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    Dossier: Charles-Quint

    Biographie de Charles-Quint

    CHARLES-QUINT, empereur d'Allemagne, roi d'Espagne sous le nom de Charles 1er, né à Gand le 24 fév. 1500, mort au monastère de Yuste, en Estrémadure, le 21 sept. 1558. Il était le fils aîné de Philippe le Beau, archiduc d'Autriche, et de Jeanne, fille de Ferdinand et d'Isabelle, les rois catholiques. Sa mère, par suite de la mort de ses frères et sœur, vit ses droits à la couronne de Castille reconnus par les Cortès de ce pays, et Charles-Quint, dès ses plus jeunes années, eut des droits sur l'Espagne, l'Autriche et la dignité impériale. Son père, Philippe le Beau, vint à mourir (25 sept. 1506) après avoir administré peu de mois la Castille, et sa mère, Jeanne, qui avait déjà donné des signes d'aliénation, devint entièrement folle; ce fut le père de celle-ci, Ferdinand, qui administra la Castille au nom de Jeanne et du jeune Charles. Cependant, celui-ci était élevé aux Pays-Bas, dont la mort de son père l'avait fait héritier, par les soins de ses tantes, Marguerite d'Autriche et Marguerite d'York; il avait pour gouverneur Guillaume de Croy, seigneur de Chièvres, et pour précepteur Adrien d'Utrecht. Il montrait alors peu de disposition pour l'étude et ne se plaisait qu'aux exercices militaires; ce n'est que peu à peu que G. de Chièvres, parvint à l'intéresser un peu à l'histoire et aux choses du gouvernement: il le menait au conseil, lui enseignait la politique, lui donnait l'habitude de la gravité et de la dissimulation: le jeune prince ne montrait en somme aucune qualité brillante et personne n'eût porté sur lui un pronostic avantageux. Le 23 janv. 1516, Ferdinand mourait; par son testament, il laissait ses vastes États, Castille, Aragon, Navarre, Naples, Sicile, Amérique, à sa fille Jeanne et à ses enfants, nommant gouverneur général au nom de Jeanne, le jeune Charles. Celui-ci s'empressa de prendre le titre de roi d'Espagne et envoya Adrien d'Utrecht pour gouverner la Castille. Son envoyé n'eut qu'un vain titre, car Ximénez garda le pouvoir. Les Espagnols étaient d'ailleurs mécontents que Charles eût pris le titre de roi, sa mère étant vivante et légitime héritière de la Castille; dans ce pays, on le reconnut à grande peine comme roi, conjointement avec sa mère, et ce ne fut que grâce à l'influence de Ximénez; en Aragon, on ne lui donna que le titre de prince, attendant pour le reconnaître comme roi sa venue en Espagne. Des révoltes des seigneurs et des villes, des intrigues de cour, le remplacement d'Adrien d'Utrecht par La Chaux et Amerstorff, une courte guerre en Navarre, l'insuccès de Diégo de Véra devant Alger, les prévarications des conseillers flamands, tous ces faits remarquables de l'histoire de l'Espagne en 1516, pendant la première année du règne de Charles-Quint, se trouveront racontés plus amplement à l'article XIMÉNEZ. Les embarras dans lesquels se voyait Charles pour occuper ses nouveaux états le déterminèrent à signer avec le roi de France le traité de Noyon, par lequel il promettait à la maison d'Albret la restitution de la Navarre ou une compensation (août 1516), puis il s'occupa des préparatifs de son voyage en Espagne; les Flamands, qui ne voulaient pas le laisser partir, le retinrent presque de force pendant une année et ce n'est que le 15 sept. 1517 qu'il débarqua à Villa-Viciosa. Il montra vis-à-vis de Ximénez, qui avait joué un rôle si glorieux en Castille, la plus noire ingratitude et le vit mourir sans lui donner un regret. Après une entrée solennelle à Valladolid, il dut se décider à convoquer les Cortès du royaume; en effet, bien qu'il prît le titre de roi, on ne lui avait pas encore solennellement reconnu cette qualité; on ne lui avait pas prêté le serinent habituel, de même que lui n'avait pas juré de garder les fueros. Les conseillers flamands auraient bien voulu éviter cette formalité, mais les Castillans y tenaient beaucoup, et le roi convoqua les Cortès à Valladolid pour le mois de janv. 1518. Les séances furent, à ce qu'il semble, assez agitées; les procureurs des villes firent une opposition très vive au roi, le forcèrent à promettre de ne donner aucune charge à des étrangers, exigèrent que dans les actes le nom de la reine Jeanne fût mis le premier et stipulèrent que si elle venait à recouvrer la raison, elle deviendrait seule maîtresse de la couronne, Charles ne prenant que le titre de prince.

    On voit que la Castille était déjà en lutte presque ouverte contre son roi; il était peu aimé parce qu'il était estranjero et parlait mal le castillan; on haïssait ces Flamands qu'il avait amenés avec lui et qu'il comblait de faveurs: un Flamand, Sauvage, était chancelier de Castille; un Flamand, Guillaume de Croy, était archevêque de Tolède, primat du royaume; de telles choses ne s'étaient jamais vues. En Aragon, à Saragosse, où les Cortès se réunirent en avr.1518, Charles trouva la même hostilité, les mêmes résistances; il n'obtint qu'avec peine qu'on le reconnût, de la même manière qu'en Castille, et qu’on lui votât un faible subside; à Barcelone, en fév. 1519, où il voulait se faire reconnaître comme souverain de la Catalogne, il n'y parvint qu'au moyen d'intrigues et ne reçut qu'un subside quasi dérisoire; en même temps, plusieurs villes des trois royaumes d'Espagne lui envoyaient des députations pour se plaindre des faveurs prodiguées à des étrangers, de l'exportation du numéraire vers la Flandre, de l'aggravation des impôts; dans les provinces de Valence et de Murcie, il y avait de graves désordres. Sur ces entrefaites, l'empereur Maximilien vint à mourir (janv. 1520) et Charles fut un des compétiteurs à la couronne impériale; il avait de nombreux concurrents, parmi lesquels le plus redoutable était le roi de France. Pendant plusieurs mois, l'Allemagne fut le théâtre de maintes intrigues, et, jusqu'à la réunion de la diète de Francfort, personne ne pouvait prévoir si le roi de France ou le roi d'Espagne allaient ajouter à leurs puissants États la dignité impériale. Charles, pour lutter contre son rival, avait besoin d'argent; il en demanda aux Cortès de Castille et les convoqua à Santiago, en Galice; cette convocation hors de la Castille était un fait sans précédent; sans doute le roi espérait avoir les députés davantage dans la main; Valladolid se souleva, Tolède, Toro, Madrid, Cordoue protestèrent. Les députés des Cortès se laissèrent gagner par les intrigues ou les menaces, accordèrent, à une voix de majorité, la translation des sessions à La Corogne, puis votèrent les subsides demandés; le roi s'embarqua le lendemain, 20 mai, pour l'Allemagne; mais il laissait l'Espagne en feu, agitée par la révolte que l'on appelle des Comuneros (V. ce mot).

    Charles-Quint, qui prévoyait de rudes guerres et de graves embarras pour l'avenir, voulait capter l'alliance du roi d'Angleterre; aussi s'arrêta-t-il à Douvres et alla-t-il surprendre Henri VIII par une visite tout amicale; il gagna également le cardinal Wolsey, le favori du roi, qu'il savait bien disposé en faveur de François 1er, en lui promettant la tiare pontificale, lorsqu'elle deviendrait vacante. Il séduisit si bien le monarque anglais que celui-ci, malgré l'entrevue du camp du Drap-d'Or avec François 1er, demeura dans le fond fidèle à l'alliance de Charles et alla lui rendre visite à Gravelines (juin 1520).

    Le 4 juil., la diète proclama le roi d'Espagne empereur sous le nom de Charles V ou Charles-Quint. Celui-ci se trouvait être, à vingt ans, maître de la plus grande partie de l'Europe et de vastes domaines en Amérique et en Afrique; on comprend qu'il ait pu rêver la monarchie universelle, et que, d'autre part, François 1er, menacé sur toutes ses frontières, au N., à 1'E., au S., ait voulu combattre dès le début et arrêter l'expansion de cette puissance. Ce fut François 1er qui en prit l'initiative, par le moyen de Robert de la Mark, duc de Bouillon, qui se plaignait d'un déni de justice de l'empereur, et qui, ayant trouvé protection près du roi de France, n'hésita pas à faire porter un défi à Charles-Quint, au milieu de la diète solennelle de Worms, et entra aussitôt sur les terres de l'Empire (mars 1521). Peu après, Henri d'Albret, à qui Charles n'avait pas tenu la promesse qu'il lui avait faite d'une compensation pour la Navarre, envahit ce pays avec une armée française et s'en empara facilement, mais d'ailleurs le perdit presque aussitôt, parce que les Castillans se levèrent en masse pour chasser les Français de ce royaume qu'ils considéraient comme la «clef de l'Espagne». Charles-Quint était très heureux de ces attaques, quoiqu'il feignît de ne pas vouloir la guerre; ses troupes s'emparèrent de Mouzon, d'Ardres, de Saint-Amand, de Mortagne, tandis que François 1er réunissait des troupes pour repousser l'invasion qu'il avait à redouter sur toutes ses frontières. Charles-Quint en même temps s'alliait avec le pape Léon X, «qui promettait selon ses craintes et agissait selon ses intérêts» et que François 1er croyait à tort s'être attaché. Le pape et l'empereur s'engagèrent à chasser les Français du Milanais, par un traité secret (8 avr. 1521); des négociations pour la paix, sous les auspices de Henri VIII et de Wolsey, tenues à Calais, furent marquées par une insigne partialité pour Charles-Quint, et la guerre, quoique non encore déclarée, éclata à la fois au nord et en Italie.

    Les Impériaux ne purent enlever Mézières que défendait Bayard et perdirent quelques places de l'Artois, mais ils conquirent le Milanais. Le 24 nov., une ligue offensive était signée entre l'empereur, le nonce du pape et le roi d'Angleterre contre François 1er; Adrien d'Utrecht, l'ancien précepteur de Charles-Quint, fut élu pape. Les Français repoussés de nouveau en 1522 ne gardèrent au delà des Alpes que trois petites places. Charles-Quint retournait des Pays-Bas en Espagne, où la révolte des Comuneros venait d'être étouffée dans le sang; il alla voir son bon ami d'Angleterre, qu'il entraîna à déclarer formellement la guerre à la France; Henri VIII revendiquait la Normandie et tout ce que ses ancêtres avaient possédé surie continent; l'empereur réclamait pour sa part les provinces de l'ancien duché de Bourgogne. La campagne de 1523 fut, de la part de la France, purement défensive; elle ne laissa nulle part entamer sa frontière, mais le péril pour elle grandissait; Venise s'était détachée de son alliance pour se tourner vers l'empereur; Bourbon nouait des relations avec Charles-Quint et bientôt trahissait; à l'automne de 1523, les Anglais attaquaient la Picardie, les Espagnols marchaient sur Bayonne, les Impériaux entraient en Bourgogne; Bonnivet, au printemps de 1524, perdait une belle armée et nos dernières places en Italie. Charles-Quint se proposa alors d'envahir la Provence; il voulait avoir par Marseille une porte en France, comme le roi d Angleterre par Calais; il envoya une belle armée de vingt mille hommes conduite par Pescaire et Bourbon; elle fut repoussée et en partie défruite; François 1er s'enhardit ensuite à passer les Alpes, pour aller se faire battre et prendre avec une bonne partie de sa noblesse, à Pavie (24 fév. l525).

    La conduite de Charles-Quint vis-à-vis de son rival prisonnier varia beaucoup; dans les premiers jours qu'il en reçut la nouvelle, il ne fit éclater qu'une joie modérée, écrivit à Louise de Savoie une lettre rassurante et parut disposé à user avec mesure de la victoire. Plus tard, il tint conseil sur la conduite à tenir vis-à-vis du roi; l'évêque d'Osma proposa qu'on lui rendit la liberté, moyennant qu'il promettrait de ne plus faire la guerre; le duc d'Albe voulait qu'on lui imposât les conditions les plus avantageuses qu'on pourrait obtenir. L'empereur, suivant ce dernier conseil, fit faire à François 1er des propositions qui n'allaient à rien moins qu'à démembrer la moitié de la France au profit de l'Angleterre et de l'Empire; le prisonnier répondit avec noblesse qu'il aimerait mieux mourir. Transporté à Madrid, il ne reçut jamais la visite de son vainqueur, tomba gravement malade et on désespéra de sa vie; le 28 sept., l'empereur se décida à lui accorder une entrevue qu'il avait plusieurs fois sollicitée. Des négociations aussi furent entreprises par la duchesse d'Alençon, Marguerite, qui avait rejoint son frère. En même temps, l'Europe commençait à s'effrayer de la puissance de Charles-Quint, et Louise de Savoie avait su retourner contre l'empereur la ligue que celui-ci avait formée jadis; il dut céder un peu de ses prétentions; mais il resta intraitable en ce qui concernait la Bourgogne; en même temps, il montrait une vive amitié au traître Bourbon, ce en quoi les Espagnols ne le jugeaient pas favorablement. François 1er, après un essai d'abdication, désespéré de sa longue et dure captivité, signa le douloureux traité de Madrid (14 janv. 1526).

    Il était peu probable qu'un tel traité pût être exécuté; François 1er n'avait pas eu un instant la pensée de tenir ses promesses, et avait protesté par écrit contre la violence qui lui était faite; rendu à la liberté, il ne songea qu'à ravoir ses enfants qu'il avait donnés en otages, sans céder la Bourgogne. En Italie, les généraux impériaux Lannoy, Bourbon, Pescaire n'étaient pas d'accord; le chancelier Moron crut même pouvoir entraîner Pescaire à abandonner l'empereur, pour affranchir l'Italie du joug des Espagnols, qu'on regardait comme des sauvages et qu'on détestait. Le pape, le duc de Milan, Venise, signèrent contre l'empereur avec François 1er, le traité de Cognac, 22 mai 1526, et formèrent ce qu'on appelle la Sainte Ligue ou Ligue Clémentine. L'Italie, qui croyait combattre pour sa liberté, devait être le théâtre de la guerre; l'empereur y renforça ses troupes, tandis que François 1er demeurait dans l'inaction, et les Impériaux dévastèrent le Milanais; l'ambassadeur espagnol à Rome, le duc de Sesa et le général Ugo de Moncade déterminèrent une conspiration contre le pape, qui dut se réfugier au château Saint-Ange. Les troupes de Ugo de Moncade saccagèrent le Vatican, Saint-Pierre, les maisons des cardinaux amis du pape, et leur général ne se retira que quand le pape eut promis amnistie aux conspirateurs, et de garder la paix pendant quatre mois avec l'empereur (déc. 1526). Une plus grave humiliation était réservée au pontife; Bourbon qui commandait les troupes impériales en Lombardie et venait de recevoir d'Allemagne d'importants renforts, conduits par Frondsberg, n'avait pas de quoi payer ses troupes; il les mena sur les terres de l'Église et leur donna Rome pour butin; la ville fut horriblement saccagée, le pontife gardé prisonnier au château Saint-Ange et obligé de promettre une énorme rançon (fév.-mai 1527). L'empereur, par les troupes de qui étaient commises ces horreurs, feignit cependant d'y être étranger; il faisait faire des processions solennelles pour demander à Dieu la liberté du pape, il faisait prendre le deuil à sa cour comme s'il eût été attristé par cet événement, il écrivait au pontife des lettres touchantes et se disculpait aux yeux de l'Europe, alors qu'il est certain que Moncade et Bourbon n'avaient pu agir que par ses ordres ou avec son consentement, alors qu'il eût pu d'un mot faire cesser la captivité du pontife; on reconnaît bien là le père de Philippe II. L'Europe ne fut pas dupe; la haine qu'on portait à Charles-Quint s'accrut; Henri VIII d'Angleterre fit alliance avec François 1er, au traité de Cambrai (août 1527), pour la délivrance du pape et le rachat des fils du roi de France. Une armée française, conduite par Lautrec, s'établit dans le Milanais, et en chassa les Impériaux; mais on ne poursuivit pas ces avantages et le pape n'eut d'autre moyen de sortir de la prison où on le tenait que de prendre un déguisement et de s'enfuir de nuit, à Orvieto, an camp des alliés.

    Le roi de France, qui cherchait à obtenir avant tout le rachat de ses fils, négociait avec Charles-Quint, mais le trouvait intraitable; à quelques paroles dures dites à son envoyé au sujet de son manque de foi, il répondit par un cartel à l'empereur qu'il défiait en combat singulier; l'empereur parut d'abord accepter ce moyen de vider leur querelle, mais ensuite son conseil prononça qu'il avait assez prouvé son envie de combattre et que c'était son adversaire qui avait différé et rendu impossible le duel. Une campagne de Lautrec sur Naples, pendant ces négociations, ne fut pas heureuse; une autre de Saint-Pol en Lombardie ne le fut pas davantage. L'empereur, grâce à ses généraux, l'emportait encore une fois; il avait aussi l'art d'enlever Doria à l'alliance française et de s'attacher le puissant amiral avec ses vingt galères. Le pape, qui voyait l'insuccès de ses alliés, les abandonna pour traiter avec l'empereur (traité de Barcelone, 20 juin 1529); les autres belligérants, que la guerre avait ruinés, posèrent aussi les armes, et Marguerite d'Autriche et Louise de Savoie négocièrent la paix de Cambrai ou des Dames (5 août 1529); l'empereur accordait à François 1er la liberté de ses fils, moyennant 2 millions d'écus d'or, et renonçait à ses prétentions sur la Bourgogne; le roi de France, d'autre part, abandonnait ses droits de suzeraineté sur la Flandre et l'Artois et ses prétentions sur Milan, Naples, Gènes et autres villes d'Italie.

    On voit que l'empereur s'était montré relativement modéré; c'est que lui aussi, plus même peut-être que les autres belligérants, avait un absolu besoin de la paix. Ses ressources en argent étaient entièrement épuisées, et ce n'est pas un des moins curieux spectacles de l'histoire que celui de cet empereur si puissant, maître de tant d'États, et toujours besogneux. Il ne pouvait payer ni ses soldats, ni ses fonctionnaires et n'avait jamais à sa disposition que de maigres sommes; il vivait d'emprunts et d'expédients. De plus, le royaume d'Espagne était loin d'être tranquille: après la révolte des Comuneros avaient éclaté celles des Maures de Grenade, de Valence, d'Aragon, qui avaient exigé un grand déploiement de forces. Les Cortès, à qui Charles-Quint était obligé de demander de l'argent, ne le votaient qu'avec difficulté. Aux Cortès de Valladolid, en 1527, les députés dirent respectueusement, mais fermement au monarque qu'ils mettaient leurs personnes et leurs biens à son service, mais qu'ils ne pouvaient lui accorder le subside parce que le peuple n'était pas en état de le payer. Les Cortès du royaume d'Aragon, réunies à Monzon en 1528, ne votèrent le subside qu'à titre extraordinaire et en même temps demandèrent des réformes importantes dans l'administration et la législation.

    L'empereur avait aussi besoin de la paix pour combattre en Allemagne la Réforme, ainsi que les essais d'indépendance politique et de socialisme qui accompagnaient la révolution religieuse; enfin, il voulait aller régler les affaires des États d'Italie, et recevoir des mains du pape la couronne d'or des empereurs. Il partit de Barcelone le 28 juif. 1529 avec une flotte de trente et une galères, parmi lesquelles celles de Doria, et quarante vaisseaux; huit mille soldats espagnols et un brillant cortège de seigneurs l'accompagnaient. Sa promenade en Italie fut une marche triomphale; à Gênes, où il débarqua le 12 août 1529, on l'acclama comme le protecteur de la République, et les ambassadeurs de presque tous ces États italiens, que naguère il avait dévastés, vinrent le féliciter: le duc François Sforza se soumit et recouvra son duché; Venise même, après quelques hésitations, entra en accord avec Charles-Quint. Celui-ci, après avoir résidé un certain temps à Plasencia, se dirigea vers Bologne, où l'attendaient le pape, les cardinaux et une foule innombrable. Il y entra en octobre et des fêtes furent données à cette occasion. Le 25 déc., un traité de paix universelle fut signé entre tous les États d'Italie, le pape, l'empereur, les rois de France, d'Angleterre, d'Écosse, de Portugal, de Hongrie, de Pologne, de Danemark et les cantons suisses; il fut publié le 1er janv. 1530 au milieu d'un enivrement général. Le 24 févr., dans cette même ville de Bologne, l'heureux empereur reçut des mains du pape la couronne impériale, et des mains des magistrats de Monza, venus à cet effet, la couronne de fer des rois lombards. Charles-Quint était le véritable dominateur de l'Italie: Florence seule lui résistait; après huit mois d'une défense héroïque, dirigée par Malatesta, la cité républicaine dut capituler devant les troupes impériales, et accepter la domination d'un Médicis, parent du pape (août 1530). L'empereur cependant, la cérémonie du couronnement accomplie, était parti pour l'Allemagne par Mantoue et Innsbruck; avec son frère, Ferdinand, qui vint le rejoindre, suivi de la fleur de la noblesse autrichienne, il arriva le 18 juin 1830 à Augsbourg, où devait se réunir la diète.

    La situation de l'Allemagne, depuis que l'empereur en était parti, après la diète de Worms, en 1521, était singulièrement troublée. Luther, condamné par l'édit impérial de Worms (mai 1521), avait vécu caché à la Wartburg, et ses écrits avaient révolutionné le pays. Les diètes de Nuremberg en 1523 et 1524 n'avaient pu arrêter les progrès de sa doctrine. Le décret de la diète provisionale de Worms (1529), qui ordonnait une action vigoureuse contre la Réforme, avait soulevé de nombreuses protestations, et les protestants étaient déjà nombreux et puissants quand Charles-Quint put enfin venir en Allemagne.

    Un autre péril menaçait aussi ce pays; les Turcs, dans leur marche envahissante contre la chrétienté, occupaient une partie de la Hongrie, et se dirigeaient sur Vienne. A la diète d'Augsbourg (1530), les protestants furent invités par l'empereur à rentrer dans le sein de l'Église catholique; naturellement ils n'en firent rien, et, par la plume de Mélanchton rédigèrent l'acte de leur foi, connu sous le nom de confession d'Augsbourg. Menacés d'être réduits par la force, les princes qui avaient embrassé la Réforme, formèrent la ligue de Smalkalde (1531); ils entrèrent même en négociations avec les rois de France et d'Angleterre contre l'empereur. Cependant Ferdinand, que Charles-Quint venait de faire proclamer roi des Romains, exposa à l'empereur que, si on n'avait pas les protestants avec soi, on ne pourrait résister aux Turcs; une paix provisoire (Nuremberg et Ratisbonne) fut comme une déclaration de tolérance religieuse, au moins pour un temps, et permit de réunir toutes les forces de l'Allemagne contre le sultan. L'empereur en personne se mit à la tête d'une armée de 90,000 fantassins et 30,000 cavaliers; sans compter les corps irréguliers, et marcha sur Vienne que Soliman assiégeait avec, dit-on, 300,000 soldats. Celui-ci ne l'attendit pas, leva le siège et retourna à Constantinople (1532). L'empereur passa alors en Italie, où il voulait consolider l'état de choses naguère établi, et traiter avec le pape de la réunion d'un concile, qui devait mettre fin aux querelles religieuses. On ne s'entendit pas sur ce point et Charles-Quint, après avoir amené tous les États de la péninsule à conclure avec lui une alliance pour la défense de l'Italie, licencia ses troupes et revint par mer à Barcelone, sur les galères d'André Doria (24 avr. 1533).

    Il donna alors tous ses soins à l'administration de l'Espagne, que l'impératrice avait gouvernée en son absence; il réunit à Monzon (15 mai 1533), les Cortès d'Aragon, Catalogne et Valence, et obtint d'elles un subside assez fort; aux Cortès de Castille, à Madrid, on fit de nombreuses propositions utiles, entre autres celles de la publication d'un code et de la réduction des biens de mainmorte. L'empereur trouva d'ailleurs toute l'Espagne obéissante et promit la plupart des réformes demandées. Sa puissance, qui venait récemment de s'augmenter encore par les conquêtes du Mexique et du Pérou, était vraiment imposante. Il résolut de mettre à profit le répit que lui laissait le roi de France pour se faire le champion de la chrétienté contre les infidèles, et reprendre les projets d'Isabelle et de Ferdinand sur l'Afrique. Là encore, d'ailleurs, la guerre n'avait qu'un caractère défensif; de même que les Turcs menaçaient l'Allemagne, Barberousse essayait de se constituer un grand empire maritime en Berbérie et de faire du bassin occidental de la Méditerranée un lac musulman. Après avoir fondé la régence d'Alger, sous la suzeraineté de la Porte, il venait de s'emparer du royaume de Tunis; ses audacieux corsaires semaient la désolation et l'effroi sur toutes les côtes d'Italie et d'Espagne; Doria fuyait souvent devant lui. L'empereur résolut de conduire contre Barberousse une grande expédition, et de faire alliance avec Muley-Hassen, le roi détrôné de Tunis. Il partit de Barcelone au printemps de 1535, avec une flotte de quatre-vingts galères, de près de quatre cents vaisseaux, et portant environ quarante mille soldats allemands, espagnols et italiens, et débarqua après une traversée heureuse près du cap Carthage. Les Turcs, prévenus, dit-on, par des avis de François 1er, s'étaient préparés à la résistance; ils tinrent plus d'un mois dans la forteresse de La Goulette, et l'armée impériale souffrit beaucoup; l'empereur s'exposa souvent de sa personne, et montra une réelle bravoure. Dans la marche sur Tunis, l'armée se débanda, et elle eût probablement éprouvé une sanglante déroute si la Ville avait tenu; mais vingt mille chrétiens, qui s'y trouvaient captifs, étant parvenus à s'emparer de la Casbah, Barberousse, qui n'avait plus ni artillerie ni poudre, dut s'enfuir avec ses Turcs et quelques Arabes demeurés fidèles. Les habitants de Tunis se rendirent sans faire aucune résistance, mais les Impériaux, qui avaient beaucoup souffert et avaient perdu toute discipline, entrèrent dans la ville comme dans une ville prise d'assaut; pendant huit jours, ils mirent tout à feu et à sang; les horreurs qui s'étaient produites à Rome en 1527 se renouvelèrent. L'armée fut elle-même la première victime de ses excès; les cadavres accumulés et laissés sans sépulture dans les rues engendrèrent la peste; on se battit pour le butin; les soldats ne voulurent plus obéir à leurs chefs. L'empereur, qui avait le projet de poursuivre ses avantages et de marcher sur Alger, ne put le faire avec des troupes démoralisées et qui manquaient de tout. Barberousse cependant alla reprendre des forces à Alger et audacieusement se porta sur les Baléares, qu'il pilla au moment même où on faisait des feux d'artifice et des illuminations pour fêter la victoire de Charles-Quint.

    L'empereur, laissant sur le trône de Tunis Muley-Hassen, qui se reconnaissait son vassal et tributaire, vint passer l'automne de 1535 dans le royaume de Naples. Pendant ce temps, François 1er, qui voyait son ennemi toujours grandir et devenir de plus en plus menaçant, s'était allié avec Soliman; puis, irrité du meurtre d un de ses agents, commis par le duc de Milan, peut-être à l'instigation de Charles-Quint, il déclara la guerre à Sforza et au duc de Savoie. L'empereur, dans la semaine de Pâques 1536, à Rome, au milieu d'une assemblée nombreuse à laquelle assistaient le pape, les cardinaux, les ambassadeurs de plusieurs puissances, dénonça l'alliance de François 1er avec les infidèles et se laissa aller, dans un mouvement de colère, à provoquer celui-ci en combat particulier; il annonça qu'à la tête d'une armée nombreuse il allait envahir la Provence, tandis que ses généraux pénétreraient en Champagne et en Picardie. En vain, le fameux Antoine de Leyva déconseillait cette expédition; l'empereur s'y entêta et partit avec de belles troupes, emmenant Paul Jove pour écrire le récit de ses victoires. On sait comment la Provence, systématiquement dévastée par Montmorency, repoussa les Impériaux. Charles-Quint dut repasser les monts avec son armée presque détruite et retourna en Espagne (nov. 1536). Les invasions de la Champagne et de la Picardie ne lui avaient pas mieux réussi; aussi, après quelques mois d'une guerre indécise en Flandre et en Lombardie, la reine de France et la reine de Hongrie, toutes deux sœurs de l'empereur, parvinrent à faire signer des trêves. A Nice (juin 1538), par l'entremise du pape Paul III, fut signée une autre trêve de dix ans, et, quelques semaines plus tard, à Aigues-Mortes, eut lieu une entrevue entre le roi de France et l'empereur, dans laquelle ils se firent de grandes protestations d'amitié. Charles-Quint retourna en Espagne.

    Les guerres si nombreuses qu'il avait à soutenir coûtaient à l'empereur des sommes considérables. Après l'expédition de Tunis, ce fut en vain qu'il demanda de l'argent aux Cortès d’Aragon (1536); après sa désastreuse campagne de Provence, il dut encore en demander aux Cortès de Castille et d'Aragon (1537). R obtint, cette fois, un subside des uns et des autres; mais, en dépit des trésors qui commençaient à venir du nouveau monde, l'Espagne se sentait ruinée. Les garnisons de Lombardie et de la Goulette se révoltaient faute de paye; le manque d'argent paralysait tous les projets du gouvernement. Il fut obligé, en 1538, de demander la création d'un impôt nouveau, la sisa, aux Cortès de Castille, et il fallut l'établir d'office, car les nobles ne voulurent jamais le voter; depuis lors, on ne les convoqua plus à ces sortes d'états généraux. Le roi se vit réduit à écrire aux diverses cités pour leur demander quelque aumône. Cette pénurie revient dans tous les actes du règne comme une note ironique.

    Le pape, en faisant signer la trêve de Nice, avait eu pour objet, outre l'élévation des princes de sa famille, d'armer toute la chrétienté contre les musulmans, et avait formé une ligue où étaient entrés tous les États d'Europe, même Venise. L'empereur avait été reconnu comme chef militaire de cette ligue; il nomma généralissime Fernando de Gonzague et grand amiral Doria; celui-ci ne put s'entendre avec l'amiral des galères vénitiennes; Castel-Novo, au royaume de Naples, fut emportée d'assaut par les Turcs, et les chrétiens n'éprouvèrent partout que des revers. Même l'empereur ne vit d'autre moyen d'obtenir quelque avantage que de détacher Barberousse du sultan par l'offre d'une souveraineté; mais les négociations, longtemps poursuivies dans ce sens, n'aboutirent pas et un des agents de l'empereur fut jeté en prison à Constantinople(1540).Peu de mois auparavant, la ville de Gand, se fondant sur d'antiques privilèges, avait refusé de payer le subside imposé aux Pays-Bas; les habitants, après de longues négociations, s'étaient mis en révolte ouverte contre l'empereur et avaient recherché la protection du roi de France. Charles-Quint, qui était en Espagne, fut très ému à cette nouvelle; il pouvait craindre que la révolte s'étendit rapidement et que le riche domaine des Pays-Bas vînt à lui échapper; aussi décida-t-il d'aller en personne réprimer la révolte dès ses débuts; mais toutes les routes pour aller en Flandre lui étaient presque fermées; s'il partait par l'Océan, il pouvait être arrêté par le roi d'Angleterre avec qui il était alors au plus mal; la Méditerranée était infestée par les corsaires turcs et il n'était pas certain que la flotte de Doria suffit à défendre l'empereur contre une entreprise de Barberousse; de ce côté encore, il fallait, après avoir abordé en Italie, traverser toute l'Allemagne, profondément agitée par la Réforme. Charles-Quint demanda au roi de France de le laisser passer par ses États, ce qui lui fut accordé; le chevaleresque François 1er traita son ennemi avec magnificence et courtoisie (déc. 1539 et janv. 1540), et l'empereur, de son côté, lui promit solennellement l'investiture du Milanais pour un de ses fils. Il passa ainsi à travers la France, châtia les Gantois avec une rigueur impitoyable, et, alors tranquille, il refusa à François 1er de t tenir sa promesse. Il partit pour l'Allemagne, et, à la diète de Ratisbonne, essaya en vain de réconcilier les catholiques et les protestants; il se vit forcé de proroger à ceux-ci les concessions qu'il leur avait faites huit années auparavant.

    L'empereur avait alors d'autres ennemis à combattre: une guerre prochaine avec la France n'était pas douteuse, malgré la trêve de dix ans; de plus, Charles-Quint, tout plein encore de l'orgueil que lui avait donné l'expédition de Tunis, en rêvait une autre semblable et voulait en finir avec Barberousse; il croyait que l'Afrique était pour lui la terre des succès. A Gand, il avait appris de nouvelles déprédations des corsaires barbaresques et le sac qu'ils avaient fait de Gibraltar; plein de colère, il ne songea qu'à la guerre, rassembla des troupes dans son rapide voyage en Allemagne, d'autres en Italie et en Espagne. Tout le monde lui faisait observer qu'une campagne, préparée aussi hâtivement, serait peu profitable; son frère, le pape, Fernand de Gonzague, lui conseillaient d'attendre au moins l'année prochaine, et, au lieu d'exposer sa personne, d'en confier le commandement à un de ses généraux; Doria lui assurait qu'une expédition par mer en Afrique n'avait chance de réussir que dans les mois de juillet et août, que la saison était trop avancée (on était en sept. 1540), que les tempêtes pouvaient disperser la flotte, que les provisions seraient insuffisantes. L'empereur n'écouta rien; il avait une confiance extrême en son génie militaire et en sa puissance; il pensait peut-être aussi que Hassen-Agha, avec qui il avait noué des relations comme jadis avec Barberousse, lui livrerait Alger sans coup férir. C'est contre cette ville que l'expédition était dirigée; une flotte immense, avec plus de 20,000 hommes, partit des ports de la Ligurie; on y remarquait les galères du pape, de Venise, de Doria, de l'ordre de Malte, des États italiens; elles portaient les meilleures troupes de l'Allemagne, de l'Espagne et de l'Italie, de vieilles bandes qui avaient semé la terreur sur maint champ de bataille. Une autre flotte devait la rejoindre, venant d'Espagne, avec des régiments et des munitions, et des vivres. Ferdinand de Gonzague commandait l'armée et Doria la flotte. Le mauvais temps dispersa les vaisseaux venant d'Italie et qui ne purent se rallier qu'avec peine aux Baléares; les navires d'Espagne ne purent rejoindre que sous Alger. On sait que, le surlendemain du débarquement (nov. 1541), une horrible tempête détruisit la moitié de la flotte; que l'armée, décimée par des souffrances de toutes sortes (pluies torrentielles, manque de vivres, insomnie), dut battre en retraite d’Alger sur le cap Matifou, s'embarquer précipitamment et éprouver de nouvelles tempêtes, de manière qu'un petit nombre seulement de soldats purent regagner leurs foyers. L'empereur montra, en ces douloureuses circonstances, une magnanimité et un courage au-dessus de tout éloge. Il fit abattre, le premier, ses magnifiques chevaux pour procurer quelque nourriture aux soldats, donnant ainsi à ses nobles l'exemple du sacrifice; dans la retraite, il combattit à pied, à l'arrière-garde, et, comme ses soldats craignaient qu'il ne les abandonnât, il monta sur la dernière galère et quitta un des derniers ce redoutable rivage. Les corsaires avaient encore une fois vaincu et humilié le grand empereur. Désormais, il ne voudra plus entendre parler d'expéditions en Afrique, et, si ses généraux tentent encore quelque chose à Tunis, à Mehedia, à Djerba ou dans la province d'Orant ce sera en dehors de son consentement.

    Pendant que l'empereur était en Afrique, François 1er se préparait à recommencer la lutte. Deux de ses agents, Rincon et Fregoso, chargés d'une mission près du sultan, furent assassinés par des hommes masqués, en traversant le Milanais, peut-être par les ordres du gouverneur impérial, du Vast. Le roi de France se plaignit à l'empereur de cette violation du droit des gens, mais ne reçut aucune satisfaction; il sa prépara alors à la guerre, chercha des alliés, le duc de Clèves, le roi de Danemark, le sultan, et, mettant sur pied cinq armées, attaqua les États de Charles-Quint à la fois par le Luxembourg, le Brabant, le Roussillon et le Milanais. Les succès ne répondirent pas entièrement à cet énergique effort. D'autre part, l'empereur ne put entraîner le pape à se déclarer ouvertement pour lui; alors, malgré ses griefs personnels, malgré la qualité d'hérétique du roi d'Angleterre, il s'allia avec ce dernier, puis partit pour l'Italie, que Soliman et Barberousse, agissant de concert avec François 1er menaçaient. Dans une entrevue qu'il eut avec le pape, à Plaisance, il ne put rien obtenir, passa alors dans l'Allemagne du Nord, et, mettant à feu et à sang les États du duc de Clèves, obligea celui-ci à se soumettre. Il pénétra ensuite sur le territoire français et assiégea, mais en vain, la forte place de Landrecies. Cependant, le sultan était entré sur les terres de l'Empire et les ravageait, tandis que la flotte de Barberousse, après avoir saccagé les rivages de l'Italie, venait rallier la flotte française à Marseille, et, de concert avec elle, assiégeait Nice, la dernière ville qui restât au malheureux duc de Savoie. La ville prise, l'entente cessa entre Barberousse et l'amiral français, et partout l'hiver, qui fut très rigoureux, vint mettre une trêve aux hostilités. Charles-Quint employa ce répit pour tenir la diète à Spire (1543), et, en y traitant avec bienveillance les protestants, il obtint la levée d'une armée de trente mille hommes; en même temps, il resserra son alliance avec Henri VIII et détacha, au contraire, du parti français le roi de Danemark, qui aurait pu faire, au N. de l'Empire, une diversion dangereuse. Au printemps de 1544, l'empereur, avec une armée de plus de cinquante mille hommes, envahit la Champagne, tandis que le roi d'Angleterre dévastait la Picardie; les Allemands furent retenus longtemps au siège de Saint-Dizier, qui ne capitula qu'au mois d'août. Ils s'emparèrent ensuite d'Epernay et de Château-Thierry, à deux jours de marche de Paris. Mais le roi et les habitants de la capitale, au moins la plus grande partie, montrèrent une attitude énergique. Ce fut sans doute une des raisons qui décidèrent Charles-Quint à admettre des paroles de paix; il était d'ailleurs très souffrant et voyait son armée très affaiblie; il signa le traité de Crespy (sept, 1544). La clause principale en était qu'il donnerait au duc d'Orléans, second fils de François 1er, la main de sa fille avec les États de Flandre, ou celle de sa nièce avec le Milanais. Les deux ennemis devaient ensuite mettre leurs forces en commun pour combattre les infidèles.

    L'empereur alla prendre quelque repos à Bruxelles, puis la mort de Barberousse et les guerres des Turcs en Asie lui ayant donné la libre disposition de ses troupes, il porta toute son attention aux choses d'Allemagne. Il paraissait croire qu'un concile pourrait y ramener la paix et l'unité religieuses; mais celui qui avait été convoqué à Trente (mai 1542) ne s'était pas réuni; le pape envoya une nouvelle bulle fixant la réunion à la semaine de Pâques 1545. Peu après, en déc. 1544, la diète de l'Empire se tint à Worms sous la présidence de Ferdinand; l'empereur était retenu par la goutte à Bruxelles. Dès la première séance, on vit bien que les protestants n'étaient pas disposés à se soumettre aux décisions d'un concile et la présence de Charles-Quint, qui vint à la diète aussitôt qu'il fut un peu remis, ne changea pas ces dispositions. Au concile de Trente, d'autre part, les prélats du parti de l'empereur et ceux du parti du pape, ne s'entendirent pas sur la marche à suivre et aucun résultat pour l'apaisement de la Réforme ne fut obtenu. L'empereur, à la diète de Ratisbonne (1545) montra une grande partialité pour les catholiques et fit prendre par la majorité de cette assemblée, d'où presque tous les protestants étaient absents, une délibération qui donnait aux décisions du concile force de loi dans l'Empire. C'était une déclaration de guerre; les princes luthériens s'y étaient d'ailleurs préparés; ils cherchaient des alliances. Le roi d’Angleterre eût été disposé à les soutenir, mais il voulait être chef de la ligue, ce à quoi ils ne voulurent pas consentir; le roi de France et les cantons suisses gardèrent aussi la neutralité. Au contraire, l'empereur obtint du pape une armée et de l'argent pour réduire les protestants. En 1546, il se mit à la tête de troupes, moins nombreuses que celles des confédérés, niais plus aguerries; il avait même sous ses drapeaux bon nombre de seigneurs luthériens, qui, comme Maurice de Saxe, faisaient passer leurs intérêts séculiers avant leurs croyances. Une rapide campagne soumit à Charles-Quint bon nombre de villes, comme Francfort et Augsbourg (1547), et les amendes qu'il leur imposa lui procurèrent de fortes sommes. En dépit de ces succès, sa situation ne laissait pas d'être critique; François 1er se remuait de nouveau et ranimait les protestants abattus; il exhortait le sultan à rentrer en Hongrie en même temps qu'il détachait le pape de l'alliance avec l'empereur. II y avait d'ailleurs entre celui-ci et le pontife de nombreux motifs de discorde, qui firent que le pape transporta le concile de Trente à Bologne pour l'avoir mieux sous la main et que Charles-Quint se laissa aller à proférer publiquement des invectives contre le chef de l'Église. En même temps le peuple de Naples se révoltait, parce qu'on avait essayé d'établir dans ce royaume l'inquisition. La mort de François 1er vint à propos délivrer Charles-Quint de son plus redoutable ennemi; il put alors entrer en campagne avec Ferdinand et Maurice de Saxe contre l'électeur de Saxe, chef des confédérés de Smalkalde. Il le battit et le fit prisonnier à Muhlberg (avr. 1547), puis marcha sur Wittemberg, capitale de l'électorat et une des places les plus fortes de l'Allemagne. En menaçant de mettre à mort l'électeur, il força la femme de celui-ci à lui livrer la forteresse, puis parcourut tout le pays, traînant à sa suite, comme des trophées de sa victoire, l'électeur de Saxe et le landgrave de Hesse. Il les traita avec une extrême rigueur, frappa les villes de contributions énormes et se crut assez fort, à la diète d'Augsbourg en 1548, pour imposer aux protestants un corps de doctrines religieuses, qu’il fit rédiger par trois théologiens et auquel tous devaient se conformer, en attendant les décisions définitives du concile; c'est le fameux Intérim d'Augsbourg. Mais les princes et les villes refusèrent presque tous de l'admettre et la force ne l'imposa qu'en apparence à Ulm, Augsbourg, Constance, Mayence et Cologne. L'empereur partit ensuite pour les Pays-Bas, ou il fit reconnaître son fils Philippe pour son légitime héritier par les États.

    Cette même année 1549, le pape Paul III étant mort fut remplacé par Jules III, qui jugea utile de convoquer de nouveau le concile à Trente. L'empereur, en même temps, réunissait la diète à Augsbourg (juin 1550), mais les protestants n'y vinrent pas. Maurice de Saxe, toujours dévoué en apparence à l'empereur, à qui il devait l'électorat de Saxe, commençait à rêver un autre rôle; frappé peut-être de l'impopularité que lui valait sa défection auprès de l'Allemagne protestante, espérant surtout quelque agrandissement extraordinaire de sa situation, il commençait à rentrer en négociations secrètes avec les princes luthériens et à tramer dans l'ombre quelque chose contre le pouvoir impérial. Pour mieux cacher son jeu, il faisait le siège de la grande ville de Magdebourg, qui n'avait pas voulu se conformer à l'intérim, et la forçait à se rendre, après un blocus qu'il laissa traîner en longueur pendant une année (nov. 1551). L'empereur cependant, pour être plus à même de suivre les opérations du concile de Trente, s'était établi à Innsbruck; Maurice de Saxe, avec sa duplicité ordinaire, envoyait des ambassadeurs au concile, correspondait amicalement avec les prélats catholiques en même temps qu'il poussait Mélanchton et les théologiens protestants à soutenir de leur voix et de leurs écrits les doctrines de la Réforme. Dès le mois d'oct. 1551, il avait négocié avec le roi de France, Henri II, héritier de la haine paternelle, une alliance offensive contre Charles-Quint. L'intrigue avait été conduite dans le plus grand secret. L'empereur ignorait tout; son chancelier Granvelle croyait être bien au courant de toute la conduite de Maurice tandis qu'en réalité celui-ci avait acheté les espions chargés de l'observer. Quand tout fut prêt pour la révolte, il voulut avoir un prétexte de rupture et demanda la mise en liberté du landgrave de Hesse et de l'électeur de Saxe, toujours prisonniers; il eut même l'art de faire participer à cette démarche un grand nombre de princes, le roi de Danemark et, qui plus est, Ferdinand, le frère de l'empereur. Charles-Quint, demeura inflexible et Maurice de Saxe n'en montra pour lors aucun ressentiment; il écrivit à son souverain qu'il allait partir pour le rejoindre à Innsbruck; mais au lieu de prendre cette route, il courut en Thuringe, où il avait une armée toute préparée, et jetant le masque publia un manifeste pour dire qu'il prenait les armes en faveur des princes prisonniers, de la liberté de conscience et des libertés politiques du peuple allemand (mars 1552). Le roi de France, qui s'intitulait protecteur des libertés allemandes et des princes prisonniers, ainsi que l'électeur de Brandebourg, publièrent aussi des manifestes. L'empereur fut surpris; il n'avait ni troupes ni argent, et tandis que le roi de France s'emparait de la Lorraine et pénétrait en Alsace, il fut obligé de demander à son frère Ferdinand de traiter avec Maurice de Saxe. Les négociations de Linz n'eurent d'autre résultat que de fixer une entrevue pour le 26 mai à Passau. Dans l'intervalle, Maurice de Saxe sortit de Souabe et par une marche rapide et audacieuse se porta au cœur du Tirol; il arriva à Insbruck, et il s'en fallut seulement de quelques heures que l'empereur tombât entre ses mains. Celui-ci avait dû fuir précipitamment, porté dans une litière, souffrant de la goutte, par une nuit d'orage. A peine avait-il près de lui quelques seigneurs de sa maison, les uns à cheval, les autres à pied, qui portaient des torches pour éclairer la route; il fallut passer par d'affreux sentiers de montagne et c'est brisé de fatigue et de chagrin que l'empereur arriva à Villach. Le concile de Trente aussi fut ému du danger que lui faisait courir l'approche de l'armée protestante et se sépara pour jusqu'au jour où la paix et la sécurité seraient rétablies. Cependant, l'entrevue entre Ferdinand et Maurice de Saxe n'en eut pas moins lieu au jour fixé, le 26 mai, à Passau. Les conditions que fit le chef protestant furent tellement dures que l'empereur refusa d'abord de poursuivre les négociations. Pourtant sa situation était si désespérée, avec l'Allemagne protestante, la France et la Turquie pour ennemies, avec l'Espagne, qui ne pouvait plus lui fournir ni hommes ni argent, qu'il dut écouter les instances de son frère et subir l'humiliant traité de Passau, signé le 31 juil. 1552. La liberté de culte était provisoirement établie, les princes prisonniers délivrés; personne ne devait être poursuivi pour les faits accomplis pendant la révolte; à ces conditions, les protestants renonçaient à l'alliance de Henri II et licenciaient leur armée.

    La paix rétablie de ce côté, Charles-Quint n'eut plus d'autre pensée que se venger de Henri II et lui reprendre ses conquêtes en Lorraine. Il réunit une armée de cent mille hommes, sous prétexte de faire la guerre aux Turcs et l'envoya en toute hâte avec une artillerie formidable pour assiéger Metz et nous l'enlever. Quoique toujours souffrant, il voulut y assister en personne et s'y fit porter le 10 nov., mais Guise et les habitants même défendirent héroïquement la place et tous les efforts des assiégeants échouèrent; ils perdirent près de la moitié de leur effectif, par suite de blessures, de maladies et des rigueurs de l'hiver, et Charles-Quint, la rage au cœur, dut le 26 déc. donner l'ordre de la retraite; elle fut désastreuse. L'empereur, rentré aux Pays-Bas, reforma une armée, pour regagner au moins un peu d'honneur, emporta d'assaut la petite place de Thérouanne qu'il mit à sac et dont il fit raser les murs, puis celle de Hesdin (juin 1553); la guerre continua encore quelques mois de ce côté sans succès marqué de part ou d'autre, puis l'hiver imposa une trêve aux hostilités. Charles-Quint se flattait d'ailleurs de réparer par la diplomatie ses échecs sur les champs de bataille. Il négociait et réalisa l'année suivante le mariage de son fils Philippe avec Marie, sœur d'Edouard VI et héritière de la couronne d'Angleterre. Philippe reçut, pour dot de sa femme, le titre de roi d'Angleterre en même temps que son père lui cédait le royaume de Naples et le duché de Milan. Cette union, menaçante pour l'avenir, détermina Henri II à pousser la guerre avec plus de vigueur; il alla prendre le commandement d'une armée, enleva les places de Marienbourg, Bouvines, Dinant et arriva près de Namur, tandis que le maréchal de Montmorency ravageait le Hainaut; mais celui-ci fut bientôt obligé de reculer devant une armée impériale supérieure en nombre et commandée par Philibert de Savoie. A Renti, le 13 août 1554, il y eut entre les deux armées mie bataille indécise; le duc de Guise, qui y montra un grand héroïsme, ne fut pas secondé et les Allemands, quoique ayant perdu plus de monde que les Français, restèrent maîtres du champ de bataille. Charles-Quint, qui venait d'y arriver peu de temps avant le combat, repartit quelques jours après pour Bruxelles, tandis que l'armée dévasta le Cambrésis. En Lombardie, Brissac résistait habilement aux Impériaux, commandés par le duc d’Albe, et eut tous les honneurs de la campagne.

    Charles-Quint était de plus en plus tourmenté par les douleurs physiques; il ne put assister à la diète d'Augsbourg, convoquée en 1555, en conformité du traité de Passau, et dut voir avec peine que son frère Ferdinand avait été obligé de proclamer définitivement la liberté dit culte. L'élévation au trône de saint Pierre du théatin Caraffa, malgré ses efforts pour l'empêcher, dut lui causer aussi un vif chagrin; et bientôt le pape, pour se venger de l'opposition que l'empereur lui avait faite ainsi que de la décision de la diète d'Augsbourg, s'allia au roi de France. En Afrique, les armées impériales n'étaient pas heureuses contre les Barbaresques; Dragut avait renouvelé en ces parages les exploits de Barberousse; les Espagnols avaient perdu Tripoli en 1551; ils perdirent encore Bougie, place importante qu'ils possédaient depuis 1510. Charles-Quint montra à ce sujet une vive indignation: il fit pendre Alonso de Peralta, qui, laissé sans ressources à Bougie, avait dû capituler. L'empereur était accablé; son âme pliait sous les revers et sous le poids des souffrances physiques; tous les espoirs de ses jeunes années s'étaient envolés en fumée. Le 28 oct. 1555, à Bruxelles, il abdiqua solennellement l'autorité sur les Pays-Bas, en faveur de son fils Philippe, déjà roi de Naples et d'Angleterre; le 16 janv. 1556, dans cette même ville de Bruxelles, il signa un acte par lequel il transmettait au même prince les royaumes de Léon, Castille et Aragon avec les possessions d'Amérique, et cet acte, envoyé en Espagne, amena la proclamation officielle de Philippe II; voulant assurer à ce fils quelque répit du côté de la France, il signa avec Henri II une trêve de cinq ans, la trêve de Vaucelles. L'empereur aurait désiré aussi laisser à son fils tous ses domaines et toute son autorité impériale; à plusieurs reprises il avait demandé à son frère Ferdinand, roi des Romains, de renoncer à ses droits à l'Empire, mais n'y avait jamais réussi. Il fit encore une tentative suprême, mais quand elle eut échoué, il abdiqua l'administration de l'Empire en faveur de Ferdinand, se réservant seulement le titre de Majesté impériale (mai 1555); puis, s'étant dépouillé de toutes ses dignités, il se prépara à partir pour l'Espagne, où il avait depuis longtemps fait préparer sa résidence au monastère de Yuste en Estrémadure. Le 28 oct., il partit de Bruxelles pour le port de Zuitbourg, en Zeelande, ou l'attendait une flotte de soixante vaisseaux, s'embarqua le 17 sept. et arriva au port de Laredo le 27 du même mois. Il se montra très mécontent de la médiocre réception qu'on lui fit, de ce que beaucoup de ses serviteurs n'étaient pas venus à sa rencontre, et de ce que surtout on ne lui eût pas envoyé les 4,000 ducats qu'il avait demandés à la Castille. Le voyage par terre à travers l'Espagne fut long et pénible; ce manque d'argent, dont Charles-Quint avait eu à souffrir dans toutes ses entreprises politiques, il le retrouvait encore dans la vie privée; on chercha en vain à le détourner d'entrer au monastère. Il y fit une entrée solennelle le 3 fèvr. 1557. Les historiens ont mainte fois raconté que, à Yuste, l'ex-empereur avait vécu en véritable moine, détaché des choses de ce monde, d'une vie simple et sobre, se donnant de grands coups de discipline, fabriquant des horloges ou d'autres ouvrages en bois. Les documents prouvent que c'est là un pur roman. Du fond de ce monastère, Charles-Quint continua à diriger, au moins dans l'ensemble, la politique et les affaires d'une partie importante de l'Europe; son fils Philippe II et son frère Ferdinand le consultaient sur tout et il leur répondait de longues lettres très précises et très détaillées. Il avait autour de lui une domesticité nombreuse et il n'entendait pas qu'on parût oublier son rang. Sa cuisine était bien fournie et l'inventaire de son mobilier montre qu'il ne s'était défendu ni les vêtements somptueux ni les bijoux. Les documents ne parlent pas non plus des horloges qu'il aurait fabriquées ni des coups de discipline; aucun non plus ne vient à l'appui de la tradition, d'après laquelle il aurait voulu assister à ses propres funérailles et se serait enfermé vivant dans un tombeau pour avoir l'impression de la mort. Ce qui paraît bien démontré, c'est qu'il passait de longues heures dans la méditation et la prière, qu'il aimait à converser, avec les moines et avec quelques familiers qui le venaient voir, sur les choses de la religion. Lorsqu'il mourut, après une longue maladie suite d'une insolation, on lui fit des funérailles magnifiques dans le couvent et on lui rendit des honneurs funèbres dans tous les États qu'il avait gouvernés.

    La figure de Charles-Quint a été retracée mainte fois par le ciseau et le burin; on sait que son peintre favori, le Titien, dont un jour, dit-on, il ramassa le pinceau, l'a peint à plusieurs reprises depuis 1530; mais dans les tableaux de ce maître qui sont aux musées de Madrid et de Munich, le grand artiste semble avoir singulièrement embelli et idéalisé son modèle. On accorde plus de valeur, au point de vue de l'exactitude, à un tableau de Berlin, peint par Amberger, ou encore à diverses estampes qui se trouvent dans l'œuvre gravé du Titien ou dans de nombreux livres publiés en Allemagne, aux Pays-Bas, en Italie, en Espagne, de 1519 à 1560. Presque tous ceux-ci nous donnent un Charles-Quint d'une figure, vraiment laide et repoussante. Au surplus, le portrait que l'ambassadeur vénitien, Frédéric, Badœr, écrit de Charles-Quint en 1550, n'est pas plus flatteur: «La taille de l'empereur est moyenne et son aspect grave; il a le front large, les yeux bleus et d'une expression énergique; le nez aquilin et un peu de travers, la mâchoire inférieure longue et large, ce qui l'empêche de joindre les dents et fait qu'on n'entend pas bien la fin de ses paroles. Ses dents de devant sont peu nombreuses et cariées; son teint est beau, sa barbe courte, hérissée et blanche; sa complexion flegmatique et naturellement mélancolique.» La constitution de l'empereur n'était pas des plus saines; jeune il avait quasi des attaques d'épilepsie, qui disparurent après son mariage, en 1526; à trente ans il eut la goutte et en souffrit beaucoup. Il mangeait et buvait avec peu de modération et ni l'âge ni la maladie, ni les instructions des médecins, ni les exhortations des confesseurs ne le changèrent sur ce point. Il aimait violemment les femmes et «s'en procurait partout où il se trouvait, de grande et aussi de petite condition». Les plus connues de ses maîtresses furent la belle Marguerite Van Ghest, de Gand, et Ursolina de la Pena, de Pérouse, appelée la Penina. Pour enfants légitimes il laissait en mourant: Philippe II, Marie, reine de Bohême et Jeanne, veuve du roi de Portugal. On lui connaît au moins trois enfants naturels, Marguerite d'Autriche, qui épousa Alexandre de Médicis et en secondes noces Octave Farnèse; Tadea de la Pena, et Juan d'Autriche, de l'éducation duquel il ne s'occupa que tardivement; on lui attribue aussi comme enfants naturels un Piramo Conrad d'Autriche et une Jeanne d'Autriche, qui serait morte à l'âge de sept ans, en 1530.

    On a dit qu'au moral, Charles-Quint tenait à la fois de tous ses ancêtres, de Ferdinand pour l'astuce, de la reine Isabelle pour la grandeur des desseins, de son aïeul Charles le Téméraire, auquel il ressemblait par le visage, pour la valeur chevaleresque, de Maximilien pour le goût des beaux-arts et de la mécanique, de sa mère, pour la mélancolie. Il semble bien, malgré les écrits laissés par les courtisans et dont l'histoire a accueilli avec trop de confiance les panégyriques et les flatteries, il semble bien que Charles-Quint devait être assez peu sympathique. Il se montra ingrat envers Ximénez, impitoyable envers les Comuneros, François 1er, les Gantois, les protestants d'Allemagne, plein de duplicité dans ses rapports avec la cour de Rome; en dépit de ces défauts graves, il savait se concilier les esprits de ceux qui l'approchaient par des manières habiles, d'un vrai politique. Il était agréable aux Flamands et aux Bourguignons, selon le témoignage de l'ambassadeur vénitien Marino Cavalli, par sa bienveillance et sa familiarité, aux Italiens par son esprit et sa prudence, aux Espagnols par l'éclat de sa gloire et sa sévérité. Il avait la connaissance des hommes et attachait à ses services les plus dignes; aussi rencontra-t-il autour de lui de généreux dévouements. A ces qualités d'administrateur il en joignait d'autres pour la guerre: dans sa jeunesse il avait été un brillant chevalier; à l'âge mûr, à Tunis comme à Alger, il donna l'exemple du courage, de la patience et de la résignation. Joignez à cela une volonté puissante et une prodigieuse faculté de travail, et on comprend que la figure du grand empereur ait fortement frappé l'imagination des contemporains.

    Comme souverain il échoua dans presque toutes ses grandes entreprises; il ne put réprimer la Réforme, ne vainquit pas les Barbaresques, n'entama point le royaume de France; il laissa l'Espagne affaiblie, mêlée sans raison aux querelles de l'Europe, ruinée à toujours, dépourvue de vie nationale et de toute liberté. Peut-être la tâche qu'il avait assumée était-elle au-dessus de toutes les forces du plus grand génie; il avait à peine commencé l'exécution d'un dessein que d'autres circonstances l'appelaient ailleurs; dans son discours solennel d'abdication à Bruxelles, il put dire qu'il était allé neuf fois en Allemagne, six fois en Espagne, sept fois en Italie, qu'il était venu dix fois en Flandre, était entré quatre fois en France, qu'il avait passé deux fois en Angleterre et deux fois en Afrique. Cette mobilité incessante, cette multiplicité d'États différents et éloignés à gouverner, la gravité particulière des conjonctures, expliquent bien comment le rêve de domination universelle qui avait hanté l'esprit de Charles-Quint devait fatalement s'évanouir, et comment l'effort surnaturel tenté par l'Espagne devait laisser ce pays affaissé pour longtemps. Aussi, la plupart des historiens de la péninsule, tout en rappelant avec orgueil la puissance et les hauts faits du fondateur de la maison d'Autriche, déplorent-ils l'avènement de cette famille au trône d'Espagne. E. Cat.





    Date de création : 2012-04-01 | Date de modification : 2012-04-01

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