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    Dossier: Enfant

    L'enfant-monstre

    Marc Chevrier
    Paru dans L’Agora, vol. 8, no 2, mars-avril 2001.
    Les enfants adorent les contes de fées; ces belles histoires excitent leur imagination et leur révèlent l’existence du mal sous une forme qui ne heurte pas leur sensibilité. Le 7 janvier dernier, la presse révéla une histoire qui n’avait rien de tels contes : deux adolescents avaient mis le feu à leur école, rasée par les flammes, à Berthierville, entre Montréal et Québec. Les deux incendiaires avaient pénétré dans leur école pour y récupérer leur dossier disciplinaire. Le plus étonnant dans cette histoire n’est pas tellement le méfait des adolescents que l’absence de jugement porté sur eux, tel qu’en témoigne la presse montréalaise. Certes, les médias abondent en nouvelles horribles sur ce dont sont capables les enfants; les meurtres, les vols, les extorsions et les viols commis par les mineurs défraient régulièrement la manchette. Or, si l’incendie de l’école de Berthierville semble avoir soulevé l’indignation, la stupeur ou la colère, c’est plus par la frustration d’être privé de son école que par condamnation du méfait des deux incendiaires. Signe des temps où l’autorité de la science a remplacé celle de la morale, c’est à l’expertise d’un psychiatre et de psychologues spécialistes de la délinquance que la presse s’en est remise pour juger les adolescents. Ces experts les ont présentés comme des être vulnérables qui succombent au vandalisme par exutoire à leur frustration et qui ne perçoivent pas la gravité des actes qu’ils projettent, non plus que leurs conséquences.

    Ce genre de désapprobation, qui se drape de science, nouvelle façon pour la société d’interdire sans moraliser, est peut-être le signe que notre intelligence collective du mal ne dépasse guère le stade des contes de fées. Trop de James Bond et d’Agatha Christie ont dépeint le mal comme étant le fait de méchants, de malins, de farceurs diaboliques qui se délectent à nuire à autrui. Le mal, à ce compte, se réduit à la malice ou à l’obsession maniaque. Ce qui explique que, hors les cas de méchanceté pure, notre société infiniment compatissante préfère souvent voir dans un acte moralement répréhensible un aveu de faiblesse, l’égarement d’une victime que la société elle-même a poussée au crime. Un peu comme cette immigrée tchèque que le cinéaste Lars von Triers a dépeinte, dans son dernier film Dancer in the Dark, sous les traits d’une innocente acculée au crime: par compassion, elle assassine un policier retors qui vient de lui dérober les économies qu’elle a accumulées pour sauver son fils de la cécité.

    Il est bien affligeant de voir qu’après deux mille ans de christianisme, on ne comprenne toujours pas que le mal se commet généralement par omission, par ignorance ou inconscience, ou plus insidieusement, avec le sentiment aveugle d’accomplir son devoir. « Le mal, quand on y est, n’est pas senti comme mal, mais comme nécessité ou même comme devoir », écrivait Simone Weil. Et s’il est un moment de la vie, selon notre religion de l’innocence, où ne pénétrerait pas le mal, c’est bien l’enfance. Notre morale collective et les principes de l’éducation moderne reposent sur l’idée que les enfants sont des êtres à part, faibles et purs, qui ne peuvent être soumis aux mêmes règles de comportement et de responsabilité que celles des adultes.

    L’enfance, en tant que catégorie sociale, est une création relativement récente dans l’histoire de l’humanité. Au Moyen Âge, on devenait adulte à l’âge de sept ans, soit au moment où l’enfant maîtrise le langage. On portait peu attention aux tout-petits; la maladie en fauchait une bonne partie peu après la naissance; ceux qui survivaient se mêlaient aux adultes dont la vie leur cachait bien peu de secrets. Un enfant avait à peine atteint quelques années que déjà il devenait un jeune adulte, sans passer par les étapes de la jeunesse (1). C’est l’arrivée de l’imprimerie, comme le démontre Neil Postman, qui permit au monde des adultes de se séparer de celui des enfants (2). Dans une culture orale, les enfants et les adultes sont des égaux qui accèdent à un même univers de connaissances et de symboles. Dans une culture de l’écrit, c’est l’acquisition de l’instruction, qui suppose un long apprentissage et la maîtrise de soi, qui distingue les adultes des enfants et non plus l’âge ou la simple faculté de parler. D’où qu’il faille dès lors préparer les enfants au monde des adultes et leur réserver un lieu d’apprentissage distinct, l’école. En même temps que l’instruction propagée par l’imprimerie allait changer les bases de la culture occidentale, naissaient de nouvelles règles de civilité, telles que la politesse et la pudeur, d’après lesquelles les pulsions, les violences et les vilenies de la vie adulte devaient être cachées aux tout-petits, quitte à les leur révéler progressivement, sans brusquer leur psychologie. Avec ces règles de civilité et l’instruction par l’école, l’enfant devient socialement distinct; un nouvel âge de la vie est créé.

    Or, selon Postman, la venue de nouveaux médias tels que la télévision – et on pourrait ajouter Internet – a brouillé les frontières qui maintenaient depuis la Renaissance les enfants et les adultes dans des univers séparés. La télévision rend immédiatement accessible par l’image tout ce que la pudeur et les interdits ont tenté de cacher aux enfants. La télévision et les nouveaux médias disputent à l’école et à la famille l’attention des enfants. L’autorité des parents et du maître pâlit aux yeux des plus jeunes quand, sous l’empire de l’écran total qui pénètre partout, l’instruction ne paraît plus une nécessité. L’école elle-même, qui jadis tenait les enfants dans son giron par les bras de la discipline et les protégeait du brouhaha de la vie adulte, est devenue une passoire sensible à toutes les influences, notamment celles de l’industrie du divertissement. En tous points, les enfants et les adolescents parviennent à imiter l’adulte. Que l’on songe à la manière dont ils se vêtent, aux gros mots et à la syntaxe relâchée qui ornent leur langage, aux objets de consommation dont ils réclament à grands cris la possession; on voit s’agiter, sous des vêtements flottant sur des corps pressés de grandir, des pseudo-adultes. C’est en vain si aujourd’hui un père ou une mère croit pouvoir instruire son adolescent de quinze ans des choses de l’amour quand, dans ce grand parc à batifoler qu’est l’école, les jeunes s’initient à la volupté avant de maîtriser le savoir écrire. L’adolescence est cet âge de la vie où languissent des jeunes qui n’ont pas connu d’enfance, un âge qu’ils veulent néanmoins faire durer, avant de plonger dans l’univers déjà désenchanté des adultes. À cette tendance de la culture, qui pousse insensiblement notre époque vers l’amalgame de l’enfant et de l’adulte, s’ajoute la pression de la biologie. Ainsi, l’âge de la puberté ne cesse de baisser depuis un siècle.

    Bien que l’enfant accède librement au monde des adultes, la société tient toujours sur l’enfant un discours qui l’assimile à un être vulnérable et innocent. Un vieux fonds de moralité dresse encore lui et l'adulte quelques barrières. Les lois contre la pornographie, que la Cour suprême au Canada vient de valider, tentent de protéger le premier contre la voracité sexuelle du deuxième. L’enfant échappe aux plus dures rigueurs de la loi pénale qui suppose en lui un être irresponsable, inapte à mesurer la portée de ses actes. Cette inaptitude fonde le droit civil, qui fait de l’enfant un incapable soumis à l’autorité des parents. Mieux, postulant encore la faiblesse physique et morale de l’enfant, on le gratifie d’une panoplie de droits; à l’école, aux parents et aux institutions de s’ajuster aux fantaisies de ceux qui réclament tant de sollicitude. En somme, c’est comme si la société, faisant tomber une à une les barrières qui séparaient les âges, tenait à tout prix à garder une image romantique de l’enfance. Se berçant de cette image, elle ne voit pas que, loin de lui indiquer la voie de la maturité, elle traite l’enfant toujours en enfant, même s’il a fait siens les comportements et les désirs des adultes. Cet écart entre la réalité des mœurs et le discours explique en partie la stupeur où nous jette la découverte de l’enfant-monstre. Un gamin commet un forfait, et on préférera accuser l’école, le milieu ou la famille pour ce mal plutôt que d’admettre que le délinquant est un enfant trop vite entraîné à la vie des adultes.

    Dans un monde où savoir lire et écrire compte, les adultes sont les gardiens d’un trésor de culture dont ils détiennent les clés; il leur revient de transmettre aux plus jeunes, en y allant par degrés, par les exercices qui les arrachent à la distraction du monde, ce qu’ils ont eux-mêmes reçu. Mais qu’advient-il lorsque, ainsi que le déplorait Postman pour les Américains, les adultes éprouvent moins le désir d’avoir des enfants que d’être des enfants eux-mêmes? Là réside le problème. Un faune délurée habite notre société : ces hommes et ce femmes dans la maturité qui, courant après leur jeunesse en habits d’éternel adolescent, ont abandonné l’éducation de leurs enfants au petit écran. Une nouvelle publicité de Walt Disney présente une fillette, capuchonnée d’un Mickey Mouse et arborant un air songeur. Il y est écrit: Réalisez (sic) ses rêves. Rêves d’adulte ou d’enfant? On ne saurait dire…

    Notes
    1. Sur cette question, voir l’ouvrage désormais classique de Philippe Ariès, L’enfant et la vie familiale sous l’Ancien Régime, Éditions du Seuil, 1973.
    2. Neil Postman, Il n’y a plus d’enfance, Paris, Insep Éditions, 1983.
    Date de création : 2012-04-01 | Date de modification : 2012-04-01
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    Informations
    L'auteur

    Marc Chevrier
    L'auteur, juriste et docteur en science politique, est un collaborateur régulier du magazine et de l'Encyclopédie de L'Agora.
    Mots-clés
    Enfance, responsabilité, médias, école, âge
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