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    Dossier: Clercs de Saint-Viateur

    Le Noviciat des Clercs de Saint-Viateur: quarante ans après

    Wilfrid Corbeil
    Photo: L'Encyclopédie de L'Agora
    En 1939, un incendie rase l'ancien noviciat des Clercs de Saint-Viateur à Joliette. Les supérieurs confient au père Wilfrid Corbeil, c.s.v., le dessin des plans du nouveau bâtiment. Le père Corbeil retrace son propre parcours depuis ses années d'études en Europe et expose ses convictions en matière d'architecture, largement influencées par les théories modernistes de Le Corbusier.
    L'incendie qui a rasé la vieille bâtisse en bois de 1858-70, au cours d'une nuit de tempête du 26 février 1939, n'a fait que des ruines; il a fallu penser tout de suite à la reconstruction; mais le déblaiement n'eut lieu qu'au printemps. J'ai souvenir d'être allé voir, par un beau dimanche après-midi de l'hiver, ce qui restait du sinistre. La vue des murs calcinés et des fenêtres crevées où pendaient des glaçons tranchants comme des épées m'avait laissé assez indifférent, ne pensant jamais qu'un jour prochain je ferais les plans de la future construction.

    Depuis mon retour d'Europe en 1929, j 'enseignais à plein temps les Belles-Lettres et la Rhétorique, et, à temps perdu, je brossais d'immenses décors pour les grandes séances que le Séminaire offrait chaque printemps à une clientèle nombreuse et sympathique. «Sur ce, le P. Corbeil revint d'Europe... et, pour un coup d'essai, bâtit le temple de Jérusalem», écrivait le Père Antonin Lamarche, c.s.v ., dans L'Estudiant d'avril 1937, rappelant le décor d'Athalie, jouée sur la scène du Séminaire en 1931. La participation à la vie religieuse de la maison prenait le reste de mon temps, chargé que j'étais d'accompagner à l'orgue les voix bruyantes mais ferventes de la gent écolière en prière. Au milieu d'une besogne considérable répartie sur sept jours de la semaine, les circonstances m'échappent qui m'ont porté à faire des esquisses de la future construction, n'ayant pas été invité à le faire.



    L'ancien noviciat. Photo: Archives des Clercs de Saint-Viateur.

    Je conserve encore dans mes paperasses des esquisses préliminaires de ce que je jugeais devoir être une maison de religieux qui avaient pour «note individuante» le service des saints autels. Les abbayes normandes que j'avais visitées, il y avait à peine dix ans, et dont le souvenir restait très vivace, devenaient pour moi la maison type de «la machine à habiter» selon l'expression de Le Corbusier, par une Communauté enseignante. Je ne sache pas, au cours de ces élucubrations qui empiétaient souvent sur le temps de prière, je ne sache pas, dis-je, avoir dévié de ce modèle dans la recherche des volumes et des espaces auxquels m'astreignaient les plans déjà arrêtés et qui devaient signifier hautement leur destination religieuse. De toutes les abbayes que j'avais vues, celle de Saint-Georges-de-Boscherville près de Rouen, m'était restée dans la tête comme l'expression architecturale la plus heureuse de la psalmodie des heures canoniales et de l'action liturgique. En dévalant le coteau d'un bois épais, elle m'était apparue comme vêtue de solennité, au milieu des vertes et lourdes frondaisons qui l'entouraient; seul émergeait le complexe architectural que formaient les bâtiments claustraux et la tourlanterne qui régissait cette orchestration. C'est une des abbayes normandes les mieux conservées, et qui pourtant date de 1125. Si j'en ai vu de ces édifices somptueux, aussi remarquables les uns que les autres, au risque même d'essouffler mon compagnon de voyage. Un jour, en descendant du train à Anvers, j'entendis dans un ravissement les cloches du beffroi de la cathédrale toute proche carillonner à toute volée dans le grand vent de la mer; je priai instamment mon compagnon l de se hâter: «Écoute les cloches qui sonnent !» S'assoyant sur ses bagages, il me dit en allumant sa pipe: «Va la voir ta maudite cathédrale!». Il faut dire qu'il m'avait suivi fidèlement, alors que nous avions visité ensemble Saint-Wandrille, les ruines de Jumièges, la Merveille du Mont-Saint-Michel, au péril de la mer, l'Abbaye-aux-Hommes et l'Abbaye-aux-Dames de Caen, les ruines exaltantes de Cluny, les monastères de la Bourgogne que René Schneider, mon professeur 2 a dénommés les « fières basiliques qui chantent l'hosanna». Sur le chemin de Saint-Jacques-de-Compostelle, je visitai Puy-du-Dôme, Vézelay et Moissac. Pour mettre le comble à cet émerveillement, j'eus l'avantage et le bonheur, au cours des vacances d'été de 1928, de faire le circuit complet des grandes abbatiales anglaises: Ely, Lincoln, à l'origine de Notre-Dame de Montréal, Durham, Cantorbery, Salisbury, Norwick, Chester, Chichester et Westminster, toutes resplendissantes de rectitude et de grandeur.

    Il m'aura manqué, à l'époque, de m'initier aux splendeurs de l'architecture baroque italienne, bruyante illustration de la foi rénovée du Concile de Trente. L'interdiction avait été faite aux étudiants de Paris par le Général du temps 3 de façon aussi abusive qu'arbitraire, comme on sait, de voir Rome et l'Italie.

    En concrétisant mes projets, je ne pouvais pas ne pas tenir compte des idées nouvelles et subversives que Le Corbusier prônait en architecture au temps de mon séjour d'études à Paris. L'achat et la lecture de Vers une architecture 4 que le maître venait de rééditer en 1924 commençaient à ébranler mes notions d'architecture. Dans un style incisif et lapidaire, il fourrageait en plein dans les clichés et les poncifs à la mode, ramenant aux principes essentiels du cercle et du triangle la création de nouvelles formes dans la construction. «Les styles, lisait-on, sont un mensonge», «l'architecture n'a rien à voir avec les styles». «La vie moderne demande, attend un plan nouveau pour la maison et pour la ville...». La fréquentation de théories de Le Corbusier aura vite fait de faire chavirer les idées que j'entretenais en architecture. Vers une architecture a eu raison de mes préjugés. Selon ses dires, la beauté formelle des Empress blancs de la Canadian Pacific, de leurs majestueuses étraves labourant l'indigo de la mer, tenait en tout premier lieu à leur capacité de tenir la mer avec élégance. Les silos et les élévateurs à grain des ports canadiens, à mon avis, faisaient partie de notre plus belle architecture. Les propos que tenaient Maurice Denis, peintre du groupe de Nabis, qui arrivait d'Amérique, m'avaient littéralement abasourdi, qui abondait dans le même sens. «Voici des silos, dit encore Le Corbusier, magnifiques prémices du nouveau temps.» «Les silos assemblés sous la lumière sont un jeu savant de l'architecture...» Peu à peu, je me ralliai aux idées du novateur qui définissait en ces termes l'art de bâtir : «Le jeu savant, correct et magnifique des volumes sous la lumière».

    En poursuivant mes études de Lettre à La Sorbonne et, en partie, à l'Institut catholique, je mijotais ces aphorismes percutants, appliqué que je devais être à la traduction des textes grecs, latins et en vieux français, inscrits au programme de la licence-ès-Lettres. Je lorgnais, bien entendu, le côté des arts tout en faisant des versions, des analyses littéraires et de la philologie, «cet antre de Platon où l'on ne voit rien», au dire même du professeur; je devais louvoyer entre l'étude et la traduction des textes d'une part, les ukases et les foudres de notre Général d'autre part. Ce dernier m'avait interdit, avec représailles, de faire de la peinture, de suivre des cours d'art et d'aller au théâtre, grevant ma conscience de faute gravement «peccamineuse», si je n'obtempérais pas à ses ordres et si, par malheur, j'allais enlever ma soutane. Devançant les décrets libérateurs de Vatican II, je m'en remis aux dicts de ma conscience et me permis quelques escapades à l'occasion de manifestations artistiques d 'importance. Bientôt, me tira de mes scrupules mon supérieur, rencontré par hasard sur la rue de Vaugirard, à qui je confiai mes inquiétudes. De haute taille et d'accès difficile, Monsieur Verdier, sulpicien, bientôt cardinal-archevêque de Paris, me dit avec humour: «Mon petit, ôte la soutane, il y a assez de curés qui traînent les rues.» Je me mis donc aussitôt aux cours d 'histoire de l'art de René Schneider, grand maître de La Sorbonne – ces derniers furent édités en cinq volumes pendant que j'étais à Paris. Grâce à la générosité et à la largeur de vue de notre économe provincial du temps, le Frère Alfred Levasseur, je suivis les leçons de peinture du Massier de l'École des Beaux-Arts de Paris; il avait pour nom Bossu et était un peintre renommé d'intérieurs d'églises; je l'avais rencontré à l'église de Saint-Séverin, en train de peindre. La question des cours y fut bâclée à un dollar la leçon.

    J'oubliais de mentionner que, m'étant inscrit à l'École des Chartes de Paris, je participai, sous la direction de notre professeur, A. Dain, à l'établissement d'un texte grec d'Onésandros du IVe siècle A.C. Ce fut une expérience assez extraordinaire de pouvoir ainsi travailler sur des manuscrits du XVIe siècle, tracés sur vélin, éclatants de couleurs vives rehaussées d'un or très pur. C'était de la recherche authentique avant la lettre – ce qui me fait sourire. Si je ne suis pas diplômé des Hautes-Études de Paris, c'est que les formalités n'ont pas été remplies à date, mais il me reste l'insigne satisfaction de voir mon nom inscrit dans la célèbre Collection Guillaume Budé6.

    À l’époque où j'entrepris la confection des plans du Noviciat, j'avais déjà à mon crédit la décoration en bois de différentes essences du sanctuaire de la chapelle du Scolasticat, qui fut effectuée en 1937. L'année précédente avait vu la construction en bois rond de la chapelle de Clermoutier, au Huitième Lac à Chertsey. Un reportage de cette dernière réalisation a été fait par le Père Paul-Émile Farley, général, et avait paru dans L'Artisan liturgique de Belgique, lequel est reproduit dans L'Estudiant7. Cette construction originale, effectuée avec le produit de la forêt toute proche, m'avait attiré des compliments, du fait que j'avais tenu compte de l'environnement boisé qu'on achève d'abattre. Enclos d'une haute palissade d'épinettes et de cèdres odorants, l'oratoire prêtait sa voix discrète et colorée à la chanson des grands bois, par la rythmique de ses pignons et de ses billes dorées. Ronsard, jadis, avait écrit: «J'aime aussi les jardins qui sentent le sauvage.» Depuis, les épinettes et la poésie ont quitté ces lieux pour faire place à la petite industrie. On ne va plus à Clermoutier.

    La projection sur papier brouillon du chef-d'œuvre à appréhender, étant d'un caractère bien défini et de l'importance qu'il prendra par suite de son achèvement, me demande beaucoup de recherche et de réflexion. Sous l'empire inconscient que faisaient naître en moi l'étude et le souvenir des monuments anciens qui font la civilisation d'un pays et d'une époque, je griffonnais quantité d'esquisses qui se mêlaient aux nombreuses copies de devoirs de mes élèves. Je m'efforçais de mettre en pratique les principes d'équilibre et de proportion formulés par Le Corbusier; je ramenais les différents éléments de l'édifice, sous forme de cubes, de chaque côté de la tour qui devait être le signalement du carrefour où se rencontrent et se croisent corridors, allées et venues desservant la Maison provinciale, le Noviciat, la chapelle et les réfectoires. Comme il avait été question d'abaisser cette dernière sous prétexte d'économie, le Père Gustave Lamarche, c.s.v.8 écrivait: «La tour avec sa coiffure pyramidale d'un si superbe élan, est si bien ce qu'elle devait être qu'elle eût gagné à disparaître plutôt que de ne pas être ainsi. Considérons enfin que la poésie peut n'être pas de l'espace perdu.»

    Le module qui unifie les diverses parties de l'ensemble, les tracés régulateurs sous forme de triangles, de cercles qui révèlent les proportions heureuses de Notre-Dame de Paris, du Capitole à Rome et du Petit Trianon à Versailles, que je trouvais dans Vers une architecture, me revenaient constamment à l 'esprit. Le chiffre cinq que j'avais adopté comme commun dénominateur des dimensions de la Maison commande donc celles de la tour et des ailes adjacentes; il devient la constante numérique qui se fait sentir au sein de la variété des éléments créant ainsi le rythme, l'harmonie des surfaces: trente-cinq pieds de côté pour les ailes et soixante-quinze pour la tour.

    L'asymétrie des pignons d'inégale hauteur, détail qui m'a valu les compliments de l'architecte bénédictin Dom Bellot, apporte un élément dramatique à cet ensemble modulaire qui reprend son équilibre au niveau des larmiers, tous étant au même niveau. Les toits ne comportant aucune lucarne qui pourrait en arrêter l'élan tombent dru sur les murs qui les soutiennent; ils dessinent à peine une étroite bande d'ombre au-dessus des fenêtres, comme la coiffe de la religieuse qui lui couvre modestement les paupières baissées. À ce détail près, les bâtiments abbatiaux du Moyen Âge doivent leur aspect d'une austérité amène. La beauté sans cesse renouvelée du Noviciat réside précisément dans le jeu savant des volumes qui, sous la lumière changeante du soleil, s'animent et se font valoir en créant des diagonales d'ombre. La beauté formelle du Moutier est toute intérieure, se faisant jour à travers la lumière qui change. Et le Père Lamarche d'ajouter (ibidem) : «D'autres ombres et d'autres lumières envoient aussi leur caresse contrastante aux admirables pans maçonnés; les ombres familières du jardin-bocage, les reflets aux mille colorations qu'irradie à profusion le traditionnel parterre du Noviciat. Les lignes de l'édifice, graves elles-mêmes sans raideur, se profilent avec une netteté sereine au milieu de cet environnement, sur le ciel un peu ensablé de la région joliettaine. C'est une fête d'art, de paix.»

    Les éléments décoratifs qui précisent le style de l'édifice on été pigés dans les quelques documents qui me tombaient sous la main. Les relations avec la France ayant été interrompues par suite de la déclaration de la guerre, seul me restait un bouquin que j'avais acheté à Paris et qui, par bonheur, contenait quelques photos de l'abbaye Saint-Georges-de-Boscherville9. Parmi les emprunts faits au style, je signale les voussures du porche d'entrée, encerclant d'ombre le tympan sculpté en bas-relief. Ce fut la dernière œuvre de Marius Plamondon au Noviciat; notre patron, saint Viateur, apparaît assis dans une pose hiératique, accosté de deux anges aux larges phylactères. Le tout, traité de façon très large pour l'époque, déplut à nos gens stéréotypés à jamais dans les formules vieillottes du style Saint-Sulpice. Le travail de la pierre suscita toute une polémique, étant donné que l'artiste, occupé toute la semaine, s'amenait de Québec le samedi pour entreprendre son travaille jour du Seigneur. Était-il permis de travailler la pierre, un dimanche? La sculpture sur pierre était-elle une œuvre libérale? Pour faire taire les récriminations, il a fallu dresser une grosse toile afin de dissimuler nos artistes aux regards précisément offensés de certains confrères.

    Les pignons à 45° établissent le caractère religieux et calme du Monastère. Des lombardes, étroites bandes verticales de faible saillie, divisent les façades jumelles et encadrent les fenêtres à petits carreaux; décoration que j'ai reprise sur l'hémicycle en forme de chevet de la Maison Champagneur, et que j'ai empruntée à la cathédrale Saint-Nicolas de Trévise en Vénétie. Sous prétexte de confort et sans considération aucune pour le style de la Maison, on a modifié, au cours des années cinquante, le dessin des fenêtres à carreaux de la Maison Champagneur, alors qu'aujourd'hui, dans la construction domiciliaire de grand luxe, on revient aux petits bois qu'on jugeait vieux jeu. Ce que l'ignorance et le manque de goût peuvent apporter de tranquillisant dans la pratique plus ou moins consciente du vandalisme!

    La tour est couronnée de corbeaux en pierre grossièrement équarrie; pressés les uns contre les autres, ils soutiennent le toit dans sa chute: pendant qu'ils remplissent une fonction, à titre de membres architectoniques, ils deviennent une décoration.

    Enfin, trois larges et profondes fenêtres, ombragées d'un triple ébrasement, ouvrent l'étage supérieur de la tour, qu'elles aèrent avec grande joie, alors qu'une suite d'ouvertures aveugles décore l'étage inférieur. C'est à juste titre que la tour, dans sa fonction et sa parure austère, donne au monument une forte personnalité. Ce sont là les éléments décoratifs empruntés au roman pour souligner la fonction des diverses parties architecturales de l'édifice.

    C'était négliger le principal et s'attarder à l'accessoire de m'accuser de fabriquer du roman en faisant exécuter les plans du Noviciat. On s'en prenait, en particulier, à la chapelle que l'on confrontait avec l'église de Dominikus Bohm à Freelingsdorf, en banlieue de Cologne; la photo parue dans L'Artisan liturgique du temps m'avait ravi et inspiré. On ne remarquait pas que dans la reprise du dessin de cette dernière j'avais imprimé un plus vif élan aux arêtes de la voûte qui délimitent les sections concaves. La lumière des vitraux fait valoir discrètement le jeu subtil des ombres et des clairs des parois qu'elle éclabousse parfois de couleurs fantastiques, tandis que l'éclairage phosphorescent des projecteurs détruit toute cette poésie. J'avais soufflé à M. l'abbé François Lanoue l'alexandrin de Musset qu'on accusait de plagier ses contemporains.

    «C'est imiter quelqu'un que de planter des choux!» alors qu'il avait entrepris de répondre à M. Jean A. Gélinas, architecte, qui avait écrit: «Il en est de même de la Chapelle des Clercs de Saint-Viateur à Joliette, où la ressemblance avec l'église rurale de Freelingsdorf, en Allemagne, est si frappante que l'on est impressionné de voir à quel point deux grands esprits se rencontrent10...»! (Le point d'exclamation est de moi.)

    La seule photo d'une abbaye d'Europe, le reportage que faisait – en mai dernier, Connaissance des Arts 11, de ce qui reste des abbayes de Cerisy-la-Forêt, de Lessay et de Humbije, en Normandie – «Des lieux hantés des plus hautes présences», au dire d'André Malraux –, témoignent des nombreux points de ressemblance de toutes ces ruines avec le Noviciat. Pas un cependant, n'est une copie de l'autre, et, pourtant, elles sont toutes reconnaissables à leur air de famille, au souffle de l'Esprit qui les a inspirées. La même inspiration se retrouve dans le Noviciat de Joliette, dont l'articulation architecturale lui fait une personnalité à part, un style à lui. L'édifice n'a pas vieilli; c'est ce qui fait l'étonnement et la joie des étrangers qui le découvrent. Tout dernièrement encore, vendredi le 30 du mois d'août, de jeunes Français, originaires d'Orléans, m'abordaient en face de la maison et me demandaient tout de go : «Que fait là ce monument?» Ils n'en revenaient pas de trouver à Joliette un édifice qui rappelait d'aussi près la France. Ayant identifié le monastère comme la Maison-Mère de la Communauté, ils demandent: «On peut entrer ?» Il y a quelques années, Norbert Dufourcq, professeur au Conservatoire de Musique à Paris, déclarait en descendant de l'auto qui l'amenait au Noviciat: «C'est le premier beau monument que je vois au pays.»
    Avec les yeux d'une artiste ou d'une mystique comme cette jeune demoiselle anglaise aux cheveux d'or, on voit autrement ou mieux ce que l'on a l'habitude de voir ou de ne pas voir. «Impossible, écrivait-elle 12, décrire l'impression que nous donne l'ensemble architectural de ce monastère. Le patio est la place carrée, le carrefour de la maison où se croisent quatre corridors, dont deux sont clos par des grilles de fer finement ciselé. À travers le réseau de leur dessin, une lumière ambrée tombe sur les grandes dalles et les murs. Le contraste est saisissant. Il établit tout de suite une hiérarchie entre la vie des sens et la vie de l'âme, entre la solidité de la prière et la délicatesse du fer ciselé qui fleurit aux portes comme une envolée de l'esprit humain vers les choses spirituelles.» Tout autre est le sentiment de certains confrères atteints gravement de strabisme, fermés à toute émotion esthétique; ils y voient plutôt une barbelure à se casser le nez. D'aucuns ont dû penser substituer à ces grilles encombrantes des portes pleines, en chasse aux courants d'air qui leur trottent sur les épaules. Il a été prévu dès l'origine qu'elles pourraient être au besoin fermées de panneaux de verre transparent. Et notre visiteuse de poursuivre. «Nous nous dirigeons vers la chapelle. Nous sommes transportés en un lieu qu'ont déjà sanctifié la beauté et la prière. La beauté a le prestige de nous transporter ainsi d'un monde visible dans un monde invisible, où 1 'homme a conscience de la toute présence divine.» La belle Joséphine m'a confié que la visite de la chapelle était à l'origine de sa conversion au catholicisme. J'avais fait sa connaissance sous l'égide de saint Wilfrid, mon patron, dont elle avait fréquenté la cathédrale de Ripon., où se trouve son tombeau; elle s'étonnait que «l'Église catholique [ait] gardé dans son martyrologe le souvenir de tous les saints de l'Angleterre».

    A. Randall, financier, collectionneur, professeur d 'histoire de l'art à l'Université de Montréal, fut pris d'une grande émotion en entrant à la chapelle. Cet Allemand, à la forte stature, s'effondra dans les premières banquettes et pleura à chaudes larmes. Voulant l'aider, il me dit: «Laissez-moi pleurer.» Claudiquant quelque peu, il fit longuement le tour de la chapelle.

    La discrétion m'empêche d'en dire plus long sur le comportement de visiteurs distingués autant que cultivés. La chapelle est belle comme ça! Par grand saint Viateur, qu'on n'aille point la charger d'inutiles dévotions qui distraient ni la garnir de décorations tapageuses. L'écran blanc de ses murs légers et laiteux a le singulier effet de mettre en valeur le moindre meuble liturgique, la moindre garniture. Après une longue période d'essayages de tout acabit qui est loin d'être terminée, la chapelle parviendra à son plein épanouissement, à l'expression exaltante du mystère qu'elle tente de cerner, le jour où, l'autel étant remis à sa place, les banquettes seront disposées en stalles, parallèlement à la nef, tel qu'il a été prévu dans les plans originaux: les lignes convergentes de ces dernières compléteront alors l'éventail de celles qui rayonnent de la voûte, en un point commun de rencontre, l'autel du sacrifice, superbe dans son isolement. Cette tentative de l'architecture de vouloir diriger les regards se solde en une esthétique qui rejoint l'esprit et le cœur. On s'objectait à l'époque à cet arrangement plastique, comme m'en faisait part discrètement le Père Général, parce que, en définitive, les confrères ne voulaient pas entendre la messe assis de travers, rien que sur une fesse. Nous avions fait, tous les deux, l'expérience des stalles, face aux novices, pendant les quatre années de notre scolasticat. Cette disposition faisait toute la beauté de la chapelle du Père Emile Faucher; elle créait une ambiance, un espace qui se prêtait admirablement bien aux cérémonies liturgiques qui, parfois, débordaient les degrés du sanctuaire, qu'il s'agit d'aspersion ou d'encensement; la communication dans la prière se faisait plus intime et plus fervente, n'en déplaise aux tenants de la queue leu leu, avec le nez dans le dos de son partenaire plutôt que de le voir en face. Pour longtemps encore, je suis certain que la condition sine qua non d'une messe bien entendue sera qu'il faille tenir compte et de ses fesses et de ses mollets.

    Pour m'assurer, disons, de façon rigoureuse et scientifique, de la justesse des proportions de la maison que j 'avais esquissée dans le feu de mon imagination, en correspondance étroite avec les plans qui m'étaient présentés, j'ai voulu, par acquis de conscience, faire la preuve du problème que je me posais. J'eus donc recours aux règles de la perspective réelle de la Grammaire du dessin13 que j'avais achetée par bonheur à Paris quand j'étais étudiant. Il s'agissait de dessiner l'édifice en perspective à partir des plans posés à 45° avec le bas de la feuille sur laquelle, à l 'aide de perpendiculaire, je projetai le plan. Sur ce dernier reproduit en perspective fuyante, j'élevai donc les verticales de la maison, correspondant aux angles de la tour – 35 pieds carrés – et des ailes adjacentes. J'obtenais donc une image à l 'échelle, identique à celle que j'avais imaginée, en me plaçant à un point de vue situé à la hauteur des yeux et au point de distance égal à la plus grande dimension de l'édifice en hauteur et en largeur, comme si je me fusse placé à l'entrée du cimetière. L'opération s'avéra probante: la conclusion ne dépassant pas les prémisses de ma démonstration. Une production photographique de cette opération a paru dans L’Estudiant14 faisant voir le Noviciat dans son ensemble, avec le préau en forme de cloître devant joindre un jour l'aile Champagneur. À part quelques détails, la vignette reproduit exactement l'édifice d'aujourd'hui, bien qu'elle parût en mars, alors que seul le rez-de-chaussée était construit.

    Dans l'encombrement des paquets de copies de récapitulations et d'examens de fin d'année qui s'accumulaient à vue d'œil, je mis fin à mes recherches et achevai les plans que je présentai au Père Victor Cardin, provincial. J'ai tout ignoré des réactions et des discussions autour du projet chez les préposés à l'étude des plans: c'était la conspiration du silence! Comme je n'avais pas accès à la discussion, je ne pouvais faire valoir mes idées ni les défendre; si j'avais à répondre aux objections qu'on soulevait, c 'était par le truchement d'une tierce personne. Le Père Général qui approuvait mes plans in petto me fit sentir un jour que le débat était de haute lutte.

    Il m'arrivait aussi des échos de Montréal où l'on procédait également à la confection des plans du nouveau noviciat à Rigaud: on affectait une grande rigueur dans l'expression architecturale de l'immeuble projeté qui devait être à l'échelle des impératifs de la pauvreté évangélique, mis de l'avant pour camoufler sans doute la pauvreté de l'inspiration. Pour le même prix – le Noviciat de Joliette aura coûté $230 000.00 le 31 août 1940 – on bâtissait un banal cube en brique dans le cadre, on ne peut plus poétique, de la montagne de Rigaud. La beauté et l'esthétique n'en demandent pas tant; il y faut mettre du jugement et un brin de bon goût. Fort du principe évangélique, on tourne le dos à l'œuvre des mains du Créateur, ce lieu privilégié des dieux bocagers. Rien qu'avec des cantiques et des chansons, des Clercs de Saint-Viateur, venus de France, au début du siècle, avaient fait sourdre toute la poésie dont la montagne est pleine:

    La Vierge au doux sourire
    Sur son coteau poursuit son oraison...

    faisait pressentir les forces occultes de la nature, concrétisées dans les nymphes et les faunes folâtrant dans l'épaisseur des sous-bois environnants.

    Le miracle fut donc que le projet fut accepté à la satisfaction du Père Général et du Père Victor Cardin. On confia aux architectes René et Gérard Charbonneau de Montréal qui avaient déjà sollicité un engagement avec l'assurance de tenir compte de mes dessins, le soin de dresser plans et devis. Plusieurs «bleus» témoignent de nombreux changements successifs dans l'élévation de l'édifice; mais la dernière épure, celle de juin, revient définitivement à mes plans. Avec la permission du Père Cardin, je m'en fus à New York visiter l'Exposition universelle; c'était la faveur qu'on me faisait comme rétribution du travail énorme que j'avais accomplie: la rémunération à prix d'argent n'ayant pas cours à l'époque. La guerre allait bientôt se déclarer.

    La Construction
    C'est dans un climat de libération, à la recherche d'une définition nouvelle d'une manière de vivre, disons, d'un humanisme de la Communauté, que l'on se mit au travail. Dès le mois de mai, l'on s'affaire à déblayer le terrain; des religieux prêtent le concours de leurs bras pour nettoyer la place et creuser l'emplacement des fondations avec une ferveur de novices, telle que nous montrent des photos de l'époque, tirées de l'album du Frère L.-Alphonse Richard, c.s.v., le grand malade des années 40. Nous nous référons à ces précieuses éphémérides abondamment illustrées pour raconter la marche des travaux.

    Dès le 15 septembre, la machinerie lourde est sur place qui pilonne les pieux Franki jusqu'à une profondeur de 40 et 45 pieds. À l’époque, les pieux en ciment étaient constitués de sections de 4 pieds de long enfilés les uns dans les autres, à la façon d'une brochette, disons, de rognons. C'est ainsi qu'on en perdit un, ayant pris la tangente sur une longueur de 75 pieds. il m'arrivait souvent d'aller jeter un coup d 'œil sur le chantier qui recouvrait l'aire de l'ancien noviciat; les travaux progressaient rapidement, et, chaque fois, j'étais agréablement surpris de trouver autant de changements. Peu à peu prenaient forme de tranchées les profonds coffrages en pin que les menuisiers étrésillonnaient avec une habileté et une précision qui tenaient du grand art. Une sapine de 90 pieds s'élevait déjà au centre du chantier. Les entrepreneurs Héroux et Robert de Montréal, dont il faut louer le dynamisme et l 'honnêteté, étaient les responsables de la construction. Le sous-sol terminé, dès octobre, commençait à s'élever dans le ciel de Joliette la charpente de bois devant former l' armature de béton du rez-de-chaussée; tout l'étage sera coulé à la fin d'octobre. Les maçons et les tailleurs de pierre travaillaient déjà à l'élévation des murs qu'ils montaient en même temps que le mur intérieur, retenu par des coffrages, en remplissant les interstices d'agrégats et de mortier, n’importe de signaler ici la maîtrise de ces gens de métier qui savaient disposer les moellons et les pierres taillées de manières à bien équilibrer leur grosseur et ainsi à répartir sur la surface du parement leur puissance d'expression. La disposition des pierres tient de l'appareil, dit irrégulier, constitué de blocs de toutes dimensions empilés au hasard les uns sur les autres. Au départ du gros œuvre, à l'angle nord-ouest de la maison, la beauté du travail de ces maîtres maçons a rallié tous les suffrages, car il y avait eu obstruction à ce genre de maçonnerie. L'art de ces gens de métier, venus, qu'on aurait dit, de la génération des anciens bâtisseurs de cathédrales, apparaît dans l'heureuse disposition des claveaux de l'archivolte et des assises des pied-droits des arcades de plein cintre du cloître des novices. Pour peu qu'on s'arrête à regarder cette savante maçonnerie, l'arrangement des pierres engendre la variété dans l'harmonie, à l'instar des saillies et des bossages qui étoffent le mur, en particulier quand les rayons du soleil en rasent la surface.

    C'était la pierre de notre carrière, retirée en bordure de la rivière l'Assomption, au sud du boulevard Base-de-Roc, que le carrier de son métier, Pitro Beaudry, exploitait pour les besoins de la construction. Le climat et le temps ont eu raison de l'éclat et de la couleur de la pierre qui, au sortir de la carrière, portait des traces de rouille et d'oxyde de cuivre et de fer. Le chantier bourdonnait d'une grande animation, de sorte qu'au lendemain de la Saint-Viateur, le 28 octobre, le rez-de-chaussée, dans son armature de béton, était terminé. Au bruit des truelles agiles qui étendaient le mortier et jointoyaient ou lissaient les joints pour qu'ils affleurent le parement, les murs s'élevaient graduellement jusqu'à la dalle du premier étage. À la fin de novembre, le rez-de-chaussée était enclos de tous côtés. Dans la grisaille d'un ciel d'automne, rayé par la verticale des peupliers dénudés de l'arrière-cour, une photo d'époque montre des manœuvres s'affairant sur le plancher de la salle, couverte en partie de coffrages.

    À plusieurs reprises, le cours des travaux a failli être interrompu ou du moins entravé par les initiatives concertées du Provincial et du Maître des novices; venant à l'encontre même des exigences de la structure organique de l'édifice. Ce que les architectes et les entrepreneurs ont dû imaginer de stratagèmes pour obtempérer à leurs désirs ou déjouer leurs plans ; que de corrections qui, à la fin, s'avéraient impossibles ou irraisonnables. Pour le premier, il fallait accéder à des propositions en contradiction avec le travail d'une armature en place. Ayant décidé que son bureau et sa chambre à coucher – sans lavabo ni toilette – devait occuper la façade de la maison, il a fallu parer au plus urgent en élevant des colonnes qui encombrent aujourd’hui le bureau du Provincial et de son assistant. Le fait que cette nouvelle disposition des pièces obligeait son assistant à passer par sa chambre pour atteindre son bureau ne changea en rien son obstination, pas plus qu'il ne se rendit aux objections que soulevait l'emplacement de son oratoire privé à la place des toilettes du premier étage: ce qui aurait occasionné une diversion de la tuyauterie des plus coûteuses. Il poussa l'illogisme jusqu'à faire hausser de douze pouces la dalle de béton du promenoir qui longe la salle de lecture pour permettre une meilleure ventilation du sous-sol; installation en désaccord avec le niveau de terre de tout l'édifice et qui exposait à trébucher quiconque s'amenait de l'intérieur sur le perron. L'erreur fut corrigée plusieurs années après, non sans quelques déboursés, et le plancher ramené à son niveau normal : une plinthe de béton marque l'endroit du dénivellement inconsidéré. Au temps où le Frère Lucien Bonin était procureur provincial, il avait été question de compléter cette galerie en élevant des arcades pour soutenir la couverture qui donnait des signes de fléchissement. Les quatre bases de ciment attendent encore les pied-droits comportant une colonne sculptée devant recevoir directement la retombée des arcs, selon les plans que j'avais dressés à l'époque et que je conserve dans mes paperasses. J'avais approché à ce sujet Madame Suzanne Guité de Gaspé, sculpteur de renommée, qui demandait $200.00 pour chaque pièce de 4 pieds de haut: des formes à peine ébauchées faisaient voir un profil de jeune homme auréolé, une main énorme portant un lis, une tête mitrée, autant de symboles rappelant le culte de la Communauté. On s'en est tenu à une demi-mesure en réduisant de moitié la couverture d'où les eaux de pluie tombent sur le béton, en éclaboussant portes et fenêtres.

    Avec le second étage, le maître des novices dont l'unique préoccupation, confinant à une obsession qui dure encore, était la sauvegarde de la belle vertu de ses novices visait les moyens les plus radicaux: l'opération d'immunisation fut précisément d'élever des barricades partout où l'ennemi, en l'occurrence, les religieux «formés» de la résidence, pouvait trouver une issue à une rencontre, à une œillade faite à la dérobée, avec l'un quelconque des apprentis novices. Il fallait de toute façon doubler les corridors, camoufler carrefours, «escaliers dérobés» pour éviter le pire, la moindre aventure, la moindre contamination. À l'écoute d'un directeur spirituel d'une plus grande envergure, le Père A.-D. Sertillanges, notre mentor aurait trouvé profit à l'entendre dire: «...les précautions de la pureté paralysent comme les précautions de l'hygiène 15».

    Imagine-t-on, pour obéir à ses directives, un raccordement en forme d'écoinçon, au pied de la tour, pour relier le cloître des novices à la chambre du fournisseur de la maisonnée, située dans l'aile de la façade, afin de permettre aux novices d'aller se pourvoir auprès du préposé à cette marchandise, de brosses à dents, de mouchoirs, de chaussettes, de combinaisons ou de caleçons, tous objets requérant la plus grande discrétion des gestes gantés de modestie dans la distribution de ces derniers comme dans leur appropriation.

    L'acharnement que l'un et l'autre mettaient dans la revendication de leurs projets posait les plus graves problèmes aux responsables de la réalisation des plans tels qu'ils avaient été prévus et approuvés. Tout dialogue devenant impossible, j'allai chez le Père Cardin lui remettre ma démission; ce dernier n'en revenait pas de ma détermination à ne vouloir plus collaborer à l'entreprise commune.

    Sur ce, se produisit l'événement providentiel qui allait changer le cours des travaux de construction. Le 5 décembre, mourait le Père Victor Cardin des suites d'une pneumonie contractée quelques jours auparavant sur les bords humides et venteux de la rivière L'Assomption; il avait, sans précaution, passé de nombreuses heures à surveiller la construction d'une jetée en pierre, pour parer aux dégâts d'inondations périodiques. La surprise fut foudroyante autant par la soudaineté de l'événement que par le dénouement inattendu et tragique des conflits qui menaçaient d'interrompre la marche des travaux de construction. Pour avoir échappé aux retombées d'une catastrophe qui nous touchait de très près, nous nous réjouîmes secrètement, «non que la souffrance de personne nous soit un plaisir si grand; mais voir à quels maux on échappe soi-même est chose douce16...» Assertion du poète latin à qui l'on a reproché l'égoïsme de cette exclamation qui devenait l'expression même de mes sentiments. Les architectes et moi avons dû nous rendre à l'évidence que la mort du Père était providentielle. L'événement ne pouvait pas ne pas nous inciter à l'action de grâces. Nous nous réjouissions de la fin de nos déboires et de l'heureuse tournure qu'allait prendre la réalisation des plans de la construction. Il fut donc résolu qu'on arrêterait la construction pour l 'hiver qui s'annonçait maussade, cette dernière étant arrivée au stade achevé du sous-sol et du rez-de-chaussée. Toutes les ouvertures furent obstruées de planches assemblées à la hâte, et, pour préserver l'immeuble du froid et de l 'humidité, le sous-sol fut recouvert d'une épaisse couche de fumier frais au fumet capiteux que deux wagons du chemin de fer avaient apporté je ne sais d'où.

    Le rêve se changeant en réalité, la réalité concrétisait le rêve; tels étaient les sentiments vagues qui m'assaillaient par un beau jour du mois de mars, alors que je déambulais sur la dalle de béton du premier étage de la bâtisse qui dormait à demi sous la neige. Sous mes pieds, les fondations de ciment et le robuste rez-de-chaussée en grosses pierres bien dessinées au-dessus, dans le ciel bleu et profond comme une mer, se dressait déjà le moutier que je croyais toucher dans l'obsession de ses murs et la grâce de ses combles et de ses pignons; je croyais revoir la Normandie des abbayes en pays joliet !

    En avril, j'étais demandé chez le nouveau provincial. Le Père Sylvestre, à l'allure franche et bien découpée, me demande à brûle-pourpoint: «Qui a fait les plans du Noviciat ? – C'est moi, comme vous savez – Eh bien! voyez à les faire exécuter. Allez!»

    Date de création : 2012-04-01 | Date de modification : 2012-04-01

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