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Entretiens avec le philosophe Mario Bunge

Laurent-Michel Vacher
La philosophe de M. Bunge a le mérite de mettre en lumière les grandes tendances de la pensée contemporaine en Occident et d'en dégager les faiblesses et les contradictions. (...)

Elle entrevoit même l'avènement d'une philosophie scientifique fondée sur des démonstations aussi solides que celles offertes par les mathématiques.
Les réponses données aux questions de M. Laurent-Michel Vacher par le professeur Mario Bunge reflètent avec clarté une philosophie cohérente, logique et souvent nuancée, sans doute appelée à demeurer l'un des sommets de la pensée occidentale du XXe siècle dans le cadre de laquelle elle s'inscrit pleinement.
M. Bunge défend une métaphysique matérialiste ou "chosiste". Il affirme que les idées sont celles de chose matérielle, de concept, de système, de connaissance et de changement, "auxquelles il convient d'ajouter celles de bien et de norme".
Ces idées, on en conviendra, reposent sur des définitions conventionnelles de chacun de ces termes dont il est impossible de prouver qu'elles correspondent rigoureusement à quelque chose de réel. Les idées s'expriment par des mots: elles en sont tributaires. Les mots ont au moins deux grandes faiblesses: d'une part, leurs définitions ont souvent un caractère circulaire, en ce sens que les mots sont fréquemment utilisés dans leur propre définition; d'autre part, et c'est Paul Valéry qui le rappelle, les significations successives d'un mot s'ignorent, comme en font preuve tant de mots abstraits. Prenons deux mots essentiels pour M. Bunge: matière et chose. Le premier a vu sa signification largement modifiée par la science contemporaine; le second reste vague, quelconque. Les quarks, les particules virtuelles sont-ils des choses? Sont-ils même matériels?
Passons à la notion de système à laquelle M. Bunge accorde une grande importance. En dépit de toutes les précisions qu'il apporte à cette notion, des divisions qu'il établit entre les divers systèmes et des avantages évidents qu'il reconnaît à leur usage, M. Bunge ne peut faire oublier qu'il n'y a pas, absolument parlant, de systèmes dans la nature. C'est la pensée qui les crée pour ses propres besoins. C'est pourquoi ils sont à la fois arbitraires et approximatifs.
Ainsi, on parle de particules: mais les quarks en sont-ils? On parle d'atomes: mais les ions le sont-ils sans réserve? On parle d'objets inanimés et d'objets vivants; mais comment définir la vie? À quelle catégorie appartiennent les cristaux et les virus qui ont des particularités les situant à mi-chemin entre l'inerte et le vivant? On parle de plantes et d'animaux, mais dans lequel de ces deux règnes convient-il de placer ces protozoaires ciliés trouvés il y a quelque temps dans le plancton marin et qui ont une double vie, à la fois végétale et animale? Au nom de la systématisation, on a longtemps considéré que la plus grande division dans le règne vivant était entre les végétaux et les animaux. Aujourd'hui, cette division se fait plutôt entre vivants procaryotes et vivants eucaryotes, elle-même répartie entre cinq règnes.
M. Bunge reconnaît que deux niveaux voisins partagent certaines propriétés. C'est pour cette raison que la notion de système paraît avant tout une vue de l'esprit: elle répond à un besoin de la pensée humaine. C'est peut-être là où deux niveaux avoisinent et partagent certaines "lois", que se passent des événements déterminants, que s'effectuent les transitions entre les mondes séparés et décrits par les systèmes. Songeons, par exemple, à la distance génétique entre l'homme et le chimpanzé, qui est de l'ordre de grandeur de celle observée entre espèces que le zoologiste qualifie de "jumelles" mais qui ne s'interfécondent pas. Le chimpanzé n'est-il pas arbitrairement classé parmi les "grands singes"? On peut se poser la question quand on observe les moeurs sexuelles de ces primates.
M. Bunge affirme qu'une définition générale de la matière et de la vie relève de la philosophie. Cette position soulève le problème du langage. Bien des concepts, même généraux, ne se transportent pas aisément d'une langue à une autre, voire à l'intérieur d'une même famille linguistique. M. Bunge rappelle lui-même que le mot Wissenschaft a une signification beaucoup plus étendue que le mot "science" en français. Mais comment traduire avec rigueur les mots Verstand et Vernunft dont on tire indifféremment en français un mot aussi important que "raison"?
Il n'est pas exclu de penser, à l'instar de Wittgenstein, que la tâche du philosophe est d'être le thérapeute du langage, dont l'origine, au dire de René Thom, découle d'un processus permettant de désamorcer le pouvoir de fascination des formes externes grâce à la construction de concepts. Pour M. Bunge, la tâche de la philosophie est d'analyser, approfondir et systématiser nos idées les plus générales sur la réalité et sur la connaissance. Si tel est le cas, aucune philosophie ne peut prétendre à l'universalité publique puisque les idées sur la réalité et la connaissance proviennent très souvent d'une lecture globale du réel composée d'un système de croyances auxquelles des hommes ou des groupes donnent leur assentiment et d'un système de non-croyances auxquelles ils le refusent. En sou- tenant que la plupart des doctrines actuellement populaires, qui sont de tendance spiritualiste, sont le plus souvent irrationalistes, M. Bunge, dans un jugement à connotation péjorative, semble enlever toute validité cogni


tive aux philosophies orientales. Bien plus, il feint d'oublier que bien des découvertes capitales ont été irrationnelles: jamais un rationaliste n'aurait inventé la théorie quantique.
La philosophie de M. Bunge a le mérite de mettre en lumière les grandes tendances de la pensée contemporaine en Occident et d'en dégager les faiblesses et les contradictions. Elle se présente avec beaucoup de rigueur tout en étant animée d'un incontestable optimisme en tant que système logique: elle entrevoit même l'avènement d'une philosophie scientifique fondée sur des démonstrations aussi solides que celles offertes par les mathématiques.
Malgré tout, en tenant l'esprit pour un simple processus cérébral, M. Bunge refuse de considérer que l'esprit pourrait être porté par un univers distinct de celui qu'on qualifie communément de matériel. Il s'en explique en disant qu'il n'accepte pas une hypothèse qui n'est pas en accord avec le savoir scientifique. Mais celui-ci, parce qu'il définit ses propres critères et ses propres règles, est un système reflétant une vision du monde particulière à une culture donnée. Sa logique est essentiellement causale. En Inde, où il existe cinq types de logiques, les phénomènes dits paranormaux, que la science occidentale rejette en l'absence d'un cadre théorique qui les pourrait normaliser, paraissent beaucoup plus acceptables.
Aussi longtemps que le savoir humain n'aura pas trouvé à la notion d'esprit une définition universellement valable et ne lui aura pas attribué un rôle universellement accepté, les grandes philosophies continueront de se développer ou de surmonter leurs contradictions derrière des cloisons étanches.


(Laurent-Michel Vacher,Entretiens avec Mario Bugne, Montréal, Éditions Liber, 1993.)
Date de création:2012-04-01 | Date de modification:2012-04-01
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