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    Dossier: Pauvreté

    « Cette race d'hommes, c’étaient des seigneurs »

    Jean-Paul Desbiens

    Je suis né deuxième enfant d'une famille qui devait en compter cinq. Mon père est né à Laterrière, mais il fut élevé à Saint-André-de-l'Epouvante . Ma mère est née à Boston, d'une famille québécoise, émigrée là au temps de la grande hémorragie. Orpheline à neuf ans, elle dut abandonner l'école et tenir maison. À dix-neuf ans, à la mort de son père, la famille se dispersa. Elle trouva refuge chez un oncle à Hébertville, puis à Métabetchouan, chez un autre oncle, que nous avons toujours appelé « son oncle » et qui était un personnage extraordinaire.

    Nous disions « son oncle », au lieu de « mon oncle ». S'adressant à ma mère, mon père disait : « sa mère » ; inversement ma mère disait : « son père ». Jean Lemoyne a déjà analysé ce fait de langage dans un vieux numéro [36] de Cité Libre. Je fus fort surpris quand j'appris, en classe, qu'il fallait dire : mon oncle et non pas son oncle. Cet « oncle », donc, avait défriché deux terres à lui seul. C'était un géant de six pieds, fort en gueule, d'esprit indépendant et passionné de politique. Il était abonné au Devoir. En 1919, il avait entrepris un voyage aux « vieux pays », comme nous disions. Il en avait ramené des centaines de cartes postales d'un type qu'on ne rencontre plus : l'image était reproduite deux fois sur une même carte, de sorte qu'introduite dans la glissière d'un stéréoscope, elle apparaissait en relief. Enfant, j'ai passé des heures à regarder ces images, sans me douter que je verrais un jour les vieux pays.

    Cette race d'hommes, il faudrait les chanter. C'étaient des seigneurs, et ils le savaient. « Où il y a du Bouchard, il n'y a rien de croche », me disait l'autre jour le fils de mon parrain, lequel était lui-même le fils de « l'oncle » dont je parlais plus haut. Au Foyer de Métabetchouan, ma mère m'a présenté à un vieillard de Grande-Baie, un homme de quatre-vingts ans, qui désirait me voir depuis longtemps. Il mesure six bons pieds et il est encore droit comme une épinette. Il a pleuré en me voyant. Je lui disais. vous appartenez à une race de seigneurs. Il me répondit : « oui, monsieur, on était des seigneurs ». Cette race d'hommes avait du courage et de l'humour, qui sont l'essence de l'aristocratie. Écoutez leur merveilleux langage. On m'a raconté le fait suivant : un petit homme malingre et « Chaudette » agace depuis un bon moment un placide colosse. Le colosse est aussi patient que l'on veut, mais à la fin, il dit à l'ivrogne : « Tu ne t'aperçois pas que tu es en train de jouer avec tes poignées de tombe ». Peut-on imaginer raccourci plus puissant et plus drôle tout ensemble ? Et le colosse ne savait même pas qu'il venait de frapper une médaille.

    [37]

    Je suis né deux ans avant la Crise, qui fut tout de suite ressentie chez nous. Les plus clairs de mes souvenirs sont des souvenirs de pauvreté. D'assez bonne heure, je fus conscient de ce qui se passait autour de moi et des problèmes que l'on discutait. C'étaient des problèmes d'argent. La vulgarisation psychologique n'existait pas. Mes parents ignoraient qu'on ne doit pas « parler devant les enfants ». J'appris très tôt que nous manquions d'argent ; que mes parents avaient peur d'être « saisis ». À ce sujet, je convoque tout de suite un souvenir caractéristique : à l'école, j'apprenais la dactylographie. Mon père était aux chantiers. Je crus malin, pour lui faire connaître mes progrès, de lui écrire une lettre dactylographiée. Il nous raconta ensuite l'inquiétude terrible que cette lettre lui causa. J'ai déjà dit qu'il ne savait pas lire. Il devait donc se faire lire ses lettres par quelqu'un d'autre. Il reçut ma lettre un matin, avant de partir bûcher. Personne ne se trouvait là qui pût lui lire la lettre. Il dut attendre jusqu'au soir. Et toute la journée, il crut que cette lettre était une lettre d'avocat, vu qu'elle était dactylographiée. Or, une lettre d'avocat, cela signifiait une réclamation de paiement, avec menace de saisie légale. Et de toute façon, saisie ou pas, il fallait payer les honoraires de l'avocat. Une « lettre d'avocat », c'était, en soi, une catastrophe. Un fait comme celui-là en dit long déjà.

    En ce temps-là, le boucher vendait de la viande de porte à porte. On achetait la viande au jour le jour, car [38] les réfrigérateurs étaient pratiquement inconnus. La voiture du boucher, une petite voiture blanche, pour inspirer confiance, était réfrigérée à la glace naturelle, coupée au Lac pendant l'hiver, et entreposée dans des glacières isolées au bran de scie. Le boucher criait sa marchandise : porc frais, boeuf, volaille. Les femmes sortaient et allaient choisir leur morceau à la voiture.

    C'était pendant la Crise ; les hommes étaient presque tous chômeurs, surtout pendant l'été, car l'hiver, il y avait les chantiers. Beaucoup de familles vivaient sur « le secours direct ». Longtemps, cette expression fut pour moi nébuleuse et presque magique. On était ou on n'était pas « sur le secours direct ». Cela consistait en une prestation hebdomadaire, si j'ai bonne souvenance, qui variait selon l'importance de la famille et quelques autres mystérieuses considérations, où il entrait probablement un peu de « protection ». On dit aujourd'hui : patronage. Je crois me souvenir que nous retirions, nous, $7.55 par semaine. On vivait, mais maigre. Assez souvent, j'allais retirer la prestation : c'est le secrétaire de la municipalité qui administrait les fonds. Je me présentais avec un mot de ma mère. Quelques fois, je n'obtenais rien : la caisse était vide ; d'autres fois, je revenais avec l'argent.

    Ceux qui travaillaient régulièrement : les professionnels, les petits fonctionnaires, les employés de la voirie, constituaient automatiquement une classe supérieure, presque une classe de riches. Il y avait les chômeurs et les autres. Dans la rue de la Gare (nous disions : la rue de la Station), une femme avait refusé un morceau de viande en disant : « De la viande comme ça, c'est tout juste bon pour les chômeurs ». Son mari travaillait à la voirie. Sa remarque fit le tour du village. Je me souviens de l'indignation de ma mère.

    Ma mère supportait, mais n'acceptait pas. L'injustice, c'était l'injustice. Elle était de la race des loups maigres : réduits, mais le regard qui ne se rend pas. J’en [39] jambe les années et je bloque un souvenir à celui qui précède. C'était pendant la guerre. Pour activer l'enrôlement des volontaires, des pelotons de soldats d'élite parcouraient les villages pour montrer comme ça peut être impressionnant, des soldats bien rodés. Métabetchouan eut son tour. Le peloton exécuta quelques mouvements devant l'église, puis défila dans la grand-rue. Les gens, sur les galeries, regardaient passer les militaires. Juste devant chez nous, se trouvait la maison des X, les gens les plus riches du village à l'époque. Madame, qui était une parfaite bourgeoise, était pâmée d'admiration : elle disait bravo ! bravo ! Ma mère lui cria, de bord à bord de la rue : « On voit bien que vous n'avez personne en âge d'aller à la guerre ». Chez nous, non plus, il n'y avait personne en âge d'aller à la guerre. Justement : la dignité exigeait que l'on n'admirât point trop fort la mécanique militaire si on n'était pas disposé à y engager sa chair. Telle était ma mère.

    [40]

    Quand mon grand-père paternel mourut, mon père travaillait à la construction d'une route à quelque cinquante milles du village. Il ne revenait à la maison que le samedi soir. Son père était très vieux : il avait quatre-vingt-douze ans. Un homme de cet âge peut partir n'importe quand. Depuis un certain temps, on commençait à envisager cette éventualité. Il mourut un début de semaine. Aucun moyen d'avertir mon père. Pour aller le chercher, il eût fallu louer un taxi ; c'était une semaine de salaire qui y passait. Ma mère décida d'aller seule « veiller au corps » et assister aux funérailles, à Saint-André. Le samedi suivant, elle apprit la nouvelle à mon père. Il ne dit pas grand-chose. Sans doute quelque chose comme : « Tu as fait pour le mieux ». Quelqu'un sourit, et on croit qu'il est heureux ; quelqu'un ne dit rien, et on croit qu'il ne souffre pas trop.

    J'ai déjà dit que j'avais fait une partie de mes devoirs d'écolier à la lumière d'une lampe à pétrole. À deux ou trois reprises, la compagnie Saguenay Power nous coupa l'électricité parce que nos arrérages étaient trop élevés. L'électricien venait et coupait les fils d'entrée. Il ne restait plus que deux moignons fichés au mur extérieur de la maison, entourés de ruban gommé. C'était une forme d'inconfort ; c'était surtout une humiliation. Les gens disaient : « Tiens, on a coupé l'électricité chez les Desbiens ». Objectivement, vivre sans électricité, ce n'est pas un drame. Les seigneurs du Moyen âge n'avaient pas l'électricité : ils étaient quand même les seigneurs. Mais [41] dans un village où tout le monde a l'électricité, si vous ne l'avez pas, vous êtes déclassés.

    Un hiver, ma mère se résigna à me confectionner un pantalon de semaine à même une couverture de laine de son trousseau de mariage. On sait que les femmes de cette génération apportaient avec elles un trousseau bien garni, auquel elles ne touchaient guère par la suite : c'était toujours pour plus tard. Je crois me souvenir qu'il en avait coûté à ma mère de « briser » son trousseau, comme elle disait. Je me souviens fort bien, en tout cas, que j'avais honte, moi, de porter ce pantalon, non qu'il fût mal fait, mais parce que j'en connaissais la provenance in-solite et que je m'imaginais que tout le monde en savait autant. La pauvreté, vécue à cet âge, est cousue de ces petites humiliations.

    Humiliation, insécurité, voilà le plus clair de la pauvreté. Tel était mon sentiment d'insécurité que je l'étendais à tout. Un exemple : ma mère m'avait dit un jour que les boutons de chemise provenaient de l'ivoire des défenses d'éléphants. Je me mis ensuite à penser qu'un jour il n'y aurait plus assez d'éléphants... Même sentiment, en classe, quand j'appris que l’Australie était le grand fournisseur mondial de laine. Je me disais qu'un jour il y aurait trop d'hommes et pas assez de moutons. Je souffrais vaguement de l'éventualité d'une disette en quelque domaine.

    Il est dur d'être pauvre quand on ne sait pas pourquoi, quand on ne sait pas que les pauvres sont les portiers du Royaume, selon la forte expression de Bossuet, et que personne n'y entrera sans leur permission. Aujourd'hui, je ne suis plus pauvre. Dès qu'on est instruit, on n'est plus pauvre. Je cours le risque de faire une coquetterie de mon enfance pauvre ; le risque de porter ma pauvreté à la clavicule. Par état, je devrais être encore un pauvre, d'une autre sorte de pauvreté. Ma honte, c'est de n'avoir pas la cohérence de décider [42] maintenant d'être de nouveau un pauvre, comme le veut mon état quand il est pris au sérieux.

    Il va de soi que nous n'avons jamais eu d'appareil de radio. Vers les années 1935-1940, une bonne moitié des familles possédaient un appareil de radio. À l'école, les camarades chantaient les chansons à la mode : c'était l'âge d'or de Tino Rossi : Marinella, Reginella, Tant qu'il y aura des étoiles, etc. J'aimais ces chansons ; je les aime encore. Nous eûmes pourtant un appareil pendant quelques jours. Les marchands, pour la réclame, consentaient parfois à installer un appareil gratuitement pour une semaine. Ma mère voulut profiter de l'aubaine. Quelle fête ! Mais il fallut rendre l'appareil.

    [43]

    J'avais appris à aller à bicyclette. J'aimais passionnément ce sport, comme on aime ce dont on est privé. Pendant la première messe, le dimanche, les « jeunesses » des rangs, qui venaient à la messe à bicyclette, retiraient leur véhicule dans une cour non loin de chez nous. Il m'arrivait parfois « d'emprunter » l'une ou l'autre pour la durée de la messe ; mais il fallait surveiller l'heure : autrement, on risquait de se faire botter le derrière. Il m'est arrivé de répondre à ceux qui demandaient pourquoi j'étais entré au juvénat : « Parce que je n'avais pas de bicyclette ».

    La réponse a toujours paru bouffonne. Elle l'est à peine. Qui peut dire si j'aurais eu le courage de laisser ma bicyclette ? Les débuts sont fragiles et tiennent parfois à presque rien : une rencontre, un hasard, un commencement d'attachement. Moins une chose a d'avenir, plus elle s'impose ; mais les choses d'avenir commencent humblement, à la façon des germes.

    L'hiver, les cultivateurs descendaient du bois de poêle au village. Parfois, ils livraient sur commande ; d'autres fois, ils offraient leur chargement de porte à porte. Une corde de bois pouvait coûter entre un et deux dollars : le bois franc coûtait plus cher que le bois mou. Bois franc, bois mou. Admirable langue qui attribue des caractères aux arbres. Une culture, c'est ça. Maintenant, on parle par sigles.

    Chaque jour, plusieurs voyages de bois traversaient le village. Quelques morceaux de bois glissaient des voitures. [44] Je les ramassais : deux ou trois morceaux de bois, cela remplit le poêle pendant une heure. Le chauffage coûtait cher. Avoir ou n'avoir pas assez de bois pour traverser l'hiver, c'était un problème dont on commençait à parler à la maison dès octobre. Dans le plus creux de la Crise, nous ne pouvions même pas acheter toute une corde à la fois. Nous achetions le bois à la demi-corde. On ne chauffe pas une semaine avec une demi-corde. Un été, mon père profita de ce qu'il était chômeur pour aller couper son bois pour l'hiver chez un cultivateur de sa parenté. Il avait obtenu l'autorisation de couper les aulnes sans rien payer. Il en coupa pendant plusieurs semaines : on met du temps à faire une corde de bois avec des rondins de deux à trois pouces de diamètre. Puis il fallut descendre ce bois à la maison. Il emprunta la voiture et le cheval de mon parrain à la condition qu'il donnerait quelques journées de travail chez ce cultivateur pendant la récolte. Le travail était vraiment la seule monnaie d'échange de mon père. Il portait son trésor dans ses muscles.

    Pendant toute cette période, nous vivions littéralement « à crédit ». Nous avions des comptes partout : chez le boucher, chez l'épicier, chez le cordonnier, à l'école, à l'église (où les bancs étaient loués), à la municipalité. À un moment donné, nos arrérages de taxes scolaires et municipales s'élevaient à huit cents dollars. Il y avait plusieurs années que nous n'avions rien pu payer. Le secrétaire de la municipalité nous avait avertis que la municipalité ferait vendre notre maison pour récupérer son dû. Mon père décida alors de vendre lui-même et de sauver ainsi quelque argent. Il avait acheté la maison au moment de son mariage. Maintenant, il fallait vendre. L'électricien en chef, un employé de la Saguenay Power, un homme donc qui n'avait jamais connu une heure de chômage, et cela suffisait à faire de lui non pas un homme riche, mais un homme à l'aise, se porta [45] acquéreur. Il offrait mille dollars. Nous vendîmes. Les taxes payées, il nous en resta environ deux cents. Nous étions riches pour quelques mois. Un loyer pouvait coûter à ce moment, dix à douze dollars par mois. Nous louâmes un appartement et payâmes six mois d'avance, pour être sûrs d'être à l'abri pendant quelque temps. Abandonner la maison où j'avais passé mon enfance me causait une tristesse profonde, mais qui n'était guère identifiée pour ce qu'elle était vraiment. On peut être malheureux sans savoir exactement pourquoi. À cette époque, je le fus.

    [46]

    J'ai dit que mon père fut assez souvent chômeur. Non qu'il refusât du travail : il acceptait n'importe quoi, à n'importe quel prix. Je me souviens qu'un printemps, il accepta de travailler sans toucher de salaire. L'épicier qui nous faisait crédit, ayant remarqué que mon père chômait, l'engagea pour scier du bois de poêle, mais en spécifiant que son salaire servirait à éteindre sa dette. Il lui donnerait soixante-quinze cents par jour, à verser sur la dette. Pendant plusieurs jours, mon père scia du bois au petit « sciotte », dans la cour de l'épicier. Par la fenêtre, nous pouvions le voir.

    C'était vers la fin mars. Une image me reste : il tombe une neige pourrie ; c'est à peine si l'on distingue la silhouette de mon père courbé sur son chevalet. L'homme qui engageait mon père, sans le payer directement, simplement pour éteindre une dette, était parmi les « gens en moyens » du village. En plus de son commerce, il possédait une terre dans le troisième rang. Certes, il était lui-même un rude travailleur, mais enfin, il possédait largement de quoi vivre. Il n'avait pas besoin de nos quelques dollars, en tout cas, pas de façon urgente. Je pense qu'il fut, à son niveau, aussi dur qu'il pouvait envers un pauvre qui vivait à côté de lui. À son niveau, il exploitait le pauvre autant qu'il pouvait.

    Il n'y a d'ailleurs pas d'autre manière de n'être point un pauvre soi-même. C'est comme à la guerre : tuer ou être tué. L'Écriture dit pourtant : « Tu n'exploiteras pas le salarié humble et pauvre... Chaque jour, tu lui [47] donneras son salaire... car il est pauvre et il attend impatiemment ce salaire ». (Dent., 24, 14-16). Cette phrase ne sort pas de Marx, mais de la Sagesse éternelle. Quand, beaucoup plus tard, je lus la phrase de saint Jérôme : « Omnis dives aut iniquus aut fidius iniqui » , je n'eus pas besoin qu'on me fît un dessin pour comprendre et je n'étais pas disposé aux infinies nuances (« Oui, mais il y a les bons riches ! »). Il n'y a pas de bons riches, voilà ce que je pense.

    À quelques reprises, nous reçûmes la visite de l'huissier. Mais il n'y avait rien à saisir dans la maison : nous n'avions que les meubles nécessaires pour vivre et qui échappaient à la saisie légale. Quand ma famille emménagea à Desbiens, où mon père avait trouvé du travail au moulin à papier, nous connûmes pour la première fois ce que c'est qu'un travail régulier et un salaire fixe. La misère était presque finie.

    Pas tout à fait. Le boucher avait mis notre dette entre les mains de l'huissier. La dette était de huit dollars et quatre-vingt-douze cents, mais il fallut payer quatre-vingt-douze dollars, en comptant les frais de l'huissier. Il paraît que c'est la loi, la justice, l'ordre. Heureusement qu'il y a les pauvres. Que deviendrait la loi sans les pauvres ? Les pauvres finissent toujours par suivre la loi, ou alors, c'est elle qui les suit de près : on est poursuivi en justice, comme dit le langage, courant lui aussi. L'histoire de la dette du boucher me fut contée, car à ce moment-là, j'étais déjà au juvénat. À la fin, pas un seul de nos créanciers ne perdit un sou avec nous : ça, mon père était fier de pouvoir le dire : « Parsonne a rien pardu avec moé ».

    Il ne se demandait pas si lui, il avait perdu avec les autres. Car enfin, est-il normal qu'un homme qui a travaillé toute sa vie, qui n'a jamais été malade, qui ne [48] s'est jamais accordé de vacances, qui n'a jamais possédé autre chose qu'un toit et ses bras, finisse sa vie avec, pour toute ressource, une pension fédérale de vieillesse ? Qui a profité de la plus-value de son travail?

    Cette race d'homme a été condamnée à vivre pour vivre. La pension de vieillesse est la seule retombée sur lui de la plus-value de sa vie. C'est quelque chose, je ne dis pas le contraire. Socialisme, capitalisme, doctrine sociale, j'ai mon critère pour les juger : les pauvres que je connais. Dès qu'une mesure se traduit, ou aurait pu se traduire, par un peu plus de sécurité ou de dignité pour des pauvres que je connais, elle a mon appui. Mes idées « sociales » commencent et se terminent à des pauvres que je connais ou dont je me souviens.

    [49]

    Je cherche encore à savoir exactement pourquoi je raconte des choses. Essayons d'y voir clair. On sait assez maintenant d'où je sors, de quelle lignée de pauvres et de silencieux. Dans les Insolences, j'écrivais : « Il est nécessaire que tout cela s'exprime maintenant. Et tout cela s'exprimera, sans colère, quoi qu'en pensent les timorés ; sans rancoeur, quoi qu'en pensent les imbéciles. Il faut que tout cela s'exprime avec sérénité, ce qui ne veut pas dire mollement ». Je tiens parole.

    Il se trouve que j'ai le goût d'écrire. Dès lors, je me sens tenu d'exprimer ceux dont je suis. Je leur appartiens ; je suis la part d'eux-mêmes qui est parvenue à l'expression. Il faut sauver quelque chose de cette immense patience. Nous ne sommes pas des bêtes pour accepter que le passé s'engloutisse sans laisser de trace. Je ne veux pas que ceux dont je suis, qui sont mes créanciers, demeurent à jamais anonymes et silencieux. « Tu mettras ça dans ton livre », me disait un Espagnol, après m'avoir raconté un fait de la guerre d'Espagne. Le pauvre, il ne veut pas que son indignation demeure à jamais muette. Job, lui aussi, disait : « Oh ! que je voudrais qu'on écrive mes paroles dans le roc avec un stylet. »

    Je ne sauverai que bien peu de choses. De la vie de bûcheron, qui fut celle de mon père pendant longtemps (à soixante-dix ans passés, il s'engageait encore comme gardien d'écluses ou comme homme de camp), et celle de milliers d'hommes du Lac, qu'est-ce que je sais ? Des [50] bribes. Ils partaient à la Toussaint. C'était un rite. Les « jobbeurs » passaient de maison à maison et faisaient leurs propositions. Mon père était un « bon homme ». Cette expression dit tout : Oh ! il faudrait fixer ce langage, ce saint langage que plus personne, bientôt, ne comprendra tout à fait. Quand on disait : Un Tel, c'est un bon homme, on voulait dire qu'il était un rude travailleur. Du point de vue du « jobbeur », un bon homme, c'était un homme qui rapportait.

    Un homme qui rapportait, c'était un homme sur qui on pouvait se fier. C'était notamment un homme qui respectait son engagement, qui « toffait la run ». D'un qui descendait des chantiers avant la fin, on disait qu'il n'avait pas « toffé la run ».

    Ma mère « greillait le pac-sac ». J'écris phonétiquement. « Greillait », c'est gréer, on sait d'où ça vient ; « Pac-sac », c'est une corruption de pack-sack. Ce sac contenait surtout des vêtements : l'homme partait pour longtemps, parfois cinq ou six mois. L'été que je partis pour l'Europe, il y eut une émission de télévision consacrée au centenaire de la ville de La Tuque. En cours d'émission, on interviewa l'un des vétérans de la place, un « jobbeur », justement. Cet homme raconta qu'aux chantiers, à l'époque dont il parlait, on prenait plus de soin d'un cheval que d'un homme. Mon père avait écouté l'émission. Il connaissait cet homme ; il avait noté lui aussi, la fameuse phrase sur les chevaux et les hommes. Les chevaux, ça ne se trouvait quand même pas comme ça, tandis que les hommes, il y en avait toujours plus qu'on n'en pouvait embaucher.

    Un jour, c'était au mois de mars, en rentrant à la maison, je fus surpris d'y trouver mon père. Les chantiers n'étaient pas terminés. J'appris bientôt qu'il était blessé. Il avait roulé sous une bille pendant une manoeuvre de transport et il était « éreinté ». Éreinté, c'était un de ces mots aptes à désigner un grand nombre de maladies, [51] depuis le vulgaire lumbago jusqu'à la fracture de vertèbres. Morfondu, était également un terme qui revenait souvent : il désignait un épuisement complet, une pleurésie, que sais-je ? Un homme blessé, on le renvoyait chez lui sans autre formalité. Il n'y avait aucune forme d'assurance sociale.

    Ce printemps fut triste à mourir. Mon père se soignait comme il pouvait avec du liniment Minard. Un soir, pendant que nous faisions la prière, (nous la faisions avant souper, pour économiser l'électricité), je sentis peser sur ma nuque le regard de mon père. Je me retournai : il pleurait silencieusement. Je feignis de n'avoir rien vu, écrasé de pitié et de honte tout à la fois. À quoi pensait-il ? Pourquoi pleurait-il, ce soir-là ?

    [52]

    Autant que je me souvienne, je fus un écolier facile, craintif et quand même dissipé. Je n'aimais point trop l'école ; je n'ai jamais beaucoup étudié. Je réussissais assez bien parce que ma mère me poussait et qu'il n'était vraiment pas difficile de réussir. Je savais a peu près lire avant de commencer les classes ; j'avais appris en me passionnant pour les bandes illustrées du Soleil ou de L'Action, que ma mère m'apprit à déchiffrer. Dès cette époque, je préférais lire à jouer. Je dévorais tout ce que je pouvais trouver. La Fabrique avait créé une petite bibliothèque. Pour quinze cents, on pouvait en retirer deux ou quatre volumes par mois, je ne me souviens plus très bien. Je sais en tout cas que deux ou trois jours après avoir retiré mes deux volumes, j'avais déjà vu la fin de mon quota de lecture pour la quinzaine.

    À la maison, il n'y avait aucun livre, sauf les manuels scolaires. Ma soeur aînée possédait un volume de Morceaux choisis. Je le lus en entier. Il y avait là le combat de Giliat contre la pieuvre, de Hugo ; le pont du diable, de je ne sais plus qui ; l'inévitable chèvre de monsieur Séguin ; des extraits des tragédies classiques, etc. Comme j'aurais voulu connaître la suite, « pour l'histoire », bien sûr, car je me moquais bien des alexandrins. Je lisais aussi l'Almanach du Peuple. À la fin du livre, la Librairie Beauchemin annonçait des livres d'aventure. À lire tous ces titres merveilleux et inaccessibles, je « salivais de l'imagination ». Je passai aussi des heures à feuilleter le petit Larousse, m'arrêtant longuement aux planches : pavillon, navire, armure, habitation, etc.

    Un jour, nous reçûmes par la poste un fascicule réclame de la maison Grolier, qui lançait son encyclopédie. Je me souviens de la fringale qui me prit. On posait des questions et l'on disait : vous trouverez la réponse à toutes ces questions, et à bien d'autres, en parcourant nos volumes. Où vont les nuages ? D'où vient la pluie ? Un cliché montrait une locomotive, dans une [53] usine, soulevée par un électro-aimant. Je passai des heures devant ce paradis interdit.

    Je commençai, en effet, à me demander où allaient les nuages et d'où venait la pluie. J'avais là-dessus, et sur d'autres questions, mes propres théories, que je mis du temps a récuser. Quand on nous eut dit pour la première fois, en classe, que la terre était ronde, je ne l'admis pas. Il me semblait que le fait qu'il y eut des monta-gnes et des vallées empêchait que l'on pût parler de la rotondité de la terre. Sans parler de l'impossibilité, pour les Chinois, de s'y tenir la tête en bas.

    L'effet de perspective me déroutait aussi beaucoup. Le chemin qui menait au quatrième rang était droit sur plus de trois milles, de sorte que l'extrémité ne paraissait mesurer guère plus que trois ou quatre pieds. Pendant longtemps, chaque fois que-je m'engageais sur ce chemin, je me demandais comment la voiture pourrait passer à l'autre bout.

    [54]

    Une part de mes souvenirs d'enfance s'organise autour de ce que nous appelions la « boîte des États ». Un frère de ma mère vivait à Boston. Il était, je crois, menuisier de son état. Il travaillait régulièrement, et, sans être riche, il vivait à l'aise, n'ayant que deux enfants. Cet oncle avait coutume, chaque année, à Noël, de nous envoyer une grosse boîte contenant des vêtements usagés, des gâteries, des jouets, que sais-je ? Dès la mi-novembre, nous commençions à parler de la boîte des États ; nous disions simplement : la boîte, un peu comme les Pasquier de Duhamel parlent de « la lettre » du notaire du Havre. Ma mère s'inquiétait toujours. Toutes choses, pour les pauvres, se présentent sur un fond d'inquiétude. Le pain quotidien, le repas quotidien, le repos quotidien, c'est une équation. Et quand le pain quotidien n'est pas assuré, c'est l'inquiétude quotidienne qui est assurée. Vers la fin décembre, nous recevions une carte par la poste nous avisant qu'un colis était retenu à la douane.

    Je ne sais pas encore trop pourquoi la douane en question se faisait à Chambord. D'autres fois, la boîte nous parvenait directement à Métabetchouan. La fête de Noël dépendait strictement de la boîte des États. Les jouets, les gâteries, étaient fonction de la boîte, et aussi de quelque argent liquide, car ma mère avait vite trouvé moyen de refiler quelque morceau de linge usagé aux voisines et de se faire ainsi quelques dollars. Une année, il n'y eut point de boîte. C'était, je crois, en 1939, donc [55] pendant la guerre. La boîte avait dû être retenue à la douane. Une fois, je reçus un fusil a air comprimé qui lançait de petits plombs avec une force considérable et une grande précision. J'étais tellement content que pendant plusieurs nuits, je couchai avec le fusil.

    [56]

    Ma mère avait vécu à Boston jusqu'à l'âge de dix-neuf ans. Parfois, nous lui demandions de nous parler des États. La formule était rituelle : parlez-nous des États. Et ma mère nous racontait ses souvenirs d'écolière et ses souvenirs, plus dramatiques, de jeune orpheline tenant maison, plus ou moins terrorisée par son frère, qui avait encore l'âge où l'on est sans pitié. Le père avait toujours été un « chef-d'oeuvreux », comme nous disions. Le fils avait de qui retenir. Une de ses inventions consistait à adapter une tige creuse à une boîte de conserve, qu'il rem-plissait d'eau et plaçait sur le poêle. L'eau, en bouillant, produisait un sifflement ; parfois, la boîte éclatait. Terreur de la jeune « mère ».

    Les plus beaux souvenirs se rapportaient à la mer. Elle nous parlait des piques-niques sur la plage, du jeu des marées, phénomène inimaginable pour nous. C'est sur les bords du Saint-Laurent que j'ai vu pour la première fois ce que c'est que la marée.

    Plusieurs membres de la famille Bouchard avaient émigré aux USA. Ma mère nous parlait aussi d'un certain oncle Pierre. C'est tout ce que je sais de lui. Il était descendu aux États avant les autres. Ma mère le connut alors qu'il était assez âgé. Il avait quelque fortune, un petit verger et un reste de religion. Il ne comprenait pas le sens qu'il pouvait y avoir à dire cinquante fois de suite : « Je vous salue, Marie, ... » Une fois suffit, disait-il. Scandale de ma mère et de nous.

    [57] Tous ces Bouchard me paraissent encore mystérieux. C'étaient des êtres inquiets, malcontents, inventifs, un peu artistes. Presque tous, « ils travaillaient le bois ». Le père de ma mère avait, un temps, été occupé au démantèlement d'un paquebot. Il serait trop beau de savoir le nom de ce navire. Il ramenait à la maison quelques pièces de boiserie et en fabriquait de merveilleux petits coffrets formés de mosaïque d'ébène, d'acajou et d'autres essences rares. Ma mère doit posséder encore un de ces coffrets.

    Elle avait aussi apporté avec elle une horloge grand-père miniature, parfaite-ment proportionnée. À la base, un faux tiroir dont ma mère crut d'abord qu'il était véritable et contenait un trésor. Dans le train qui l'amenait des États au Lac-Saint-Jean, elle demanda même au contrôleur de l'aider à ouvrir ce fameux tiroir !

    Ma mère avait une belle voix de contralto. Elle aimait chanter. Jeune, elle avait appris à jouer du piano. Elle chantait avec mes soeurs qui rapportaient à la maison des chants appris à l'école. Souvent, elle improvisait une deuxième partie.

    Elle aimait la vie, l'animation, les voyages, le monde, tout ce dont elle avait été privée. Elle était inquiète aussi, et toute sa vie elle a eu peur de quelque chose. Guéhenno parle, lui aussi, du regard apeuré de sa mère. Bretagne ou Lac-Saint-Jean, même pauvreté, même soumission et même peur. Pourtant, la gaieté n'était jamais loin en elle, car c'était une nature libre. C'était une grande vivante et qui a gardé toute sa vie un côte jeune, inusable, obstiné.

    Les pauvres n'ont souvent pas d'enfance véritable. Leur capital d'enfance et d'émerveillement, ils n'ont pas eu l'occasion de le dépenser. Ils sont ainsi : ils n'ont point d'enfance. Et ils n'en finissent plus de débloquer leur enfance tout le long de leur vie, avec ce goût de l'immédiat qui caractérise l'enfance. Antenne de télévision [58] sur les taudis, et scandale des imbéciles nantis. Ils n'en finissent plus, les pauvres, de débloquer leur enfance goutte à goutte.

    Du côté jeune de ma mère, je donnerai quelques exemples. L'année de la fondation de la province communautaire de Desbiens, la municipalité de Desbiens voulut célébrer l'événement. Les « parents des frères », furent invités et tout le village de Desbiens. La semaine qui précéda la fête, ma mère la passa à se confectionner elle-même une robe de circonstance. Après le souper, elle me confia : « J'étais aussi bien habillée que la mairesse ».

    Un jour, j'exposais devant elle quelques idées touchant la doctrine de l'évolution, les premiers chapitres de la Bible, etc. Ma mère ne fut aucunement scandalisée. Elle entrait de plain-pied dans ces idées totalement neuves pour elle. Sa réaction fut plutôt d'impatience : « Pourquoi les prêtres ne nous parlent-ils pas de cela en chaire ? »

    J'appelle jeunesse, cette capacité d'accueil, cette obstination à garder le menton au-dessus de l'eau, cet appétit de connaître, ce refus de s'installer dans l'ignorance. Dans une lettre récente, ma mère prit la peine de rajouter un h au mot psychologue. À soixante-douze ans, et ayant abandonné l'école à neuf ans. Sainte mère, jeunette, jeunette, inusable comme de la lumière, toi et ton h à psychologue !

    Elle aimait les animaux. Elle était capable de sortir sur la galerie et d'invectiver un charretier qui avait le malheur de maltraiter son cheval devant chez nous. Un jour, elle aperçut un gamin qui avait capturé un oiseau. Elle lui demanda de le relâcher, mais le gamin s'en moquait bien. Elle me donna alors cinq sous pour que je rachète l'oiseau au gamin et le relâche, ce qui fut fait. Cinq sous, c'était le prix d'une pinte de lait. À ma prise de soutane, elle vint me visiter à Saint-Hyacinthe. Il y avait là de magnifiques parterres. Je fus tout surpris de [59] la voir identifier plusieurs espèces de fleurs. je me souviens qu'elle admira fort les glaïeuls. Je ne l'avais jamais entendu parler de glaïeuls à la maison.

    Pendant mon postulat, elle dut subir une sérieuse intervention chirurgicale. On la transporta à Roberval, à moitié folle de douleur. À Chambord, on dut attendre le train. C'était l'hiver, et, dans son agitation, elle se brûla au poêle qui réchauffait la salle d'attente de la gare. À la veille d'être opérée, elle m'écrivit la lettre que je transcris ici en respectant l'orthographe : l'écriture « au son » de ma mère, elle m'est plus sacrée que toutes les élégances de toutes les NRF du monde.

    Roberval, 3/4/44.
    « Comme mon état ne s'améliorait pas, on m'a conduit à l'hôpital Saint Michel de Roberval. Je suis sous traitement depuis le 17 mars ; je dois être opérer pour le foie demain, le 4. Lorsque tu recevras cette lettre, je serai opéré il est vrai mais il me faudra demeurer ici encore quinze à dix-huit jours. Je compte sur tes bonnes prières pour me rétablir afin d'aller prendre soin de ton pauvre père et de tes frères et soeurs. Cela va nous coûter un gros montant mais que veux-tu il faut bien passer par ou la Providence le veux. Ne soit pas trop désolé si tu ne reçois pas d'argent à Pâques cela ira un peut plus tard car ta soeur ne travaille pas elle garde la maison pour moi. Ton père est seule pour gagner la vie. Ton frère n'a pas encore trouvé aucun emploi. Une prière et le tout va s'arranger avec la grâce de Dieu qui voie et conduit tout ».

    À la veille de subir une grave opération, et nous sommes en 1944, elle se désolait de dépenser un gros [60] « montant » ; elle regrettait de ne pouvoir m'envoyer un ou deux dollars ; elle ne pensait qu'à retourner « prendre soin » de la famille.

    Prendre soin. Cette expression me rappelle cette femme de Chicoutimi, une veuve, que j'avais rencontrée à l'occasion d'une « journée des parents ». Deux de ses fils fréquentaient le collège, l'un d'eux, dans ma classe. Elle me disait : « Ils sont bons pour moi : ils me prennent soin ». Telles furent beaucoup de femmes de cette génération : elles « prenaient soin » en attendant d'être « pris soin », à leur tour. Et si on les « prenait soin », elles le recevaient comme une faveur. Dès qu'elles croyaient ne plus donner, elles se jugeaient chanceuses de n'être point abandonnées.

    [61]

    Je loge ici un souvenir assez pénible. On construisait un tronçon de route vers l'embranchement du lac Skein , à cinq bons milles du village. Mon père y travaillait. Un jour, j'allai le rejoindre, moitié pour regarder travailler les hommes et les machines, moitié pour y cueillir quelque fruitage. Des guêpes sauvages avaient construit leur nid autour d'un piquet de clôture que les ouvriers devaient déplacer. On imagine la colère des insectes ; on sait aussi que, provoquées de la sorte, les guêpes voltigent autour de leur nid, cherchant à rétablir leur position. Je ramassais des framboises non loin de là. Les ouvriers m'interpellent : « Hé ! Desbiens, es-tu assez fort pour arracher un piquet ? »

    Un jeune garçon, défié de la sorte, ne lambine pas. Je courus au piquet et le soulevai sans difficulté, ce qui m'étonna un peu. Puis ce fut l'enfer. Des dizaines de ces redoutables insectes s'abattirent sur moi. Heureusement, je portais une chemise blanche, ce qui contribua à fixer une bonne partie de l'escadrille. Je fus quand même piqué plusieurs fois, mais je ne fus pas malade.

    Autant que je me souvienne, mon père n'eut même pas connaissance de l'incident. Quant à moi, j'étais encore plus humilié qu'indigné.

    Un groupe d'hommes rudes risquent fort de s'abaisser mutuellement. En voici une autre preuve. Mon père nous conta, un jour, que, dans un camp de bûcherons [62] où se trouvait un homme marié depuis peu, et qui avait des propensions connues à la jalousie, les hommes, pour s'amuser, se mirent à parler des « dangers » que courait une jeune femme seule, racontant de multiples exemples d'infidélités conjugales. Ils firent tant et si bien que le pauvre jaloux quitta le chantier en plein hiver pour aller veiller sur son « honneur ».

    On dira que je filtre mes souvenirs et que je laisse passer ce que je veux. Je ne le nie pas. Ce que je raconte fut vécu et là je n'invente rien, mais je ne raconte pas tout. J'ai le droit de garder mes hontes pour moi. Il est pourtant un souvenir de honte que je livrerai, ne serait-ce que pour cautionner le reste ou émousser la pointe de cabotinage qui pourrait percer ailleurs dans ce récit.

    Cela se passait peu après que nous eussions vendu la maison, mais nous y habitions encore. Que la vente de la maison nous eût apporté quelque argent, nos créanciers s'en doutaient bien. Mon père était chômeur. Il avait coutume d'aller passer le temps chez X, qui tenait un magasin général dans la plus pure tradition du genre. Les hommes s'y rencontraient pour jaser. Tout en parlant, l'épicier demanda à mon père s'il lui était possible de donner quelque chose sur la dette d'épicerie que nous avions accumulée chez lui. Mon père, je ne sais trop pourquoi, avait déclaré qu'il paierait tout d'un seul coup, ce qui signifiait que nos petites réserves y passeraient.

    Ma mère ne voulait rien entendre. Avec raison, il me semble, elle voulait conserver quelques disponibilités. Il y avait eu une scène à ce sujet entre mes parents. En revenant de l'école, je fus mis au courant de la chose. Je pris parti pour ma mère. C'était midi. Nous nous mîmes à table là-dessus. La querelle continuait. Mon père était anéanti, sans défense. J'y allai, moi aussi, de mes petits commentaires ironiques. Il s'agissait, au fond, de ridiculiser mon père. C'est affreux, mais c'est comme ça.

    [63] Or, il arrivait que mon père déformât certains mots dans la conversation. L'un des mots que mon père abîmait, c'était « bombarder ». Nous étions pendant la guerre, et un terme comme celui-là revenait souvent dans les conversations. A un moment donné, je lançai : bombarder. Mon père disait : bombarber.

    Ce fut la goutte d'eau. Mon père n'en pouvait plus. Il se mit à pleurer. Il quitta la table en silence, alors qu'il aurait dû me tuer, et monta à l'étage supérieur pour y cacher sa honte. Instantanément, je compris mon crime. Même aujourd'hui, je ne trouve pas d'autre mot pour qualifier ce que je fis ce midi-là. Je coulai à pic dans un immense chagrin, mais je fus trop lâche ou trop troublé pour faire la seule chose qui s'imposait : demander pardon. Le repas se termina en silence. Je sortis dehors. Ma soeur me dit : « Le bon Dieu va te punir : tu as fait pleurer papa ». Je repris le chemin de l'école.

    Cette après-midi-là, justement, j'apportais de quoi payer les livres de classe achetés à crédit au début de l'année et nous étions en avril ou mai. Quand je revins le soir, mon père était assis près du poêle. Il me demanda s'il me restait quelque chose sur la somme que ma mère m'avait remise le midi pour payer mes livres. Je lui donnai le reste et je sortis dehors, trop honteux pour rester dans la maison. Je ne songeais toujours pas à demander pardon, non pas que je n'eusse pas le coeur brisé, mais parce qu'un tel geste ne me venait pas à l'esprit.

    J'avais douze ou treize ans à l'époque. J'ai souvent, par la suite, revécu cette scène, et toujours avec un indicible accablement. Ce souvenir me fait littéralement gémir quand il fond sur moi. Est-ce pour m'en délivrer une bonne fois que j'en parle en cette confession laïque que je fais ici ? Si j'avais eu peur de mon père, je n'aurais jamais osé le moquer. Mais mon père était bon. Il nous grondait rarement et n'a presque jamais porté la [64] main sur nous. Je n'avais pas peur de lui, de cette peur physique qui fonde l'obéissance et le respect, du moins sous leur forme initiale. Je dis sans hésiter que mon père aurait eu le droit de m'anéantir, ce midi-là. Mais il était lui-même anéanti : il venait de vendre la maison et il était chômeur, avec tous les créanciers à ses trousses.

    Transposant le Sermon sur la montagne, je lis : « Si vous, qui êtes mauvais, vous ne tuez pas vos fils quand ils vous ont offensés, combien plus votre père des cieux saura-t-il vous pardonner et vous supporter ». Nous n'avons que nos pères de chair pour nous faire une idée de notre Père des cieux.

    [65]

    Mon père, je ne l'ai découvert que sur le tard. C'est un silencieux, et quand il parle, il ne livre pas le meilleur de lui-même. Le meilleur de lui, c'est son humilité, sa pauvreté, sa vaillance. Mais chez nous, on ne dit pas qu'un homme est vaillant. Vaillant, c'est presque littéraire. On dit qu'il est travaillant. Mon père avait la réputation d'être travaillant. Se donnait-il pour rien ? Se laissait-il exploiter ? Je ne sais. Il n'est pas facile aux pauvres d'êtres fiers et dignes. Une longue pauvreté, doublée d'un manque absolu d'instruction, vous ploie un homme et l'enfonce dans la servitude. Il finit par avoir toutes les apparences, les apparences de la lâcheté.

    Le soir où je sus que je partirais en Europe pour deux ans (qui devinrent trois), j'allai annoncer la chose à mes parents. Je partais sans enthousiasme, et je le dis. Ma mère me blâmait de ne savoir point mieux apprécier cette chance. Mon père se contenta de dire : « Quand tu reviendras, on sera mort ». Il avait soixante-seize ans, à l'époque. Puis, seul avec moi, il me dit : « Ne répète pas à ta mère que ça te coûte de partir : elle va se tracasser avec ça ». Et voilà l'amour sur la fin d'une vie où il n'y en eut guère.

    Père, pauvre vieux prisonnier, tu as vécu à tâtons toute ta vie. Tu me l'as dit, un jour. J'étais professeur à Chicoutimi ; ma mère était à l'hôpital local. Pour la visiter plus facilement, tu étais venu résider quelques jours chez mon frère, à Chicoutimi-Nord. Certains soirs où mon frère était occupé, je devais aller te chercher là [66] pour te conduire à l'hôpital, car tu ne voulais pas te risquer à prendre l'autobus. Et tu m'avais dit, pour t'excuser du « dérangement » que tu me causais : « C'est pas drôle de pas savoir lire ; on vit à tâtons ». Moi, pour te faire oublier le « dérangement », je te préparais, dans ma chambre, un café-brandy où il entrait plus de brandy que de café.

    Si j'ai voulu être professeur, je dirais instituteur si j'étais sûr que l'on sait ce que ce mot veut dire, c'est peut-être pour qu'il n'y ait plus, dans la mesure où cela dépend de moi, personne qui vive à tâtons ; c'est peut-être pour délivrer les captifs, selon la calme grandeur de ce passage de saint Thomas : « Protéger un homme contre un genre d'oppression quelconque, est un acte qui se rattache à la rédemption des captifs ». Expliquer, expliquer, c'est ma passion, c'est ma vie. Déplier les choses, déplier les hommes, les mettre debout.

    Mais jamais, jamais plus être cause qu'un homme a de la honte. Et si un pauvre demande, ne pas attendre qu'il ait mis son âme à nu avant de me décider à comprendre : il n'y a pas d'homme au monde qui ait le droit qu'on se mette à nu devant lui. Garde ton âme, mon ami, elle est à toi et elle vaut bien la mienne. Mais si tu veux que nous parlions ensemble de notre commune misère, tous les deux, au fond, et non pas l'un dehors et l'autre dedans, alors, oui : marchons ensemble sous le soleil de la pitié. Pitié, piété, c'est tout un ; c'est amour d'hommes qui savent ce qu'ils sont.

    M'est-il arrivé encore d'humilier un homme ? Oui. Il m'est arrivé, aussi, de lui demander pardon. Dans un poste, je vécus un bon moment avec un confrère assez misérable, moralement parlant, et fort vulnérable à cause de cela même. Tout le monde était plus ou moins sur son dos, comme on dit communément. je ne faisais pas exception. En quoi nous étions mauvais chrétiens. Un soir, j'eus particulièrement honte de moi : j'allai dans sa [67] chambre lui demander pardon. Nous causâmes un bon moment. Il me dit entre autres choses : « Moi, je suis charitable ». Vrai ou faux, il n'importe ; je retenais le raisonnement implicite qu'il faisait : il se savait misérable ; il ne l'était pas plus que moi, mais il l'était plus visiblement. Sa vie, comme la mienne, faisait eau de toutes parts, mais il n'avait pas comme moi le don de la calfeutrer avec des mots. Il se savait misérable ; par ailleurs, il n'avait pas tellement l'intention de s'amender. Il s'avisait donc de cette ruse : être charitable ; ne point juger les autres. Sachant qu'il ne gagnerait jamais rien à être jugé, il utilisait la fameuse clause : ne jugez pas et vous ne serez point jugés.

    Mais, mon Dieu, qu'on est dur ! Dur dans ses pensées, dur dans ses paroles. Et toujours parce qu'on a peur. Et encore, parce qu'on est, de quelque façon, en position de gouverner les hommes.

    (…)

    Rien ne favorisait à priori la vocation de frère. À l'époque dont je parle, les frères dirigeaient le collège de Métabetchouan depuis une quinzaine d'années et ils n'avaient encore attiré aucune recrue. Les « vocations » ne manquaient pourtant pas. Le village était un grand fournisseur de prêtres et de pères. Mais les frères étaient méprisés.

    Je me souviens qu'un de mes oncles à qui on avait annoncé mon désir d'entrer chez les frères, commenta : « Si un de mes garçons voulait se faire frère, j'aimerais mieux le tuer ». Il exagérait un peu. Mon père lui-même aurait préféré que je me fisse prêtre. Il n'en était pas question, puisque pour arriver à la prêtrise, il fallait d'abord passer huit ans au séminaire de Chicoutimi comme interne, ce qui, pour nous, était absolument [78] exclu. Il eût fallu de l'argent ou un protecteur ; nous n'avions ni l'un ni l'autre. Connaissant au moins vaguement cet empêchement, je devais m'être « conditionné », car autant que je sache, je n'ai jamais pensé à la prêtrise.

    La pauvreté, certes, comporte des nécessités, mais inversement, elle libère. Si tout m'interdisait la prêtrise, rien ne m'interdisait de me faire frère : aucun tabou social, aucun respect de classe, aucune « raison d'état » à l'échelle familiale, aucun de ces « un fils de... ne peut pas s'abaisser à... ». Du point où j'étais, je ne pouvais que monter. C'est le confort de la pauvreté.

    Il n'y a pas beaucoup, si toutefois il y en a, ce dont je doute, de fils de professionnels chez les frères. Un avocat, un médecin, un ingénieur, n'accepterait pas facilement que son fils devînt frère. La richesse ou la hiérarchie sociale compor-tent, elles aussi, leurs nécessités. Mon père ne s'était jamais opposé à rien ; il ne s'opposa pas davantage à ma décision. Pauvre, j'avais au moins cette forme de liberté, la liberté des chats de gouttières.

    Cela a commencé comme une ligne. Un jour, le frère directeur me demanda si j'aimerais aller au juvénat. Je répondis oui. Tels sont les débuts : un oui, un non, presque équivalents et Presque également probables, à ce point de division, mais ensuite, c'est toute la vie qui prend une direction.

    Puis donc qu'il ne m'en coûterait rien de me faire frère, je me ferais frère. Je ne crains pas d'écrire cela. Au plan des causes secondes où je me place ici, cette raison, et j'ai montré pourquoi, était un préalable absolu. Le frère directeur, en effet, s'était engagé à me faire accepter gratuitement. Il avait même promis de m'acheter l'uniforme qu'on exigeait alors des juvénistes, qui coûtait quatorze dol-lars et qui était ridicule. Ma mère craignait que cette générosité n'eût son envers. Elle redoutait qu'une fois rendu au juvénat, on me fit payer [79] ma pension de quelque façon détournée en me traitant moins bien que les autres ou en m'em-ployant à quelque corvée pendant que les autres seraient au jeu. Elle prévoyait toujours le pire, ma mère, en femme du peuple n'ayant jamais rien eu pour rien et ayant vécu de nombreuses années « aux crochets » des autres.

    Ici, j'éprouve une fierté considérable à pouvoir dire qu'elle se trompait. Dès que j'eus franchi la porte du juvénat, il ne fut plus question d'argent pour moi. Ja-mais, jamais, on ne fit la moindre allusion à mon statut de non-payant ; jamais je n'eus à subir la moindre discrimination à cause de ma pauvreté. Je vécus dans un monde où seule comptait la bonne volonté et où l'intelligence pouvait arriver sans égard au porte-monnaie. Y avait-il beaucoup d'autres lieux, au Québec, où un fils de pauvre était traité absolument sur le même pied qu'un fils de riche ?

    Les frères étaient ceci et cela, mais on ne peut nier ce que je dis ici, et non seulement en ce qui regarde ma communauté, mais également pour les autres communautés. On dira : ils y trouvaient leur profit. Mince profit : les juvénats ont toujours été des lieux de passage ; c'est à peine si, parmi cent juvénistes contemporains, cinq ou six parvenaient aux voeux perpétuels. Ce sont des milliers de Québécois qui furent, comme moi, instruits, logés, nourris, gratuitement ou pres-que. Car personne ne payait une pension adéquate aux frais encourus.

    Les frères étaient en mesure d'exercer cette forme d'enseignement gratuit, principalement parce qu'ailleurs, ils étaient salariés. Je n'entre pas dans les détails : on sait qu'ils furent toujours payés moins que leurs confrères laïcs. Et je songe à ce paradoxe : dans les pays où l'Église est obligée de mettre sur pied un système d'enseignement libre non rémunéré par l'État, elle est du même coup condamnée à n'atteindre, à toute fin pratique, que la [80] classe aisée, la classe de ceux qui peuvent affronter la double taxation. L'enseignement libre devient l'enseignement aux riches. Je n'ai point de goût pour les analyses infinies, mais j'ai assez parlé de ces questions avec des confrères français, espagnols, sud-américains, pour savoir ce que je dis ici. L'enseignement libre n'atteint pas, ou très peu, les pauvres. Si on respecte assez les pauvres pour leur rendre accessible, à eux aussi, un enseignement religieux, il faut que cet enseignement soit soutenu par l'État ce qui n'entraîne pas du tout, on le sait assez, que cet enseignement soit le seul.

    Jusqu'à mon entrée au juvénat, j'avais toujours vu que les gosses de riches avaient plus de chances que les autres : ils étaient mieux habillés, ils avaient des bicyclettes, ils étaient mieux considérés en classe, ils n'étaient pas humiliés parce qu'ils n'avaient pas leurs manuels scolaires ; ils n'étaient pas renvoyés de l'école, le lundi matin, parce qu'ils n'avaient pas le dix cents de contribution hebdomadaire. Hé oui ! dix cents, ça ne se trouvait pas comme ça, dix cents, c'était le salaire d'une heure de travail de mon père. La vie n'était pas aussi chère que maintenant, mais enfin, avec un dollar par jour, pour une famille de sept, on n'allait pas loin et on n'y allait pas vite. Quatre enfants aux classes, cela faisait quarante cents à trou-ver chaque lundi matin. Sans parler des manuels scolaires.

    Quand je fus en huitième année, il me fallut sept dollars et demi de manuels scolaires au début de l'année. Il faut vendre pas mal de noisettes pour ramasser cette somme. Il faut servir pas mal de messes. Pendant un temps, ma mère que je revinsse de la messe avec mon cinq sous pour aller acheter la pinte de lait du dé-jeûner. Les frères faisaient un peu de crédit ; j'achetai mes manuels à crédit. En mars, je n'avais encore rien payé. Un soir, après la classe, le frère directeur me rappela discrètement qu'il faudrait peut-être songer à verser un acompte. [81] J'éclatai en sanglots. Réaction d'hypersensible ; mais j'étais humilié et honteux.

    Il n'existait pas de discrimination sociale à l'école. Il se présentait quand même des circonstances où l'extrême pauvreté desservait son homme. Je me souviens d'un cas. Cette année-là, les frères avaient organisé une « séance » pour la distri-bution des prix. Un numéro consistait en une danse aux épées, d'origine écossaise, je crois. J'en fis partie. Vint le moment, vers la fin, où le frère qui nous exerçait, exigea que l'on se présentât aux répétitions en souliers de cuir, afin de mieux juger de l'effet. Je n'avais pas de souliers de cuir : je n'avais que des bottines en gros caoutchouc, dont je me demande si on en fabrique encore. Nous appelions ça des « rubbers », tout simplement. C'était bon marché, increvable et ça pouvait servir aussi bien en hiver qu'au printemps. L'été, nous allions la plupart du temps nu-pieds. Ce soir-là, je me présentai donc en rubbers. Je fus écarté prestement. C'est au souvenir d'incidents de ce genre que je me suis promis plus tard de ne jamais humilier un enfant à cause de la pauvreté de ses parents. 

    Source

    Extraits de Sous le soleil de la pitié.

    Date de création : 2016-09-07 | Date de modification : 2016-09-07

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