• Encyclopédies

      • Encyclopédie de l'Agora

        Notre devise: Vers le réel par le virtuel!


      • Encyclopédie sur la mort

        L’encyclopédie sur la mort veut s'intéresser à ce phénomène sous ses multiples aspects et ses diverses modalités.


      • Encyclopédie Homovivens

        Encyclopédie sur les transformations que l'homme opère en lui-même au fur et à mesure qu'il progresse dans la conviction que toute vie se réduit à la mécanique.


      • Encyclopédie sur l'inaptitude

        Tout le monde en conviendra : c'est au sort qu'elle réserve aux plus vulnérables de ses membres que l'on peut juger de la qualité d'une société. Aussi avons-nous voulu profiter ...


      • Encyclopédie sur la Francophonie

        L'Encyclopédie de la Francophonie est l'une des encyclopédies spécialisées qui se développent parallèlement à l'Encyclopédie de l'Agora.

  • Dictionnaires
  • Débats
      • Le Citoyen Québécois

         Après la Commission Gomery, la Commission Charbonneau! À quelles conditions pourrions-nous en sortir plus honnêtes… et plus prospères

      • L'homme, la nature, la techique

        Réflexions inspirées de Bernard Charbonneau et Jacques Ellul, avec la collaboration de l'Association Aquitaine B.Charbonneau J.Ellul, sous la présidence de Sébastien Mor...

  • Sentiers
      • Les sentiers de l'appartenance

        L'appartenance c'est le lien vivant, la rencontre de deux Vies : la nôtre et celle de telle personne, tel  paysage...Quand la vie se retire, le sentiment d'appropriation se substitue au ...

      • Le sentier des fleurs sauvages

        Nous sommes des botanistes amateurs. Notre but est de partager un plaisir orienté vers une science complète où le regard du poète a sa place à côté de celui du botaniste, du généticien, du gastrono...

  • La lettre
    • Édition


    La lettre de L'Agora
    Abonnez-vous gratuitement au bulletin électronique. de L'Agora.
    Si l’Encyclopédie de l’Agora demeure progressiste, c’est dans un nouveau sens du mot progrès, fondé sur la science réparatrice et sur le principe de précaution.
    Média social:
    Facebook:


    Flux RSS:

    Dossier: Écopsychologie

    L'impératif écologique 2

    Jacques Dufresne

    Le corps représenté. Jamais tant d'hommes n'auront eu de si longues périodes de bien-être physique ininterrompu, jamais l'euphorie du sport n'aura été à la portée de tant de gens, jamais les plaisirs de l'amour n'auront été accessibles avec si peu de risques, et pourtant un malaise subsiste : on en parle trop de ce corps heureux, presque glorieux. Cette surabondance de mots ne traduit-elle pas une indigence de réalités ? « Ce qui n'est plus se fait clarté », disait Valéry. Ce qui se montre est moins présent. On pourrait multiplier ces paradoxes évoquant l'ambiguïté des discours sur les phénomènes vivants et notamment sur la santé, sur la sexualité, sur le corps en général. Certes la vie s'exprime, elle est elle-même expression d'une forme, et il n'y a pas lieu de soupçonner Henri IV ou Louise Labbé d'inauthenticité à cause du plaisir qu'ils prennent à raconter leurs exploits amoureux, mais en cette matière, avec quelle facilité ne glisse-t-on pas dans la surenchère compensatoire. L'intensité du bruit exprimant et entourant le corps, l'abondance et l'agressivité des images le représentant nous invitent à penser que cette surenchère compensatoire est la principale caractéristique des rapports de l'homme contemporain avec son corps. Mais puisque « notre idéal c'est notre lacune » (Nietzsche), quelle peut donc être l’immense lacune que nous tenterions ainsi de combler ? Ne serait-elle pas l'effet combiné d'un double déracinement, le déracinement du ciel et le déracinement de la terre. « L'homme, disait Novalis, est un arbre qui a ses racines dans le ciel », métaphore qui paraît appropriée quand on songe à la sève qui peut couler des grands mythes comme celui de Dionysos ou à la nourriture que peuvent puiser des saints ou des âmes simples dans des prières comme le Pater ou des exemples comme celui de saint François. Il est évident qu'un tel enracinement, renforcé par l'art religieux, pouvait apporter à l'âme une plénitude dont le corps à son tour ne pouvait que profiter. Le déracinement de la terre s'est opéré au même moment. Les deux phénomènes paraissent indissociables, comme si, en secouant leur feuillage pour pouvoir se transplanter, les hommes avaient brouillé les lois secrètes de l'imaginaire par lequel ils pouvaient s'enraciner dans le ciel. Il ne faut pas confondre le déracinement avec la migration des campagnes vers la ville. On peut très bien être déraciné à la campagne et enraciné dans une ville. L'enracinement est l'aptitude à tirer son énergie physique et spirituelle de l'environnement. Certes nos sens jouent un rôle essentiel dans cette opération, certes ils sont, littéralement, nos racines et sans faire de l'immobilité du végétal une condition de l'enracinement humain, on doit reconnaître qu'ils ont besoin de temps et de stabilité pour atteindre la substance nourricière de leur environnement. Ces conditions générales sont toutefois les mêmes à la campagne qu'à la ville. Au fur et à mesure que nos racines dans le ciel et dans la terre s'atrophient, les moyens, les médias, occupent la place laissée libre. Où qu'il soit, l'homme contemporain a des racines flottantes qui trempent dans un élément qui n'est ni la terre, ni le ciel, ni même une oeuvre d'art imprégnée de l'un ou de l'autre, mais un artifice qui n'est en fait qu'un miroir aux mille facettes. La voiture, le téléroman, le bureau fonctionnel, tous ces moyens sont des produits et des reflets de celui qui les fabrique et les consomme. Les médias ont remplacé à la fois les éléments et les réalités transcendantes. D'où la solitude et le narcissisme. Pour échapper à la fascination de sa propre image, il ne suffit pas de sortir de soi-même. À quoi sert de sortir des limites de sa propre individualité, si c'est pour demeurer confiné à celle d'une espèce qui n'est rien d'autre qu'une agglomération de mois semblables aux miens, c'est-à-dire aussi dépourvus de racines dans la terre et dans le ciel. Dernier rêve et dernier refuge de l'homme seul, le corps est au centre de ce grand jeu de miroirs. On le montre comme on montrait les dieux et les saints. C'est en lui que se concrétise la signification. Mais dans cet univers qui lui est presque totalement asservi, il n'est plus qu'un roi détrôné. Il dispose lui-même de tant de moyens qu'il ne peut plus être utile en tant que médiateur de sa propre satisfaction. Il n'a pas cueilli le fruit qu'il mange et même son plaisir amoureux est en partie contrôlé de l'extérieur quand il n'est pas obtenu au moyen de prothèses. Ses qualités propres, son agilité, sa force, ont cessé d'être les vertus adaptatives par excellence. Ce corps est la fois idolâtré et mis à la retraite prématurée, moyennant quoi il est superficiellement satisfait et profondément insatisfait. Il est dans la même situation que Midas qui, après avoir obtenu l'anneau lui permettant de transformer en or tout ce qu'il touchait, s'en est trouvé bien puni en ne pouvant plus manger que le précieux métal. De même, toutes les transformations apportées à la nature par la civilisation technique ont été destinées à nourrir et à guérir le corps, à assurer son confort, et il s'en trouve puni, parce que sa plus profonde satisfaction, il la tire d'une participation autonome aux opérations de sa propre survie. Telle est l'immense lacune que nous tentons de surmonter par la surenchère à son sujet. * * * Le corps métaphorique. Dans un passage qui montre merveilleusement ce que les théories doivent aux pratiques d'une époque et d'un lieu, Lucrèce, notre contemporain d'il y a deux mille ans, explique ainsi le mouvement du corps : Et puis le corps relâche ses tissus et l'air, substance éternellement mobile, arrive aux pores, y pénètre à grands flots pour se communiquer de toute part jusqu'aux plus intimes parties de l'organisme. Ainsi l'âme et l'air mettent le corps en mouvement, ce sont les voiles et le vent du navire. C'est là peut-être la page la plus transparente de l'histoire de la science : au XXe siècle on écrira des ouvrages très savants pour démontrer que le chercheur le plus objectif est encore tributaire de sa culture. Entre le Lucrèce qui utilise la métaphore du voilier et un généticien contemporain qui utilise le vocabulaire de l'informatique, il n'y a pas de différence de nature. Incidemment, quelle métaphore dominera chez celui de nos contemporains qui revient à la voile et au vélo sans cesser d'utiliser les voitures et les avions ? L'abondance et l'hétérogénéité des métaphores disponibles expliquent peut-être un certain malaise du corps. Il est aujourd'hui possible de faire l'expérience du tantra au retour d'une excursion en motocyclette. * * * La tête et le corps. Bien des théories concernant les fêtes et les orgies nous incitent à croire qu'il faut perdre la tête pour trouver son corps, mais les Grecs, que l'on invoque souvent dans ce cas, nous enseignent tout autre chose. Leur représentant par excellence, Ulysse, pourtant le contraire d'un cérébral, ne perd jamais la tête. Près du lit de Circé, après avoir été baigné et parfumé, gardant la tête froide dans un corps chaud, il pose cette condition : que Circé redonne d'abord leur corps d'homme aux compagnons qu'elle a transformés en pourceaux. Il est vrai que pour se protéger contre les maléfices de « Circé la drogueuse », il avait absorbé l'herbe de vie, une plante à la racine noire et à la fleur blanche, appelée « Malu ». À un autre moment, séduit par Nausicaa au point de bondir sur elle comme un lion sur sa proie, Ulysse s'arrête, s'agenouille devant elle, suppliant, parce qu'il a été touché par sa grâce, mais aussi parce qu'il en a déduit qu'elle était la fille du roi. Ce héros d'endurance garde la même lucidité dans la souffrance. Et qui oserait prétendre qu'Ulysse est complexé, refoulé ? Au début de notre civilisation, la preuve a été faite par lui que non seulement il n'est pas nécessaire de perdre la tête pour trouver son corps, mais que le plaisir ne trouve toute sa plénitude que dans les limites que lui assigne la raison. Voilà le paradis psychologique perdu. S'il avait été le contemporain d'Ulysse, Nietzsche n'aurait jamais écrit ces lignes si appropriées à son époque : « Voyez cette chienne sensualité qui mendie un morceau d'esprit quand on lui refuse un morceau de chair ». Il est possible que le secret d'Ulysse, s'il en existe un, soit perdu à jamais. Il reste toutefois des indices, comme cette page où, pour expliquer l'ordre du monde, Platon dit que le bien doit régner sur la nécessité non par la force mais par la persuasion. Transposée, cette phrase devient : l'esprit doit régner sur la chair par la persuasion. Autant dire par la beauté, laquelle, selon la définition de Simone Weil est « la vérité séduit la chair pour obtenir la permission de passer jusqu'à l'âme ». C'est parce qu'elle est elle-même l'incarnation d'une pensée que la beauté, celle d'une cathédrale, d'un intérieur ou d'un poème, peut insuffler dans le corps la loi de la pensée sans le priver de la sienne propre. * * * Le corps-machine. Dans le corps-machine ce sont moins les rouages extérieurs les uns aux autres qui importent que leur parfaite soumission à la raison et à ses stratégies. La douleur, la fatigue, ne doivent pas modifier le plan ou le projet de vie qu'on s'est donné. Il faut qu'on travaille demain ou qu'on parte en voyage ! Toujours une ligne droite, ce plan est en luimême contraire à la vie, qui est sinusoïdale. Pour atteindre l'objectif qu'on s'est fixé, on doit à tout moment pouvoir monter en soi-même comme on monte dans sa voiture, quitte à devoir réduire la douleur au silence et à forcer le mal à se retirer d'un symptôme pour se tapir dans un coin secret de l'organisme, d'où il frappera un jour plus fort et plus sournoisement. On ne change pas ce rapport fondamental avec soi-même seulement en remplaçant l'idée de corps-machine par celle de système, ni en substituant les techniques de relaxation aux médicaments chimiques. Seule l'acceptation de la souffrance et des contretemps qu'elle impose peut opérer ce miracle mais parce qu'elle enferme un certain risque, parce qu'elle peut être assimilée au masochisme, parce qu'elle peut être considérée comme une façon de jouer à la roulette russe, une telle acceptation est presque impossible. Pourquoi supporter les inconvénients d'un mal qui pourrait avoir des suites graves ? Pour pouvoir le faire, il faut être averti des dangers connus, et surtout inconnus, que fait courir le remède miracle. Ainsi transformé, le problème en devient un de choix, non plus entre le risque et la sécurité, mais entre le risque actuel et un risque futur. Il faut en outre avoir une conception du corps qui permet de croire que le mal actuel est d'une part un message qui mérite d'être entendu et d'autre part, un exutoire, une purgation. Mais ce savoir lui-même n'est pas suffisant. Il faut de plus avoir une vision du monde comme celle des stoïciens, qui fait de la souffrance un élément de l'ordre et de la beauté du monde, ou comme celle des chrétiens, selon laquelle l'abandon à la souffrance rapproche du Christ. Dans l'un et l'autre cas, l'existence individuelle cesse d'être l'absolu et il est plus important de s'accomplir par l'abandon que de durer par la puissance de sa raison et de sa technique. Le corps est redevenu sacré. Il a cessé d'être une machine parce qu'il n'entre plus dans la grande machination destinée à donner l'illusion de la toute-puissance et de l'immortalité. Notons que l'idée de corps-machine, qui peut servir de fondement à l'acharnement médical - cette machine est à la fois mortelle et irremplaçable, il faut bien la faire durer - peut aussi servir de justification aux pires formes d'euthanasie et de génocide. On sait quel sort le régime nazi réservait aux machines-corps qu'il estimait inutiles à la cause dominante de la nation. On aimerait bien penser que le corps sacré, le corps signe, enferme un plus grand respect de la vie. Hélas ! il n'en est rien. À certaines époques de grande foi, l'enveloppe mortelle paraissait si vaine par rapport à son contenu immortel qu'on la sacrifiait sans nécessité morale ou politique. L'histoire des croisades est entachée de sacrifices de ce genre. Peut-être pourrait-on trouver une certaine garantie contre ces excès dans une conception du corps tel qu'il est perçu et vécu, non comme le signe d'une réalité autre qui vaut mieux que lui, mais comme la manifestation d'un être unique, irréductible, indivisible, dont l'immortalité nous est plus nécessaire que l'existence même du monde, mais nous paraît moins certaine que le retour d'un bel été. * * * Le corps et le paysage. Selon Dubos, ce sont, dans la chrétienté, les Bénédictins, et plus particulièrement les Cisterciens, qui se sont rapprochés le plus du rapport idéal de l'homme avec le monde. On sait que la sévérité même de leurs règles invitait les Cisterciens à établir leurs monastères dans les lieux les moins hospitaliers, par exemple dans des vallées humides ou dans des marécages. Ils avaient l'art d'humaniser ces lieux, de les adoucir, sans leur faire perdre le mystère qui les rattache à la divinité. Leur architecture, dépouillée, en orientant le regard vers le vide central, qui tient tout en équilibre, opérait le même miracle esthétique. On s'attend à ce que de tels hommes aient une conception du corps semblable à celle des Grecs, caractérisée comme elle par l'idée d'harmonie. On est déçu. Le plus grand représentant des Cisterciens, saint Bernard, traitait son corps avec une très grande dureté. Selon ses biographes, il a traîné toute sa vie une pénible gastrite, et non seulement il n'a rien fait pour s'en débarrasser, mais il semble avoir pris plaisir à l'aggraver en absorbant les nourritures les moins indiquées. Il a vu un médecin une fois, et il s'en est repenti jusqu'à la fin de ses jours, d'autant plus que sa situation s'en était trouvée aggravée. Cela toutefois ne l'a pas empêché de sillonner l'Europe dans tous les sens, dans les conditions les plus difficiles, ni de poursuivre son oeuvre littéraire et monastique, ni surtout de faire preuve pour ses amis d'une chaleur, d'une intensité, qui font paraître fade et abstrait l'érotisme actuel. Entre Malachie O'Morghair et lui-même l'amour était tel que quelques heures avant la mort de Malachie ils échangèrent leurs vêtements, afin que chacun des deux fût enseveli dans la robe de l'autre. Ce sont de tels êtres qui ont assaini l'environnement européen, créant ainsi les premières conditions de la longévité dont nous nous flattons ; c'est à eux que nous devons ces paysages amènes, dont on peut penser qu'ils ont façonné cette intelligence sûre d'elle-même qui découvrira un jour les antibiotiques et autres semblables merveilles. Comme pour achever de nous dérouter, ces grands écologistes ne parlent jamais de la nature au sens que nous donnons à ce mot. On dit même que saint Bernard baissait les yeux quand il traversait une contrée trop belle. C'est l'oeil intérieur qui lui importait. À quoi bon, disait-il, écouter la musique extérieure quand on a une orchestration en soi-même ? Sans doute ces défricheurs géniaux avaient-ils en eux-mêmes un modèle d'harmonie si vivant qu'ils pouvaient le laisser agir en silence et penser à autre chose. Quelle pouvait être la part de la nature dans ce modèle ? Celle de la culture ? S'agissait-il d'une transposition de l'action silencieuse de Dieu dans l'homme dans l'action de l'homme sur la nature ? Quel contraste entre ce silence agissant du XlIe siècle et la rhétorique du XIXe siècle romantique, du XXe siècle écologique. Jamais les atteintes à la nature n'auront été si graves que dans ces époques où on l'a idolâtrée. Dans Le saint, le génie et le héros, Max Scheler soutiendra que c'est plutôt le christianisme qui a semé dans l'homme occidental cette haine de la nature, du cosmos, qui éclatera aux XIXe et XXe siècles. En présentant le monde comme une vallée de larmes dont il fallait détourner son regard, il en aurait fait peu à peu un objet inerte offert à la manipulation de l'homme prométhéen. * * * Le corps et l'État. Les anciens comparaient volontiers la constitution de l'État au rapport entre les différentes parties de l'homme. L'homme monarchique, par exemple, est celui chez qui la tête impose sa loi aux parties inférieures : le coeur, siège du courage, le ventre, lieu des désirs. L'homme démocratique est celui chez qui le peuple anarchique des désirs tyrannise à la fois le coeur et la tête. Les analogies de ce genre continuent d'être instructives. C'est le besoin de sécurité, et d'uniformité dans le bien-être, qui caractérise notre rapport avec le corps. Dans les États, cela se traduit par une hypertrophie des services au détriment par exemple, de l'aide au culte ou à l'art. Mais comment les États ne seraient-ils pas tentés d'exploiter à leur avantage la vulnérabilité que nous cultivons par notre idolâtrie de la sécurité ? La puissance de l'État est proportionnelle à l'importance que les gens attachent à la santé, comme la puissance de l'Église est proportionnelle à celle qu'ils attachent au salut. Si notre idéal est de durer, si nous n'avons aucune valeur au-dessus de notre existence, nous sommes d'avance soumis aux pouvoirs qui dispensent les traitements. Dans les sociétés avancées, ce pouvoir c'est l'État, lequel, incidemment, est entré dans la sphère de la santé au moment précis où cette dernière se substituait au salut comme préoccupation centrale. Quand les gouvernants se flattent de ce que l'espérance de vie s'est accrue sous leur règne, ils sentent qu'ils tiennent là le fouet symbolique avec lequel ils obtiendront encore plus de soumission. Que peut-on craindre d'un individu dont la valeur centrale lui interdit de mourir, de souffrir même, pour une cause supérieure. Tous les projets néo-libéraux viendront se briser contre ce rocher immergé : la tyrannie exercée par le besoin de sécurité. Quand on voudra redonner à l'État son pouvoir de taxation, on n'aura qu'à menacer de priver les citoyens de services médicaux essentiels. C'est là pour nos gouvernements une arme aussi puissante que l'excommunication pour les évêques du Moyen-Âge. * * * La santé et le progrès. Sans analgésiques, sans antibiotiques et sans tranquillisants, les hommes d'autrefois devaient toujours être cloués à la terre par une quelconque souffrance, qui leur rappelait ainsi leurs limites. Par opposition, comment ne pas supposer que la foi actuelle dans le progrès, dans la puissance illimitée de l'homme résulte du fait que ce dernier a eu récemment accès à de longues périodes de bien-être continu. On se croit immortel et tout-puissant quand on ne souffre pas. C'est une autre façon d'expliquer pourquoi la santé, la technique et l'État sont liés en profondeur dans le monde actuel. * * * Le naturisme dénaturé. Quelle méfiance à l'égard de la nature chez ces naturistes qui poussent jusqu'au scrupule le souci de manger juste. Ils oublient que la nature en eux est capable de transmutations qui leur procureront l'équivalent de la substance qu'ils n'auront pas absorbée en doses suffisantes. * * * Les deux natures. La doctrine d'Hippocrate peut-elle être appliquée aujourd'hui ? Pour pouvoir laisser agir les forces positives de la nature, encore faut-il être disposé à ne pas entraver systématiquement ses forces négatives. La nature guérit le mal qu'elle a elle-même laissé se développer. Elle remonte la pente qu'elle a elle-même descendue. Il s'agit de deux moments d'un même processus. Le retour à la nature est généralement illusoire parce qu'il repose sur l'hypothèse qu'on peut séparer ces deux moments. Peut-on échapper à cette illusion ? Qui voudrait regarder évoluer son mal calmement jusqu'à ce que s'amorce, de lui-même, l'improbable processus inverse ? Il vaudrait mieux ne pas savoir. C'est notre volonté de savoir qui nous fait tomber sous la dépendance d'une intervention extérieure. Mais qui, délibérément, voudrait ne pas savoir ? L'interventionnisme. L'idiot du village se promenait jadis comme la pluie tombait, comme le vent soufflait. Si nul ne songeait à lui interdire les trottoirs, personne ne se sentait obligé de mobiliser des ressources extraordinaires pour le guérir. Il n'en est plus ainsi, il ne peut plus en être ainsi. S'étant attribué la gloire des triomphes sur la nature, l'homme prométhéen doit accepter la responsabilité d'échecs qui, autrefois, étant mis au compte de Dieu ou de la fatalité, n'étaient pas perçu comme des échecs, mais comme des données irréductibles qu'il fallait prendre comme telles. Quand on se glorifie d'aller sur la lune par ses propres moyens, plutôt que porté par les dieux ou par les anges, on ne peut pas rejeter sur ces derniers la responsabilité d'une infirmité qu'on ne sait pas guérir. On ne peut que l'assumer avec une rage impuissante en attendant la guérison qui est la seule issue logiquement acceptable. Le seul sens de la maladie, c'est de pouvoir être guérie ou de servir à l'avancement de la science, qui un jour la guérira. Tant qu'on reste à l'intérieur de cette logique, on a raison de se méfier de l'euthanasie. Comme il n'y a pas de mobile supérieur pour lui donner un sens, on peut supposer que des intérêts plus ou moins avouables sont devenus déterminants : coût de l'hospitalisation des malades chroniques, refus des proches d'accepter une responsabilité quotidienne, grands projets de conquête exigeant la mobilisation de toutes les ressources disponibles de la nation. On peut sortir de cette logique, mais comment le faire sans revenir à un « amor fati », à une résignation équivalant à un laisser-faire cruel ? L'exemple des problèmes psychologiques pourrait peut-être nous aider à répondre à cette question. On sent parfois le besoin d'intervenir auprès de personnes névrosées. Plusieurs le font, et souvent avec acharnement. Mais il arrive aussi qu'on s'abstienne, en se disant à soi-même : qui suis-je pour vouloir transformer un être humain ? Quelle forme vais-je lui donner ? La mienne ? Il est en outre plus facile dans ce cas de lier le problème aperçu à l'existence de la liberté que l'on voudra respecter jusque dans ses choix qui paraissent morbides. On peut rester passif pour des raisons semblables devant la pauvreté et même devant la maladie et l'infirmité physique. Cela implique que, transposant le mystère de la liberté à l'échelle de l'univers, on accepte l'idée que le désordre, même lorsqu'il prend la forme de la souffrance d'un enfant innocent, fait partie de l'ordre supérieur du monde. La passivité inspirée par de telles pensées ne porte toutefois pas sur le secours immédiat, qui n'est jamais refusé, mais consiste plutôt à refuser l'entreprise systématique et démesurée de normalisation de là nature. Fin du texte.

    1. Edgar MORIN, La méthode : la vie de la vie, Paris, Seuil, 1980.

    2. Fritjof CAPRA, The Turning Point, New York, Simon and Shuster, 1982, p. 411.

    3. Gregory BATESON, Vers une écologie de l'esprit, Paris, Seuil, 1977.

    4. Edgar MORIN, op. cit., p. 446.

    5. lbid., p. 67.

    6. Étude en hommage à Roger Mucchielli, édition E.S.S. Paris, 1984. (sous la direction de A. Mucchielli et A. Vexhard).

    7. Philippe ARIÈS, Histoire des populations françaises et de leurs attitudes devant la vie depuis le XVIIIe siècle, Paris, Seuil, 1971.

    8. Henri DE SAINT-BLANQUART, Science et avenir, no 321, novembre 1973.

    9. M.P. STARR and D.M. REYNOLDS, American Journal of Public Health, 41, 1951, p. 1375.

    10. WILLIAM, H. SMITH and W. CRABB, Lancet, 1, 1969, p. 1175.

    11. Yamanaka OCHIAI et al., Nippon lji Shimpo, 861, 1959, p. 34.

    12. J. MASON and P. SINGER, Animal Factories, New York, Crown, 1980.

    13. Tynecka ZOFIA et Gos ZOFIA, Acta Microbiologica Polinica, Série B, 5, (22), 1, 1973, pp. 51- 62.

    14. R. RAO, Nature, London, pp. 157, 441.

    15. M.S. JOHNSON and R.H. VAUGHAN, Applied Microbiology, 17, 1969, p. 903.

    16. J.L. DONZELE, P.M. COSTA, Revista da Sociedade Brasileira de Zootecnia.

    17. PLUTARQUE, Les vies des hommes illustres, trad. Ricard, tome II, Paris, Furne et Cie, 1840, pp. 38-39.

    18. Paule LEBRUN, Le temps fou, no 23, automne 1982.

    19. Marilyn FERGUSON, Les enfants du verseau. Pour un nouveau paradigme, Paris, Calmann- Lévy, 1981, p. 23.

    20. Ibid., p. 14.

    21. Ibid., p. 51.

    22. Ibid., p. 25.

    23. LA ROCHEFAUCAULD, Maximes.

    24. PLATON, La septième lettre, Oeuvres complètes, Édition de la Pléiade, Paris, Gallimard, 1950, tome 2, p. 1208.

    25. Gustave THIBON, Diagnostics, Paris, Éd. Genin, 1942, p. 25.

    Date de création : 2012-04-01 | Date de modification : 2012-04-01
    Loading

    Contribuez au rayonnement des oeuvres de l'Agora/Homo vivens en devenant membre ou en faisant un don.