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« Affaire Jutra » : respecter l'histoire et la justice

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Depuis la publication de la biographie de Yves Lever consacrée au cinéaste québécois Claude Jutra, nous assistons à un autre de ces psychodrames collectifs dont est friande notre époque. Tout y passe : violence des interventions médiatiques, postures moralisatrices, accusations tous azimuts, repentance, vague d’épuration toponymique. 

Je le précise d’emblée, afin qu’on ne voit pas en moi un représentant de la « culture de l’excuse » qu’on dénonce avec justesse : si ce qu’on a révélé sur le cinéaste est exact – et, rien, jusqu’ici, ne m’a fait croire le contraire –, Claude Jutra est un être abject sur le plan humain, un dépravé dont les actes seraient passibles des tribunaux s’il était encore de ce monde. Peut-être serait-il également amené à passer sous la loupe des psys qui se pencheraient sur son cas. Que la chose soit donc entendue. 

Mais me sera-t-il permis de m’élever contre les termes de ce prétendu débat, où nous n’aurions, semble-t-il, que le choix qu’entre deux positions : d’un côté celle des justiciers, des dénonciateurs de Claude Jutra et de la pédophilie, qui cherchent à effacer toute trace de la présence, dans la vie sociale et culturelle, de ce « monstre »; de l’autre celle de ceux qui, soutient-on, voudraient à tout prix le défendre et le dédouaner en finassant, édulcorer la réalité, sinon la nier ? Je récuse pour ma part cette fausse alternative entre, d’un côté, la condamnation sans nuance et, de l’autre, la volonté d’excuser (réelle ou imputée), alternative qu’on retrouve, omniprésente, dans les médias et sur les réseaux sociaux.

Je pense qu’on peut parfaitement reconnaître la gravité des actes commis par Jutra, des actes de nature criminelle, rappelons-le, les condamner, tout en ne défendant pas cette position extrême qui consiste à vouloir oblitérer l’artiste de la mémoire collective. Car, est-il nécessaire de le préciser, ce n’est pas son exemplarité sur le plan moral que soulignent les inscriptions toponymiques dont il est l’objet, mais bien ses accomplissements en tant que cinéaste majeur de notre culture. J’y reviens plus bas.

Quelques remarques générales

Rappelons une évidence bête. Claude Jutra est mort il y a trente ans. Pourtant, lorsqu’on prend connaissance des interventions dans les médias, tant celles des chroniqueurs que celles du public, on a l’impression, en raison de leur virulence, qu’il est toujours en vie et que quelqu’un va finir tôt ou tard par crier : « Pendez-le! »… Certes, s’il est mort il y a des lustres, me répondra-t-on, les accusations, elles, sont toutes récentes. J’en conviens, mais le fait qu’il ne soit plus là pour rendre compte de ses actes ne devrait-il pas au moins tempérer l’agressivité des uns et des autres ? Pourquoi cette hyperémotivité prend-elle toute la place ?

Si je ne m’étonne guère de la réactivité d’une bonne partie de l’opinion publique concernant une question de ce genre, j’aurais cependant espéré que la classe médiatique s’astreigne à une certaine retenue dans l’invective et dans l’outrance verbale. Hélas, on constate que ce n’est pas le cas. J’en n’en donnerai pour exemple, du côté des procureurs, que les multiples contributions, sur le sujet, du tandem Martineau-Durocher, sur le site Canoë. Cela étant dit, de l’autre côté de la clôture, certaines interventions médiatiques qui mettent en présence les « défenseurs » du cinéaste, où se révèle, face aux actes reprochés à Jutra, une complaisance crasse, ne sont pas mieux avisées. La table ronde animée, à Radio-Canada, par René Homier-Roy est, à cet égard, digne de figurer dans une anthologie de la bêtise cultivée. On a déjà vu un René-Daniel Dubois mieux inspiré.

Ce que l'on a également pu observer de manière très claire, c’est que le terrain de la mémoire, en ces temps postmodernes où il n’y a plus de réalité mais que des perspectives, des représentations de cette réalité, ce terrain de la mémoire est devenu le champ de bataille ultime. Si la personne physique n’est plus là pour répondre des actes ou des positions qu’on lui reproche, eh! bien, c’est à son avatar mémoriel que l’on s’en prendra. D’où cet acharnement extrême contre les lieux de mémoire consacrés au cinéaste, qui va jusqu’au vandalisme.

Autre constat : celui de la place démesurée que prennent désormais les émotions dans des débats où la raison devrait pourtant occuper le premier rang. Nous le voyons avec cette « affaire Jutra », mais nous l’avons également vu en début d’année, en France, avec la remise de la légion d’honneur aux victimes des attentats parisiens, remise qui détourne tout à fait le sens de cette décoration, qui doit récompenser avant tout des réalisations méritoires, des destins marquants pour la collectivité. On peut déceler la même tendance à céder à l’émotion, à vouloir rendre hommage à une victime uniquement parce qu’elle est victime, dans le projet de rebaptiser, à Trois-Rivières, un parc existant du nom de la petite Cédrika Provancher.

Ce qui me trouble beaucoup dans cette « affaire Jutra », c’est la réaction tout empreinte d’émotivité a également affecté ceux qui, en principe, devraient garder la tête froide, à savoir nos dirigeants politiques et nos institutions (par exemple la Commission de toponymie). Dans une société civilisée, bien réglée, les hommes publics et les institutions devraient être ceux qui tentent de calmer le jeu, qui en appellent à une réflexion plus rationnelle s’inscrivant dans la durée. Dans le cas présent, nous avons eu droit à tout autre chose. Les hommes politiques et les institutions ont accompagné plus souvent qu’autrement l’hystérie de l’opinion publique et des commentateurs médiatiques.

Deux autres aspects assez malsains ressortent du débat qui a lieu dans l’opinion publique (sur les médias sociaux, dans les pages de commentaires des journaux et sur les lignes ouvertes).

En premier lieu, on constate, chez bon nombre d’internautes, cet anti-intellectualisme primaire proprement indéracinable chez bien des Québecois – un véritable atavisme, chez nous. C’est tout juste si on ne traite pas (l’accusation d’homophobie empêche bien sûr qu’on le fasse) ceux qui s’efforcent de réfléchir, d'apporter des nuances, de « tapettes », comme on le faisait durant les belles années de Duplessis. Comprendrons-nous un jour que, si l’essence d’un débat véritable consiste, si besoin est, à critiquer certaines idées, elle ne tient pas dans la remise en cause de la légitimité, presque du droit à l’existence de celui qui les exprime?

Autre trait des Québécois qui ressort de l’ « Affaire Jutra » : la propension de bon nombre de nos compatriotes à haïr toute forme de grandeur, à se complaire en abaissant toute figure qui tente de s’élever au-dessus de la masse. Au Québec, on est trop souvent prompt à se réjouir du malheur des riches et des gens connus. C’est comme si on se plaisait à vouloir ramener avec nous dans la soue quiconque a eu l’impudence d’en être sorti. Je ne suis pas monarchiste mais la jouissance perverse de tant de commentaires haineux concernant l'ex-lieutenant-gouverneur Lise Thibault a presque fini par me la rendre sympathique. Je dirais la même chose dans le cas de Jutra : la surabondance de bonne conscience saupoudrée de méchanceté pure finit par lever le coeur.

Dernier point qui, me semble-t-il, n’a guère été relevé par les commentateurs. Mort en 1986, Claude Jutra est une figure tout à fait représentative de ces années 1960-70, ces années de « sex, drugs and rock & roll », avec tous leurs excès, toutes leurs dérives morales. Le journaliste Yves Boisvert évoque, dans un article de La Presse, les stratégies de déni de la réalité mises en œuvre par certains défenseurs de Jutra. Il en fournit une explication, mais j’ai pour ma part une autre hypothèse. Ce déni, ce n’est pas seulement le passé de Claude Jutra qu’il concerne, mais également le leur (je parle bien sûr ici des contemporains du cinéaste). Jutra est en quelque sorte leur miroir. Je pense que pour plusieurs de ces défenseurs, qui connaissaient son penchant pour les mineurs de sexe masculin, le comportement du cinéaste était tout simplement noyé dans les excès innombrables de l’époque. Excès qu’ils vivaient eux-mêmes (et je ne parle PAS ici de pédophilie, qu’on me lise bien, mais bien de l’ensemble des excès sur le plan sexuel). S’éclairent ainsi les propos du comédien Mario Béland, lorsqu’il affirme : « Claude avait des relations avec des jeunes garçons, oui, des adolescents. Ça ne regarde personne jusqu’à ce que quelqu’un dénonce qu’il a été abusé ou non. » Ça ne regardait personne, et on ne voyait pas, on ne voulait pas voir, parce que la plupart des gens, dans le même milieu, avaient la vue embrouillée par les mêmes excès.

Les bons bourgeois d’aujourd’hui étaient souvent de joyeux zozos dans ces années-là, faut-il le souligner. Les poubelles de la révolution sexuelle des années 1960 et 1970 sont assurément remplies d’histoires scabreuses, que beaucoup n’aimeraient pas voir ressortir. Je pense à ce professeur d’université dont me parlait un collègue digne de confiance et fort peu enclin au potinage, professeur qui se vantait à lui des orgies qu’il pratiquait avec des mineurs dans les pays du Sud. Et son comportement est sans doute loin d’être unique. Avec cette polémique, le cas Claude Jutra constitue désormais un précédent. Yves Lever a levé un tabou. De futurs biographes des acteurs des années 1960 et 1970 se pencheront nécessairement sur cet aspect de la vie des personnages qu’ils étudieront. Et, sans nul doute, cela effraie certains, qui n’ont pas la conscience tranquille.

Une nouvelle campagne d’épuration toponymique

Claude Jutra, cinéaste de grand mérite, se révèle aujourd’hui avoir été un homme moralement abject, un homme ayant commis des actes tombant sous le coup de la loi. Faire disparaître purement et simplement son nom de l’espace public nous aidera-t-il, collectivement, d’une quelconque façon ? Je ne le pense pas.

Ceux qui me connaissent savent que je ne suis pas un partisan de l’épuration toponymique. J’estime que c’est une approche qui fait très peu avancer la conscience historique de la population en général. De plus, à l’instar de Philippe Muray, je trouve qu’elle flatte un peu trop dans le sens du poil la bien pensance de notre époque. Et puis, elle évoquera toujours pour moi les régimes totalitaires, et leur fâcheuse tendance à gommer sur les photos officielles et dans les livres l’image des personnages tombés en disgrâce. Pourtant, cette rectitude mémorielle a le vent en poupe. Nous y reviendrons dans de prochaines livraisons de cette Lettre.

Je suis au contraire favorable à l’enrichissement de la toponymie. Plutôt que d’effacer, multiplier, ajouter de nouveaux toponymes, qui intègrent les réalités inédites de notre monde. C’est ainsi qu’on sera le mieux à même, me semble-t-il, de percevoir la profondeur du passé. Pour prendre un exemple bien connu, si personne, dans notre société, ne se reconnaît plus aujourd’hui dans les idées du pape ultraconservateur Pie IX, le fait qu’un boulevard bien connu à Montréal porte son nom n’est pas anodin. Il nous en apprend sur le Québec d’autrefois, qui était religieux et ultramontain. Le gommer et le remplacer par un nom plus contemporain, plus proche de nos valeurs ne ferait que creuser des trous dans notre mémoire collective. Je serais tout à fait opposé à une telle démarche si elle devait voir le jour.

Dans l’« affaire Jutra », ce qui m’apparaît assez incroyable, c’est le temps de réaction extrêmement court entre la révélation de certains faits concernant la pédophilie du cinéaste et les décisions prises par les autorités publiques de débaptiser des lieux publics. Rappelons qu’aucune enquête sérieuse n’a été entreprise jusqu’ici et que nous n’en sommes toujours qu’au stade des allégations faites par un biographe et quelques journalistes sur la base de témoignages de victimes demandant à être vérifiés. Je ne veux pas dire par là que je mette en doute lesdits témoignages, seulement que des institutions publiques devraient faire preuve en la matière de davantage de prudence que les individus.

Autre dimension du phénomène qui m’a pris de court, je l’avoue : la diffusion à l’ensemble de la société québécoise du mot d’ordre d’épuration toponymique, au point où l’on peut envisager à brève échéance la disparition complète du toponyme « Claude Jutra » du territoire québécois. Certains (sont-ils vraiment sérieux ?) demandent même que l’on interdise la projection de ses films.

Ce que révèle cette campagne nationale, c’est, à mon sens, un refus, de la part de ceux qui s’en font les promoteurs, de voir le mal en face, d’accepter simplement sa présence, un refus d’envisager l’existence humaine autrement que selon la logique du tout blanc tout noir. En vérité, les êtres humains sont plutôt gris. Ils ont à la fois un côté lumineux et une part d’ombre. Si on les honore, est-il nécessaire de le préciser, c’est en raison de leur part de lumière et non des ténèbres qu’ils portaient en eux. C’est le cas de Claude Jutra qui, si horribles soient les gestes qu’il a posés, n’est pas un monstre absolu. Je suis d’avis qu’il y a au fond quelque chose de très infantile dans la campagne de moralisation. Cela évoque pour moi cet enfant qui, pour ne pas entendre les reproches de ses parents, se bouche les oreilles et crie très fort…

Un autre reproche que je ferais à nos croisés de la mémoire, c’est l’arbitraire de leur démarche. Énoncer cela n’est pas succomber au relativisme. Car cet arbitraire fait partie de la réalité même de l’épuration toponymique. Et il s’agit d’un arbitraire inéliminable, à moins de javelliser l’ensemble des toponymes d’une société. 

Les épurateurs toponymiques déploient beaucoup d’énergie pour effacer les traces, dans la mémoire civique, de tel ou tel personnage, mais ils ne lèvent pas les yeux sur tel autre, tout aussi « coupable », sinon plus, selon leurs propres critères discriminatoires. Sophie Durocher a répondu d’avance à cet argument : non, nous condamnerons tous les cas qui se présenteront. Mais qu’en est-il en réalité ?

Considérons la pédophilie. Parmi les contempteurs de Claude Jutra, je serais curieux de connaître combien se sont montrés laudatifs à l’occasion du décès de la vedette pop David Bowie, élevée presque au rang de saint artistique ? Eh bien ! David Bowie, il faut le rappeler, a été accusé d’avoir eu des relations sexuelles avec des mineures, un fait qui a été tout à fait minimisé dans le concert de louanges qui a suivi le décès de l’icône postmoderne. Personne, à ce que je sache, n’a demandé à ce qu’on enlève l’étoile qu’il a sur la Hollywood Walk of Fame. Loin de moi l’idée de vouloir lancer une campagne contre le chanteur. Je veux simplement illustrer les deux poids deux mesures qui constituent l’attitude habituelle des épurateurs toponymiques. En ce qui concerne le cinéma, les exemples de Woody Allen et de Roman Polanski pourraient également être cités.

La campagne visant Claude Jutra cible un individu ayant eu certaines conduites de nature criminelle, ici la pédophilie. Mais, du point de vue de la collectivité, du tort causé à l’ensemble de la société (la pédophilie, si odieuse soit-elle, ne lèse qu’un individu), n’y a-t-il pas des crimes autrement plus graves, comme les crimes économiques, la fraude fiscale, qui dépouille, en vérité, chacun des membres de la société ? Devrons-nous, à ce compte, supprimer de la toponymie québécoise le nom du politicien George-Étienne Cartier (on sait qu’il a été impliqué dans le fameux scandale dit du Pacifique), ou celui d'Alexandre Taschereau, qui a tripoté les comptes publics durant son administration ? Ou tel homme d’affaires local, pris la main dans le sac, qui a pourtant droit à sa portion de route ou à un aréna nommé en son honneur?

Mais, dans le cas de Claude Jutra, ce n’est pas tant l’aspect criminel qui importe que l’atteinte faite à l’intégrité physique et psychique d’un enfant. Laissons aller un peu notre imagination. Si, au lieu de pédophilie, on avait plutôt découvert que Claude Jutra, lors d’une bagarre, avait tué un autre homme et l’avait caché dans son jardin, la réaction de la population aurait-elle aussi virulente que dans le cas présent? Question provocatrice, j’en conviens, mais dont je ne suis pas sûr de la réponse qu’il faille lui apporter. Je ne dis pas qu’on ne le condamnerait pas, non, mais il n’y aurait sans doute pas cette agressivité bien particulière que l’on constate aujourd’hui, et qui est liée à la nature des crimes qu’on lui reproche. Qui touchent des enfants. L’enfant, la victime par excellence, la victime absolue. Une des figures emblématiques de notre époque droit-de-l’hommiste. Dont la profanation pédophilique ne peut qu’engendrer toutes les fureurs.

Que faire?, demandait Lénine. Essayons d'esquisser quelques éléments de réponse :

Tenter de garder la tête froide.

Faire les distinctions qui s’imposent.

Rappeler la nécessité de faire des nuances, ce qui n’est pas du tout la même chose que d’invoquer des excuses.

Profiter de la circonstance de cette polémique pour en faire un moment d’éducation et de réflexion : sur Claude Jutra, sur le cinéma québécois, sur les années 1960 et 1970, sur la révolution sexuelle, sur la pédophilie, sur la nature de la toponymie dans une société.

Vaste programme, certes, mais qui, s’il était mis en œuvre, fût-ce partiellement, nous permettrait d’échapper à la stérilité de ce faux débat moralisateur.

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« Il neigera toujours »

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Il neige, il neige encore, et il neigera toujours, et quand il ne neigera plus, il neigera encore, et quand la fin du monde arrivera, quand le berceau du monde en deviendra le cercueil, eh bien ! il restera encore un morceau du Canada pour qu’il puisse neiger dessus... Le vent souffle avec rage dans ma chambre; vingt fois il a déjà éteint ma Lanterne; j’ai beau invoquer le Seigneur, il neige tant et il poudre tant qu’il ne m’entend pas. Ce sont les tempêtes du siècle, rien n’est plus clair. Ah ! si l’évêque était ici.

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« Je ne hais pas les bourgeois...»

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Mon cher confrère,

Je vous appelle ainsi parce que vous êtes auteur et que je peux être critique à l'occasion. Je viens vous faire des reproches. Que vous trouviez mauvais tout ce que j'écris pour le théâtre, et Maître Favilla particulièrement, c'est votre droit, et personne ne le conteste. Mais que vous cherchiez, en dehors des formes littéraires de mes ouvrages, des sentiments qui n'y sont point, voilà qui n'est pas équitable, et c'est à quoi j'ai le droit et le devoir de répondre.

Le procès de tendance que vous me faites aujourd'hui et qui est le résumé de plusieurs autres, le voici : George Sand fait l'apothéose de l'artiste et la satire du bourgeois. Selon elle; gloire au musicien, au comédien, au poète; fi du bourgeois! honte et malédiction sur le bourgeois! Voilà un artiste qui passe, ôtez votre chapeau; voilà un bourgeois qui se montre, jetons-lui des pierres.

Je vous répondrai par la bouche de ce Favilla, qui vous fâche si fort : Non, Dieu merci, je ne connais pas la haine. Par conséquent je ne hais pas les bourgeois, et mes ouvrages le prouvent. C'est vous qui haïssez les artistes, et votre critique le proclame.

Je hais si peu les bourgeois, que j'ai suivi, dans le Mariage de Victorine, la donnée de Sedaine relativement a M. Vanderke, qui, de noble, s'est fait négociant, et qui a puisé là, dans le travail, dans la libéralité, dans la probité, dans la sagesse, dans la modestie, toute l'humble et véritable gloire d'un caractère que Sedaine résumait par ce mot: Philosophe sans le savoir. -- Dans la même pièce, la femme, la fille et le fils de Vanderke sont des êtres aimants, sincères et bons.

Je n'ai rien dérangé aux types du maître et je me suis plu à développer celui d'Antoine, l'homme d'affaires, l'ami de la maison, un petit bourgeois aussi, un modèle de désintéressement et de fidélité. Enfin j'ai créé celui de Fulgence, encore un petit bourgeois, un simple commis, qui n'est ni ridicule ni haïssable, vous l'avez dit vous-même.

Le Mariage de Victorine est donc une pièce prise, en pleine bourgeoisie et une apothéose modeste mais franche des vertus propres à cette classe, quand cette classe comprend et observe ses vrais devoirs.

Dans les Vacances de Pandolphe, le personnage principal est un professeur de droit, un bourgeois pur et simple, un misanthrope bienfaisant, qui aime paternellement et qui est finalement aimé.

Dans le Pressoir, ce sont des artisans. Vous les avez trouvés trop vertueux, trop dévoués, trop intelligents. Et pourtant, à propos de Flaminio, où il n'y a pas de bourgeois, vous disiez plus tard : «Artiste, à la bonne heure. Artisan vaut mieux. Minerve Artisane est un des noms grecs de Minerve.»

Je n'ai pas lu ce que vous avez écrit sur Mauprat. Là, il n'y a ni bourgeois ni artiste. Je ne sais pas sur quoi a porté le réquisitoire de votre éloquence indignée.

Nous voici à Favilla. C'est bien, en effet, maintenant et pour la première fois qu'un artiste et un artisan sont aux prises. Il vous a plu de faire une analyse infidèle de ma pièce, vous armant d'une première version qui a été imprimée et non publiée en Belgique.

Vous n'avez, je crois, ni vu jouer ni lu la pièce représentée et publiée, et vous racontez, vous citez celle qui n'a été ni publiée ni représentée. Ce procédé de critique n'est loyal ni envers l'auteur, ni envers le public, ni envers vous-même mon cher confrère, et si vous n'étiez gravement affecté, ce que je regrette et déplore sans en savoir la cause, vous n'agiriez pas ainsi.

Que je n'aie pas été satisfaite de ma pièce de la Baronnie de Muhldorf [1], cela est certain, puisque je l'ai refaite à peu près entière; que le caractère du bourgeois Keller y fût trop durement accusé au point de vue de l'art, cela n'est pas douteux, puisque j'ai changé ce caractère, essentiellement.

Je dis au point de vue de l'art; car, au point de vue moral, la bourgeoisie n'était pas là plus gravement offensée qu'elle ne l'est dans Maître Favilla. Eussé-je fait du père Keller un monstre, le fils Keller n'en restait pas moins un noble coeur, et même, dans ma première ébauche, ce dernier personnage était plus développé et plus actif.

Aucun de mes coreligionnaires à moi (car je suis de la religion de l'égalité chrétienne, et plusieurs pensent comme moi) ne m'eût reproché de lui montrer un jeune bourgeois enthousiaste et généreux. Pourquoi ceux qui professent la doctrine de l'autorité par la richesse eussent-ils trouvé mauvais qu'un gros bourgeois dur et vicieux leur fût présenté? Quelle haine veut-on chercher dans les enseignements de l'art? Sommes-nous au temps de Tartufe, où il n'était point permis de montrer la figure de l'hypocrite? Mais, au temps même de Tartufe, les vrais chrétiens ne voyaient dans ce scélérat qu'une ombre favorable à la vraie lumière. Je serais tentée de croire, mon cher confrère, que vous ne croyez pas aux vertus de la bourgeoisie, et que, prenant ses travers plus au sérieux que je ne le fais, vous allez, un de ces matins, me forcer d'embrasser sa défense.

J'ai donc dit qu'au point de vue de l'art, ma première esquisse du bourgeois Keller m'avait paru trop sèchement dessinée. C'était une figure trop noire dans un tableau dont je voulais rendre l'effet général doux et sentimental. Je travaille avec beaucoup plus de conscience qu'il ne plaît à votre charité fraternelle de vouloir bien le supposer. Ceux qui me voient travailler le savent, et le public, quoi qu'il vous en semble, veut bien aussi s'en apercevoir; car il accorde des larmes sympathiques à ce fou impossible de Favilla et des sourires attendris aux bons retours de ce terrible, Keller, qui n'est à tout prendre que ridicule. Voyez le grand crime! supposer qu'un ancien marchand de toile puisse ne pas comprendre la musique, ne pas aimer les artistes, ne pas distinguer à première vue une honnête femme d'une bohémienne, ne pas vouloir manger tout son revenu en aumônes ou en libéralités seigneuriales, enfin ne pas marier son fils sans hésiter à une fille qui n'a rien que ses beaux yeux! Voilà, en effet, une condamnation du bourgeois bien cruelle, bien acerbe, bien amère, bien systématique! La haine systématique, voilà le reproche que je repousse, mon cher confrère; car je ne vois pas l'honneur qui vous revient de professer un tel sentiment contre les artistes. Combien de fois, en d'autres temps, n'avez-vous pas fait gloire d'appartenir à cette race du sentiment et de l'inspiration! et pourquoi cette horreur du comédien affichée par vous à propos de Flaminio, vous qui avez découvert et illustré l'illustre paillasse Deburau? Qui donc vous a blessé ainsi, et pourquoi reniez-vous votre destinée, qui est de voir, de comprendre et d'aimer le théâtre? Je pourrais bien vous mettre cent fois pour une en contradiction avec vous-même, en vous citant à vous-même; mais ce n'est pas pour lutter contre votre judiciaire artistique que je vous écris, c'est pour vous dire: Laissez tomber sous vos pieds ces dépits qui vous troublent, et ne commettez pas d'injustices volontaires, quant à la morale des choses. Ma morale, à moi, c'est la seule force que je revendique contre des arrêts irréfléchis, et, puisque vous ne la sentez pas, il est utile, une fois pour toutes, que je vous la dise.

C'est une moralité du coeur, qui m'est venue surtout avec l'âge. Ceci n'est pas une fantaisie, comme vous l'appelez, c'est un sentiment très profond et très salutaire de ce que les hommes se doivent les uns aux autres en tout temps et en tout lieu, derrière les coulisses d'un théâtre comme au comptoir d'une boutique, à la clarté, du soleil qui éclaire les doux rêves du poète comme à celle de la lampe qui éclaire les veilles contemplatives du savant, du philosophe, du spéculateur ou du critique. Voyez-vous, mon cher confrère, vous avez trop veillé à cette lampe pour connaître les hommes: vous ne connaissez plus que le papier écrit, et vous prononcez sur le fond quand vous ne devriez prononcer que sur la forme. Là, en fait de forme, vous ayez été souvent un maître. Nourri de belles lectures et brillant d'érudition, vous avez écrit des pages exquises quand vous étiez, sans passion et, sans prévention. Mais vous n'avez rien d'un philosophe. Et, pour arriver à être un critique complet, il faudrait un peu de philosophie. Vous faites de la critique en artiste, avec des émotions, des boutades, des accès de poésie et des accès de spleen. Je ne me plains pas quand je vous lis: je talent que vous avez--quand vous ne vous pressez pas trop--désarme le jugement, dont vous froissez parfois les notions vraies. On s'écrie à chaque page: «Artiste, artiste, et non pas artisan! Muse de théâtre et de poésie, et non pas Minerve Artisane! jamais bourgeois, quoi qu'il dise et quoi qu'il fasse; car le bourgeois, dans son bon et beau type, est sage, équitable et conséquent. A celui-ci le lourd marteau de la logique; à l'autre la marotte brillante de la fantaisie.»

Vous ne connaissez plus les hommes quand vous essayez de les parquer en classes distinctes, en artisans, en artistes, en bourgeois, en rêveurs, en bohémiens, en sages, en fous, et même en riches et en pauvres. Toutes ces démarcations étaient bonnes, il y a dix ans, et, si nous n'avons gardé la tradition dans nos façons de parler, c'est par habitude. Ouvrons, les yeux sur la société présente. Dans ces dernières agitations politiques, toutes ses notions, toutes ses habitudes, tous ses destins se sont brouillés comme les cartes se brouillent dans les mains du grand joueur qui est le progrès.

Oui, le progrès quand même est toujours plus rapide au milieu du trouble qu'au sein du repos. Je connais vos opinions et vous connaissez les miennes; elles sont divergentes, mais elles n'ont rien à voir ici.

Il s'est fait un grand ébranlement dans les moeurs et dans les idées. Est-ce que vous n'avez pas senti la terre trembler sous nos pieds et le ciel vaciller sur nos têtes, rêveur et fantaisiste que vous êtes? Ne voyez-vous pas que les choses et les hommes ont changé? La fortune aveugle et passive n'a-t-elle pas déraillé comme une machine qu'aucune main humaine ne peut gouverner? Qui sont les riches et qui sont les pauvres, selon vous, aujourd'hui? Selon vous, les riches sont les sages, les pauvres sont les fous. Eh bien, voilà une erreur qui vous abandonnerait si vous regardiez hors de vos livres et de vos souvenirs. Le travail, le commerce, l'économie, le calcul, la raison, c'étaient là, en effet, du temps de Keller, des sources presque certaines de gain, de succès et de sécurité. A présent, c'est le hasard, la mode, la vogue, l'audace, la chance, qui seules décident des destinées du riche. Le bourgeois que notre mémoire a embaumé et que votre imagination veut faire revivre n'existe plus. Ce bourgeois-là, qui compte, chaque soir, les honnêtes et modestes profits du travail de sa journée, qui ne joue pas à la Bourse, qui ne se hasarde pas dans les délirantes spéculations de la grande industrie, il ne s'appelle plus le bourgeois. Il est le peuple, et il n'y a entre lui et l'artisan -- que vous avez bien raison d'estimer et de respecter--que la différence d'un peu plus ou d'un peu moins d'activité, d'invention et d'ambition. Que dis-je! entre le paysan, qui meurt de faim sur la terre qu'il ne sait ni ne peut féconder, faute de science et de capital, et le boutiquier, qui amasse péniblement une aisance sans cesse inquiétée par l'absence de crédit, il n'y a pas grande différence de plainte et de désir à l'heure qu'il est. Tout cela, c'est le peuple, le laboureur comme le commerçant, comme l'artiste, comme tous ceux qui n'ont pas mis la main survies gros lots, Flaminio comme Fulgence, et Keller comme Favilla.

Ce ne sont pas là désormais des contrastes ennemis: ce sont des hommes qui cherchent ou qui travaillent, qui attendent ou qui espèrent; ce sont des frères et des égaux qui peuvent bien encore se quereller et se méconnaître, mais qui sont à la veille de s'entendre, parce que, chez eux, toute l'aristocratie est dans l'intelligence et dans la vertu, que la vertu joue du violon, ou que l'intelligence aune de la toile. Comment et pourquoi voulez-vous qu'un poète haïsse celui-ci ou celui-là, parmi ces travailleurs dont la cause est commune, quels que soient les noms propres inscrits sur leurs drapeaux, dans le passé, dans le présent ou dans l'avenir?

Ce que le poète haïrait et réprouverait, s'il était privé de raison ou de charité, c'est la spéculation, ce jeu terrible qui fait et défait les existences au profit les unes des autres, à ce point que, tous les vingt ans (je parle d'autrefois, désormais ce sera bien plus vite fait), la propriété change de propriétaires sur le sol de la France. Oui, la spéculation, cette reine des vicissitudes, des luttes, des jalousies et des passions, cette ennemie de l'idéal et du rêve, cette réaliste par excellence, qui pousse les hommes à l'activité fiévreuse du succès et qui dédaigne également les contemplations de l'artiste, les labeurs érudits du critique, les systèmes du philosophe et les aspirations religieuses du moraliste. Au premier aspect, les amants de cette science seraient les bourgeois, les vrais, les seuls bourgeois désormais, dans cette société qui n'a que des noms vieillis et impropres pour les choses nouvelles. Mais, si l'on y réfléchit, cette race ardente, qui envahit rapidement toutes les forces morales et physiques de notre époque, n'est pas une classe à part, ce n'est même pas une race distincte. C'est comme l'Église du positivisme, qui recrute partout des adeptes, et qui en trouve chez les poètes comme chez les épiciers, chez les laïques comme chez les prêtres, au sommet de la société comme dans ses régions les plus obscures et les plus assujetties; si bien que, pour faire fortune, où tout au moins pour échapper à la gène, il ne s'agit plus de travailler à une tâche patiente et quotidienne, d'avoir les vertus du négoce et les inspirations de l'art; mais il s'agit de comprendre le mécanisme des banques et le calcul des éventualités financières, de tenter des coups hardis, de bien placer son enjeu, de systématiser les chances du gain; en un mot, de savoir jouer, puisque le jeu en grand est devenu l'âme de la société moderne.

Ce serait là, à coup sûr, un beau sujet de déclamation, pour ceux qui n'entendent rien à ce que l'on appelle aujourd'hui les affaires; mais, si l'on s'élève au-dessus de ses propres intérêts froissés dans cette lutte, si l'on se détache du sentiment personnel pour considérer la marche du torrent économique et le but, chez les artistes comme chez les politiques, vers lequel ses flots se précipitent, on est frappé de voir le salut général au bout de cette carrière ouverte à l'individualisme effréné.

On voit les capitaux s'élancer vers les conquêtes merveilleuses de l'industrie, et se mettre forcément, fatalement, au service du génie des découvertes. On voit le principe d'association se dégager comme, le soleil du sein des orages, les machines remplacer les durs labeurs de l'humanité et de nouvelles industries ouvrir un refuge aux travailleurs, délivrés du métier de bêtes de somme et appelés a des occupations plus intelligentes, plus douces et plus saines. On voit enfin le socialisme, votre bête de l'Apocalypse, mon cher confrère, se faire place et devenir la société européenne, quelles que soient les formes apparentes d'égalité ou d'autorité, de république, de dictature ou d'autocratie qu'il plaise aux nations d'inscrire en tète de leurs constitutions actuelles et futures.

Telle est la force de la solidarité des intérêts, qu'aucune volonté individuelle ne peut désormais entraver sa marche prodigieuse et que ni guerres ni révolutions ne sauraient détruire ses conquêtes. Certainement les cataclysmes qui, dans l'ordre politique comme dans l'ordre physique, menacent à toute heure l'humanité, détruiront encore des fortunes, des existences, des projets, cela me semble inévitable; mais ce qui est acquis en fait de science sociale est acquis pour toujours. Les spéculateurs sont devenus intelligents, ils ont profité des travaux d'économie politique et sociale que tout un siècle a vus éclore. Ils s'en servent à leur profit et, en général, peut-être uniquement en vue de leur profit; mais ils s'en servent, tout est là. La civilisation y trouvera son compte quand la lumière sera plus répandue et le but plus éclatant.

En attendant, certes, il y a beaucoup de souffrances et de désastres; je ne serais pas d'accord avec vous si je formulais les plaintes qui me touchent et me frappent le plus dans le trouble funeste de cette transformation sociale. D'ailleurs, on n'a pas la liberté d'approfondir ce sujet. Mais, pour ne parler que de ce qui fait l'objet de cette lettre, l'art et les artistes, -- l'art qui est notre profession à vous et à moi, les artistes qui sont vous et moi, mon cher confrère, -- il me semble que notre mandat serait de lutter contre l'excès de prosaïsme qui envahit forcément le monde, et, tout en laissant passer ces flots troublés qui s'épureront tôt ou tard, de sauver quelques perles ou tout au moins quelques fleurs entraînées par l'orage.

Où avez-vous l'esprit, où avez-vous le coeur, vous qui, comme moi, depuis tantôt vingt-cinq ans, faites de l'art, et vivez en artiste, de fulminer toutes ces imprécations contre le poète, le peintre, le musicien, le comédien, contre tous les amants de l'idéal?

(1) Titre primitif de Maître Favilla.
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« L’anecdote est fondamentale »

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Contrairement à l’opinion qui la dévalorise (secondaire, sans intérêt, superficielle), l’anecdote est fondamentale. L’immense tissu d’anecdotes cristalise le témoignage, fait apparaître la limite entre le non-sens et le sens commun. Souvent, l’étudiant est saisi par la résonnance des détails. Telle formule le touche : sous l’expression « je ne pensais pas que... mais... », il retrouve comme un souvenir.

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« La vie de Flavie » par Pauline Michel

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Visite à la librairie pour les cadeaux de Noël. Et arrêt dans la section des livres pour enfants. Devant la pléthore d’auteurs et de titres inconnus, je sombre dans une totale perplexité. Les sobres livres de mon enfance n’attiraient le regard que par le nom de l’auteur déjà célèbre, nommément la Comtesse de Ségur (encore éditée, du moins en France) et celui de la collection qui les diffusait. Leur palette était réduite, les Petites filles modèles y occupaient la première place et toute la panoplie des autres livres de la Comtesse ainsi que lescontes de fée avec leurs sorcières jeteuses de mauvais sorts mais aussi leurs bonnes fées qui les transformaient en destins heureux, au grand soulagement des jeunes lecteurs!

Or, voici que je reçois en service de presse un livre de Pauline Michel1 La vie de Flavie avec un petit sous-titre intriguant, Aïe, j’existe! Sur la page couverture, une coquine Flavie rousse cligne de l’œil en tenant son petit chat noir pressé contre son visage; un dessin de Julie Cossette dont les autres illustrations sont tout aussi invitantes. Séduction immédiate. Qu’accentue la dédicace de l’auteure : «À celles et ceux qui m’ont aidée et m’aident encore à entendre résonner au fond de moi un rire d’enfant. » 

Ce rire d’enfant, le lecteur le partage tout au long du livre.Mais aussi la gravité qu’il recouvre parfois. Car l’écriture de Pauline Michel, son intuition poétique si vive et si fraîche nous y invite. Un livre qui se déguste comme un plat exquis. Un gourmet déguste d’abord, décortique après, s’il le peut, la subtile et rare alliance des saveurs. Ma dégustation m’a jetée dans une méditation sur l’esprit d’enfance qu’il faut bien se garder de confondre avec la retombée en enfance. Comment Pauline Michel a-t-elle pu pénétrer cet esprit d’une petite fille de 8 ans, inventive, coquine, observant avec des yeux rieurs mais terriblement lucides les traits de caractère de ses proches, dans un milieu familial RE-COM-PO-SÉ, mais bien réussi,de demi-frères et demi-sœurs et de parents dont elle est l’enfant unique?

C’est sur cette interrogation que s’ouvre le livre qui éveille d’emblée les souvenirs  du lecteur: «T’es-tu déjà levé le matin dans une maison où il y a cinq enfants, deux parents et…une seule salle de bain? À cause de travaux de rénovation qui ne finissent plus. Moi, ça m’arrive tous les jours : un vrai tohu-bohu! J’entends toujours les mêmes ritournelles : – Va brosser ta crinière ailleurs. – Sors vite, je suis en retard! – Pousse-toi de là que je m’y mette. - Aujourd’hui, ils vont voir ce qu’ils vont voir. Je vais BRILLER par mon absence. Pas question que je sorte de mon lit.» 

Vous devinez que dans le brouhaha du matin, chacun courant à ses activités, Flavie est vite oubliée. Comment amener tout ce petit monde à faire attention à elle? Et surtout à exprimer leurs sentiments à son égard. C’est le cœur même du livre.

C’est avec des armes enfantines que sa Flavie poussera sa famille à s’apercevoir qu’elle existe. Et qu’elle est aimée comme elle les aime tous. Inspirée par cette imagination propre à l’enfance, en parfaite dissidence avec la réalité adolescente ou adulte de chacun des membres, et encouragée par Wilhem son compagnon de jeu, elle recompose la passion dominante de chacun par des «idées de génie» qui devraient susciter leur admiration. Et patatras! Elle doit plutôt affronter la colère de chacun d’entre eux. «Je vois Catherine arriver avec une tête que j’aimerais mieux oublier. Elle est si en colère que ses narines frémissent en même temps que l’anneau de taureau qu’elle a dans le nez. Elle voit rouge, c’est certain. Avec mes cheveux rouges, je ferais mieux de déguerpir parce que le taureau va foncer. »

Elle essuie donc la fureur de tous ses proches sans la comprendre. Il ne lui reste plus qu’à s’enfuir… et à se cacher dans le garage des voisins (à leur insu bien sûr).Par la porte mal fermée, elle entend tout, elle voit tout et elle assiste à l’angoisse de toutes ses victimes. Lorsque ses parents sont sur le point d’appeler la police, elle se décide à revenir.  

Écoutons-la : «Je bondis au milieu de la pièce comme si je sortais d’une boîte à surprise. Tadam! Jamais je ne pensais avoir un tel effet! Ils ont tous les yeux écarquillés; on dirait qu’ils assistent à l’apparition d’une soucoupe volante, de Batman en personne ou de la sœur volante. Ils me sautent dessus avec un amour délirant : - Mon bébé! Mon trésor! Ma petite chouette! Mon lapin! (…) Toute la ménagerie y passe. De quoi rendre fou n’importe qui. Mais je ne suis pas n’importe qui! Je garde la tête froide. Pour qu’ils n’oublient pas ces paroles que je veux toujours entendre, je m’écrie : - Encore! Ils me fixent avec les mêmes yeux incrédules. Je répète : Encore!

Et ils recommencent en chœur la plus douce des comptines, celle que je voulais tant entendre.»

 

***


Est-ce un mal de révéler d’emblée la conclusion alors que tout le livre se lit d’une traite : ce quelque chose d’indéfinissable, ce mélange d’éclats de rire et de retours sur soi-même, qui est le signe, la signature d’un véritable auteur. Une pensée de Simone Weil2 s’est imposée à moi, inspirée par le vif besoin de Flavie d’être reconnue : «Parmi les êtres humains, on ne reconnait pleinement l’existence que de ceux qu’on aime.» Flavie est l’exemple même de «ce besoin de l’âme humaine» (S.W.) que la poète Pauline Michel a parfaitement senti et exprimé dans ce livre pour enfant ???

 

Notes

1.     Pauline Michel a participé à de nombreux projets dont la célèbre émission télédiffusée Passe-partout et La maison de Quimzie, série qui a été vendue dans une centaine de pays. En 1980, elle gagne le concours Québec en chansons, ex-aequo avec Sylvie Tremblay. Auteure-compositeure-interprète, elle a donné plusieurs spectacles au Québec et en France. Auteure de romans, de recueils de poèmes, de nouvelles, de pièces de théâtre et de livres pour enfants, elle a occupé la fonction de poète officielle du Parlement du Canada de 2004 à 2006.

2.     Simone Weil, La pesanteur et la grâce, Librairie Plon, 1948.Ce recueil de pensées fut colligé par le philosophe Gustave Thibon à qui Simone Weil avait confié ses manuscrits quelques mois avant sa mort. Cette première publication la fit connaître en France et au monde entier.

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« Le grand temps de la philosophie »

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Lorsque dans la profonde nuit d’hiver une violente tempête de neige déchaîne ses rafales autour du chalet, recouvrant et dissimulant tout, c’est alors le grand temps de la philosophie. C’est alors que son questionnement doit devenir simple et essentiel. L’élaboration de chaque pensée ne peut être que dure et tranchante. L’effort que requiert la frappe des mots est semblable à la résistance des sapins se dressant contre la tempête de neige.

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« Le Vinci nous réconcilie avec notre espèce »

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On n’admire pas Léonard comme un simple Vélazquez. On l’aime si on le comprend, et l’amour toujours s’extasie à mille points indifférents pour le commun. […]

Le Vinci figure un miroir enchanté où tout homme peut trouver des motifs de courage et d’espoir. Puisque l’humanité a fleuri tellement sous ses traits il ne faut désespérer ni d’elle, ni de soi.

Le Vinci nous réconcilie avec notre espèce, avec nous-mêmes ! Cet homme pour qui rien n’a été propice et qui ne fut traité qu’une seule fois selon son mérite, par le roi de France; cet Aristote dont il ne reste que des aphorismes et des exclamations; cet artiste dont pas une œuvre intacte n’a survécu, et qui avec un seul dessin l’emporte sur tous les dessins sans exception; ce héros, suivant une expression ironiquement commune à cette heure, se dresse en incomparable professeur d’énergie : il a vaincu le temps et ses rivaux – et quels rivaux ! – Sa gloire chaque jour s’augmente d’un rayon; déjà il nomme son siècle, demain il nommera son art; ensuite il nommera l’apogée de l’intelligence humaine.
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« Les étoiles de neige »

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Sur la rivière Saskatchewan, où il n’y a pas de savants pour les regarder, les étoiles de neige tombent, tombent encore, accomplissant aussi bien leur destinée et fondent peut-être tout de suite sur le visage d’un Indien. Que monde que ce monde ! Par myriades, ces petits disques si beaux à l’œil le plus sévère, tourbillonnent et tombent sur les manteaux de voyageurs, de ceux qui observent et ceux qui n’observent pas, sur la fourrure de l’écureuil vagabond, sur les champs, les forêts sans limites, les vallons boisés. Ils s’apprêtent à grossir un petit ruisseau avec leur contribution, puis enfin l’universel océan d’où ils sont issus. Les voilà gisants, débris de roues de chars après un combat dans les cieux. Pendant ce temps, le mulot en débarassent l’entrée de son terrier, l’écolier fait sa boule de neige.

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« Les pauvres ont trop d'enfants » : une dérive eugéniste au début du XXIe siècle

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Le terme « eugénisme » évoque pour bon nombre de gens les sinistres expériences médicales du régime nazi ayant pour objectif de « fabriquer » le Surhomme. On oublie souvent qu’au XIXe siècle et au début du XXe, un courant eugéniste important a existé dans les pays démocratiques, principalement dans le monde anglo-saxon, et que la société de droit libérale s’accommodait très bien de lui. Plusieurs grandes figures de la vie intellectuelle de l’époque s’en réclamaient.

Dans une série policière canadienne-anglaise à caractère historique, Les Enquêtes de Murdoch (Murdoch Mysteries), dont l’action se situe à Toronto au tournant du XXe siècle, la fascination de l’eugénisme parmi les cercles cultivés de l’élite apparaît clairement dans plusieurs épisodes. Dans l’un d’entre eux, on voit même le célèbre écrivain H. G. Wells y faire une conférence devant la « Toronto Society for the Advancement of Eugenic». Je ne sais si le fait est bien réel, mais les préoccupations de plusieurs, parmi les dirigeants de cette époque, étaient clairement orientées vers l’amélioration de « la race » ou de « l’espèce ».

Aux Etats-Unis, entre 1907 et 1960, plus de 60 000 stérilisations furent pratiquées de force, avec l’aval des tribunaux et du corps médical. Ceux qui étaient visés – handicapés mentaux, alcooliques, criminels violents, délinquants sexuels, «dégénérés» –  avaient aussi fréquemment d’autres caractéristiques en commun : ils étaient pauvres et/ou étaient noirs. De 1907 à 1932, trente-deux Etats américains ont promulgué des lois autorisant la stérilisation forcée. Ce n'est que depuis 1973 que le département de la Santé a interdit cette pratique (1).

De tout temps, et surtout à l’époque moderne, les pauvres ont posé un problème à la société, et en particulier aux classes dominantes. Dans un article qui a fait date, John Kenneth Galbraith a bien montré comment on a toujours cherché à les faire disparaître de la conscience publique, à les éradiquer « conceptuellement ». On a aussi cherché à limiter leur présence « physique ». Pour certains, comme Malthus, il s’agissait, en assistant le moins possible les pauvres et en limitant leur fécondité, de leur rendre service: « (…) ce n’est pas rendre service aux pauvres que de les aider, (…) cela se retourne contre eux, car plus on les aide, plus ils survivent, et plus ils procréent, et donc, plus il y a de pauvres » (2).

Celui qu’on considère comme un des fondateurs de l’eugénisme, Francis Galton, décrit ainsi les classes les plus pauvres de Londres : « Leur vie est la vie de sauvages avec des privations extrêmes et des excès occasionnels. [...] Ils ne rendent aucun service utile, ne créent aucune richesse ; le plus souvent ils la détruisent. Ils dégradent tout ce qu’ils touchent, et en tant qu’individus sont sans doute incapables d’amélioration. » 

Sir Francis Galton. Photo prise vers 1860

Il proposera donc un eugénisme « négatif » afin de régler le problème que pose cette population «difficile» : « Beaucoup de ceux qui sont familiers avec les habitudes de ces gens n’hésiteraient pas à dire que cela serait pour le pays une économie et un grand bénéfice, si tous les criminels invétérés étaient résolument isolés avec une surveillance charitable et sans la moindre possibilité d’avoir une progéniture. Cela abolirait une source de souffrance et de misère pour la génération future, sans engendrer de détresse injustifiable pour celle existante. »

Dans la pensée de Galton, pour les classes les plus défavorisées, « tout est ‘biologiquement’ joué d’avance : la société dès lors ne peut pallier leur handicap. Elle doit, au contraire, veiller à ce que le bien commun soit sauvegardé et que la pathologie ne s’étende pas. » (3) 

Avec la Seconde Guerre mondiale, une certaine forme d’eugénisme, plus radicale, plus expérimentale, associée au nazisme, a été bien sûr discréditée. Mais une variété plus « douce » a continué à exister dans plusieurs parties parties du monde. Le contrôle de la natalité des plus pauvres (et éventuellement leur stérilisation), qui a longtemps fait longtemps partie du projet eugéniste du XXe siècle, en constitue une des facettes. 

Cette idée continue à circuler aujourd’hui. Elle réapparaît, à certains moments, surtout dans les pays anglo-saxons, où elle avait déjà connu ses heures de gloire au tournant du XXe siècle. Si, à cette époque, l’argument principal invoqué pour empêcher la reproduction des pauvres était la volonté d’améliorer le capital génétique de l’espèce, aujourd’hui, ce sont plutôt des arguments de nature économique qui sont invoqués. C’est avant tout pour ne pas grever les finances publiques qu’on souhaite que les pauvres aient le moins d’enfants possible. Les tenants de cette forme d’eugénisme sont généralement d’avis que bien des assistés et des sans-emploi ont des familles nombreuses afin de soutirer à l’État le plus d’argent possible.

C’est une vue très superficielle, très connotée idéologiquement, qui fait fi de l’expérience réelle des pauvres, comme en fait foi ce texte du père Joseph Wresinski : 

« Mais reprocher aux pauvres de concevoir, c’est condamner une société, car cette misère est la conséquence de notre irresponsabilité. (…) C’est pourquoi tout l’effort des pauvres est de refuser la survie. Ils veulent vivre, même s’il leur faut chercher des petits travaux non reconnus, pour n’avoir pas à mendier des secours, même s’il leur faut fuir sur les routes, pour éviter une expulsion ou le placement des enfants.

C’est pour vivre et continuer à vivre que les pauvres se mettent en ménage et veulent avoir des enfants. " Les pauvres, disait une jeune mère de famille, les pauvres, il faut qu’ils travaillent, sans métier, sans rien. Et ils vivent rien que pour ne pas mourir, Mais ce n’est pas vivre vraiment la vie. Parce que la vie, elle n’est pas comme ça.(4) »

Alors que le fait, pour les assistés, d’avoir des familles nombreuses est présenté par les critiques des abus de l’État-providence comme une preuve de leur irresponsabilité, de leur inconscience, de leur dégénérescence morale même, les propos du père Wresinski montrent bien qu’on peut y voir au contraire une volonté de vivre et le tenace espoir de s’en sortir un jour et d’améliorer son sort.

Dans les années 1980, le président américain Ronald Reagan avait créé le mythe de la « Welfare Queen », « driving a pink Cadillac to cash her welfare checks at the liquor store » (« conduisant sa Cadillac rose pour encaisser ses chèques d’aide sociale chez le marchand d’alcool du coin » (5) -- le stéréotype de la femme noire américaine, qui refuse de chercher un emploi et qui a de très nombreux enfants, qu’elle fait vivre en fraudant l’assistance sociale. 

Aujourd’hui, la presse, notamment les tabloids à scandale anglais, monte aisément en épingle les cas de ces familles nombreuses d’assistés qui survivent dans la dépendance de l’État. Comme cet exemple d’une femme ayant eu 14 enfants, présenté sur un site personnel ne cachant pas sa sympathie pour les idées eugénistes, qui cite une lettre parue dans un de ces journaux sensationnalistes : 

« Une grande partie du fardeau financier de l’éducation des 14 enfants de Nadya Suleman pourrait échoir sur les épaules des contribuables de la Californie, une circonstance qui suscite la fureur de l’opinion publique d’un État déjà lourdement endetté de milliards de dollars. Le mois dernier, la mère célibataire de 33 ans, sans emploi, a donné naissance à des octuplés, alors qu’elle avait déjà à sa charge six autres enfants, qu’elle faisait vivre grâce à un montant mensuel de 490 $ en coupons alimentaires, et à des prestations d'invalidité de la Sécurité sociale pour trois d’entre eux. «Je pense que le droit d'une femme à enfanter doit être limité en fonction du nombre d’enfants que les parents sont en mesure de soutenir financièrement», écrit Charles Murray dans une lettre au Los Angeles Daily News. «Pourquoi ma femme et moi, en tant que contribuables, devrions-nous subvenir aux besoins des 14 enfants de Mme Suleman? (6)»

Le titre de l’entrée du Blog, du 11 février 2009, est éloquent : Letting parasites breed (Laisser les parasites se reproduire)…

Au Royaume-Uni, la brutalité du discours politique des partisans des réformes de l’État-providence est telle qu’on ne se surprendra pas d’entendre, à certains moments, des propositions extrêmes, notamment des appels au contrôle des naissances chez les pauvres. Des mesures plus radicales ont commencé à être entendues dans les médias, émanant de la classe politique au pouvoir. Jeremy Hunt, ministre de la Culture, des Jeux olympiques, des Médias et des Sports du cabinet Cameron, a par exemple exprimé l'avis, en 2010, que l’État britannique ne devrait plus soutenir, par des prestations, les familles pauvres ayant un grand nombre d’enfants. (7) 

Howard Flight, un politicien conservateur nommé à la Chambre des Lords, a suscité la controverse en affirmant que le changements apportés à la politique d’allocations familiales allaient encourager les pauvres à se reproduire : (Il a déclaré au London Evening Standard: «Nous aurons un système qui découragera les classes moyennes d’avoir des enfants, pour des raisons d’argent. (...)." Mais pour ceux qui sont assistés, il y a tout le soutien possible. Eh bien, ce n'est pas très brillant."» (8)

Chirurgien s'apprêtant à faire une vasectomie sur un patient mâle

Cliché non daté : OMS - E. Schwab - Source : U.S. National Library of Medicine

 

Un certain nombre de politiciens de droite, aux Etats-Unis notamment, convaincus que la pauvreté a une dimension génétique, que les pauvres sont en quelque sorte destinés à rester pauvres (9), préconisent à nouveau leur stérilisation afin de régler leur triste sort. Dans les années 1990, un projet de loi avait été présenté à la législature du Dakota du Sud, afin que les pauvres puissent, sur une base volontaire, être stérilisés en échange d'un soutien financier.

En 2008, en Louisiane, un député à la Chambre des représentants de l’État, John LaBruzzo, a préconisé la stérilisation des femmes pauvres : « Horrifié de ce que les bénéficiaires de l'aide sociale puissent acquérir des téléphones cellulaires et des cigarettes grâce aux aides qu’ils reçoivent de l'Etat, il envisage de présenter un projet de loi afin de verser aux femmes qui le veulent un montant de 1000 $ pour qu’elles subissent une ligature des trompes de Fallope, et de promouvoir efficacement la stérilisation des femmes pauvres avec le soutien de l'État. Cette loi devrait également inclure des incitatifs fiscaux pour les couples plus riches, plus éduqués, afin qu’ils puissent avoir davantage d'enfants. Pour lui, la racine de la crise de l’assistanat s’explique par le fait que les pauvres se reproduisent plus vite que ceux qui seraient mieux qualifiés qu’eux pour avoir des enfants. La pauvreté est un fardeau pour l'État, et une solution simple pour le diminuer est la stérilisation des pauvres. » (10)

Bien sûr, cette proposition du député louisianais a été condamnée par l’establishment politique et par les médias officiels. Mais si l’on consulte certains blogues et certains forums de discussion, on constate que bon nombre d'Américains sont loin d'être hostiles à cette proposition.

LaBruzzo ne faisait que marcher dans les pas de l’un de ses prédécesseurs, le politicien d’extrême-droite David Duke, représentant à la même législature, qui proposait, en 1991, d’offrir une somme de cent dollars aux assistées sociales qui auraient accepté d’utiliser, sur une longue période, les implants contraceptifs Norplant.

À l’époque, certains groupes de santé publique et de défense des droits de la personne craignaient que tels contraceptifs puissent être utilisés comme un instrument de contrôle social, dont on pourrait forcer « l’installation » chez des femmes pauvres ou chez celles dont la fécondité pourrait être vue comme une menace pour la société. (12). Trente ans plus tard, au vu de la radicalisation du débat sur les finances publiques et les coûts de l’État-providence dans certains pays, est-il irréaliste de penser qu’une telle approche pourrait être réactivée ? 

 

Notes

(1) Patrick Sabatier, « L'eugénisme hante encore les Etats-Unis. Plus de 60 000 stérilisations furent pratiquées de force de 1907 à 1960 », Libération, 28 août 1997 - http://www.liberation.fr/monde/0101221508-l-eugenisme-hante-encore-les-etats-unis-plus-de-60-000-sterilisations-furent-pratiquees-de-force-de-1907-a-1960
(2) « La charité humaine peut-elle faire polémique? ». Cafés-Philo De Chevilly-Larue et De l'Haÿ-Les-Roses, 15 mai 2011 - http://cafes-philo.org/2011/05/theme-la-charite-humaine-peut-elle-faire-polemique/
(3) Fabrice Dannequin, « L’influence de l’eugénisme galtonien dans la pensée de Joseph Alois Schumpeter », Revue Interventions économiques [Online], 46 | 2012, Online since 01 November 2012, connection on 21 June 2013. URL : http://interventionseconomiques.revues.org/1753. Les citations de Galton proviennent de cet article.
(4) Joseph Wresinski, « Vivre dans la dignité ! ». Allocution de conclusions lors du colloque international Vivre dans la dignité, Familles du Quart Monde en Europe, Strasbourg, Conseil de l’Europe, 23 et 24 novembre 1984 - http://www.joseph-wresinski.org/Vivre-dans-la-dignite.html
(5) John Blake, « Return of the 'Welfare Queen' », CNN, 23 janvier 2012 - http://www.cnn.com/2012/01/23/politics/weflare-queen
(6) Raul Singh, « Lettin parasites breed ». Blogue Amerika, 11 février 2009 - http://www.amerika.org/darwinism/letting-parasites-breed/
Traduction libre du passage suivant : « A big share of the financial burden of raising Nadya Suleman’s 14 children could fall on the shoulders of California’s taxpayers, compounding the public furor in a state already billions of dollars in the red.

Even before the 33-year-old single, unemployed mother gave birth to octuplets last month, she had been caring for her six other children with the help of $490 a month in food stamps, plus Social Security disability payments for three of the youngsters.

“It’s my opinion that a woman’s right to reproduce should be limited to a number which the parents can pay for,” Charles Murray wrote in a letter to the Los Angeles Daily News. “Why should my wife and I, as taxpayers, pay child support for 14 Suleman kids?” »
(7) Daniel Sage, Attacking the poor in the UK. Site Inequalities. Publié le 26 octobre 2010 - http://inequalitiesblog.wordpress.com/2010/10/26/attackingthepoor/
(8) Tory peer Flight apologises for benefits remark, BBC News, 25 novembre 2010 -
http://www.bbc.co.uk/news/uk-politics-11837538
Traduction libre du passage suivant : « He told the London Evening Standard: "We're going to have a system where the middle classes are discouraged from breeding because it's jolly expensive. (…) "But for those on benefits, there is every incentive. Well, that's not very sensible." »
(9) Does eugenics have contemporary relevance? – Par Sociological Imagination, 21 mai 2012- http://sociologicalimagination.org/archives/10130
(« that poverty is caused by fixed character attributes, that the poor are pre-destined to be poor »)
(10) Rachel M. Singh, « The Undeserving Poor - More alarming than LaBruzzo’s eugenic proposal is America’s response », The Harvard Crimson, 5 octobre 2000 - http://www.thecrimson.com/article/2008/10/5/the-undeserving-poor-hurricanes-have-a/
Traduction libre du passage suivant : « Horrified that welfare recipients should have cell phones and cigarettes on the state’s dime, he is considering a law to pay willing women $1000 to undergo Fallopian tube ligation and effectively promote state-sponsored sterilization of poor women. The law would also include tax incentives for wealthier, more educated couples to have more children. To him, the root of the welfare crisis lies in poor people reproducing faster than those who are presumably more qualified to have children. Poverty is a burden on the state, and diminishing that burden is apparently as simple as sterilizing poor people. »
(11) Tamar Lewin, « 5-Year Contraceptive Implant Seems Headed for Wide Use », The New York Times, 29 novembre 1991 - http://www.nytimes.com/1991/11/29/us/5-year-contraceptive-implant-seems-headed-for-wide-use.html?pagewanted=all&src=pm
(12) Voir ibid.
 

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« Tenter une définition de la philosophie »

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Nous pourrions tenter une première définition ou plutôt une première approche spatiale de la philosophie — ce mot pourrait porter tous les noms de la terre : l’activité philosophique est le lieu nécessaire d'un surplus de pensée, lieu qui se situe par rapport à d’autres lieux également débordés par des clameurs, opinions et certitudes, succès et déconfitures évidents. Les divers domaines de la religion, des technosciences, de la politique ou de la jasette quotidienne, à l’école ou dans la vraie vie constituent la trame de ce qui fait de vous un citoyen à part entière de l’humanité, n’est-ce pas ? Ce seront nos domaines d’exploration. Lieu nécessaire d’un surplus de pensée, la philosophie dans son histoire a toujours constitué une réserve d’énergie critique : ceux et celles que l’on appelle philosophes (et qui n’ont pas toujours été sages comme des images) ont témoigné et témoignent encore aujourd’hui de ces puissances dans la mesure ou la raison universelle ne s’est pas encore accomplie. Le contraire de la philo, ce n’est pas le plaisir, la pseudo-liberté des loisirs, c’est la guerre et particulièrement la guerre civile qui creuse un abîme de haine et de mort à proximité...

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«Correspondance inédite de Sainte-Beuve avec Mr et Mme Juste Olivier»: recension

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La Correspondance inédite de Sainte-Beuve avec M. et Mme Juste Olivier, que publie Mme Bertrand, avec le concours érudit de M. Léon Séché, nous révèle la vie intime de Sainte-Beuve, sa méthode de travail. Le travail, ce fut pour lui le seul refuge; il s’y livre « pour s’étourdir, comme d’autres au jeu et à la boisson ». Pendant ce temps-là, avoue-t-il, « le reste pour moi n’existe plus, et je crois qu’on me couperait les pattes alors (comme aux rats en rut) je ne m’en apercevrais pas. » Tout contact avec le monde extérieur le blessait : « À chaque sortie, disait-il, on rapporte une blessure : le mot qu’on a entendu, le journal sur lequel on est tombé, le visage que l’angle de la rue vous garde à l’improviste, tout enfin. » Il est des plaques photographiques si sensibles que le moindre rayon de lumières « voile », il y a des sensibilités que le moindre contact « voile » aussi. Ce qu’il réclame de ses amis, les Olivier, durant le séjour qu’il fera chez eux, à Lausanne, c’est la possibilité de s’isoler : « une réclusion entière et absolue et certaine pendant des heures, comme une taupe dans son trou. »

Cette correspondance éclaire certains points de la vie et surtout du caractère de Sainte-Beuve; il s’y montre sincèrement tendre et sincèrement méchant, et se plaint, afin d’être consolé; il dit que ce qui ruine tout bonheur, c’est « la vie matérielle non arrangée »; il voudrait avoir des loisirs pour l’amour et pour l’amitié. Mais il faut vivre. Alors, il se fait « pirate de plus en plus ».
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«Et si la beauté pouvait sauver le monde?» Dostoievski

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L'entrevue qui suit a été réalisée par Jean-Noël André de Espace Art Nature avec Olivier Fenoy.  Un Congrès à Barcelone en octobre 2011 sur ce thème.

« Et si la beauté pouvait sauver le monde ? »



Jean-Noël André: Un Congrès au titre insolite...

Olivier Fenoy :Le mot congrès est pris au sens d'une marche ensemble dans une vision commune, au sens étymologique. Ce Congrès a pris naissance à la suite d'une rencontre entre deux fondateurs, Umberto Dell'acqua de Pedagogia Globale (Italie) et moi-même de l'Office Culturel de Cluny (France). Plusieurs rassemblements internationaux de ce Congrès ont eu lieu depuis 1993, en France, en Belgique, en Hongrie, et cette année, en octobre 2011 il aura lieu à Barcelone en Espagne et bientôt en Amérique du Nord à Montréal.

JN A: Mais de quoi parle-t-on quand on dit que la Beauté pourrait sauver le monde ?

O.F.:Chez Dostoievski, cela relevait de la Prophétie et il l’attribue de manière presque discrète à tel de ses personnages dans «L'Idiot» ou encore dans «Les Frères Karamazov», c’est à dire dans la vie au cœur même du chaos humain qu’il décrit, cette pauvreté que chante toute son œuvre jusqu’à la transfigurer. Soljetnitsyne dans son discours écrit et non prononcé à l’occasion de son Prix Nobel, y commente cette annonce prophétique : ''Ainsi cette ancienne trinité que composent la vérité, la bonté et la beauté n'est peut-être pas simplement une formule vide et flétrie. Si les cimes de ces trois grands arbres convergent, comme le soutiennent les humanistes, mais si deux de ces troncs ostensibles et trop droits que sont la vérité et la bonté sont écrasés, coupés, étouffés, alors peut-être surgira le fantastique, l'imprévisible, l'inattendu : les branches de l'arbre de beauté perceront et s'épanouiront exactement au même endroit et rempliront ainsi la mission des trois à la fois''.
Une intervention magistrale du Cardinal Daneels au Congrès de Louvain la Neuve en 1998, affirmait qu'au cœur même d'une société qui a perdu le "sens", la Beauté réveille chez chacun une espérance, ouvre immédiatement à la verticalité et par là même à la transcendance. Bien évidemment, il ne nie pas que ce soit également l'essence même de la Bonté et de la Vérité. Mais, poursuit-il sans que ces mots soient tout à fait les siens, la Bonté s'est pour ainsi dire "horizontalisée" , elle est devenue, de manière générale, un acte plus social qu'appelant à la transcendance, et la Vérité a souffert de s'être muée en idéologie, et par là même en système.

JN A: La Beauté, un nouveau système pour sauver le monde ?

O.F.: Il faut remonter jusqu'à ces quêteurs de vérité et de perfection qu'étaient les Grecs; Par leur art, ils organisent la société et c'est la paix idéale du Parthénon. Bien avant, les Égyptiens tendent à exprimer par des architectures d'envergure, fruits de gigantesques chantiers pharaoniques, une vision grandiose et cosmique de l'homme, l’homme reconnu en appartenance à un ordre hiérarchique parfait comme en témoigne la pyramide. Mais dans les deux cas, la Beauté n'atteint pas le mystère de la transcendance parce qu'ils en excluent la pauvreté et la souffrance humaine en mettant l'art au service d'un système de pensée et de régulation de la société. Ce en quoi les Romains excelleront par la suite dans une vision de pouvoir et de domination.

Or, c’est au cœur même et pour ainsi dire à l’apogée de cette civilisation que se situe la croix du Christ. Événement à la fois si discret et tellement banal en son temps qu’il ne saurait être considéré pour beaucoup comme véritablement historique, la Croix mise en exergue est la reconnaissance d’une vision salvatrice de l'homme blessé à travers tous les siècles. L'homme souffrant, l'homme défiguré mais aussi l'homme cohérent dans le don de lui-même, en fidélité à lui-même, y est magnifié jusqu'à pouvoir admettre comme le disait Michel Pochet (focolarino) à Louvain que « la laideur sauvera le monde ».

Par ''la Gloire de la Croix'', le chant de l'homme est mené à sa plénitude et c’est pourquoi elle a tant inspiré et renouvelé l’art en général, bien au-delà du seul art sacré. Cela est vrai en peinture, en sculpture et en architecture, mais peut-être avant tout quant à la théâtralité du drame humain, dans l’écrit. Le récit de la Passion n’est-il pas dès les origines du christianisme le livret le plus sobre et le plus tragique qui soit et n’en retrouvons-nous pas la trame dans nombre d’œuvres profanes et agnostiques telles que ''Mère Courage'' de Brecht tout aussi bien que chez Goya ou Camille Claudel ? Si cette icône de la Croix est reconnue de manière universelle, c'est qu'elle nous est commune à tous. Du fait qu'elle traverse le chaos de la matière en ne dissimulant rien de la pauvreté, de la souffrance, de l'injustice, de la lâcheté et de l’ignominie humaine, elle préfigure toutes les Shoas et dit l’irréductible dignité de l’homme, serait-ce à travers son avilissement. Qui plus est, elle est le signe d'une authentique transcendance qui n'est pas affaire de religion; elle est le signe de la transcendance pour nous donner par la mort le courage de vivre, le signe même de la verticalité assumant l'horizontalité du réel.

En cela, nombre d'expressions artistiques antérieures ou postérieures à la Croix sont assurément de la même essence, mais aucune n’est aussi signifiante que la Croix du Christ. Elles le sont à chaque fois qu'elles tentent de dire la dignité humaine dans son aspiration à la sacralité, aspiration que l’on peut reconnaître dès les grottes de Lascaux, aussi bien que dans l'art celte, africain ou amérindien. Ce qu'il faudrait regarder, c'est que jamais ces formes d'expressions artistiques n'engendrent de systèmes rationnels ou de volonté de domination.

JN A: Notre monde contemporain domine par sa rapidité, son efficacité, la rentabilité de son économie implacable. Alors, cette Beauté, aujourd'hui, un superflu pour riches ?

O.F.: Du point de vue de la Beauté, les idées reçues fondent comme cire au soleil révélant dans le dénuement de l'orgueil la seule grandeur de la Présence, ascèse absolument indispensable. Être présent, c'est accepter la vulnérabilité qui, dans l’instant, nous permet de recevoir la vie d'une autre vie, ce que tout comédien, tout peintre, tout artiste a perçu à un moment donné au risque absolu sinon de ne pas être un artiste; c'est accepter d’être engendré du dedans, bousculé, travaillé, labouré à chaque instant par cette disponibilité exigeante qui peut aller et doit aller d’une certaine manière jusqu’à une confession. Les grandes œuvres des Giotto, Caravage ou Matisse comme celles de Bach ne sont-elles pas d’authentiques ''confessions'' !

Paul Klee, à travers sa peinture, a ouvert et osé une façon de révéler la lumière : non pas comme une source extérieure mais intérieure à l'homme et à toute matière. Partant du noir, il le travaille jusqu'à en laisser transparaître la luminosité. Et c'est alors comme si le noir originel se consumait dans le chatoiement des couleurs, expérimentant par là que la lumière n'existe pas en elle-même, de même que le soleil n'est lui-même que matière en fusion.

C’est en cela que l’on peut affirmer que ''la lumière procède du noir'', non seulement dans l’ensemble du créé, ce qui est une évidence scientifique, mais également en nous. Et le dire c'est déjà expérimenter que la masse compacte de notre existence charnelle est capable de se soulever, de se muer en lumière. Ainsi perçu, le noir n'est donc pas un élément négatif de nous-mêmes, contrairement à une imagerie millénaire largement répandue. Il est la matière et la chair dans leur état brut, sauvage, lourd, informe, encore inexprimé. En cela il est le matériau premier de l'acte créateur. Vérifié par la chaleur du don, il se colore progressivement jusqu'à l'embrasement.

JN A:Vous parlez d'engagement sociétaire, qu'en est-il exactement?

O.F.: Passer du pour soi au plus grand que soi en se laissant mouvoir de l’intérieur est, en quelque sorte, l'étape de délivrance que seule permet la grâce. Car, qu’on le veuille ou non, révéler la Beauté c’est immanquablement passer par une multitude de petites morts, c’est choisir de dompter l’anxiété de la chair pour puiser à la mort le courage de vivre; C'est choisir de travailler au présent à cette recréation permanente de soi-même par le labeur de la communion, toujours à reconstruire, jusqu’à pouvoir affirmer que ''la Beauté sauve le monde'' dans sa chair; c'est aussi se situer fils et cœur de l'histoire, l'histoire étant entendue comme le mouvement "d'amorisation" selon l'expression de Teilhard de Chardin, de toute la création et de toute l'humanité convergeant vers l'UN.

Cette tension du particulier à l’universel fait du don l'acte véritablement historique de ma vie puisqu'il me fait habiter autrement le temps et l'espace. Axé dans le temps et dans l'espace, je prends alors conscience, là où je vis, d’être co-créateur d’une réalité humaine. Au cœur de cette réalité, il m’est proposé d’inventer des chemins et des espaces vivants aux couleurs toujours plus nuancées et spécifiques.

Cet engagement personnaliste et responsable, au cœur d’un monde monolithique, de plus en plus mondialisé et hiérarchisé, n’est rien moins au final qu’un engagement non-violent pour une authentique révolution des mœurs et des comportements. La gratuité de la Beauté porte remède à toutes les formes possibles d’individualisme latent ou déclaré, généré par ce monolithisme. Elle seule peut dénoncer l’attrait imbécile du pouvoir et du profit érigé en système.

JN A:Vous parlez de la rencontre des cultures avec cette belle expression: une mosaïque des peuples.

O.F.: Oui, cet engagement capable d’engendrer non pas une quelconque vision d’ensemble avec son programme d’action bien défini et ses rails de sécurité, mais une société véritablement plus humaine, demande qu’on s’y jette en sachant qu’il n’y aura pas de filets protecteurs. Car, dire et croire au sens politique que ''la Beauté sauve le monde'' c’est contribuer en toute connaissance de cause à l’éclosion d’une démultiplication de réalités diverses, formées de quelques personnes, voire de deux ou trois seulement, qui s’identifient au travers même de leur acte.

C’est avoir expérimenté qu’il est impossible de séparer l’œuvre à créer ou à incarner de ceux qui la portent, la suscitent et la génèrent dans l’instant par la profondeur de leur relation. C’est savoir s’émerveiller à tout moment que l’esthétique puisse précéder l’éthique et réaliser, que ''la Beauté n’a plus rien à dire quand la pensée marche devant''. C’est permettre au final un maillage sociétaire en privilégiant la loi naturelle de l’échange et de la complémentarité proposée par Emmanuel Mounier pour qu’advienne cette mosaïque des peuples ''chance pour l’humanité'' que nous avions appelée de nos vœux au Congrès de Zébegeny en Hongrie .

Si la Beauté nous a un jour interpellé par un regard, un jeu de couleurs, une harmonie, la dureté d’une situation humaine, un magnifique panorama ou une petite fleur, si de surcroît, nous avons quelque talent pour le dire, le chanter ou le peindre, surtout, sachons que cette Beauté est fragile et qu’elle nous enseigne qu’humus et humilité ont même racine. Si nous sommes conscients que Bonté et Vérité semblent aujourd’hui en situation d'impasse, et qu’il ne reste plus que notre pauvre pauvreté, comme l'argile dans la main du potier, pour pouvoir exprimer que la Beauté sauve le monde, surtout n’ayons pas peur de cette grande indigence. Offrons-la.

JN A: Et cela est tout un engagement.

O.F.: « La vraie Beauté est élan même vers la Beauté, fontaine à la fois visible et invisible, qui jaillit à chaque instant depuis la profondeur des êtres en présence » (François Cheng). La Parole qui est en nous, nous constitue. Elle nous révèle dans toute notre plénitude. Elle est reconnaissance de notre unité propre et elle s’exprime toujours par un oui à quelqu’un. Donnée, elle ne saurait être un contrat mais bien plutôt serment de cette reconnaissance et volonté d’en vivre. Aussi, si nous croyons que "la Beauté sauve le monde", que là est notre joie, entraidons nous toujours à y être fidèles et que, par cette attention réciproque, chacun entre en lui même dans ce chemin du don qui nous fait dire Oui !

Propos recueillis par Jean-Noël André
418 876-2209
jean-noel.andre@espaceartnature.com

Pour toute information sur le Congrès ''Et si la beauté pouvait sauver le monde?''
site du Congrès international ; http://www.congres-beaute.org/

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«Gina» de Denys Arcand

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Critique du film Gina de Denys Arcand parue dans la revue Relations en 1975. On y retrouve également une analyse du contexte de la production cinématographique de l'époque et des défis auxquels les cinéastes sont alors confrontés (censure, passage du cinéma direct à la fiction, définition d'un «modèle» québécois...). Au sujet de la censure, il est à noter que le film d'Arcand On est au coton, dont il est question dans l'article, est finalement distribué en 1976, soit six ans après son achèvement et sa censure par la direction de l'Office national du film.
Comme beaucoup d'autres cinéastes québécois, c'est dans le cinéma direct que Denys Arcand s'est d'abord signalé. Dans cette école de la prise directe du vécu dans sa réalité sociale concrète, il apprenait comment aller parmi le monde pour se perméabiliser aux problèmes réels et à leur compréhension, en même temps qu'il prenait douloureusement conscience de la situation des cinéastes engagés dans la collectivité. C'est de lui, rappelons-le, qu'est le film On est au coton, interdit par la haute direction de l'ONF et jamais diffusé officiellement; c'est de lui également, le film Québec: Duplessis et après, qui ne fut distribué qu'après plusieurs modifications imposées, à commencer par le titre. La censure, lui il connaît ça!

Après ces aventures, Arcand s'est lancé dans la fiction mais il n'a pas oublié l'esprit du direct. Il va raconter des histoires inventées de toutes pièces ou reconstituer en les stylisant plusieurs petits faits qui prendront une dimension nouvelle lorsque mis ensemble, mais toujours, ses «histoires» diront une réalité québécoise importante qu'on retrouvera en dégageant la signification des symboles utilisés (Réjeanne Padovani et l'organisation des gouvernements municipal et provincial); ou bien elles fourniront une structure dramatique à l'exposition de réalités à peine stylisées (La maudite galette, Gina) un peu à la manière des néoréalistes. Jamais encore, il n'a raconté pour la simple évasion ou le suspense, pour simplement divertir (faire une diversion) de la réalité. (Ce qui d'ailleurs n'enlève pas à ses films, et encore moins à Gina, leur aspect d'agréables divertissements.)

Avec Gina, Arcand raconte une histoire des plus passionnantes. Passionnante par la structure dramatique à travers laquelle il organise ses matériaux et déclenche les rebondissements de l'action (ceci incluant une des meilleures directions de comédiens qu'on ait vues au Québec; et par conséquent. une des plus justes interprétations). Passionnante surtout par les faits eux-mêmes qu'il transpose en réalité filmique (il aurait pu écrire au générique, à l’inverse de la formule habituelle: «toute ressemblance avec des personnes existant ou ayant existé est voulue et recherchée...») et qui font de ce film un véritable constat social.

Ce constat, Arcand le porte à deux niveaux. Tout d'abord, une série d'images font état, avec simplicité et humour, de diverses situations vécues par des hommes et des femmes du Québec (pas seulement de Louiseville où se situe l'intrigue). Ceci comprend les séquences sur l'industrie du textile, celles sur le club de motoneigistes et celles reliées à la strip-teaseuse Gina. À un second niveau, avec la mésaventure survenant à une équipe de cinéastes réalisant un film sur le textile, Gina rend compte de la volonté des dirigeants économiques et politiques d'occulter la quotidienneté des travailleurs et, par là, de la difficulté de faire un cinéma qui publiciserait cette quotidienneté. Par la même occasion, il fournit des éléments pertinents à la réflexion sur le cinéma d'ici.


Quelques réalités brutes
En 1968-69, Arcand tourna pour l'ONF On est au coton et montra simplement ce qui en était dans l'industrie du textile. Il privilégiait le point de vue des travailleurs, mais recueillait aussi celui des boss.

Comme ces images furent interdites, nous en retrouvons du même genre dans Gina, cueillies cette fois-ci à Louiseville (et non plus à Coaticook). Nous y entendons aussi quelques paroles exactes d'On est au coton, mais dites ici par des comédiennes (à la manière de Les ordres ou de Vivre en prison). Paroles fort révélatrices de l'univers de ces travailleuses à faible revenu. De plus, nous avons un aperçu de ce dramatique problème des travailleurs colombiens, main-d'oeuvre spécialisée dans ce genre de travail et pas trop exigeante, que les compagnies de textile promènent d'une place à l'autre, et même d'un pays à l'autre (un an après le tournage du film, nous les retrouvons dans l'actualité et peut-être en entendrons-nous autant parler que des Haitiens).

Arcand n'insère pas ces réalités brutes dans son film pour s'apitoyer sur le sort de ces travailleurs et travailleuses, ni pour provoquer la pitié des spectateurs. Avec ces anecdotes, il illustre simplement le mode de fonctionnement de cette industrie du textile et sa façon d'exploiter les travailleurs: bas salaires, conditions épouvantables de travail (bruit, chaleur), absence de sécurité d'emploi, engagement généralisé de main-d'oeuvre fraîchement immigrée et sans autre possibilité d'emploi, répression du syndicalisme, licenciements massifs et soudains avec désinteressement complet par la compagnie de ce qu'il advient à ces travailleurs. Des détails peuvent changer d'un lieu à un autre ou s'être améliorés depuis le premier Arcand (quoique de récentes analyses du Bulletin Populaire et une série d'articles de La Presse il y a quelques semaines n'incitent pas tellement à le croire), mais ce fonctionnement de l'industrie reste le même.

Autres réalités brutes: l'ennui, le désoeuvrement et le climat latent de violence existant dans ces régions à fort taux de chômage. Un club de motoneigistes illustre cet aspect (le film se passant en été, on aurait eu un groupe de motards). Considérée généralement comme marginale et coupée de la réalité, cette espèce d'association de «drop-outs» n'est en fait qu'un symptôme de l'exploitation d'une classe sociale vivant un écœurement progressif de la situation générale. Écœurement qui trouve ses exécutoires momentanés dans la consommation excessive de bière ou dans ses exercices de violence (le plus souvent des chicanes de taverne) comme le viol de la strip-teaseuse.

Le club fournit l'occasion d'évoquer un autre fait donnant à réfléchir. Avec son président, ami du député et politiquement du bon bord, il obtient une subvention des Projets Initiatives Locales. Façon simplement un peu plus subtile de déguiser les allocations de chômage tout en donnant aux récipiendaires (pas toujours naïfs) l'illusion de faire œuvre utile à la collectivité! Ça doit tranquilliser pour un temps des forces qui pourraient devenir révolutionnaires ou trop anarchiquement semeuses de violence.

Dans ce décor, Gina la strip-teaseuse et l'organisation de petite pègre qui organise ses tournées et assure sa protection ne sont que des révélateurs du système global. Gina vient se déshabiller pour distraire les gens et les empêcher de penser; ses défenseurs viennent «faire mal» à ceux qui ne respectent pas les règles du jeu et viennent la violer dans son motel. Comme les patrons, mais avec plus de lucidité et sans l'illusion de «faire le bien», les truands exploitent les travailleurs et s'enrichissent sur leur dos. Leur violence, quand la «clientèle» va trop loin et exige trop, n'est que le parallèle de celle des forces policières matraquant des grévistes. Arcand l'explicite très bien par son montage.


Comment le cinéma peut-il dire ces réalités?
Une petite équipe de l'«Office national du cinéma» (référence directe à l'Office national du film, évidemment) loge au même motel où se déroule l'aventure de Gina. Ces cinéastes font du direct sur la grande entreprise de la place. Avec astuce, ils obtiennent de pénétrer dans l'usine et s'organisent pour enregistrer librement les propos de travailleuses. Leur film pourra raconter réellement ce qui en est et la prise de parole sera celle des premières concernées. On devine tout de suite que, comme dans l'histoire vraie d'On est au coton, ce film ne se terminera pas. La dernière séquence nous fera voir la même équipe, mais de beaucoup enrichie, en train de tourner un film romantique («Je l'ai tué parce que je l'aimais...») et très commercial avec quelques grands noms du star système (Denise Filiatrault, Donald Pilon, Marcel Sabourin).

Arcand règle par là un vieux compte avec l'ONF, mais il faut aussi voir plus loin.

Pour ce qui en est de l'ONF, Arcand y consacre peu de temps. Il se contente d'en souligner deux aspects, d'ailleurs bien connus, mais qu'il faut redire de temps en temps. D'abord, le phénomène de la censure de la part des hautes autorités. Le mandat de l'ONF, rappelons-le, est de «faire connaître et comprendre le Canada aux Canadiens et aux autres nations». C'est très noble, mais dès que certains cinéastes essaient trop de bien faire comprendre certaines réalités que les autorités estiment devoir rester cachées, la censure frappe brutalement. Ensuite, l'attitude générale de l'ensemble des cinéastes de l'Office. Quand, dans Gina, l'équipe apprend l'interdiction de poursuivre le film et la saisie du négatif, l'un d'eux dit à peu près ceci: «mais on est syndiqués, les copains vont nous défendre». C'est justement ce qui ne se passe jamais. Aucun fait de censure n'a encore soulevé une action concertée et soutenue de la part des syndiqués de cette maison. lls laissent faire, tout simplement. Je laisse à d'autres l'interprétation... (En passant, dans l'interview du cahier que le Conseil Québécois pour la Diffusion du Cinéma lui a consacré, Arcand fait une excellente analyse de la situation du cinéaste à l'ONF; ses propos sont confirmés par ceux de plusieurs autres collègues.)

Au-delà de cette partie anecdotique il faut surtout voir avec Gina pris dans sa globalité, quelques affirmations intéressantes sur le cinéma d'ici.

Tout d'abord, une réaffirmation de la pertinence historique du cinéma direct québécois. Non pas tellement à travers ces extraits «à la manière» du direct qu'Arcand démarque explicitement par un cadrage différent. Mais à cause de la façon d'appréhender le réel et de communiquer avec le public que les cinéastes de ce genre ont développée et popularisée. Arcand avec ce film, comme Brault avec Les ordres, Labrecque avec Les smattes et Carrière avec O.K. Laliberté (ces deux derniers films auraient mérité un meilleur sort), donnent non seulement la preuve d'une évolution du regard dans le milieu cinématographique, mais démontrent aussi que le regard des spectateurs peut se transformer.

À cause de difficultés de divers ordres, la plupart de nos cinéastes du direct font maintenant de la fiction. Ceux qui ont conservé l'esprit du direct réussissent non seulement à témoigner du vécu de la collectivité, mais à y ajouter cette partie analytique qui dégage les modèles culturels sous-jacents aux comportements. À l'appréhension juste de réalités prégnantes ils ajoutent par la fiction – organisation des éléments en une suite dramatique mettant à jour leur dimension problématique de façon claire – un effet de distanciation favorisant l'analyse et la réflexion sur le monde réel. Bien sûr, demeure le danger que la «suite dramatique» annule complètement l'effet de distanciation en tombant dans le mélodrame ou en jouant trop sur les nerfs des spectateurs (ce qui se passe avec les films de Jean-Claude Lord). Mais ceux qui l'évitent, et à mon avis, Brault, Jacques Leduc et Arcand y réussissent, commencent à créer un cinéma original et tout aussi authentiquement québécois que les meilleurs du direct.

S'il y a aujourd'hui en salles commerciales des films comme Les ordres ou Gina pour redorer quelque peu le blason du cinéma québécois et aussi un public pour aller voir ces films fort différents de la production américaine ou de la comédie bâtarde de chez nous, c'est que le travail entrepris depuis plusieurs années commence à porter des fruits. C'est dire aussi que le public n'est pas aussi niaiseux que Denis Héroux l'affirme à la télévision.

Des films québecois valables projetés à la Place Ville-Marie ou dans les grandes salles de la rue Ste-Catherine, c'est aussi un signe que l'emprise des majors américains sur notre industrie peut être combattue. Il reste à espérer que les Lefebvre, Forcier (dont il est temps d'aller voir Bar Salon au Outremont), Bouchard, Leduc, etc. pourront aussi se faire une place dans ces circuits d'exploitation.
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«La résonance universelle de l'oeuvre de George Sand»

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Allocution de Renaud Donnedieu de Vabres, ministre français de la Culture et de la Communication, prononcée à Nohant le 3 juillet 2004 lors de l'hommage national à George Sand, à l’occasion du bicentenaire de sa naissance.
Madame la Ministre,
Monsieur le Ministre,
Mesdames et Messieurs les présidentes et présidents,
Mesdames, Messieurs,
Chers amis de George Sand et de Nohant,

Oui, comme vient de nous y inviter le Président de la République, nous sommes ici pour célébrer une naissance et une renaissance.

Celle qui n'était pas encore George Sand naquit il y a deux cents ans, l'année du couronnement de Napoléon, l'an XII de la République, Amantine, Lucile, Aurore Dupin. Elle fut autant et peut-être davantage, comme nous le dira tout à l'heure Marcel Bozonnet en lisant quelques très belles pages de la monumentale Histoire de ma vie, enfant de sa mère, "une pauvre enfant du vieux pavé de Paris", que de son père, officier des armées de Napoléon et arrière-petit-fils du roi de Pologne.

"Le 5 juillet 1804, je vins au monde, mon père jouant du violon et ma mère ayant une jolie robe rose. Ce fut l'affaire d'un instant." Voilà pour la naissance, à la date précise près, sans doute une erreur de transcription du calendrier révolutionnaire, car c'était plutôt un 1er juillet. Nous sommes le 3, soit entre le 1er et le 5, une date qui réconcilie l'histoire de l'état civil et la mémoire de l'écrivain.

"Nous faisons notre propre vie à certains égards; à d'autres égards nous subissons celle que nous font les autres". Faire et subir, agir, écrire pour ne pas subir : telle est sans doute la première leçon de George Sand, issue des circonstances et des héritages de sa naissance. Une leçon pour toute la vie. Une leçon qui demeure aujourd'hui, pour éclairer la renaissance de l'écrivain que nous redécouvrons grâce à l'année George Sand, grâce au bicentenaire.

"Entendons ici la voix de George Sand : "La Vallée Noire c'était moi-même, c'était le cadre, le vêtement de ma propre existence".

Aujourd'hui, Nohant, comme Combourg pour Chateaubriand, est devenu un symbole, un défi, un univers qui reflète de façon intemporelle à la fois l'âme et la vie du Berry et de George Sand.

Car Nohant est un creuset, de l'héritage, de la vie et de l'œuvre de celle que nous célébrons aujourd'hui.

Le fief de Nohant apparaît dans les archives dès le XIIIe siècle. C'est en 1793 que Mme Dupin de Francueil acquiert cette terre de deux cents hectares, divisée en quatre domaines, cette maison de maître datant du XVIIIe siècle et une ferme attenante au parc. La jeune Aurore hérite dès 1821 de cette maison où bien que née à Paris, elle a passé le plus clair de son enfance. Nohant, c'est cette terre, cette maison, mais aussi tout le village, qui occupe une place privilégiée dans sa vie. Elle s'y réfugie dans les moments décisifs et s'y installe après l'échec de la révolution de 1848.

La maison dès lors accueille une grande partie du XIXe siècle des arts, des lettres et de la politique. Cette même maison que nous connaissons aujourd'hui et qui a subi peu de modifications extérieures, exception faite des grands baies vitrées ouvertes lors de l'aménagement de l'atelier de Maurice sous les combles. Maurice, le fils chéri de George Sand, qui lui ressemblait étrangement et fut tout à tour illustrateur, caricaturiste, peintre, marionnettiste, historien du théâtre, folkloriste, mais aussi archéologue, entomologiste, géologue, botaniste, et lui-même romancier et auteur dramatique, toutes activités marquées de l'empreinte de sa mère qui l'aimait tant.

C'est Aurore, l'une des filles de Maurice, qui légua, à sa mort en 1861, la maison et son parc à la Caisse nationale des monuments historiques et des sites.

Niché dans cette partie du Boischaut que l'écrivain a poétiquement baptisé "Vallée noire" dans Valentine, le village de Nohant est présent dans plusieurs romans, en particulier ceux que l'on dit "champêtres", auxquels on a longtemps réduit l'œuvre de George Sand. Réduit non pas en raison de l'importance mineure de ces œuvres, mais parce que l'œuvre immense de George Sand, pour inspirée qu'elle ait été par la terre, les hommes et les femmes de son cher Berry, dépasse de beaucoup l'horizon de ce lieu où elle a habité au sens plein de ce terme, et où elle s'est constamment ressourcée.

Car Nohant c'est avant tout ce havre de paix où elle fuit les tracas et les salons de la capitale et où ses amis, qui sont nombreux, je vais y revenir, car George Sand avait le culte de l'amitié, n'hésitaient pas à la rejoindre dans l'après-midi, après avoir pris la Poste à Paris la veille à huit heures du matin et couché le soir à Orléans dans une auberge.

Aux très riches heures de ses plus brillants succès, elle passe ici des saisons entières, en ne se rendant à Paris qu'une ou deux fois par an, et toujours le moins possible, pour assister aux répétitions de ses pièces ou rencontrer ses éditeurs.

Nohant est un lieu de création. Chopin ne compose qu'à Nohant. A Paris, il n'en a pas le loisir. Les étés qu' il passe ici sont féconds.

Delacroix trouve ici aussi un climat propice à l'inspiration, comme beaucoup d'autres peintres. Ainsi Lambert, ami de Maurice, arrivé en 1844, pour un mois de vacances à la campagne est toujours là, dix ans plus tard. Et crée, avec Maurice, et pour la plus grande joie de George, des villageois et des hôtes de Nohant, le fameux théâtre de marionnettes, dont la scène, les personnages et les costumes sont conservés ici.

A Nohant, la maîtresse de maison passe ses nuits à travailler ses romans. C'est ici qu'est née la plus grande part de son œuvre immense. Ici qu'elle déploie sa fantastique énergie et sa puissance de travail inégalée sans doute en son siècle, sauf peut-être par Balzac, le siècle du romantisme, le siècle de la littérature.

Une puissance de travail qui effraie presque. Ainsi Colette : "Comment diable s'arrangeait George Sand ? Cette robuste ouvrière des lettres trouvait moyen de finir un roman, d'en commencer un autre dans la même heure. Elle n'en perdait ni un amant, ni une bouffée de narghilé, sans préjudice d'une Histoire de ma vie en vingt volumes, et j'en tombe d'étonnement".

Et quelle œuvre ! Une œuvre qui fait d'elle incontestablement l'un des plus grands écrivains de son siècle, injustement méconnue par le siècle suivant et que l'année George Sand nous invite à redécouvrir et à reconnaître.

Une œuvre qui fit s'exclamer Victor Hugo : "C'est un bien plus vrai mais plus puissant philosophe que certains bonshommes plus ou moins fameux du quart d'heure que nous traversons".

Car George Sand écrit, bien sûr, une œuvre multiforme : plus de quatre-vingts romans et nouvelles, et des dizaines de pièces de théâtre, et cette magnifique autobiographie, L'Histoire de ma vie, et vingt-sept volumes de correspondances publiées. Au total, avec les contes et les nouvelles, et les plus significatifs parmi ses très nombreux articles critiques et politiques, on a recensé près de deux cent cinquante titres.

Je tiens à saluer la vitalité de l'édition sandienne, vitalité de longue date, soutenue et dynamisée par les initiatives et l'intérêt suscités par l'année George Sand.

"J'ai un but, une tâche, disons le mot, une passion. Le métier d'écrire en est une violente et presque indestructible". C'est ce qu'elle écrit en 1831 à l'un de ses correspondants.

"Le véritable artiste - fait-elle dire à l'acteur Teverino dans le roman éponyme - est celui qui a le sentiment de la vie, qui jouit de toutes choses, qui obéit à l'inspiration sans la raisonner, et qui aime tout ce qui est beau sans faire de catégories". Les multiples facettes de son talent sont telles qu'elles s'affranchissent des frontières entre les genres et les styles. C'est, sans doute, l'un des aspects les plus puissants de la modernité de George Sand.

Il est vrai que si George Sand écrit, c'est aussi qu'elle vit de sa plume. Il faut comprendre ce qu’étaient les Journaux et leurs « feuilletons ». Honoré de Balzac, Alexandre Dumas, George Sand sont, avec Eugène Sue, les quatre grands feuilletonistes du XIXe siècle. Cela signifie qu’ils doivent impérativement donner chaque semaine au Journal – qui en a besoin pour survivre – de la copie.

Nous connaissons les « plumes » d’Honoré de Balzac (je cite au passage le premier amant avoué de George Sand, Jules Sandeau, puisqu’ils s’aimèrent suffisamment pour qu’elle partage son nom), d’Alexandre Dumas, d’Eugène Sue. Il n’est pas certain que son public, chez Buloz, sût réellement qu’elle était une femme. Faubourg Saint-Germain, en revanche, cela était connu. Mais cela n’était pas le Paris de Sand, ni celui de ses lecteurs. Elle vit bien sur la rive gauche, mais c’est en 1832, donc à l’apogée du romantisme qu’elle reprend l’appartement du 19, quai Malaquais que son « patron » Latouche lui abandonne. Ce sera le célèbre salon bleu… passage obligé de tous les romantiques.

Nous savons tous aujourd’hui, grâce à Georges Lubin, son très fidèle biographe, dont nous fêtons également le centième anniversaire de la naissance à Ardentes, quel auteur prolifique elle fut.

Beaucoup de ses romans, il faut le reconnaître, sont sans doute assez difficiles à lire de nos jours. Pourtant, elle y a mis toujours une grande part d’elle-même. Valentine, Lélia et Consuelo, c’est elle. Mais aussi Edmée de Mauprat ou Thérèse Jacques. Elle trouva en elle une grande part de son inspiration, comme tous les romantiques et c’est pourquoi, paradoxalement elle s’entendit si bien avec Gustave Flaubert, son frère en littérature, l'un de ses épistoliers favoris, lui qui s'écria : "Madame Bovary, c'est moi !"

Sans doute put-elle exprimer dans ses romans ce qu’elle ne pouvait pas avouer au public des journaux qui lui allouaient sa subsistance.

D'Indiana à Nanon, en passant par Consuelo, c'est moins en termes de revendication que d'affirmation que George Sand met en scène la liberté des femmes à disposer d'elles-mêmes et à s'imposer, à l'égal des hommes, sur la scène publique comme dans la sphère privée. Que ce soit dans le domaine des arts, des sciences ou de la politique, les héroïnes sandiennes prennent leur place dans l'Histoire.

Car c'est œuvre d'historienne que fait aussi George Sand. Arrivée dans un monde bouleversé par la Révolution française, c'est à partir de cet événement charnière qu'elle étudie et met en scène, dans ses plus grands romans, l'histoire des peuples, l'histoire des religions, l'histoire de la pensée : une histoire en mouvement qu'elle s'attache à décrire pour la comprendre et pour agir ainsi sur l'histoire en devenir.

Historienne, elle est aussi paysagiste, géographe, ethnologue, anthropologue, et surtout, dans toute son œuvre, poète, au sens où elle l'entend elle-même dans l'une de ses œuvres qui me paraît parmi les plus actuelles, les plus en résonance avec notre temps, les très belles Lettres d'un voyageur : "Le poète aime le bien; il a un sens particulier, c'est le sens du beau. Quand ce développement de la faculté de voir, de comprendre et d'admirer ne s'applique qu'aux objets extérieurs, on n'est qu'un artiste; quand l'intelligence va au-delà du sens pittoresque, quand l'âme a des yeux comme le corps, quand elle sonde les profondeurs du monde idéal, la réunion des deux facultés fait le poète; pour être vraiment poète, il faut donc être à la fois artiste et philosophe. C'est là une magnifique combinaison organique pour atteindre à un bonheur contemplatif et solitaire."

Le Président de la République a rappelé dans son message l'actualité des valeurs qui traversent l'œuvre et la vie de George Sand, des valeurs qui rayonnent et nous éclairent encore aujourd'hui.

Parmi celles-ci, il en est une qui me tient particulièrement à cœur, c'est l'éducation, l'éducation des filles et des garçons, des femmes et des hommes, quelles que soient leurs conditions. Ainsi écrit-elle dans Mauprat, roman de cape et d'épée qui se situe dans le Berry des châteaux-forts, mais aussi roman d'éducation qui voit triompher l'amour persévérant : "L'éducation peut et doit trouver remède à tout ; là est le grand problème à résoudre, c'est de trouver l'éducation qui convient à chaque être particulier."

Quant aux romans "champêtres", il faut les relire pour se rendre compte qu'ils contiennent bien plus que d'aimables historiettes pour la littérature enfantine. Ils sont eux aussi, porteurs de valeurs. Ainsi, La Mare au diable s'ouvre sur la description d'un tableau de Holbein en proposant un véritable manifeste pour l'art, qui situe d'une façon que je crois également très actuelle le projet de George Sand :

"Nous croyons que la mission de l'art est une mission de sentiments et d'amour, que le roman d'aujourd'hui devrait remplacer la parabole et l'apologue des temps naïfs, et que l'artiste a une tâche plus large et plus poétique (…). Son but devrait être de faire aimer les objets de sa sollicitude, et, au besoin, je ne lui ferais pas reproche de les embellir un peu. L'art n'est pas une étude de la réalité positive; c'est une recherche de la vérité idéale."

Cette vérité, George Sand l'a cherchée tout au long de sa vie et de son œuvre. Elle prend tout son sens aujourd'hui, même si cet idéalisme fut critiqué, ô combien, par certains des plus illustres de ses contemporains : les jugements de Zola, Baudelaire, Barbey d'Aurevilly, entre autres, furent parfois très cruels, il est vrai compensés, en quelque sorte, par tous ceux qui prirent sa défense, avec Dumas fils, Taine, Renan, mais aussi Flaubert.

Parmi les pans de son œuvre les plus oubliés sur lesquels ce bicentenaire permet, depuis Nohant, lieu de leur conception, de jeter une lumière nouvelle, il y a ces pièces de théâtre, drames ou comédies, qui furent jouées sur les scènes parisiennes entre 1840 et 1870. Et dont certaines connurent un véritable triomphe.

Le théâtre a tenu dans la vie de George Sand une très grande place. Son premier essai, porté à la scène, fut un échec (Cosima) mais François Le Champi, tiré du roman du même nom un succès éclatant. A l’époque de François Le Champi (1849) le public était saturé des outrances du théâtre romantique et des scènes du « boulevard du crime ». Le grand succès de George Sand fut Le marquis de Villemer (1864) qu’Alexandre Dumas fils l’aida à boucler. Les « ficelles » du théâtre, il les connaissait encore mieux qu’elle… et il l’aimait d’amour filial.

L’intérêt constant de George Sand pour le théâtre s’exprime aussi bien dans les expériences de Comedia dell’arte faites sous son impulsion et celle de Frédéric Chopin que dans son abondante correspondance avec les metteurs en scène de l’époque (Bocage, Montigny) et surtout dans les nombreux romans où elle met en scène des acteurs, dont Consuelo. Je tiens à dire ici que les conceptions qu’elle expose sur l’art dramatique sont très en avance sur les idées de son temps.

Ainsi, en 1851, dans Claudie, pièce très largement censurée comme on peut le voir aujourd’hui sur le procès verbal de censure conservé aux Archives nationales, il était très courageux de porter à la scène la réhabilitation de ce que l'on appelait à l'époque, et encore longtemps après, une "fille-mère".

Vous connaissez les combats de George Sand, pour faire vivre les valeurs républicaines de liberté, d'égalité et de fraternité. Des valeurs universelles pour des œuvres universelles.

Son influence marqua les écrivains du monde entier. De la Russie (pour Dostoievski, qui s'inspira de Spiridion pour Les Frères Karamazov) aux Amériques (avec par exemple Henry James).

Son rayonnement s'étend aujourd'hui, comme en témoignent les nombreuses manifestations accueillies tout au long de cette année au Japon, au Brésil, au Congo (RDC), dont je suis heureux de saluer la Ministre de la culture, mais aussi en Suède et en Chine (où de nombreux ouvrages de Sand sont traduits, l'un de ses textes figurant au programme des collèges chinois). J'ouvrirai lundi l'année de la France en Chine et je suis très heureux que dans ce cadre un important colloque sandien se tienne à Canton au mois d'août.

Ce qui me paraît expliquer avant tout la résonance universelle de l'œuvre de George Sand, c'est qu'elle y a mis tout son talent, toute la force de sa plume, toute son énergie, au service d’une grande cause qui recoupe toutes les autres et qui demeure, ici et maintenant et dans le monde entier, un moteur de l'action : la lutte contre les injustices.

C’est sans doute, au fond pour cela que nous l’aimons tant aujourd’hui, que nous lisons avec tant de plaisir ses meilleures pages, et surtout, je tiens à le dire, pour conclure, ses lettres, ses magnifiques lettres. Oui, c’est cette grande cause qui, au fond, nous rassemble ici à Nohant.

George Sand est un écrivain majeur jusque, et je serais tenté de dire surtout, dans ses Lettres d'une vie, adressées à plus de deux mille correspondants où défilent tous les sentiments, toute la complexité de l'âme humaine, et toute l'histoire du XIXe siècle. Une correspondance d'une exceptionnelle qualité littéraire, qui demeure un hymne à la création, à la richesse et à la diversité de la création. Un hymne qui est une source d'inspiration permanente pour nous tous.

Et c'est sur un seul bref passage de l'une de ses lettres que je veux conclure cet hommage et vous inviter à mon tour, à la fête, à la musique qu'elle aimait tant, dans ce lieu où elle écrivit ces mots magnifiques :

"Vous savez si je respecte et si je défends le passé ; mais je crois être dans la vérité en constatant que le présent diffère essentiellement, et qu'il ne nous faut rien recommencer, rien copier, mais tout inventer et tout créer." (Lettre à Armand Barbès, 14 mars 1849).

Je vous remercie.
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«La vraie nature de Bernadette» de Gilles Carle

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Il y a quelques années, Gilles Carle disait que le Québec avait besoin d'un cinéma «en largeur» plutôt qu'«en profondeur», un cinéma d'exploration plutôt que d'introspection. Il en donne une brillante démonstration avec La vraie nature de Bernadette, film tout aussi «questionnant» que son titre.


Panoramique sur le pays réel
Par un curieux hasard, où nous avons reconnu un nouveau pôle de sensibilité, la plus grande partie du cinéma québécois se tourne actuellement à la campagne. Bernadette appartient à cette catégorie de films promenant des citadins à la campagne pour violer ou apprivoiser la nature, ou bien chercher dans le fleuve, les lacs et les yeux des gens des miroirs de leur «vraie nature».

Le bag hippie, l'exotisme, l'air pur, la tranquillité, la simplicité, le naturisme attirent Bernadette à la campagne. Comme les fruits (exotiques pour la région) qu'elle accroche aux arbres, Bernadette se promène d'abord dans un doux nuage idéaliste, entre deux airs, deux espaces, deux temps. Elle regarde tout, mais ne voit pas grand chose. Regard de photographe de cartes postales.

La caméra de Gilles Carle n'épouse cependant pas la naïveté de son regard. Dans un plan très amusant, la photographie d'une belle maison campagnarde placée juste devant l'objectif bascule pour laisser voir la maison réelle, abandonnée, décrépite, sale. Le ton est donné pour tout le film. La caméra se situe à ras de terre, du côté des habitants. Regard de propriétaire depuis longtemps acculturé à cet environnement. Regard de travailleur plutôt que de contemplateur, d'évaluateur plus que d'admirateur, de «cultivateur» et non de dilettante, de «permanent» un peu désabusé, non de touriste. Une musique alliant des sonorités nouvelles aux rythmes et modes les plus traditionnels vient souligner ce sentiment de possession, fait chanter ces airs qu'on a oubliés en ville, rétablit avec le spectateur la connivence d'un enracinement commun.

Connivence, oui; complaisance, non. Le panoramique découpe autant le très beau que le moins beau. Il ne suit pas une trajectoire continue pour dégager une cohérence dans un univers qui n'en a plus. La caméra se promène partout, regarde un moment, repart, découvre un nouveau personnage ou un nouvel objet, revient en arrière pour reprendre l'observation, rapporte une image et la juxtapose à une autre, admire ou rejette la juxtaposition, recommence. Elle rassemble des pièces, mais ne cherche pas trop à composer une mosaïque. Elle réunit les morceaux brisés d'un miroir, mais précisément parce que le miroir est brisé, il ne réfléchit plus la pureté des lignes, il n'en donne que des reflets fragmentaires.

De cette «bataille» d'images résultent un humour assez exceptionnel, un naturel bouillonnant de vie, l'exubérance d'une naïveté acceptée, des rencontres heureuses (et parfois malheureuses) de personnes et d'objets: Bernadette et Thomas, la fraîcheur de Bernadette et les «vices» farfelus des vieillards, la soupe et la confiture, le syndicalisme et la fête, les miracles et les fusils, la psychologie et les superstitions, le naturisme et l'insémination artificielle, la mustang-auto et le mustang-cheval sur une même image, les avions et les poules, etc.

Le pays réel est rapaillé, constaté dans ses accords et ses contradictions. Et la constatation se change en contestation.


La vraie nature?
Quand elle met les pieds sur terre, elle découvre que les feuilles multicolores recouvrent souvent une bonne couche de boue, que des effluves de m... traversent souvent l'air pur de la campagne, que la tranquillité n'existe nulle part, que la simplicité des gens n'apparaît qu'occasionnellement et toujours comme une victoire sur la complexité de la vie.

À son tour et un peu malgré elle, Bernadette reprend ce regard.

La quête de la vraie nature se transforme alors en la reconnaissance de plusieurs natures vraies. À travers la découverte du pays réel multiforme, Bernadette découvre la multi-dimensionnalité de sa «vraie nature». Elle est à la fois Bernadette Brown, citadine en rupture nostalgique de mariage, locataire dans son propre pays devenu état américain; Bernadette Bonheur, propriétaire terrien, enracinement d'habitant et de coureur des bois, libre amoureuse de la terre et des gens, mère de famille nombreuse dont les fils ne tournent pas tous bien; Bernadette «Soubirous», révélateur de structures religieuses persistantes, provocatrice de «miracles» par sa simplicité et sa pureté originelles, miroir de l'authenticité et contestation des superstitions. Pour les fermiers des environs, elle devient aussi une Bernadette «Devlin», porte-étendard de la révolution commencée, dépassement de la force par la fragilité, liaison de la passion et de l'intelligence dans la lutte.

L'écrivain Jacques Ferron parle du Québec comme d'un «pays incertain ». Un film comme La vraie nature de Bernadette rapaille des petits bouts de certitudes, mal assurées encore, mais bien vivantes. Si on juxtapose ces petites certitudes à celles des cinéastes Perrault, F. Dansereau et Labrecque, celles des romanciers Hébert, Ferron et Lévy-Beaulieu, des poètes Miron, Vigneault et tous les autres, une mosaïque originale de témoignages prend forme, une grande certitude commence à sourdre: «On est pogné, mais on va s'en sortir» (Y. Deschamps).
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