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    Dossier: Innocence

    L'innocence de la musique sentimentale

    Léo-Pol Morin
    L'INNOCENCE DE LA MUSIQUE SENTIMENTALE

    Des défenseurs de dogmes musicaux, et qui sont en même temps gardiens d'une soi-disant morale musicale, veulent nous faire croire que la musique sentimentale est une chose affreuse, en ce qu'elle flatte superficiellement les sens au détriment de l'esprit. Il est alors devenu de bon ton, chez les doctes censeurs, de mépriser le genre romance sentimentale, comme aussi toute cette musique qu'hier encore on appelait le jazz. Un homme sérieux n'a pas le droit de prendre plaisir à des choses pas sérieuses... ce qui rend décidément la vie de ces gens-là assez insupportable...
    Mais rassurons-nous, si tant est que nous nous soyions déjà inquiétés: la musique sentimentale n'est pas une si dangereuse affaire… On peut y prendre plaisir sans pécher contre les fugues de Bach, contre les sonates de Beethoven, et aussi contre les rasants exercices de feu M. Czerny. Prenons seulement garde de bien choisir nos plaisirs et de n'être pas dupes de notre propre sentimentalité.
    Il est ordinairement admis que la sentimentalité est une caricature du sentiment, et il est certain que le mot sentimentalité a pris au XXe siècle un sens péjoratif. La sentimentalité, c'est du sentiment à gros traits, c'est l'imagerie populaire du sentiment; c'est le sentiment dans son expression superficielle et rudimentaire. En littérature, qui dit sentimentalité dit romans de George Sand et consorts. En musique, ce serait, au plus bas étage, bien entendu, les nombreuses Prières d'une vierge, les Rosary, les Harpes éoliennes et autres chants de rossignols éperdus. Mais on a bien le droit de considérer que ces vierges rossignolantes n'appartiennent pas à la musique...
    Il faut aussi entendre par musique sentimentale toute une catégorie d’œuvres qui ne sont pas d'essence sentimentale dans l'ordre où nous avons accoutumé, mais qui le sont devenues à l'usage. (Par exemple, toutes ces pages où une vague langueur a dégénéré en maladie chronique.) En effet, maintes belles pages de Chopin, de Schumann ou de Beethoven, ont perdu leur caractère noble pour avoir été caricaturées et tripotées par trop de mains indiscrètes. Telles de ces belles et viriles pages ne nous apparaissent plus aujourd'hui que comme des squelettes sentimentaux, dépourvus de toute substance réellement sensible.
    Ainsi peuvent nous apparaître la belle Sonate à la lune et la Pathétique de Beethoven, le fameux Rêve d'amour de Liszt, tel Prélude de Chopin ou de... Rachmaninoff. La célèbre Marche funèbre de Chopin, si déchirante dans l'expression, n'est plus pour la plupart d'entre nous que l'épanchement d'une âme sentimentale. On en veut presque à cette âme de s'abandonner avec un tel sans- gêne...
    Mais c'est le sort de la plupart des chef-d’oeuvres qui ont élu domicile dans le cœur innombrable du peuple. La Vénus de Milo, les Trois Grâces de Raphaël, les Vierges de Botticelli et de Vinci, la fameuse Joconde, ont tour à tour servi à la publicité commercialo-sentimentale, autant que n'importe quelle page admirable de musique. N'a-t-on pas récemment vu une certaine brasserie annoncer sa bière comme étant aussi douce, aussi moelleuse que du... Beethoven... « Smooth as Beethoven ». L'adagio émouvant et admirable de la Pathétique tourné en mousse de bière... On aura tout vu!
    On est à ce point déformé qu'on aimerait moins la fameuse Pathétique si on découvrait que les fameux coups du destin par quoi elle commence ne sont pas cela du tout, mais ainsi qu'on l'a déjà proposé, tout simplement quatre coups de plume sur la table, marquant l'impatience de l'auteur devant l'inspiration revêche, en mal d'un thème bien scandé et susceptible de donner lieu à de belles chevilles. On aimerait moins la Sonate à la lune si elle était tout simplement et plus sèchement la sonate Op. 27, n° 2, et si on ne lui eût collé une touchante légende amoureuse.
    A ce jeu-là, Schubert perdrait aussi la plus grande partie de son émotivité. Les sentimentaux l'aimeraient moins s'il n'était le pauvre Schubert, malade, désappointé dans l'amour comme dans la vie, et qui, hélas! ne put terminer sa symphonie... inachevée...
    Et que dire de Chopin, pauvre victime d'un amour trop exigeant à l’œuvre de qui des littérateurs sentimentaux et peu scrupuleux ont imposé mille légendes d'un goût douteux et des sous-titres aussi faux qu'évocateurs! Il est vrai que l’œuvre de Chopin abonde en pages sentimentales. Mais on en exagère, on en exaspère chaque jour davantage la sentimentalité. On va jusqu'à croire que les Nocturnes et les Préludes de ce grand génie ne sont qu'évanescences puériles à l'usage des jeunes filles en fleurs ou des jeunes gens en herbe. On doute qu'il y ait un homme au fond de tout cela, un homme éminemment sensible, douloureux et viril. On se trompe. Car le sentiment, chez Chopin, est réel et profond.
    Il est vrai que l'histoire a étrangement traité cet homme de génie. A moins que ce ne soit George Sand, qui prétendait avoir révélé l'amour au pauvre Polonais et qui, en réalité, a aggravé sa langueur romantique.
    La musique de Schumann prête moins que celle de Chopin aux évanescences publiques et officielles. Cependant, bien des pages de ce grand musicien, de cet être à la fois nerveux, emporté et doux, ont prêté à des extravagances sans nom. Et n'est-il pas étrange de voir que la musique de Liszt, si mâle, si virile, porte en soi, en maintes pages, des germes d'inflexions susceptibles d'amollir les âmes sentimentales. Et pourtant, Liszt fut un homme au sens le plus imposant du mot. Mais un homme plein charme, et dont les aventures amoureuses firent grand bruit. De sorte qu'on peut se demander si son célèbre nocturne intitulé Rêve d'amour avait des intentions honnêtes... Personne ne résiste à cette confession, à cette caresse sentimentale, dont le lyrisme a déjà subi tant de déformations caricaturales.
    On a l'habitude de considérer que les gens heureux échappent au sentimentalisme et on convient généralement que cet état d'âme ne s'accommode ni du grand bonheur, ni du grand malheur. En effet, de tels excès dérangent la béatitude sentimentale. Cependant, Mendelssohn, musicien heureux, paraît avoir réussi mieux que personne le genre sentimental, superficiel et mondain. Mais il s'agit ici d'une sentimentalité qui ne bouleverse pas.
    Sans doute, le Romantisme, qui a bon dos, peut bien supporter qu'on l'accuse d'avoir donné naissance au sentimentalisme. C'était inévitable. On a d'ailleurs l'habitude de dire que le Romantisme représente, en musique, l'avènement de la chair humaine, avec tout son cortège de joies et de peines. En effet, le Romantisme est le culte de la souffrance. C'est le culte de l'amour, le culte du sentiment. Pour les Romantiques, ces émotions-là habitaient sous le même toit. La douleur et l'amour malheureux étaient nécessaires à leur vie quotidienne et ils nous en ont largement entretenus. Et nous, à l'usage, nous avons dénaturé ces beaux et nobles sentiments dans un sens beaucoup moins noble. De chefs-d’œuvre authentiques, nous avons fait de pâles images à la hauteur et au goût de notre sentimentalité maladive.
    Mais c'est nous qui avons tort et nous savons bien que ces pages sentimentales devant quoi de doctes censeurs font la moue, demeurent quand même des chefs-d’œuvre. Oui, chefs-d’œuvre, assurément, que tous ces adagios de Pathétiques, que ces sonates à la lune, que ces Chansons de l'Adieu et que ces Rêves d'amour. Pour s'en rendre compte, on n'a qu'à en redresser l'image et à les écouter avec un cœur et une âme virils.
    A la fin du XIXe siècle, cependant, la musique sentimentale a pris un caractère beaucoup moins élevé, surtout entre les mains de musiciens aussi parfaitement impudiques que, par exemple, Massenet, Puccini et consorts. Qui n'a subi l'épanchement de la très insidieuse Méditation de Thaïs, de Massenet? Cette mélodie sucrée, admirablement conçue et composée, s'étire de telle façon qu'elle en devient inquiétante. On croit qu'elle flatte le cœur et le console, et elle ne fait que l'engourdir par des moyens inavouables. Mais comment rester insensible à cette mélodie filandreuse? Le cœur prête tant à confusion et on a tant abusé des cœurs simples...
    Rarement, la sentimentalité a donné de rudes coups à de nombreux chefs-d’œuvre, et c'est sans doute en manière de réaction contre certains titres trop suggestifs que des musiciens comme Schoenberg et Hindemith ne mettent que des numéros d'ordre en tête de leurs oeuvres. Un chiffre, c'est bien plus sec que, par exemple, Chanson d'adieu, Désespoir, ou Rêve d'amour, mais on peut ainsi se garantir contre ces interprétations parasitaires qui dérangent aujourd'hui tant de belles oeuvres, et qui empêchent qu'on les écoute, l'esprit et le cœur en paix.
    Mais les sentimentaux ont besoin qu'on leur distribue des étiquettes, et qu'on leur dise dans quel sens s'émouvoir. Comme ce sont généralement des paresseux qui tiennent avant tout à être émus, il faut leur donner une pâture toute faite, et prête à faire pleurer. Et qu'importe tout le reste, pourvu que l'on soit ému...
    En effet, on recherche avant tout l'émotion, et cette émotion sentimentale, on la trouve bien plus volontiers dans la musique qui souffre, même malaisément, que dans la musique trop heureuse et trop parfaite. Les sentimentaux aiment la musique infirme et qui pêche en sanglotant.
    Quant au cafard morose qui nous envahit de toutes parts, à la faveur des crises mondiales actuelles, nous savons bien qu'il nous maintient dans le cadre et dans l'atmosphère du romantisme sentimental. Les tendances actuelles de l'art populaire, son hyper-sensibilité représentent les plus démoralisants spécimens de la sentimentalité. La romance actuelle, le goût que l'on a des chanteuses sans voix, glabres, fatales et lamentables, ce goût des voix cafardeuses qui sont l'ornement du music-hall moderne et qui clament à tout venant d'insondables banalités sur la mort et sur l'amour, tout cela participe du plus bas romantisme.
    Mais, dans cette musique sentimentale, il y a, là aussi, des nuances et des hiérarchies. Là aussi on peut choisir. Tout n'y est pas mauvais et dissolvant. Rien ne nous empêche donc de distinguer entre les diverses musiques sentimentales et de savoir reconnaître la bonne de la mauvaise. Ne nous attardons pas à médire de cette petite tare des romantiques qu'on appelle la sentimentalité. A cause d'elle, la musique s'est créé de nombreux adeptes qu'elle n'eût sans doute jamais conquis si elle était demeurée ce froid jeu de l'esprit qu'elle était au temps des premiers grands classiques.
    J'aime mieux croire que la musique sentimentale n'est ni bien détestable, ni bien dangereuse. Dans ses beaux modèles, elle est loin d'avoir tous les vices que lui prêtent si généreusement de doctes censeurs. Des gens dits de bon goût et même des anti-sentimentaux s'y complaisent à leurs heures, en cachette, tant il est vrai que tous les goûts sont dans la nature.
    En tout cas, c'est un goût très avouable. Point n'est besoin d'avoir honte du plaisir qu'on y prend, même si on sait que cette musique ne touche que l'enveloppe extérieure de ce que l'on appelle le cœur. C'est d'ailleurs pour cela qu'elle est sans danger. Car, autrement, ni Mozart, ni Chopin, ni Liszt, ni Schumann, ni Schubert ne se seraient octroyé pareille licence.
    Date de création : 2012-04-01 | Date de modification : 2012-04-01

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