresser comme on dresse un chien.»

    «La langue nous était enseignée à l'aide de l'intuition; on nous apprenait à bien voir et par cela même à nous faire une juste Idée du rapport des choses. Ce que nous avions bien conçu, noua n'avions pas de peine à l'exprimer clairement.»

    «Les premiers éléments de la géographie nous étaient enseignés sur le terrain... Puis nous reproduisions en relief avec de l’argile le vallon dont nous venions de faire l'étude.»

    «On nous faisait inventer la géométrie, en se contentant de nous marquer le but à atteindre et de nous mettre sur la voie. On procédait de la même manière en arithmétique. Nos calculs se faisaient de tête et de vive voix, sans le secours du papier....»

    Décadence de l'institut. — Yverdun jouit pendant quelques années d'une vogue extraordinaire. Mais peu à peu les défauts de la méthode s'accentuèrent. Les discordes intestines et la mésintelligence des collaborateurs de Pestalozzi, de Niederer, «le philosophe de la méthode», et de Schmid, le mathématicien, hâtèrent la décadence d'une maison où l'ordre et la discipline n'avaient jamais régné. Pestalozzi se contentait d'être «l'éveilleur» de l'institut. Il devenait de plus en plus inhabile aux affaires pratiques; il laissait toute liberté à ses auxiliaires, et aussi à ses élèves. A Yverdun les élèves tutoyaient leurs maîtres. La touchante fiction de la paternité transportée dans l'école, qui avait pu réussir Pestalozzi dans ses premiers essais pédagogiques et avec un petit nombre d'élèves, n'était plus de mise à Yverdun, avec une foule d'écoliers de tout âge et de toute provenance.

    Jugement du P. Girard, — En 1809, le P. Girard fut chargé par le gouvernement suisse d'inspecter l'institut. Le résultat ne fut pas favorable, quoique Girard avoue qu'il conçut l'idée de sa propre méthode en étudiant de près celle de Pestalozzi.

    Le reproche principal de Girard porte sur l'abus des mathématiques qui, sous l'influence de Schmid, devenaient en effet de plus en plus la principale occupation des maîtres et des élèves.

    «Je fis, dit-il, à mon vieil ami Pestalozzi, l'observation que les mathématiques exerçaient chez lui un empire démesuré, et que j'en redoutais les résultats pour l'éducation. Là-dessus, il me répondit vivement à sa manière: «C'est que je veux que mes enfants ne croient rien que ce qui pourra leur être démontré, comme deux et deux tout quatre.» Ma réponse fut dans le même genre: «En ce cas, si j'avais trente fils, je ne vous en confierais pas un, car il vous serait impossible de lui démontrer comme deux et deux font quatre que je suis son père et que j'ai à lui commander.»

    Il est évident que Pestalozzi déviait de ses propres tendances. Le caractère général de sa pédagogie est en effet d'écarter l'abstraction, et de chercher en toutes choses l'intuition concrète et vivante. Même en religion, il excluait de parti pris l'enseignement dogmatique la forme précise, littérale, et cherchait seulement à éveiller dans l'âme un sentiment religieux, sincère et profond. Le P. Girard lui ayant fait remarquer que l'instruction religieuse de ses élèves était vague, indéterminée, que la forme doctrinale manquait à leurs aspirations: «La forme, répondit Pestalozzi, je la cherche encore!»

    Dernières années de Pestalozzi. — Désespéré de la décadence de son institut, Pestalozzi quitta Yverdun en 1824, et se réfugia à Neuhof, dans la ferme où il avait tenté ses premiers essais d'éducation populaire. C'est là qu'il écrivit ses deux derniers ouvrages: le Chant du cygne et Mes destinées. Le 23 janvier 1827 il se fit transporter à Brugg pour consulter un médecin. Il y mourut le 17 février; deux jours après il fut enseveli à Birr. C'est là que le canton d'Argovie lui érigea un monument, en 1846, avec l'inscription suivante:

    «Ci-gît Henri Pestalozzi. né à Zurich, le 12 janvier 1746, mort à Brugg, le 17 février 1827, sauveur des pauvres à Neuhof, prédicateur du peuple dans Léonard et Gertrude, père des orphelins à Stanz, fondateur de la nouvelle école populaire à Berthoud et à Münchenbuchsee, éducateur de l'humanité à Yverdun: homme chrétien, citoyen; tout pour les autres, rien pour lui. Béni soit son nom.»

    Principe essentiels. — Pestalozri n'a jamais pris la peine de résumer les principes essentiels de sa pédagogie, Incapable de tout travail de réflexion abstraite, il eamprunte à ses amis toutes les fois qu'il le peut, l'exposition raisonnée de ses propres méthodes. Dans sa première lettre à Gossner, il est tout heureux de reproduire les observations du philanthrope Fischer qui distinguait dans son système cinq propositions essentielles:

    1° Donner à l'esprit une culture intensive, et non simplement extensive: former l'esprit et ne pas se contenter de le meubler;

    2° Rattacher renseignement tout entier à l'étude du langage;

    3° Fournir à l'esprit pour toutes ses opérations des données fondamentales, des idées mères;

    4° Simplifier le mécanisme de l'enseignement et de l'élude;

    5° Populariser la science.

    Pestalozzi conteste bien sur quelques points la traduction que Fischer a donnée de sa pensée: mais, malgré ses réserves, impuissant à trouver une formule plus exacte, il accepte en définitive cette interprétation de sa doctrine.

    Plus tard un autre témoin de la vie de Pestalozzir Morf, a réduit aussi en quelques maximes la pédagogie du grand instituteur:

    1° L'intuition est le fondement de l’instruction;

    2° Le langage doit être lié à l'intuition;

    3° Le temps d'apprendre n'est pas celui du jugement et de la critique;

    4° Dans chaque branche l'enseignement doit commencer par les éléments les plus simples, et continuer graduellement en suivant le développement de l'enfant, c'est-à-dire par des séries psychologiquement enchaînées;

    5° On doit insister assez longtemps sur chaque partie de l'enseignement pour que l'entent en acquière la complète possession;

    6° L'enseignement doit suivre l'ordre du développement naturel et non celui de l'exposition synthétique;

    7° L'individualité de l'enfant est sacrée;

    8° Le but principal de l'enseignement élémentaire n'est point de faire acquérir à l'enfant des connaissances et des talents: c'est de développer et d'accroître les forces de son intelligence;

    9° Au savoir il faut joindre le pouvoir; aux connaissances théoriques l'habileté pratique;

    10° Les relations entre le maître et l'élève doivent être fondées sur l'amour;

    11° L'instruction proprement dite doit être subordonnée au but supérieur de l'éducation.

    Chacun de ces aphorismes mériterait un long commentaire. Il suffit cependant de les étudier dans leur ensemble, pour se faire une idée à peu près exacte de cette pédagogie vraiment humaine qui s'appuie sur des principes psychologiques.

    Krusi a pu dire de son maître:



    «Pour les connaissances et les pratiques ordinaires de l'école, Pestalozzi était bien au-dessus d'un bon megister de village. Mais il possédait quelque chose d'infiniment supérieur à ce que peut donner un cours d'instruction, quel qu'il soit. Il connaissait ce qui reste caché à un grand nombre d'instituteurs: l'esprit humain et les lois de son développement et de sa culture, le cœur humain et les moyens de le vivifier et de l'ennoblir.»

    Procédés pédagogiques. — La pédagogie de Pestalozzi vaut par les procédés, non moins que par les principes. Sans prétendre tout énumérer, nous indiquerons succinctement quelques-unes des pratiques scolaires qu'il a employées et recommandées:

    L'enfant doit savoir parler avant d'apprendre à lire.

    Pour la lecture, il faut se servir de lettres mobiles que l’on colle sur carton.

    Avant d'écrire, il faut dessiner.

    Les premiers exercices d'écriture doivent être faits sur l'ardoise.

    Il faut dans l'étude du langage suivre l'évolution de la nature, étudier d'abord les noms, puis les qualificatifs, enfin les propositions.

    Les éléments du calcul seront enseignés à l'aide d'objets matériels pris comme unités, ou tout au moins, de traits figurés sur un tableau.

    Le calcul oral sera le plus employé.

    L'élève doit, pour se faire une idée juste et précise des nombres, se les représenter toujours comme une collection de traits ou de choses concrètes, et non comme des chiffres abstraits.

    Un petit tableau divisé en carrés dans lesquels sont figurés des points servent pour apprendre à additionner, à soustraire, à multiplier, à diviser.

    Il n'y avait ni livre ni cahier dans les écoles de Berthoud.

    Les enfants n'avaient rien à apprendre par cœur. Ils devaient répéter tous à la fois et en mesure les instructions du maître.

    Chaque leçon ne durait qu'une heure et était suivie d'un petit intervalle, d'une courte récréation.

    Le travail manuel, le cartonnage, la culture du jardin, la gymnastique étaient associés au travail de l'esprit. La dernière heure de la journée était consacrée au travail libre; les élèves disaient: «On travaille pour soi.» Quelques heures par semaine étaient consacrées aux exercices militaires.

    Tout n'est pas à louer à coup sûr dans les procédés que nous venons d'indiquer. Il n'est pas nécessaire par exemple que l'enfant se représente, quand il calcule, le contenu des nombres, et Pestalozzi abuse parfois de l'intuition sensible. Il introduit l'analyse et une analyse trop subtile, trop minutieuse, dans des études où la nature fait seule son œuvre. «Ma méthode, disait-il lui-même, n'est qu'un raffinement des procédés de la nature» et il raffinait trop.

    Pestalozzi et Rousseau. — Pestalozzi a souvent avoué ce qu'il devait à Rousseau. «Mon esprit chimérique et peu pratique fut saisi, disait-il, par ce livre chimérique et impraticable.. Le système de liberté fondé idéalement par Rousseau excita en moi une ardeur infinie vers une sphère d'activité plus grande et plus bienfaisante.»

    La grande supériorité de Pestalozzi sur Rousseau, c'est qu’il a travaillé pour le peuple; c'est qu'il a appliqué à un grand nombre d'enfants les principes que Rousseau ne mettait en œuvre que dans une éducation individuelle et privilégiée. Émile, après tout, est un aristocrate: il est riche et bien né; il est comblé de tous les dons de la nature et de la fortune. Les élèves réels n'offrent pas en général à l'action des pédagogues une matière aussi docile, aussi complaisante. Pestalozzi n'a eu affaire qu'à des enfants du peuple, qui ont tout à apprendre à l'école parce qu'ils n'ont trouvé au foyer domestique, auprès de parents occupés ou inattentifs, ni excitations ni exemples, parce que leurs premières années n'est été qu'un long sommeil intellectuel. Pour ces natures engourdies, bien des exercices sont nécessaires qui passeraient à bon droit pour des inutilités, sil s'agissait d'instruire des enfants d'une autre condition. Avant de condamner, avant de railler les minuties de Pestalozzi et des pédagogues de la même école, il faut considérer au service de qui ils mettaient ces procédés. Véritable organisateur de l'éducation de l'enfance et du peuple, Pestalozzi a droit aux applaudissements de tous ceux que préoccupe l'avenir des classes populaires.

    Conclusion. — On ne saurait, au moyen de l'analyse seule des méthodes de Pestalozzi, se flatter de comprendre l'action d'un homme qui excella par l'élan de sa charité, par son ardeur à se donner et à se répandre par ce je ne sais quoi qui fait une grande personnalité, plus que par la netteté et la rigueur de ses théories. Il en est un peu de Pestalozzi comme de ces grands acteurs qui emportent avec eux dans la tombe une parti du secret de leur art.

    Il a été grand surtout par le cœur et par l'amour. A lire quelques-uns de ses écrits, on serait parfois tenté de dire que son esprit était de beaucoup inférieur à l'attente qu'excite son nom; mais quelle revanche éclatante il prend dans le domaine des sentiments!

    Il a passionnément aimé le peuple. Il en connaissait les souffrances et rien ne le détournait du souci de les guérir. En face d'un beau paysage, il songeait moins au spectacle admirable qui s'étalait sous les yeux, qu'aux pauvres gens qui sous ces splendeurs de la nature menaient une vie misérable.

    Ce qui lui assure une gloire immortelle, c’est la hauteur du but qu'il s'est proposé, c'est son ardeur à régénérer l'humanité par l'instruction. Qu'importe que les résultats obtenus aient été disproportionnés à ses efforts, et qu'il ait pu dire: «Le contraste entre ce que je voulais et ce que je pouvais est si grand qu'il ne peut s'exprimer.» La Révolution française, elle aussi, n'a pas réussi, en fait d'instruction, à égaler ses œuvres à ses aspirations.

    L'amour et l'admiration de tous les amis de l'instruction sont acquis à jamais à Pestalozzi. Il a été le plus suggestif, le plus remuant des pédagogues modernes. S'il ne lui a pas été donné d'agir suffisamment sur la pédagogie française, il a été en Allemagne le grand inspirateur de la réforme de l'éducation populaire. Tandis qu il était dédaigné par Bonaparte, il obtenait, en 1802, du philosophe Fichte ce bel éloge: «C'est de l'institut de Pestalozzi que j'attends la régénération de la nation allemande.»


    Notes
    1. Outre Basedow, il faut opter parmi les éducateurs qui sont restés célèbres en Allemagne sous le nom de philanthropes Salzmann (1744-1811) et Campe (1746-1818).

    2. Voyez des citations intéressantes du Journal d’un père dans l'excellente biographie de Pestalozzi par Roger de Guimpe.

    3. Voyez plus loin Leçon XIX.

    4. Une seconde édition parut du vivant de l’auteur en 1820, avec quelques modifications importantes. La traduction française publiée en 1882 par le Dr Darin a été faite sur la première édition.
    Date de création : 2012-04-01 | Date de modification : 2012-04-01

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