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    Impression du texte

    Dossier: Temps

    Du bon usage du temps

    Pierre Sansot
    A l'heure où les nouvelles technologies réduisent la distance et le temps, où le rythme de nos existences s'accélère et s'uniformise, nous poussant à un certain « activisme » et à une dépossession de nous-mêmes, l'écrivain Pierre Sansot s'arrête pour nous faire réfléchir sur notre rapport au temps, prône l'ouverture créative à l'instant, à l'Autre, au monde en somme, pour accéder au bonheur. Un véritable art de vivre.

    Article paru dans le numéro 38 (janvier 2000) du magazine Label France, publié par le Ministère français des Affaires étrangères

    http://www.france.diplomatie.fr/label_france/FRANCE/DOSSIER/2000/08temps.html
    Le temps n'est pas un accident. Il nous accompagne et nous dévoile dans notre manière d'aller aux choses et à nos semblables - et aussi, dans notre façon de nous accomplir. Autant établir avec lui des relations cordiales et en faire notre allié. Mais comment en user intelligemment ? Quels pièges déjouer ? Etre malade du temps constitue l'une de nos plus graves défaillances. Je crois découvrir en lui un mélange d'activité et d'apparente passivité. Comme j'insisterai sur la volonté de consentir, de ne pas brusquer l'événement, parfois de le laisser être, il me paraît nécessaire de surmonter un éventuel malentendu.

    En effet, je ne mets pas en cause nos initiatives dans les trois dimensions de notre durée. Ainsi le passé ne repose pas en nous mollement. Nous avons à le retenir, à l'inscrire dans notre conscience. Quand, à un certain âge, nous ne disposons plus de cette capacité de mémoriser, les événements que nous avons vécus ne laisseront pas de trace et ce sera comme si nous ne les avions jamais rencontrés.

    L'avenir. Il s'ouvre, il se rétrécit à la mesure de nos projets, parfois immense, parfois si étriqué que nous butons contre lui. C'est parce que nous nous élançons avec une certaine fougue vers ce qui n'est pas encore que nous bénéficions d'un certain avenir.

    Le présent ? Il adviendrait de lui-même sans que nous ayons à nous prononcer. Or, là encore, l'être humain doit coopérer à sa venue, lui permettre d'obtenir une place. Dans la distraction et dans certaines maladies, une telle inscription ne se produit pas. Nous sommes alors, comme l'on dit, absents, absents au monde, absents à nous-mêmes. L'ennui, c'est parfois, notre incapacité à nous joindre au monde et à nous laisser affecter par lui.

    A l'écoute du monde

    Ce que je remets donc en question, ce n'est pas l'action mais un certain activisme qui nous disperse, nous empêche de revenir à nous-mêmes et de savourer le bonheur, les petits bonheurs comme les plus grandes joies. J'ai nommé, d'une manière qu'il faut entendre convenablement, « lenteur » non point le désir de ne rien faire mais celui d'agir en conformité avec ce que le monde nous propose.

    A titre d'exemple, je pourrais parler de la flânerie. Flâner, c'est avancer librement, lentement dans une ville pressée, n'attacher du prix qu'à la merveille de l'instant. La flâneuse a quelque chose de souverain, de fluide dans son allure. Le regard curieux, avisé, mobile du flâneur respire l'intelligence et tous deux me paraissent agréables à considérer.

    Je pense à d'autres attitudes moins visibles mais peut-être plus fondamentales. Ainsi, écouter, se montrer capable de recevoir véritablement la parole d'autrui. Il ne suffit pas d'ouvrir tout grand nos oreilles. Il n'est pas facile de s'effacer ainsi devant un interlocuteur. Quand j'y arrive, ce qui exige de l'humilité, de la patience et un effort certain, une sorte d'expérience merveilleuse se produit. Une pensée autre que la mienne prend sens en moi. Je ne la traque pas, je ne cours pas après elle, je ne l'interprète pas à partir de mes a priori. Et alors en acceptant les temps morts, les silences, je m'enrichis et je m'augmente d'une expérience inattendue.

    J'évoquerai une expérience en apparence plus humble. Un repas de fête ne doit pas se bâcler. Il exige bien des précautions. Il nous faut le humer avant de prendre place à table, le savourer, l'honorer par notre tenue, l'agrémenter par la gentillesse de nos remarques, de nos propos. Une telle évocation me conduira à des propositions plus générales qui auront rapport à un certain art de vivre.

    Si l'invité dévorait à la va-vite les mets et s'il quittait aussitôt la table de son hôte, il manifesterait de l'ingratitude. J'aimerais que de la même manière, nous rendions hommage à tout ce que le monde a la bonté de nous offrir : un sourire, un geste amical, une façade ensoleillée, l'intransigeance d'un à-pic, les ressacs millénaires de l'océan. Ne pas nous attarder auprès de ces merveilles, c'est manquer de reconnaissance à leur égard.

    Je demande que nous nous attardions, que nous adoptions un rythme moins soutenu chaque fois que la beauté ou la bonté l'exige. Encore faut-il que notre faculté d'émerveillement ne soit pas tarie. Quand elle s'estompe, le monde devient un désert de sens que nous traversons à la va-vite et dans le désespoir. Nous accumulons les paysages, les aventures et les plaisirs comme si leur addition devait nous procurer le bonheur. Or l'essentiel ne se dévoile qu'à un regard attentif, émerveillé, respectueux. Une ville inconnue, il nous faut l'apprivoiser; attendre qu'elle veuille bien de nous, revenir sur nos pas. Malheur aux touristes pressés qui croient tout connaître en quelques heures.

    Il en est de même de l'approche d'un être qui nous tient à cœur : ne pas fondre sur lui, ne pas le capturer, lui faire signe discrètement et s'il ne veut entendre nos signes, renoncer. S'il s'agit d'un authentique amour, prendre le temps qu'il prenne forme et comme l'être auquel nous croyons être destiné est inépuisable, pressentir dans la joie que cette entente exigera des années pour s'accomplir.

    L'alternance des rythmes

    Mais il nous faut parfois aller vite et alors la lenteur n'est plus de mise. L'urgence existe, celle de porter secours, de s'engager à ses risques et périls. L'hésitation constituerait un alibi commode pour « nous défiler ». Je ne pense pas seulement à l'urgence. Il est des situations où la beauté du geste commande la vivacité, le brio et auxquelles un rythme alangui ne convient pas. Ainsi certains paysages, certaines villes demandent à être parcourus rapidement. Un être de qualité, s'il existe, saurait pratiquer l'alternance des rythmes. Il s'accorderait avec beaucoup de naturel aux changements de ton et de mesure d'un univers polyrythmique.

    Je remets en question seulement les forces qui nous échappent, qui nous sont extérieures et qui nous contraignent. Chaque fois qu'une personne a le désir d'aller vite dans une effervescence créatrice, il ne doit pas modérer la générosité de ses élans. Seulement, cette manière d'user du temps est-elle encore possible ? J'admets que les cadences du travail, le souci légitime de la réussite sociale ou tout simplement de la survie entament notre liberté. Il me semble cependant que dans les moments disponibles nous continuons à forcer la cadence, à multiplier les descentes à ski sans souci de la beauté du paysage, à enchaîner les relations et les rencontres au lieu de nous donner véritablement à quelques-uns. Mais j'aurais tort de me montrer pessimiste, tant de gens savent user d'un temps plus humain et au fond plus riche.

    Il s'ensuit quelques propositions concernant l'existence sociale. Pour l'éducation, il conviendrait de ne pas brûler les étapes, d'admettre qu'un apprentissage exige de la patience, passe par des tâtonnements. Pour l'urbanisme, nous saurons qu'une ville ne se traverse pas, qu'en accélérant la circulation nous lui faisons perdre de son être, de sa densité. Pour la culture, nous nous abstiendrons d'une fébrilité qui disperserait dans de multiples rencontres, préférant nous vouer à celles qui nous parlent le mieux.

    Et c'est ainsi que nous serons à même de mieux traverser la vie.
    Date de création : 2012-04-01 | Date de modification : 2012-04-01

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