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    Tocqueville et le paupérisme: une réévaluation de son libéralisme

    Éric Keslassy
    Confronté à la question du paupérisme, Tocqueville livre une pensée négligée mais essentielle: la lutte contre la pauvreté de masse nécéssite de faire appel à l'État. Le marché ne détient pas toutes les clefs.
    Depuis la publication des Étapes de la pensée sociologique (Gallimard, 1967), de Raymond Aron, la pensée d'Alexis de Tocqueville (1805-1859) est abondamment commentée. Il semblerait que toutes les analyses possibles sur l'homme politique, le théoricien du politique, le philosophe, voire le sociologue, aient déjà été révélées. En fait, il existe un aspect de l'oeuvre de Tocqueville qui n'est presque jamais évoqué. Il s'agit de sa réflexion économique et sociale sur un thème majeur de son temps: le paupérisme. Pratiquement jamais entreprise, l'étude de ses écrits portant sur la pauvreté de masse liée à l'industrialisation du XIXe siècle permet d'introduire des nuances dans le libéralisme de Tocqueville: son oeuvre serait celle d'un libéral sur le plan politique, ce qui a déjà été noté par de nombreux commentateurs, mais pas celle d'un libéral sur le plan économique. Cette absence de libéralisme économique n'a jamais été démontrée, et pour cause, puisque pour la plupart des analystes, «Tocqueville est franchement libéral dans l'ordre économique» (Pierre Manent, «Intérêt privé, intérêt public», in L'actualité Tocqueville, cahiers de philosophie politique et juridique, 1991, Centre de Publications de l'Université de Caen, n°19, p. 70). Notre propos revient donc à montrer l'inexactitude de cette affirmation.
    Pour ce faire, nous pouvons nous appuyer sur des textes oubliés ou négligés au sein de l'oeuvre de Tocqueville, et préciser que lorsque certains d'entre eux sont évoqués, c'est pour mieux répondre à une logique: Tocqueville doit servir de référence intellectuelle au libéralisme
    économique. Pourtant, esprit en éveil, notre penseur politique n'est pas un doctrinaire, notamment parce que pour lui, il n'existe pas de solution définitive ou idéologique au paupérisme. Aujourd'hui, les hommes politiques, les universitaires, les intellectuels et les économistes d'inspiration libérale réduisent consciemment les réflexions économiques et sociales de notre auteur afin de se les approprier et de pouvoir les utiliser comme une caution intellectuelle et idéologique. Ces derniers cherchent dans les ouvrages de Tocqueville les arguments d'un plaidoyer pour le libéralisme économique ou ceux d'une critique du socialisme. Ils se contentent alors d'une lecture partielle et orientée de l'oeuvre de Tocqueville.
    En fait, Tocqueville est aussi célèbre pour les citations extraites de ses ouvrages que pour ses oeuvres. Aussi, son oeuvre est souvent résumée par des passages qui procurent, à bon compte, l'illusion de la connaissance de la pensée de l'auteur de
    De la Démocratie en Amérique (1835 et 1840). Outre qu'il en découle une évidente réduction de son propos, ces raccourcis finissent, inévitablement, par dénaturer le message de l'oeuvre prise dans son ensemble. En matière économique et sociale, le libéralisme de Tocqueville est toujours défini par un extrait, que l'on veut prophétique, censé symboliser son refus de voir émerger un État-providence: «Au-dessus de ceux-là (des hommes semblables et égaux) s'élève un pouvoir immense et tutélaire, qui se charge seul d'assurer leur jouissance et de veiller sur leur sort. Il est  absolu, détaillé, régulier, prévoyant et doux. Il ressemblerait à la puissance paternelle si, comme elle, il avait pour objet de préparer les hommes à l'âge viril; mais il ne cherche, au contraire, qu'à les fixer irrévocablement dans l'enfance; il aime que les citoyens se réjouissent, pourvu qu'ils ne songent qu'à se réjouir. Il travaille volontiers à leur bonheur; mais il veut en être l'unique agent et le seul arbitre; il pourvoit à leur sécurité, prévoit et assure leurs besoins, facilite leurs plaisirs, conduit leurs principales affaires, dirige leur industrie, règle leurs successions, divise leurs héritages» (De la Démocratie en Amérique, O.C., I, 2, Gallimard, p. 324). Dès lors, en se référant à cette célèbre page, les commentateurs se croient autorisés à voir en Tocqueville un chantre du libéralisme économique, c'est-à-dire un défenseur du marché ou un adversaire de l'intervention de l'État dans le champ économique et social. Par exemple, lorsque François Bayrou explique que pour le libéralisme économique, il s'agit de toujours limiter le rôle de l'État, de donner au marché le rôle essentiel dans l'orientation économique, de construire les mécanismes sociaux autour de cette entité primordiale qu'est l'individu, il choisit d'illustrer son propos par cette fameuse citation dénonçant la montée d'un «État immense et tutélaire» («Libéralisme et démocratie personnaliste - différences et convergences», in Revue France Forum, novembre-décembre 1982, n° 199-200, p. 14). À travers cette référence, Bayrou cherche à se donner une légitimité intellectuelle: que son discours trouve un écho dans les écrits du glorieux théoricien de la démocratie moderne rehausse la valeur de son idéologie.
    Un auteur aussi important que Friederich August Hayek, prix Nobel d'économie en 1974, participe activement à cette entreprise de classification de l'oeuvre de Tocqueville parmi les économistes libéraux. Dans
    La constitution de la liberté (L.I.B.E.R.A.L.I.A., Économie et
    liberté, Éditions Litec, 1994, édition d'origine: 1940), il reprend le passage de l'«État immense et tutélaire» pour dénoncer l'État-providence et affirmer les vertus de la liberté économique, et il cite Harold Laski: «Tocqueville fut un libéral de l'espèce la plus pure» (p. 520). De plus, Hayek est le fondateur (avec Von Mises, notamment) de la Société du Mont Pèlerin, qui s'est donnée pour but de défendre l'économie de marché sous sa forme concurrentielle la plus pure. Elle associe Bastiat et Tocqueville dans un même libéralisme. [Jean-François Revel («L'humanité entière est-elle folle, sauf les français?», in
    L'aveuglement français, le libéralisme contre la régression sociale, par Philippe Manière, Stock, 1998, p. 12-13 et 21) ou l'Association liberté économique et progrès social (Le libéralisme, sortie de secours du socialisme, novembre 1970, Éditions Étapes, 1971, p. 9)].
    Une autre citation, moins utilisée, condamnant l'exercice d'une charité légale permanente pour lutter contre le paupérisme, conduit à ranger la pensée de Tocqueville parmi celle des «ultra-libéraux», comme Say, Bastiat ou Dunoyer: «Tout système régulier, permanent, administratif, dont le but sera de pourvoir aux besoins du pauvre, fera naître plus de misères qu'il n'en peut guérir, dépravera la population qu'il veut secourir et consoler, réduira avec le temps les riches à n'être que les fermiers des pauvres, tarira les sources de l'épargne (...) et finira par amener une révolution violente dans l'État, lorsque le nombre de ceux qui reçoivent l'aumône sera devenu presque aussi grand que le nombre de ceux qui la donnent, et que l'indigent ne pouvant plus tirer des riches appauvris de quoi subvenir à ses besoins trouvera plus facile de les dépouiller tout à coup de leurs biens que de demander leurs secours» (
    Mémoire sur le paupérisme, in Mélanges, O.C. XVI, p. 138). Dans son ouvrage, pourtant très puissant, intitulé Les Métamorphoses de la question sociale (Fayard, 1995, p. 249), Robert Castel cède à la doxa qui existe sur le libéralisme de Tocqueville en utilisant ce refus de la charité légale. Pourtant, la mouvance libérale n'est pas isolée dans la condamnation de ce principe mis en pratique en Angleterre, sous le nom des Poor Laws, du XVII au XIXe siècle. À l'époque de Tocqueville, il existe une sorte de consensus sur les effets dévastateurs de la loi anglaise sur les pauvres. Par conséquent, il est difficile de classer Tocqueville parmi les économistes libéraux sur la foi de ce seul aspect de son oeuvre. Ainsi, l'oeuvre de Tocqueville apparaît comme celle d'un «ultra-libéral».
    Bien ancré, ce positionnement idéologique avait commencé dès le XIXe siècle (voir par exemple, L'État et ses limites, de Laboulaye, Charpentier, 1865). Pourtant, la situation intellectuelle de l'auteur de L'Ancien régime et la Révolution (1856) est bien plus complexe. La filiation intellectuelle qui va de Say, Dunoyer et Bastiat jusqu'à Hayek ne peut passer par Tocqueville, car si son libéralisme politique n'a pas besoin d'être démontré, il n'en va pas de même lorsqu'il s'agit d'évoquer son libéralisme économique: pour lui, un marché libre de toutes contraintes ne peut pas permettre de trouver le bonheur social et économique. Par conséquent, l'État a un rôle de régulateur à jouer...
    Les réflexions économiques et sociales de Tocqueville portent sur un thème majeur de son temps: le paupérisme, c'est-à-dire la pauvreté de masse liée à l'industrialisation propre au
    XIXe siècle. Avec le paupérisme, qui se traduit par l'ouverture d'une question sociale, la cohésion de la société est mise à mal. Tocqueville s'en préoccupe et cherche les raisons de ce mouvement de grande ampleur: «(...) les fluctuations de l'industrie appellent, quand elle prospère, un grand nombre d'ouvriers qui, dans ses moments de crise, manquent d'ouvrage» (Écrits sur le système pénitentiaire, O.C., IV, 1, p. 50-51). Nous sommes très loin des théories de Say -que Tocqueville a lu - et notamment de sa loi des débouchés, «l'offre crée sa propre demande», assurant que les crises sont impossibles. Ne croyant pas qu'il soit possible d'établir un rapport fixe entre production et consommation, l'auteur de De la Démocratie en Amérique prend ses distances avec les économistes libéraux de son temps. Il ne croit tout simplement pas que la régulation spontanée du marché puisse permettre de résoudre toutes les difficultés sociales et économiques. D'ailleurs, Tocqueville semble se positionner par rapport à la «main invisible» de Smith lorsqu'il explique que chacun contribue au bien commun car il a l'espoir d'en recueillir des avantages personnels, faisant de l'intérêt général (et pas particulier) un objectif: «l'homme du peuple, aux États-Unis, a compris l'influence qu'exerce la prospérité générale sur son bonheur, idée si simple et cependant si peu connue du peuple. De plus, il s'est accoutumé à regarder cette prospérité comme son ouvrage» (De la Démocratie en Amérique, O.C., I, 1, p. 247). En inversant l'ordre des facteurs, Tocqueville prend la théorie libérale à contrepied et n'apparaît déjà plus comme le libéral sur le plan économique que la pensée dominante veut faire de lui.
    Dans le méconnu
    Mémoire sur le paupérisme (1835), Tocqueville examine plus attentivement les causes du paupérisme. Il a alors recours à une histoire du développement de la civilisation qui manifeste son souci de montrer que les inégalités ne sont pas le propre d'une nature humaine éternelle mais le résultat d'une lente évolution qui débute avec l'instauration de la propriété foncière. Avec cette recherche d'une explication objective, Tocqueville s'éloigne encore un peu plus des économistes libéraux qui affirment qu'il faut «laisser-faire» car les inégalités sont naturelles. Ils rajoutent toujours qu'elles sont nécessaires: «vous trouvez qu'elle est un mal hideux (la misère). Ajoutez qu'elle est un mal nécessaire (...) Il est bon qu'il y ait dans la société des lieux inférieurs où sont exposées à tomber les familles qui se conduisent mal. (...) Elle offre un salutaire spectacle à toute la partie demeurée saine des classes les moins heureuses; elle est faite pour les remplir d'un salutaire effroi; elle les exhorte aux vertus difficiles dont elles ont besoin pour arriver à une condition meilleure» (citation de Dunoyer reprise par Castel dans Les métamorphoses de la question sociale, p. 244). Dès lors, le meilleur de moyen de lutter contre le paupérisme consiste à ne rien faire: «vouloir légiférer en matière sociale est un remède pire que le mal» (M. Lutfalla, «Aux origines du libéralisme économique en France, le journal des Économistes. Analyse du contenu de la première série 1842-1853», in Revue d'histoire économique et sociale, 1972, p. 514). Tocqueville se démarque radicalement de ces conceptions en cherchant les moyens de lutter contre le paupérisme et de le prévenir (O.C., XVI, p. 289). Le seul acteur capable de réduire des maux sociaux aussi importants se nomme État: «La classe industrielle a plus besoin d'être réglementée, surveillée et contenue que les autres classes, et il est naturel que les attributions du gouvernement croissent avec elle» (De la Démocratie en Amérique, O.C., I, 2, p. 316).
    Contrairement à l'idée véhiculée par certaines citations, Tocqueville envisage nettement l'intervention de l'État dans les domaines économique et social. Alors que les économistes libéraux pensent que l'État ne doit jamais venir troubler le jeu du marché, notamment sur la question des salaires ouvriers, puisque «la main d'oeuvre est une marchandise dont la valeur se règle comme celle de tout autre objet» (Michel Chevalier,
    Question des travailleurs, Guillaumin, 1848, p. 10) c'est-à-dire par la loi de l'offre et de la demande, Tocqueville préfère que la législation agisse sur le prix du travail: «cet État de dépendance et de misère dans laquelle se trouve de notre temps une partie de la population industrielle est un fait exceptionnel et contraire à tout ce qui l'environne, mais pour cette raison même, il n'en est de plus grave, ni qui mérite mieux d'attirer l'attention particulière du législateur» (de la Démocratie en Amérique, O.C., I, 2, p. 199). Tocqueville déplore le comportement de ces entrepreneurs qui, pour gagner en compétitivité, s'entendent pour baisser les salaires ouvriers alors que les salaires des autres professions progressent régulièrement.
    Aussi observons-nous la volonté de faire ressortir uniquement les éléments qui permettraient de classer Tocqueville au sein des libéraux. Par exemple, il n'est vraiment connu de son
    Discours sur le droit au travail (1848), que sa critique sévère du socialisme et son refus de voir s'inscrire le droit au travail dans la nouvelle constitution. Or, c'est oublier que Tocqueville y présente également un remarquable appel à la puissance publique puisqu'il propose d'«accroître, consacrer, régulariser la charité publique». D'ailleurs, ce discours fait écho à un programme que Tocqueville rédige en 1847, lorsqu'il décide de créer son propre parti politique, la «jeune gauche», où il fait montre de son désir de voir l'État se pencher plus sérieusement sur la question du paupérisme. Il propose même de «faire du sort matériel et intellectuel de ces classes (inférieures), l'objet principal des soins des législateurs» (Écrits politiques, O.C., III, 2, p. 737, article «Question financière»). Il s'agit alors de définir les lois et les moyens qui pourront permettre de venir au secours des classes inférieures. Son programme de solidarité l'entraîne bien au-delà des horizons classiques du libéralisme, car il pense pouvoir améliorer la condition de l'indigent avec des solutions directes: «- En établissant des institutions qui soient particulièrement à son usage, dont il puisse se servir pour s'éclairer, s'enrichir, telles que caisses d'épargne, institutions de crédit, écoles gratuites, lois restrictives de la durée du travail, salles d'asile, ouvroirs, caisses de secours mutuels. - En venant enfin directement à son secours et en soulageant sa misère, avec les ressources de l'impôt: hospices, bureaux de bienfaisance, taxe des pauvres, distribution des denrées, de travail, d'argent. En définitive, trois moyens de venir au secours du peuple: 1- Le décharger d'une partie des charges publiques ou du moins ne l'en charger que proportionnellement. 2- Mettre à sa portée les institutions qui peuvent lui permettre de se tirer d'affaire et de s'assister. 3- Venir à son secours et l'assister directement dans ses besoins» (O.C., III, 2, p. 743). Ainsi, Tocqueville cherche à renforcer l'assistance et semble même préconiser l'organisation d'une aide sociale contre le chômage ou la maladie. Il s'agit d'un véritable programme en faveur du peuple qui implique une forte intervention de l'État. D'ailleurs, Tocqueville poursuit en précisant que les efforts des «gouvernements nouveaux» doivent aller dans le sens d'une «distribution plus égale des biens de ce monde» (Écrits politiques, O.C., III, 2, p. 743). Ailleurs, Tocqueville explique que l'attention la plus grave doit se porter sur le peuple: «il faut donner à toute la législation ce tour philanthropique, ce sentiment sympathique aux besoins du pauvre qui attache le peuple à nos oeuvres, qui l'y intéresse, et qui le console de ne pas faire la loi en voyant sans cesse que le législateur pense à lui» (Écrits politiques, O.C., III, 2, p. 727).
    Dès lors, il nous semble que la réduction de la pensée de Tocqueville découle d'une lecture sélective, elle-même motivée par des raisons tactiques. Alors que ses écrits dénoncent le libéralisme économique, ils ne sont utilisés que comme argument contre une montée de l'Étatisme. D'ailleurs, l'aspect de l'oeuvre de Tocqueville que nous avons mis en lumière a sûrement déjà été examiné, mais aussitôt mis de côté, car ne correspondant pas au prisme intellectuel qui commande habituellement la lecture de cet auteur. Lorsque les penseurs lisent Tocqueville, ils ne le font pas dans le détail, considérant comme un fait acquis la position que cet auteur occupe dans le paysage intellectuel. Au contraire, l'étude de la question du paupérisme dans l'oeuvre de Tocqueville doit nous amener à réévaluer son libéralisme et la façon dont on le reçoit. La pensée économique et sociale qu'elle développe se situe entre socialisme étatique et libéralisme économique puisque Tocqueville ne veut ni du droit au travail et de la charité légale, ni d'un État absent qui laisse toute la place à la régulation unique du marché. Il ne veut pas laisser faire un pouvoir économique dont les abus, nés de l'industrialisation, mettent en péril la cohésion sociale et préconise une nouvelle forme d'intervention de l'État: une sorte de «troisième voie».
    L'oeuvre de Tocqueville est pervertie par des hommes politiques, des intellectuels et même des universitaires d'inspiration libérale qui cherchent à se l'approprier. Les penseurs libéraux d'aujourd'hui, qui consacrent toute leur énergie à la critique de l'État-providence et sont,
    ainsi, conduits à ne retenir qu'une partie des réflexions de notre auteur, voient en lui une référence qui, de ce fait, ne peut exister. Ils se donnent ainsi une fausse légitimité intellectuelle car ils ne tiennent pas compte, lorsqu'ils utilisent le libéralisme de Tocqueville, de la distinction politique/économique (pourtant lisible dans un ouvrage aussi majeur que
    De la démocratie en Amérique). Alors qu'ils tendent à gouverner la pensée, ils ne peuvent plus puiser dans les écrits de Tocqueville, la légitimité historique et intellectuelle qu'ils recherchent
    traditionnellement chez les grands auteurs du
    XIXe siècle...

    Bibliographie
    Éric Kelassy, Le libéralisme, de Tocqueville à l'épreuve du paupérisme, L'harmattan, collection L'Ouverture philosophique, préface de Françoise Mélonio, 2000, 285 p.
    Date de création : 2012-04-01 | Date de modification : 2012-04-01

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