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    Dossier: Angélisme

    Le rêve angélique

    Vivian Rakov
    Le moi est-il la plus pauvre ou la plus riche de toutes les représentations?
    C'est un sentiment subjectif commun qu'on possède, caché à l'intérieur de soi, un moi virtuellement doué de plus de puissance, de plus d'énergie, de plus d'authenticité et que ce moi, dont chacun sent qu'il est plus près de ses vraies possibilités, pourrait être révélé par une thérapie adéquate. (J'emploie le mot thérapie pour désigner toutes les techniques sociales, médicales ou morales.)
    L'homme occidental s'est toujours préoccupé de ce moi enfoui et meilleur. Cette inquiétude s'est exprimée dans le mythe du Paradis perdu et de la chute de l'homme; dans celui de la chute des anges; dans la doctrine de Platon (car c'est une doctrine), à savoir que les hommes commencent à vivre avec toutes les formes parfaites disponibles mais que, par la suite, ils laissent ces idées parfaites se corrompre à travers de faux besoins, de faux gouvernements et l'obsession de l'immédiat et du concret; dans ces mouvements religieux périodiques et antinomiques luttant contre la musique, la drogue, la mode et le rejet de la réalité politique pour retrouver, au-delà de l'histoire personnelle et sociale, la révélation de l'innocence essentielle; et, bien sûr, dans Rousseau qui, voyant les hommes partout dans les chaînes, a apporté sa contribution (bien qu'on ne puisse de quelque manière que ce soit lui en attribuer toute la responsabilité) au mythe du bon sauvage.

    La théorie de Freud sur l'existence d'un moi intérieur spontané, qui doit être réprimé pour que la civilisation puisse exister, est à notre époque l'énoncé le plus puissant à l'intérieur de cette tradition. Mais, question cruciale, il ne perçoit pas l'id comme angélique ou diabolique, encore moins l'idéalise-t-il en en faisant le vrai fondement d'un moi authentique et, par conséquent, d'une plus grande valeur. Il le voit comme un mouvement historique vers l'expression du spontané, qui n'a pas été éduqué par le passé et qui est incapable de prévoir le futur. La vision de Freud est tragique: y souscrire, c'est astreindre l'homme à un état constant de tension et de lutte. Quel que soit le type de société humaine qui puisse être dite civilisée, l'homme est destiné à un degré de malheur plus ou moins grand. «Le bonheur n'est pas une valeur culturelle», soutient-il. Voilà un froid message invitant au stoïcisme et nous condamnant à un déséquilibre perpétuel en rapport avec nos instincts.

    On comprendra facilement qu'on ait tenté de conserver les puissantes intuitions de la vision de Freud mais aussi d'échapper à leur dureté, d'y apporter des modifications, de les rendre plus souples, de les contester tout en essayant malgré tout de rester à l'intérieur de la sacro-sainte tradition. Le concept de la formation de symptômes a probablement fourni la voie dialectique la plus facile (bien qu'elle ne soit en aucune façon la seule) à une vision plus optimiste. On peut arguer, en en faisant apparaître les implications, que, si les symptômes névrotiques découlent des tentatives infructueuses pour contrôler les pulsions de l'id, alors l'obligation de refouler est la source de la souffrance et que la souffrance et la névrose peuvent être réduites en permettant à l'id d'exprimer sans contraintes ses pulsions. Une telle description du processus constitue de toute évidence une caricature, mais je soutiens que cette façon sommaire de raisonner a été la trame des exégèses plus ou moins nuancées de Norman O. Brown, de Marcuse et de Laing. Laing et Marcuse ont assez explicitement emprunté à d'autres traditions que celle de la psychanalyse; mais nous y reviendrons. En dépit de la diversité de leurs approches, ils ont tous redonné à l'id la place de la source innocemment angélique de l'être authentique.

    Norman O. Brown, à la suite d'un raisonnement nuancé et passionné, nous amènerait à croire que nous pouvons dépasser notre humanité et parvenir à un état d'épiphanie éthique et psychologique par la négation des pulsions inhibitrices de l'ego conscient et du superego inconscient et, par un culte constant de la pulsion spontanée, trouver une humanité nouvelle et plus authentique dans une action dirigée par une pulsion de nature polymorphe continue.

    Marcuse soutient que les aspects du psychisme individuel qui contrôlent la pulsion sont devenus, à certains égards, identiques aux forces répressives de la société en général. Avec l'éclatement de la famille traditionnelle et de l'autorité du père qui, dans le passé, fournissaient un tampon entre le sentiment individuel de ce qui est permis et de ce qui ne l'est pas, il n'existe plus de filtre moral ou éthique servant d'intermédiaire entre l'individu et l'État. Les valeurs de l'État et les institutions répressives de contrôle se sont incorporées au superego individuel avec comme conséquence que l'individu ne peut plus faire la distinction entre sa propre structure psychique et les structures d'un État fondamentalement répressif. Et l'individu ne reconnaît pas sa propre oppression: son propre psychisme en est complice. L'expression de l'interdit et du libidinal ne peut maintenant avoir lieu que dans des contextes permis par l'État. A titre d'exemple révélateur, l'érotique devient le pornographique à travers le mécanisme de dé-sublimation répressive. Il s'ensuit que la libération de l'individu au sens politique et psychique le plus plein exigera que les institutions de l'État soient, au besoin, détruites et qu'il ne soit pas nécessaire que les tentatives faites pour parvenir à la vraie liberté se fassent par des moyens approuvés par l'État ou par ses institutions. L'homme politique et l'homme social doivent cesser de se montrer sous leur meilleur jour. L'expression des pulsions doit en somme être source de libération, avec violence au besoin, de façon à ce que la dé-sublimation qui se produira ne soit pas seulement un refroidissement à l'égard des intérêts de l'État mais un acte puisant son authenticité dans son opposition à la dé-sublimation répressive.

    Selon Laing, il n'y a pas, dans la tradition idéaliste, de réalité en dehors de l'expérience individuelle. Le monde matériel n'a de continuité qu'en tant que contenu dans la conscience. (Une preuve classique de l'existence de Dieu: le Seigneur ne dort ni Te sommeille, il est non-contingent et éternellement conscient et dans cette conscience éternelle repose l'assurance de la continuité du monde.) Qui plus est, personne ne peut vraiment savoir ce que ressent l'autre. Nous sommes les rêves les uns des autres et chacun de nous existe pour l'autre sous quelque forme subtilement ou grossièrement déformée. Mais en terme de politique, démocratique, nous sommes tous d'égale valeur et, dès lors, les perceptions que nous avons de nous-mêmes et du monde, comme individus, sont d'égale valeur. Si on va plus loin, nous n'atteignons à l'authenticité, dans la tradition existentialiste, qu'en agissant de façon authentique. Cependant, les sociétés répressives et les groupes répressifs ne peuvent pas tolérer les actes des individus, qui peuvent être considérés comme aberrants (marginaux) mais qui expriment leur individualité, et ils essaient de nier toute valeur à des modes d'expérience du monde et d'action dans le monde qui sont contraires aux modèles reconnus dans la société. Laing, avec la perception propre au romancier, a délimité les forces par lesquelles la société en général, les familles ou les individus en relation les uns avec les autres essaient de contrôler les formes diverses de l'expérience de l'autre pour les mettre dans un moule et leur enlever toute valeur. Même ce qui apparaît comme non sympathique à celui qui est de l'extérieur, ou comme fou à celui qui n'est pas sur la même longueur d'ondes, constitue une expression individualiste valide de l'expérience unique et peut-être précieuse d'un individu. Les psychiatres, qui sont le produit d'une société répressive et réprimante basée sur une structure hiérarchique de la réalité et de ce qui donne sa valeur à la réalité, se servent de leurs rôles sociaux et de leurs techniques de traitement pour imposer leur conception de l'individu anormal, conception qui est à son tour une vision de la société. En conséquence, le traitement est en définitive un acte politique, aussi coercitif et tyrannique que l'emprisonnement par un Etat obscurantiste et oppressif. Bien que les communautés du monde occidental donnent l'apparence d'être tolérantes et ouvertes aux déviations des individus, nous sommes en fait pris dans le piège de nos valeurs superficielles qui se prétendent rationnelles, d'où nous avons exclu tout irrationnel, tout sentiment profond, tout ce qui est spontanément instinctuel. Le psychotique qui a rejeté notre monde est peut-être alors, dans son ouverture à ses besoins personnels et à ses visions, plus près de la vraie liberté et par conséquent de la vraie humanité que ceux d'entre nous qui sont contents d'eux-mêmes dans un monde qu'ils ont rendu étroit et sans couleur, petit et prévisible.

    En dehors de la tradition personnaliste freudienne, on retrouve Foucault et Szasz qui, pourtant, soutiennent les droits des anormaux. Ce n'est pas un phénomène nouveau
    dans notre société, ni même seulement un phénomène propre au XXe siècle et lié à une société technologique de production, que nous paraissions incapables de tolérer des façons d'être marginales. Foucault démontre que ce phénomène est une partie essentielle du développement du capitalisme monopolistique de l'Occident et de l'État nation. Les criminels, les fous, les débiles et les visionnaires ont été excommuniés et ont dû être retirés de la vue du public, car notre rationalisme tout en surface a été offensé par leur présence. A la racine de ce rationalisme, se trouve une conception du monde qui refuse de pénétrer sous la surface des événements; les apparences, la logique et l'empirisme constituent la véritable éthique de cette société. Dans cette perspective, les différences -et particulièrement une originalité qui prône le spontané, l'irrationnel et l'individualisme arbitraire - constituent une révolution menaçant la structure toute entière de la société. Il s'ensuit que les modes de vie possibles dans une telle société seront les modèles conformes au lit de Procuste tolérés par les institutions sociales et politiques qui sont, à la fois, le reflet et la source d'un champ étroit de possibilités humaines. Et ceux dont le comportement se situe à l'extérieur de ces modes d'être étroits mais autorisés ont été et sont encore emprisonnés dans des institutions. Ces institutions qui ont été à certaines époques humaines et à d'autres inhumaines et atroces ... Mais quelles qu'aient été leurs caractéristiques, elles ont toujours été des prisons: des lieux où les marginaux qui offensent la société sont coupés du monde où fonctionnent de façon empirique ceux qui se conforment aux modèles. Thomas Szasz s'est fait le promoteur de pareils points de vue, en rapport avec la pratique quotidienne de la psychiatrie qui, affirme-t-il, a substitué des jugements essentiellement théologiques et moraux aux images de la rhétorique scientifique. Si bienveillante que soit l'intention, l'incarcération dans un hôpital mental constitue, soutient-il, essentiellement une privation de liberté avec ce que cela implique de dangereux pour la société en général.

    Szasz ne nie pas la valeur de la relation thérapeute-patient à condition qu'elle soit basée sur des arrangements volontaires d'ordre contractuel et, comme il travaille lui-même dans l'arène, ses critiques ne portent pas sur des points aussi fondamentaux que celles des autres. Il n'attribue pas à la psychose une qualité angélique, comme le fait Laing, ou une supériorité morale à l'expression continue de la pulsion, comme le fait Brown; il n'accepte pas non plus la synthèse marxiste de Marcuse et sa perspective historique est plus étroite, moins serrée et moins scolaire que celle de Foucault. Il ne prend pas tant la défense de l'innocence du spontané que celle du droit à des options existentielles marginales, même si elles doivent être auto-destructrices, par-delà le contrôle et la responsabilité de l'État ou du thérapeute agissant comme représentant de l'État.

    Il est évident que ces penseurs contemporains ont fait du moi, considéré sous l'angle de la liberté, de la spontanéité et de l'authenticité leur secteur particulier de recherche et de préoccupation. Et j'ai conscience que chacun de ces mots a un sens bien précis et qu'ils ne sont en aucune façon synonymes, mais, toutefois, dans leur application empirique à la pratique sociale et psychiatrique, ou bien ils ont des conséquences immédiates, ou bien il en découle des implications pour l'action, ce qui revient au même. Ils soutiennent tous qu'il n'y a pas de critère objectif pour poser sur les grandes psychoses une étiquette de vraies maladies: tout au plus peut-on les classer comme des déviations relevant de la statistique. Dans les écrits de Brown et Laing, l'état psychotique est perçu parfois comme un mode supérieur d'être. Dans un passage plein de force, tiré de la fin de The Bird of Paradise, Laing exhorte le lecteur d'une façon à la fois exaspérée et inspirée:

    Si je pouvais vous secouer, vous faire jaillir hors de votre misérable esprit, si je pouvais vous dire, je vous ferais savoir ...

    C'est le point culminant de sa tentative désespérée pour ouvrir notre simpliste raison à la riche invasion de nos pulsions cachées, à la spontanéité, à l'authenticité. Il s'agit peut-être d'une invitation à la folie ...

    Un rejet pur et simple de ces positions si soigneusement élaborées et si complexes n'est pas une réponse appropriée. Elles ont servi à nous alerter devant quelques-unes des implications, que nous acceptons sans les examiner, de nos concepts théoriques et de nos plans de traitement. Au mieux, elles nous amènent à nous ouvrir avec sympathie à une nouvelle conscience de la richesse et de la diversité de l'expérience humaine; au pire, elles argumentent dans l'abstrait en faveur de ceux qui sont violents et de ceux qui ont perdu tout contrôle d'eux-mêmes, et elles sont sentimentales dans leur rejet de l'angoisse du psychotique. Examinées sous l'angle de la rhétorique ou des idées politiques, ou encore comme exemples de la littérature de l'empathie, elles ont une valeur générale dans une certaine mesure, mais pour le thérapeute pragmatique en tant que tel, c'est-à-dire comme guide pour un patient en particulier, elles peuvent conduire - et dans certains cas ont conduit - au nihilisme thérapeutique et à la négligence au nom du non-interventionnisme dans les options existentielles valides du patient. Car si on accepte comme position que tout comportement spontané d'un individu peut être fondamentalement bon, alors le traitement - tel qu'il est généralement compris - devient impossible et, au nom d'un véritable respect de l'homme, il faudrait se tenir à l'écart et ne faire qu'observer les états d'anorexie, d'auto-mutilation, de suicide et l'angoisse du catatonique. Les conséquences de cette position sont graves: si les grandes psychoses sont des options existentielles, alors elles relèvent davantage de l'interprétation esthétique que de la recherche scientifique. Car la recherche suppose un problème pour lequel il faut trouver une solution. Et le fait même d'énoncer que quelque chose est un problème qu'on étiquette, fait qu'on nous accuse immédiatement de poser un jugement qui n'a pas de valeur. Mais on peut soutenir que si cette position avait été adoptée il y a cinquante ans, les psychoses liées à la myxodème, à la syphilis tertiaire, aux désordres périodiques du métabolisme des protéines ou aux tumeurs cérébrales n'auraient pas semblé pouvoir être traitées. C'est un non sens dangereux de dire que nous avons maintenant enlevé les éléments manifestement organiques du sac à malices des schizophrénies et qu'il ne nous reste plus qu'un résidu de schizophrénies existentielles.

    Les causes de la schizophrénie ne sont pas encore claires (Pace Laing). Et au risque de passer pour un simple d'esprit, on doit affirmer que le rôle éternel du médecin: soulager la douleur, qu'elle soit psychique ou somatique, est encore un rôle valable.

    Si la réponse est: tout ce qui est requis, c'est une présence (being with) sympathique pour ré-assurer le patient qu'il n'est pas seul et que quelqu'un le comprend, qu'on donne une preuve poussée de l'efficacité de cette présence. Et que cette preuve soit plus poussée qu'une référence anecdotique à deux ou trois personnes remises en état de fonctionner de façon marginale dans le monde. Enfin, l'abandon de l'action clinique en faveur de l'action politique, qui amènera un monde tellement libre que «la maladie mentale disparaîtra», exige d'être justifié autrement que par la rhétorique qui donne corps à nos plus beaux rêves mais qui est hélas presque certainement illusoire.

    Traduit par France Langlais.
    Date de création : 2012-04-01 | Date de modification : 2012-04-01

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