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    Dossier: René Dubos

    Le lichen

    René Dubos

    Dialogue avec James Park Morton, doyen de la Cathédrale Saint John the Divine, à l'occasion d'un sermon de carême le 9 mars 1975.

    Dean MORTON: Avec le Professeur Dubos nous voulons considérer la pauvreté et l'enseignement de l'Évangile de ce jour en relation avec la science, essentiellement en relation avec les disciplines qui sont les siennes: la biologie et l'écologie.

    La multiplication des pains et des poissons est un cadeau qui doit être partagé. Mais prenons garde au revers de tout cadeau!, car il y a la tentation de dire que ce n'est pas un cadeau. Et le revers de ce cadeau, en réalité, apparaît dans la dernière phrase de l'Évangile. Les gens dirent «c'est le prophète qui doit venir dans notre monde». Et Notre Seigneur, prenant conscience qu'ils allaient l'emmener de force et le faire roi, les quitta immédiatement.

    C'est précisément la leçon que Dostoievski nous enseigne dans l'histoire du Grand Inquisiteur. Transformer le faiseur de pain en roi - une extraordinaire machine de production. Laissez simplement venir le pain, et nous n'aurons rien à partager. Partager est une discipline spirituelle qui ne peut exister que dans un contexte d'insuffisance et de pauvreté.

    Nous vous interrogeons donc Mr bubos. Pour une compréhension de cet Évangile du partage en tant que discipline spirituelle, nous nous tournons vers la science. Au sein de vos disciplines trouvez-vous une relation entre partage et pauvreté? Avez-vous pleinement conscience que la pauvreté représente quelque chose de plus qu'une simple privation? Dans la nature, la pauvreté est-elle toujours créative ou positive?

    Dr. DUBOS: Tout d'abord, laissez-moi reconnaître que j'ai une grande difficulté à comprendre au fond de moi-même le sens que vous donnez au mot «pauvreté». J'ai toujours considéré, et je suppose que beaucoup d'entre vous le croient, que la pauvreté est une privation, une privation des biens terrestres, une privation de ne pouvoir satisfaire des contacts humains. Et quoique ayant commencé durant ces deux dernières semaines - poursuivant ma conversation avec vous, prenant conscience qu'il y avait quelque chose de plus que ce concept de pauvreté - c'est tout à fait récemment, en fait avant hier, que j'en suis venu à réaliser que, au sein de ma discipline scientifique, celle d'un biologiste, il existe de nombreuses perceptions qu'une insuffisance est non seulement créatrice mais indispensable à l'acte de création.

    Ainsi ce que je vais faire maintenant, si vous me le permettez, est de me comporter selon ce long moule que représente toute vie académique et commencer à présenter l'essentiel de façon abstraite, mais heureusement, sous la forme d'une parabole! Et ensuite je m'efforcerai de transposer ces considérations abstraites aux réels problèmes que notre société rencontre aujourd'hui.

    Laissez-moi commencer par la parabole. C'est une parabole biologique.

    Je vous inviterai à marcher avec moi presque partout dans le monde. Partout où il y a des arbres, où il y a des rochers, des murs de pierre appartenant à d'anciens bâtiments, si vous observez ces rochers, ces troncs, ces murs de pierre et ces vieux bâtiments, vous verrez que leurs surfaces sont en général recouvertes d'une sorte d'excroissance, présentant toutes sortes de couleurs, toutes sortes de différentes structures, souvent incroyablement magnifiques.
    Vous les avez tous vues et vraisemblablement vous avez employé le mot «mousse». Ce dont je parle ne sont pas des mousses: c'est ce que les biologistes et beaucoup d'entre vous, vraisemblablement, reconnaissent comme des «lichens».

    Et bien maintenant, direz-vous, les lichens sont simplement des petites plantes, et c'est ce que les scientifiques avaient l'habitude de croire. Mais on sait maintenant que les lichens sont en réalité une association de deux formes de microbes élémentaires: un champignon et une algue microscopique. Et remarquable phénomène, ce qui constituera le thème de ma parabole, quand ces deux microbes élémentaires deviennent associés - en un seul organisme, pour ainsi dire - alors ils élaborent des quantités de formes magnifiques et complexes, des couleurs subtiles et splendides, ils créent toutes sortes de nouveaux produits chimiques (beaucoup d'entre eux étant employés dans l'industrie de la parfumerie), et ils acquièrent toutes sortes de nouvelles propriétés qu'il aurait été impossible d'imaginer en prenant simplement en considération le champignon en lui-même ou l'algue en elle-même.

    Nous voyons, alors, que chacun de ces microbes élémentaires a la potentialité de fabriquer toutes sortes de formes magnifiques, tous types de qualités extraordinaires, mais ce potentiel ne peut seulement s'exercer que lorsque les deux deviennent étroitement associés. Ainsi la première leçon que je tire de ma parabole est que s'associer et travailler ensemble est essentiel, dans le cours de la vie, pour la réalisation de valeurs nouvelles.

    Maintenant il y a une seconde partie de la leçon, se rapportant peut être plus directement et de façon plus évidente au problème de pauvreté - pour tout dire, ceci: si il y a trop de nourriture, alors les microbes arrêtent leur association; ils commencent à pousser chacun de leur côté. Ils ne trouvent plus la nécessité de s'associer, de s'aider mutuellement. Séparément, ils continuent à pousser comme un champignon ou une algue microscopique, mais rien n'est intéressant à leur sujet. Une abondance, une excessive abondance les fait retourner à un mode de vie obscur et sans inspiration. Ainsi de façon tout à fait particulière, les lichens et leurs richesses sont une expression de la pauvreté de l'environnement dans lequel ils se développent. Ce que j'ai décrit ici pour les lichens a été observé il y a juste une centaine d'années. Le mot pour ce type d'association, inventé à cette époque est «symbiose». Ce mot grec signifie «vivre ensemble». En réalité, c'est plus que vivre ensemble: c'est travailler ensemble, s'intégrer pour n'être qu'un seul organisme.

    Analysons, pendant quelques instants, le mot «symbiose». Considérons la nature, et nous constaterons, partout où nous regardons, à tout niveau de développement des êtres vivants, qu'il existe de telles multiples formes d'associations et de coopération. Elles ont été exprimées par toutes sortes de mots. Un qui est devenu très populaire il y a un demi-siècle a été inventé par le naturaliste et anarchiste russe Kropotkine: il parlait d«'aide mutuelle» entre différents êtres vivants, vivant dans des conditions difficiles. Si vous transposez ce concept à la vie humaine, vous verrez que, sans aucune difficulté, vous en arrivez au mot «communion». En fait, le mot «communion» est l'équivalent exact en latin du mot Grec «symbiose». Je tire la conclusion de ma parabole que la communion est plus que de se trouver associé. Ce n'est pas seulement partager. C'est partager d'une manière telle qu'on en arrive à une interrelation créative. Vous pouvez adapter le mot «communion» à toutes sortes de situation: vous pouvez penser à communion avec la nature, vous pensez à communion avec les autres êtres humains, et naturellement, vous pouvez penser à communion avec le Cosmos comme un absolu et de ce fait au grand sens théologique, au sens divin, du mot «communion».

    Dean MORTON: Vous voudriez dire, alors, que la communion n'est seulement possible que si il y a une ouverture, ce que j'emploierai comme une autre expression du mot «pauvreté». La tendance de l'homme, plus souvent que son contraire, est de s'isoler - de telle sorte que ses biens ne puissent être volés - en opposition à être ouvert et se trouver vulnérable. La vulnérabilité est un autre mot pour cette ouverture à la pauvreté. Le leitmotiv de notre société est de considérer qu'une vie agréable consiste à posséder de plus en plus. Ce qui, nous en arrivons à le reconnaître, représente une société à haut niveau d'énergie. Professeur Dubos, devons-nous être aussi insensés en ce qui concerne l'énergie? Pourriez-vous appliquer le concept de pauvreté, comme vous l'avez montré qu'il s'applique dans la nature, à une économie de l'énergie?

    Dr. DUBOS: Comme vous le savez, dans les discussions publiques sur l'énergie et sur les ressources en matières premières, la seule considération qui compte est de savoir combien on peut en obtenir, combien cela coûtera, quels en seront les effets désastreux si on vient à en manquer. Mais je ne suis pas sans être informé des problèmes causés par un épuisement des ressources et de l'énergie. Mais ce qui est important n'est pas de combien nous disposons, mais comment nous l'utilisons. Aussi paradoxal que cela puisse paraître, souvent nous détériorons la terre et nos propres vies par une utilisation excessive de ses ressources et de l'énergie. Dans de nombreux cas, la créativité exige que nous limitions leurs consommations.

    Laissez-moi prendre trois exemples concrets. Je les ai choisis non pas pour des raisons théoriques mais parce qu'ils représentent des problèmes issus de notre vie quotidienne. Les trois exemples que j'ai choisis concernent l'agriculture, l'architecture et ce qui touche notre santé physique et mentale.

    Pour parler d'agriculture, je me dois être un peu pédant, une fois de plus intervenant de façon académique dans le cadre de ma profession. Je vous demanderai d'imaginer ces nombreuses parties du monde où, il y a plus de 20 000 ans, les populations ont créé la terre à partir de la nature sauvage. Depuis, elles l'ont façonnée avec circonspection en conservant ses qualités et sa beauté, mais en l'améliorant par leur comportement avisé. Durant les 50 dernières années ou presque, nous avons décidé qu'il fallait changer tout cela, que nous pouvions augmenter considérablement les rendements de l'agriculture par apport d'énergie dans son exploitation, soit au moyen d'équipements surpuissants, comme les tracteurs ou les moissonneuses, ou sous forme de fertilisants et de pesticides industriels. Je sais combien ceci a pu être bénéfique; je sais combien nous sommes devenus dépendants d'une utilisation clairvoyante de ces formes d'énergie pour la production des denrées pour l'ensemble du monde. Mais je sais aussi que si nous sommes négligents dans notre utilisation de l'énergie et des matières premières en agriculture, nous détruisons le système même dont nous dépendons. Il est bien connu scientifiquement - et les anciens fermiers le savaient empiriquement - que le sol, le sol naturel, possède des mécanismes biologiques fondamentaux qui lui permettent de fabriquer de l'humus et d'accumuler de nombreux fertilisants. Il existe dans le sol certains types de microbes qui captent l'azote de l'air et l'incorporent dans les plantes. Et bien, nous apprenons que dès que nous utilisons trop de moyens énergétiques dans le système agricole, il y a tendance à une inhibition de l'action de ces mécanismes fondamentaux. L'humus est détruit et les bactéries qui fixent l'azote à partir de l'air ne peuvent plus opérer. Ainsi nous constatons une situation dans laquelle des moyens énergétiques trop puissants rendent impossible le fonctionnement des mécanismes récupératifs et curatifs du sol.

    Maintenant le cas de l'architecture: jusqu'à il y a cinquante ans, dans le monde entier, bâtisseurs et architectes avaient l'habitude d'adapter leurs constructions aux contraintes locales. La forme du toit, l'épaisseur des murs, la forme des fenêtres, l'orientation de la maison, l'ensemble de ceci était déterminé par la neige, les précipitations, les vents, la température, etc... Par leur connaissance de ces contraintes essentielles imposées par l'environnement, les architectes des anciennes populations - et en l'occurrence populations simples - avaient développé partout une architecture locale qui, pour répondre à la question de Dean Morton, était d'une immense diversité et possédait un grand charme, et dont la consommation en énergie était peu coûteuse. Ceux d'entre vous qui souhaiteraient parfaire leurs connaissances dans ce domaine, devraient lire «Architecture Without Architects », qui montre comment les gens pendant des générations possédaient le sens d'une construction qui correspondait aux conditions naturelles. Et bien, pendant les cinquante dernières années, comme je l'ai dit nous avons introduit dans nos constructions des processus énergétiques afin d'éviter d'avoir à respecter ces contraintes. Nous sommes devenus si insouciants dans notre utilisation de l'énergie que nous surchauffons nos bâtiments pendant l'hiver et que nous les sur rafraîchissons pendant l'été. Tout ceci provient de ce type anonyme d'architecture qui défigure toutes nos villes dans le monde entier. Je suis persuadé que si nous devenions plus économiques, plus raisonnables, dans notre utilisation de l'énergie, une fois de plus nous pourrions conférer à l'architecture cette forme de qualité qui correspondrait aux conditions locales.

    Dean MORTON: Vous pourriez même utiliser de nouveau un autre mot: «communion». Les gratte-ciel en verre de New York, avec leurs fenêtres qui ne peuvent être ouvertes, rejettent précisément toute communion avec l'environnement. Ils refusent ce principe de co-symbiose avec la vulnérabilité. C'est tordre le cou à l'architecture de l'environnement. Au diable l'environnement dans laquelle elle s'est installée.

    Dr. DUBOS: Le dernier exemple que je veux vous donner concerne notre santé physique et mentale. Sans être des biologistes professionnels, chacun d'entre nous sait que nous sommes tous nés avec un large potentiel de facultés physiques et mentales. Et vous savez que ce potentiel ne peut s'exprimer que si nous lui donnons une chance de s'exprimer.

    Pensez seulement à un muscle. Chacun d'entre nous est né avec un potentiel pour disposer de muscles vigoureux, mais ils ne le deviennent qu'à condition que nous les fassions fonctionner. Les enfants naissent avec une capacité d'acquérir de l'expérience et d'aimer. Ces dons potentiels, que nous avons à la naissance, deviennent réalité à condition que nous fassions l'effort d'apprendre à partager avec les autres, de faire l'expérience de l'amour de la nature.

    Mon sentiment personnel est que durant les cent dernières années ou presque, une tendance croissante s'est manifestée dans nos civilisations occidentales, s'accroissant dans le monde entier, d'utiliser l'énergie pour éviter tout effort plutôt que de l'utiliser pour apprendre le monde avec nos corps et avec toutes les facultés de notre esprit. Pour être très dogmatique sur ce plan (par manque de temps), notre santé physique et mentale dépend dans une large mesure de la façon dont nous utilisons notre potentiel et commençons à l'épanouir aussi tôt que possible. Si nous pouvions reconsidérer notre société de telle façon que nous ne dépensions pas l'énergie pour éviter l'effort mais que nous la dépensions pour devenir partie prenante - en tout ce qui concerne l'homme et la nature - nous améliorerions notre santé physique et notre santé mentale.

    Dean MORTON: En conclusion, pourriez-vous, Professeur Dubos, nous dire quelque chose sur la place de l'homme au sein du grand ordre créatif, au sein de cette compréhension de la communion et de la pauvreté?

    Dr. DUBOS: C'est le type de question que je me pose moi-même et à laquelle je réponds en mon for intérieur. Pour répondre à une telle question, je devrais aller bien au-delà des domaines de connaissance que j'ai maîtrisées ...

    Dean MORTON: ... devenez un théologien

    Dr. DUBOS: ... et devrais m'engager dans des considérations de nature intimement personnelles. Aussi laissez-moi parler d'une parabole - pour tout dire, la parabole biblique dans laquelle il est décrit que Adam a été créé avec de la terre. Pour moi, en tant que biologiste, il y a une signification hautement scientifique dans cette parabole. C'est un symbole que nous ayons été créés comme espèce et que nous nous créions nous-même en tant qu'individus, par notre comportement à l'intérieur de l'ordre naturel de la création, par notre découverte de l'ensemble de la création au cours de notre évolution en tant qu'espèce et au cours de notre développement individuel. Ainsi sous cette forme scientifique d'explication, j'ai redécouvert ou remémoré les mots du théologien grec Origène, qui affirme que l'homme est le miroir du Cosmos.

    De ceci j'en tire la conclusion, ce que je m'efforce d'appliquer à ma propre vie, que nous sommes sains - et le mot «sain» possède une relation étymologique avec le mot «tout» - seulement à la condition que nous participions de façon active avec notre propre énergie, avec l'énergie qui est en nous, à la vie de la nature et à la vie des autres êtres humains.

    Dean MORTON: nous pouvons pousser l'Étymologie un pas plus loin: santé, globalité, sainteté! Amen.

    sermon de carême - 9 mars, 1975
    Cathedral of St John the Divine - Manhattan, NY


    l'optimiste désespéré .........


    Un des aspects angoissants de notre époque réside dans le fait que de nombreuses personnes, dans notre civilisation occidentale, ont perdu leur fierté en l'être humain et souffrent d'un découragement en leur esprit, qui les fait douter de notre capacité à construire notre futur. Cette faiblesse morale habituelle semble la plus douloureuse, lorsqu'on la compare à l'humeur confiante régnant au 18ième siècle.

    En 1743 Benjamin Franklin proposa à ses concitoyens «Une proposition permettant de promouvoir une connaissance utile au sein des plantations britanniques en Amérique». Il pensait à une Académie orientée vers des discussions et des expériences qui, il l'espérait «introduirait la Lumière dans la Nature des Choses, aurait tendance à accroître le Pouvoir de l'Homme sur la Matière, et multiplierait les Commodités et les Plaisirs de la Vie». La conception de Franklin eut pour conséquence finale la création de la Société Philosophique Américaine, qui en définitive obtint sa charte en 1780. La formulation de la proposition de Franklin et de la Société Philosophique Américaine reflète l'orgueil en l'être humain et la confiance que la condition humaine pouvait être améliorée - grâce à la connaissance. Ce sens de fierté et de confiance, caractéristique du Siècle des Lumières, au 18ième siècle, est devenu beaucoup plus ténu à notre époque. Je veux aborder ici les effets des attitudes collectives sur le développement de la civilisation technologique et trouverai indispensable d'exprimer de prime abord mes conceptions concernant la nature humaine.
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    La modélisation du monde moderne a été en grande partie établie par les philosophes du Siècle des Lumières. Parmi eux, aucun n’a eu plus d'influence que Voltaire et Jean-Jacques Rousseau - tous deux étant décédés à Paris, il y a deux cents ans, en 1778.

    Voltaire et Rousseau avaient passé leurs vies en France et en Suisse, en dehors de quelques années en Angleterre; tous deux, s'étaient rapprochés de Diderot et des autres encyclopédistes; tous deux avaient acquis une renommée littéraire, tôt dans leur vie, et s'étaient fait une célébrité dans les salons français auprès des hommes et des femmes riches et de condition. En dépit de ce côté commun du conditionnement social, ils ont démontré, dans leur maturité, des attitudes opposées au sujet des modes de vie et des visions de l'humanité.

    Voltaire avait foi en la raison - en permanence. Il était convaincu que l'humanité pouvait être enrichie et améliorée par pur raisonnement intellectuel et en plaçant l'esprit au service de la logique pure. Quoique maladif, pendant une bonne partie de sa vie, il tira beaucoup de plaisir de ses contacts sociaux et de la fortune qu'il avait accumulée. A l'opposé, Rousseau, avait peu de foi en la raison. Au contraire il croyait dans les sentiments et dans les actions dictées par le cœur. Ses vues, en de multiples manières, devinrent simplistes et sa vie sociale devint terriblement limitée. Au travers de choix qu'ils firent, tôt dans leurs vies, Voltaire et Rousseau en arrivèrent ainsi à symboliser deux aspects opposés de la civilisation française et de la vie humaine - le culte de la raison et l'adoration des instincts.

    Parmi les artistes, Thomas Rowlandson et William Blake représentent d'autres exemples de similitudes et de contradictions. Tous deux disparurent en 1827 à l'âge de 70 ans. Tous deux demeuraient à Londres, respectivement fils d'un négociant en laine et d'un bonnetier. Tous deux étudièrent la peinture à l'Académie Royale, proclamèrent la supériorité du trait sur le volume et préférèrent l'aquarelle comme moyen de prédilection. Aucun des deux artistes n'acceptait le monde pour ce qu'il était, et chacun à sa manière, fit usage de la peinture comme véhicule de ses idées sociales. Et alors, tout en ayant tous ces points en commun, les deux hommes avaient une conception très différente de la vie. Rowlandson, le joueur, représentait la société avec l'art cynique du caricaturiste. William Blake, le poète et l'idéaliste, percevait et exprimait la création avec l'innocence enthousiaste d'un enfant.

    René Descartes et Blaise Pascal étaient deux scientifiques, vivant à la même époque, qui eux aussi présentaient des ressemblances et des disparités frappantes. Tous deux étaient nés dans des familles prospères, très cultivées, exerçant des professions juridiques dans les provinces françaises; tous deux démontrèrent, tôt, des dons pour les sciences et spécialement pour les mathématiques; tous deux acquirent une renommée internationale et furent socialement honorés - tout en présentant des attitudes intellectuelles opposées. Descartes se trouva de plus en plus convaincu que tous les aspects de la création, y compris la nature humaine, seraient finalement compris, au travers de l'usage de la raison et de processus analytiques. A l'opposé, Pascal, faisait appel à la foi, comme la seule approche valide à la connaissance et concluait que le cœur a ses raisons que l'esprit rationnel ne peut en aucun cas connaître.
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    Ces exemples me rendent sceptiques sur la tentative d'expliquer le comportement humain par un conditionnement environnemental ou selon des processus socio-biologiques. Il va de soi que la vie humaine se trouve influencée par les facteurs génétiques et les facteurs environnementaux; mais les aspects réellement intéressants de la vie - ceux qui rendent les humains si manifestement différents des animaux - transcendent clairement de telles explications biologiques primaires. Les sociologues et les sociobiologistes peuvent prendre en compte les aspects animaux de la vie humaine, mais attachent peu d'intérêt à s'exprimer sur les choix qui nous font surpasser notre animalité. Artistes et autres humanistes sont habiles à percevoir et à décrire les traits humains, mais ne sont pas plus capables que les scientifiques à appréhender ce qu'une personne spécifique aimerait devenir ou veut faire à un moment donné. Tout être humain vit, pour ainsi dire, dans un monde qui lui appartient - jamais totalement accessible aux autres.

    De la sorte, la nature humaine n'est pas aussi simple qu'elle puisse en être réduite à la connaissance que possèdent les étudiants du 20ième siècle. Humanistes et scientifiques ont, pour beaucoup, contribué à la compréhension de nos caractéristiques, de nos origines et de nos potentialités. En tant que spécialistes, cependant, nous avons tendance à faire preuve d'une certaine forme d'infantilisme qui nous fait considérer les phénomènes que nous étudions, dans notre propre discipline, comme étant la plus importante en vue de la compréhension de la nature humaine. Nous avons tendance à prendre en compte une vision de la vie et de l'histoire, teintée de déterminisme, car nous surestimons la capacité de nos connaissances à fournir des explications et que nous sous-estimons la liberté que possèdent les humains à jouir des choix qu'ils font et des décisions qu'ils prennent.

    De l'aveu général, le libre arbitre ne pourra jamais être démontré, encore moins expliqué, mais cette carence ne pèse pas lourd vis-à-vis des manifestations innombrables qu'exerce notre liberté dans la vie courante. Ce que Samuel Johnson écrivait en 1778 s'avère toujours véridique en 1978: «Toutes les théories vont à l'encontre de la liberté de notre volonté, mais cette liberté se trouve confirmée par l’expérience». Les aspects les plus importants de la nature humaine ne sont pas ceux qui peuvent se trouver expliqués par les connaissances actuelles. Les êtres humains - et plus vraisemblablement les animaux aussi - exercent en permanence leurs choix et agissent d'une façon telle, qu'elle provoque le sourire de la part du déterminisme orthodoxe, biologique et social.

    La vision déterministe du destin humain s'est trouvée récemment renforcée par la présomption largement répandue que la technologie - ou plutôt ce que Jacques Ellul appelle LA TECHNIQUE - est totalement gouvernée par la science objective et qu'elle a développé une logique interne, qui lui est propre, pratiquement indépendante de tout contrôle humain. Il apparaît néanmoins évident que les choix humains continuent à influencer tous les aspects de la société technologique, comme ils ont toujours influencé les autres institutions humaines. Les changements rapides dans les concepts architecturaux, au cours des récentes décennies, fournissent une évidence visuelle sur le fait que les humeurs des hommes jouent un rôle dominant dans l'emploi des technologies modernes pour la conception (le design) des immeubles. Ainsi, les architectes, prêchent désormais pour un changement du «modernisme» vers le «post-modernisme» - non en raison de nouvelles technologies ou de nouveaux concepts sociaux - mais en raison d'un simple désir de changement. « Le Moins constitue le Plus » était la devise des concepteurs d'il y a une génération. La phrase « Le Moins est Rasoir » est désormais considérée comme une justification suffisante pour opérer des changements.
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    En 1605, au commencement même de l'ère scientifique, Francis Bacon écrivait dans Le progrès de l'Enseignement que «L'invention de l'aiguille aimantée qui indique la direction ne représente pas plus de bénéfice pour la navigation que l'invention des voiles qui fournit la motricité». C'était un avertissement clair que les progrès technologiques dépendraient de la définition des buts à atteindre autant que du développement des techniques. De l'aveu général, l'avertissement de Bacon n'avait pas eu réellement de conséquences, jusqu'à nos jours, en raison du fait que la plupart des techniciens se sont trouvés plus passionnés par le mouvement, que concernés par la direction; mais il y a évidence que l'humeur collective commence à changer. Alors que taille et vitesse représentent toujours les critères les plus recherchés, en tant que critères de réussite, nous en sommes venus à réaliser que le mot progrès ne signifie que aller de l'avant, vraisemblablement sur la mauvaise voie.

    Le changement dans l'attitude du public peut être considéré à la lumière d'un événement qui s'est produit, il y a moins d'un demi-siècle. En 1933, une Exposition Internationale, se tenait à Chicago, pour célébrer le «Siècle de Progrès» qui s'était écoulé depuis son commencement en 1833, et qui avait vu le triomphe de la société technologique. Les organisateurs de l'exposition étaient si convaincus que la technologie scientifique améliore, d'une façon immuable, la vie humaine qu'ils mentionnaient dans le catalogue «La science découvre, le génie invente, l'industrie met en application et l'homme s'adapte lui-même à ou est façonné par ce qui est nouveau». Un des sous-titres du catalogue était «La science trouve, l'industrie met en application et l'homme s'y conforme» (italiques de ma part). Cette philosophie prévalait toujours parmi les futurologistes des années 1950, lorsqu'ils s'efforçaient de prévoir ce que serait le monde en 2000. D'une uniformité lamentable, ils prévoyaient un futur modelé par des architectures et des technologies d'avant-garde, sans se préoccuper le moins du monde des besoins de l'homme ou des conditions naturelles.

    Un changement fondamental d'attitude intervint au cours des décennies 1960 et 1970. Personne n'oserait affirmer aujourd'hui que les humains doivent se conformer aux impératifs technologiques ou qu'ils devront se trouver façonnés par les forces technologiques. Au contraire nous désirons que le développement industriel soit adapté à l'humanité et à la nature - non la façon désuète de se comporter, comme le préconisaient les organisateurs de l'exposition de Chicago. Cette nouvelle attitude, basée sur des critères humains et écologiques, déterminera le rôle joué par la connaissance et la technologie dans le futur.

    La vie de Charles Lindbergh, comme il le mentionne dans son Autobiographie des Valeurs, publiée à titre posthume, symbolise de quelle façon le monde moderne a évolué depuis la fascination exercée par les technologies sophistiquées, jusqu'à réaliser qu'une dépendance non avisée et excessive à ces technologies, menace les valeurs humaines fondamentales. Alors qu'il effectuait un safari au Kenya, à la fin de sa vie, Lindbergh se trouva totalement imprégné par les qualités sensorielles de la vie africaine qu'il percevait «au travers des danses des Masaï, de la fertilité des Kikuyu, de la nudité des garçons et de filles. Vous ressentez ces qualités par le soleil sur votre visage et par la poussière sur vos pieds ….. dans les aboiements des hyènes et les hennissements des zèbres». Faisant l'expérience de ces qualités sensorielles Lindbergh se demandait, «Se peut-il que notre civilisation soit nuisible au progrès humain? … Est-ce que la civilisation n'est, en définitive, qu'un développement tellement superspécialisé de notre intellect, devient si spécialisée et si artificielle, si éloignée de nos sens, qu'elle sera incapable de continuer à fonctionner?».

    Les doutes de Lindbergh concernant notre civilisation furent des plus surprenants pour moi, car dans les années 30, je l'avais connu en tant que collègue à l'Institut Rockefeller, où il avait mis au point un pompe à perfusion, en collaboration avec le Dr Alexis Carrel. Ce qui l'intéressait en priorité, à cette époque, en même temps que l'aviation, était les appareillages mécaniques destinés à explorer ce qu'il appelle dans son livre «les mécaniques de la vie». Son Autobiographie des Valeurs révèle de quelle façon, en fin de compte, il modifia son intérêt exclusif pour les applications mécaniques de la science en une profonde interrogation envers ses implications sociales et philosophiques. Il demeura amoureux de science moderne et était, par exemple, fasciné par l'exploration de l'espace; mais il devint fortement angoissé de voir la technologie utilisée à des fins vulgaires et destructrices.

    De la sorte, Bacon, au début de l'ère scientifique et Lindbergh - plus de deux cents ans plus tard - exprimaient en termes différents un souci qui tourne autour de notre forme de civilisation. Science et technologie nous offrent les moyens de créer presque tout ce que nous désirons, mais le développement de ces moyens, sans objectifs valables, génère, au mieux, une vie monotone et peut, au pire, conduire à une tragédie. Quelques uns des exploits les plus spectaculaires de la technologie scientifique nous rappellent les mots du Capitaine Achab dans le Moby Dick de Melville: «Tous les moyens dont je dispose sont parfaits, mais mon but et mes objectifs sont insensés». La force démoniaque n'est cependant pas la technologie scientifique elle-même, mais notre propension à considérer les moyens comme une fin en soi - une attitude symbolisée par le fait que nous mesurons la réussite en terme de PIB, plutôt qu'en terme de qualité de la vie et de qualité de l'environnement.

    De nombreuses réalisations spectaculaires, intervenant de nos jours, ne sont que la manifestation actuelle de courants, initiés il y a plusieurs décades. Nous avons fait progresser la civilisation essentiellement en accélérant et en accroissant le processus de changement, souvent jusqu'à l'absurdité. Une voiture particulière est un symbole de liberté; des millions non seulement créent des embouteillages, mais aussi montrent à l'évidence notre dépendance. A petites doses, l'énergie industrielle rend la vie plus facile et plus variée; une totale dépendance la transforme en une sorte d'esclavage.

    La vigueur physique constitue une caractéristique de notre époque bien plus que la prise en considération des valeurs. Désormais tout porte à croire que ce seront des attitudes plus humanisées qui façonneront notre avenir. Commence à poindre une prise de conscience que, faire de plus en plus de ce que nous faisons déjà, tout simplement en plus grandes quantités et plus rapidement, n'est pas sensé; et que nous devons ajuster nos moyens à nos fins, simplement en nous demandant quelles sont les conséquences à long terme de nos actes.
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    Les innovations ne peuvent perdurer avec succès que si elles sont adaptées aux constantes physiques et humaines de la nature humaine. Par chance, de telles contraintes sont compatibles avec beaucoup de diversité, car elles représentent les différentes façons de se comporter, en accord avec les lois naturelles. L'individualité d'une culture s'est accomplie au travers des choix que font les humains parmi les options qui s'offraient à eux, à un moment donné et en un lieu donné. Il y a encore peu de temps, ces options nous étaient offertes presque exclusivement par le monde naturel et les choix s'effectuaient soit par caprice ou du fait d'une sagesse empirique; mais options et choix sont désormais affectés de façon croissante par la connaissance et tout spécialement en raison de la connaissance scientifique. La connaissance accroît le champ de nos options par le biais de différents mécanismes. Elle fournit des informations qui peuvent atteindre le domaine public sous forme de faits vérifiables et de lois. Elle génère des innovations techniques qui peuvent servir les objectifs choisis. En permanence elle nous apporte des surprises et nous frappe, car ce qu'elle nous apprend et la façon dont elle est employée est en grande partie imprévisible, rendant ainsi les gens plus réceptifs à de nouvelles attitudes et plus désireux de changer leurs façons de vivre.

    Cependant, alors que la connaissance accroît le champ des options, elle ne peut constituer l'unique base pour la prise de décision, car elle s'avère toujours incomplète et par voie de conséquence ne peut décrire tous les aspects du monde, qui s'appuient sur la vie humaine et sur la qualité de l'environnement. La connaissance s'avère plus efficace comme générateur de possibilités que comme guide pour effectuer un choix et que comme source d'éthique.

    La plupart des écosystèmes naturels, par exemple, sont extrêmement résistants. Les paysages terrestres et maritimes qui ont été gravement endommagés par la pollution et en raison d'une utilisation inappropriée, ont pu réacquérir, de façon spontanée, une santé écologique - une fois les causes de ces dommages éliminées. Mais une santé écologique ne peut être compatible qu'avec différents stades écologiques, correspondant eux-mêmes à différentes valeurs culturelles. Ainsi, la zone tempérée était couverte de forêts et de marais avant l'avènement de l'agriculture; on assiste à un retour spontané de la forêt, dès que l'exploitation agricole est arrêtée. Les écologistes professionnels ont tendance à croire que nous devrions tirer parti de cette renaissance et laisser ainsi la nature recréer un paysage sylvestre, semblable à celui de la nature d'origine, à l'état sauvage. Mais, pour ma part et selon mon jugement, un paysage diversifié de terres cultivées, de prairies, et de bois semble plus souhaitable sur un plan écologique et économique - et également, esthétiquement, bien plus attractif, que la nature sauvage primitive, avec ses forêts. Pour cette raison, j'apprécie considérablement les efforts entrepris dans différentes parties de la zone tempérée, en vue de limiter la croissance des broussailles et des arbres, là où les cultures ont cessé, même si des terres en jachère ne représentent pas un écosystème naturel, puisque d'origine humaine.

    La Grèce ancienne était elle-même couverte de forêts. Les paysages que nous présente la Grèce moderne sont la conséquence de l'érosion qui a suivi la déforestation, mais comme dans d'autres parties du monde, spontanément, des arbres repoussent dans les secteurs qui sont protégés du broutage des chèvres et des lapins. Quoique l'érosion ait des conséquences désastreuses sur un plan agricole, elle a le mérite, à mes yeux, de permettre à la lumière de jouer ses jeux ravissants avec le cadre blanc de l'Attique. Il me plait à penser que les divinités tourmentées de la période grecque préclassique pourraient être devenues plus espiègles et plus humaines, au moment où elles sortaient de l'obscurité de la forêt, pour pénétrer dans la lumière des grands espaces dégagés. La Logique ne se serait peut-être pas développée en Grèce, si la terre était restée couverte d'une végétation enchevêtrée et opaque.

    Les ressources n'existent pas, telles quelles, dans la nature. Elles sont créées par la connaissance et la technologie qui permettent de séparer différentes substances, à partir des matières brutes qui, elles, sont présentes à l'état naturel, et de les transformer afin qu'elles puissent être utilisées pour un dessein bien précis. La bauxite, à partir de laquelle on prépare l'aluminium, ne devint réellement une ressource qu'il y a un siècle, lorsque les techniques, enfin disponibles, permirent de séparer le métal de son minerai et de le travailler à des fins métallurgiques. A l'identique, le pétrole, le gaz et l'uranium ne devinrent seulement des ressources que, lorsque des techniques furent développées pour les extraire et permettre de les employer comme sources d'énergie.

    Si notre forme de civilisation est dépendante de sources abondantes de métaux et d'énergie, par contre les opinions différent en ce qui concerne quel type de priorité doit être adopté dans notre système social de valeurs. Il existe d'énormes réserves de cuivre dans le Cascades National Park, mais leur exploitation exigerait une gigantesque mine à ciel ouvert et de la sorte dégraderait une magnifique zone, demeurée à l'état sauvage naturel. Du titane pourrait être extrait du sable de Cap Cod, et différents autres métaux tels que l'uranium, extraits du granit des White Mountains - mais ceci endommagerait la qualité esthétique de ces paysages humanisés. De la sorte, des «limites à l'expansion» sont fixées non seulement par l'existence des matières premières, mais aussi par les choix que fait la société concernant les différents facteurs affectant la qualité de la vie.

    Les ressources en pétrole s'épuiseront un jour, mais d'ici quelques décades, des techniques appropriées permettant d'obtenir de l'énergie à partir de sources renouvelables verront le jour - nucléaire ou solaire ou vraisemblablement les deux. La sélection des méthodes, en vue de la production d'énergie impliquera, cependant, des choix basés non seulement sur les connaissances scientifiques et sur une analyse des rapports coûts/bénéfices, mais aussi sur des jugements de valeur relatifs à la forme idéale de société.

    Les technologies en vue de la production et de l'utilisation de l'énergie nucléaire nécessiteront inévitablement des énormes générateurs qui exigeront de stricts contrôles technologiques et sociaux - résultant en un haut degré d'organisation et de centralisation. A l'opposé, les premières étapes dans l'utilisation de l'énergie solaire pourront être réalisées dans des unités relativement petites - une nécessité qui conduira à une décentralisation sociale. De nombreuses personnes, et peut-être la grande majorité, préfèreront disposer d'une électricité abondante, à volonté, sans se préoccuper de son origine, de ses effets sur l'environnement et ses coûts sociaux indirects. D'autres personnes, au contraire, préfèreront des technologies à échelle humaine, mieux compatibles avec une décentralisation sociale et un pluralisme régional et culturel. Il en ressortira vraisemblablement un amalgame de sources d'énergie centralisées et décentralisées, sélectionnées pour convenir aux caractéristiques de l'environnement et de la société, dans une zone donnée - et compatible - avec l'expression des aspects multiples de la nature humaine.
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    Il y a deux cents ans, l'acte de constitution de la Société Américaine de Philosophie commençait avec l'affirmation que «cultiver une connaissance utile, favoriser l'avancée des arts libéraux et de la science dans chaque Pays, aura une influence des plus directes sur l'amélioration de l'agriculture, sur le développement du commerce, sur l'amélioration et le confort de notre vie, sur l'agrément apporté par notre société et sur la croissance et le bonheur de l'humanité.» Nous avons franchi de grands pas pour accomplir les aspects scientifiques et technologiques de la proposition de Franklin, mais n'avons pas contribué beaucoup à «l'agrément de la société» ou au bonheur humain. Nous sommes bien meilleurs pour développer des moyens que pour arriver à nos fins, comme par exemple lorsque nous créons des moyens sophistiqués de communication et que nous les utilisons pour transmettre des informations futiles ou lorsque nous accroissons la productivité de certains biens - alors que nous négligeons les expériences que nous pouvons tirer de ce que nous produisons déjà. Les problèmes les plus difficiles et les plus essentiels se rapportent à des questions de valeur. Ainsi que Bacon l'affirmait en 1605, la direction est au moins aussi importante que le mouvement.

    Cependant, la relation entre fin et moyens est bien plus complexe qu'il n'apparaît à partir du contraste entre les deux mots. Des fins élevées sont souvent l'expression ultime de moyens mis en oeuvre pour des usages mineurs ou même pour leur propre sauvegarde. Personne ne naît avec un besoin biologique de lire ou d'écrire; de nombreuses sociétés se sont en fait développées sans disposer de ces moyens. Mais une fois l'écriture inventée - vraisemblablement par les Sumériens pour conserver la trace de leurs approvisionnements - elle a généré des fins qui ne se rapportaient pas à son premier usage et est devenue créatrice de nouvelles valeurs. Dans une large mesure, la croissance de la civilisation dépend de la possibilité de formuler de nouvelles fins que l'on peut alors envisager, car de nouveaux moyens sont disponibles.

    Ainsi les fins évoluent avec les moyens créés par la civilisation, à notre époque particulièrement par la science et la technologie. Mais les fins ne sont désirables que dans la mesure où elles apportent de nouvelles valeurs à la vie et à la terre. Sous cet aspect, la différence entre fin et moyens, quoique souvent brouillée, est néanmoins réelle. Les fins se réfèrent à la qualité de l'expérience, les moyens aux techniques qui peuvent être employées pour accroître et enrichir cette expérience. Les fins doivent être considérées comme le domaine des humanités et les moyens comme celui de l'expérience. La civilisation occidentale ne réussira pas pleinement jusqu'à ce que ses humanistes et ses scientifiques apprennent à formuler et à développer ensemble, comme préconisé par Franklin en 1743, «des expériences philosophiques» qui accroissent et enrichissent le rôle joué entre l'humanité et le reste de la création.

    En 1837, Emerson conclura son allocution Phi Beta Kappa, par un plaidoyer pour que l'étudiant américain se détache des modèles européens. Je me résignerai à dire que la tâche la plus importante pour l'étudiant américain, de nos jours, est de réaliser l'intégration de la science et des humanités.

    Date de création : 2012-04-01 | Date de modification : 2012-04-01
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    Informations
    L'auteur

    René Dubos
    Microbiologiste français, pionnier de l'écologie aux États-Unis
    Mots-clés
    biomimétisme, mousse, pauvreté, Thomas Rowlandson, William Blake, Voltaire, énergie, ressources, symbiose, liberté
    Extrait
    «De l'aveu général, le libre arbitre ne pourra jamais être démontré, encore moins expliqué, mais cette carence ne pèse pas lourd vis-à-vis des manifestations innombrables qu'exerce notre liberté dans la vie courante. Ce que Samuel Johnson écrivait en 1778 s'avère toujours véridique en 1978: «Toutes les théories vont à l'encontre de la liberté de notre volonté, mais cette liberté se trouve confirmée par l’expérience». Les aspects les plus importants de la nature humaine ne sont pas ceux qui peuvent se trouver expliqués par les connaissances actuelles. Les êtres humains - et plus vraisemblablement les animaux aussi - exercent en permanence leurs choix et agissent d'une façon telle, qu'elle provoque le sourire de la part du déterminisme orthodoxe, biologique et social.»
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