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    Impression du texte

    Dossier: Anderson Paul

    Saint Paul Thomas Anderson et la généalogie de l'Immoral

    Jean-Philippe Costes

    Aimez-vous les uns les autres 

     

     

     

     

     

     

     

     

    Paul Thomas Anderson (cliquez ici pour accéder à son dossier biographique)

    Voir le dictionnaire critique du cinéma anglo-saxon

    Intriguant dans Hard Eight, irrévérencieux dans Boogie Nights, étourdissant dans Magnolia, audacieux dans Punch-Drunk Love, inquiétant dans There Will Be Blood, Paul Thomas Anderson n’a eu besoin que de cinq longs-métrages pour définir sa cosmogonie cinématographique et s’imposer, avec une maestria foudroyante, parmi les étoiles du Septième Art. A l’image de toutes les apparences, sa réputation est cependant trompeuse : n’en déplaise aux amateurs de clichés, le réalisateur Américain n’est ni un petit Mozart du grand écran halluciné par les vapeurs narcotiques du Rock and roll, ni un nouveau Welles qui se laisserait guider par les vents aléatoires de son talent époustouflant. Ajoutons, au passif des esprits chagrins, qu’il n’a nullement emprunté les sentiers de la gloire en se contentant de plagier Kubrick ou d’autres maîtres, tels qu’Ophuls ou Altman. S’il s’est indéniablement inspiré de quelques illustres prédécesseurs (1), s’il a effectivement mis son génie au service de projets trop foisonnants pour être intelligibles de tous, il n’en demeure pas moins un auteur cohérent qui, loin des modes, du maniérisme et des facilités qui font la fortune éphémère des légendes de pacotille, a choisi de suivre un chemin aussi singulier qu’exigeant. Ce voyage à la fois personnel et universel chevauche les domaines de l’Art, de la Religion et de la Philosophie. Il est motivé par un désir dont la profondeur spirituelle confine au sacerdoce : rechercher les origines des démons qui nous taraudent ou, pour pasticher un penseur honni de tous les croyants, effectuer la Généalogie de l’Immoral. 

     

     

     

     

     

     



    There Will Be Blood 

    Chez Anderson, cinéaste dont les deux prénoms trahissent la vocation évangélique, la traque de Satan et de sa famille nombreuse ne relève pas de l’ésotérisme. Elle s’appuie sur une idée rationnelle qui constitue le fil rouge du prologue de Magnolia : le Mal est parfois le fruit d’obscures coïncidences mais le plus souvent, il émane d’un choix délibéré (2). Cette décision n’est ni récente, ni liée à un événement qu’il serait possible aux historiens de circonscrire avec précision. Elle est régulièrement prise depuis que l’Homme a surgi du néant et promulgué la toute première loi (3). Bien qu’il prêche avec l’enthousiasme d’un Saint Paul en mission sur les terres païennes de Hollywood, Anderson n’ignore pas cette évidence. En faisant preuve d’une subtilité inconnue de bon nombre de prédicateurs, il soutient néanmoins que le Péché a trouvé ses lettres de noblesse et sa justification dans les livres d’un prophète de l’apostasie moderne. Cet hérétique impénitent, dont les sermons endiablés ont converti des millions d’âmes à partir de la fin du XIXè siècle, a pour nom Friedrich Nietzsche. 

     

     

     

     

     

     

     

     


    Hard Eight

    Les valeurs de l’immortel auteur d’Ainsi parlait Zarathoustra sont d’une complexité qui, par nature, devrait faire barrage à toute tentative de simplification. Cependant, elles sont établies sur des principes aisément compréhensibles, qui peuvent s’énoncer en quelques mots seulement : le Bien ne réside pas dans l’ascèse Judéo-Chrétienne, « mentalité du troupeau » qui glorifie les faibles et culpabilise les forts ; il procède de l’exaltation de la volonté de puissance. Ce désir de s’élever vers la surhumanité en se déprenant de tous les déterminismes a de multiples implications qui, dans l’esprit mystique de Paul Thomas Anderson, apparaissent comme autant de stations du long chemin de croix qu’est la vie terrestre. La première est la recherche de l’endurcissement personnel, traduction pratique de la maxime Nietzschéenne « Tout ce qui ne nous tue pas nous rend plus fort ». Cette quête, dont le Graal est l’immunisation de l’Individu contre la charité, l’égalité, le droit et toutes les règles de la morale religieuse, est au premier plan du prologue Kubrickien de There Will Be Blood (4). Tel un descendant des primates belliqueux de 2001, l’odyssée de l’espace (2001 : A Space Odyssey), Daniel Plainview (Daniel Day-Lewis), le héros de cette fresque ténébreuse, se débat ainsi dans l’éprouvante solitude des paysages lunaires du Sud des Etats-Unis. Il sue sang et eau sous le soleil implacable. Il travaille avec acharnement, au rythme d’une mélodie aiguë et monocorde qui évoque les partitions intimidantes de György Ligeti et d’Aram Khatchaturian (5). A l’image de ses ancêtres des cavernes, il cherche l’os qui lui permettra d’asservir ses contemporains. Il est prêt à subir la poussière, la faim, la soif et les blessures pour se procurer ce sceptre magique. Il finit par le trouver en découvrant, au fond d’un puits creusé de ses mains, ce qui constituera l’essence du Pouvoir au XXè siècle qui s’approche : le pétrole. L’homme aux moustaches noires et broussailleuses comme celles de Nietzsche peut exulter. Parce qu’il a survécu au pire, il peut envisager de devenir le meilleur. Rien ni personne, semble-t-il se jurer en son for intérieur, ne pourra plus entraver son ascension vers les sommets. 

     

     

     

     

     

     

     



    Magnolia

    Eddie Adams (Mark Wahlberg), le jeune débauché de Boogie Nights, a des aspirations analogues. Obsédé par le désir de puissance, le petit serveur écervelé se promet lui aussi d’accéder un jour à la grandeur (6). Il place la réussite sociale au-dessus de tout autre valeur. Selon Paul Thomas Anderson, c’est précisément cette hiérarchie des priorités qui concourt à le changer en être néfaste pour les autres et plus encore, pour lui-même. Ainsi, l’ambitieux insouciant n’hésite pas à renier les siens pour devenir une étoile noire de la pornographie. Peu lui importe de s’avilir dans des productions qui le ravalent au rang d’animal. A l’instar de Daniel Plainview, il veut être une sorte de héros Wagnérien qui vit au son du Crépuscule des dieux. Sa résolution ne connaît aucune faille. Il sera une idole païenne, juchée sur un piédestal médiatique, ou il ne sera pas. Ce culte de l’ego, amplifié jusqu’à la démence par les dérives narcissiques de la Post-Modernité, fait ressortir l’un des vices congénitaux des surhommes que la pensée de Nietzsche a engendrés : le besoin, dérisoire et destructeur, de notoriété. Stanley (Jeremy Blackman) est l’une des innombrables victimes de cette dépendance, qui empoisonne les esprits aussi perfidement qu’une drogue. Le plus jeune des multiples héros de Magnolia est en effet contraint, par son père avide de reconnaissance et d’honneurs, de faire quotidiennement étalage de sa prodigieuse intelligence dans un jeu à succès de la télévision Américaine (7). 

     

     

     

     

     

     

     



    There Will Be Blood

    L’enfant tempête et s’inquiète. Il veut être lui-même et non plus, être contraint de jouer à l’adulte en miniature comme une vulgaire bête de foire. Il sent, malgré la fraîcheur de ses dix ans, que sa famille le mène à sa perte. Il décide par conséquent de se rebeller en plein tournage d’une émission. La déchéance de Donnie Smith (William H. Macy), son plus fameux prédécesseur, légitime sa révolte. Mais que peut un petit homme, face à la folie d’un système affamé de grandeur ? La réponse est si évidente qu’elle se passe de mots. Il est d’autant moins utile d’en préciser la teneur qu’un autre obstacle fait barrage à ceux qui contestent le dogme du dépassement, prêché par les disciples du divin Zarathoustra : la soif de l’or. Pour Paul Thomas Anderson, l’argent est un mur que le commun des mortels ne peut franchir sans faire appel à des forces transcendantes. Il séduit les corps et ensorcelle les âmes en leur donnant l’ivresse de la liberté absolue. Corollaire de la volonté de puissance, il est une fin qui fait de l’Autre un moyen. Jimmy (Samuel L. Jackson), le maître chanteur de Hard Eight, est l’incarnation de cette morale qui se défie ouvertement d’Emmanuel Kant et de l’ensemble de la tradition humaniste. Le sinistre individu menace ainsi de révéler à John (John C. Reilly), un jouer professionnel qui officie dans les casinos du Nevada, que son partenaire et mentor a jadis abattu son père. Sidney (Philip Baker Hall), le vieil assassin resté impuni, est pourtant rongé par le remords. Il a recueilli le fils de sa victime, lui a donné de l’argent, l’a protégé au péril de sa vie et lui a témoigné plus d’affection qu’un enfant ordinaire ne pouvait en attendre de son propre géniteur. En d’autres termes, le criminel s’est changé en « bon Samaritain » afin de réparer sa terrible faute. Mais de sa courageuse tentative de rédemption, Jimmy n’a cure. Il n’a foi que dans le dieu Dollar. Aussi, il va jusqu’au bout de sa détestable entreprise. La Mort ne l’effraie nullement (8). Lui, le dominé qui répète à l’envi qu’il veut coûte que coûte cesser d’être un « loser », ne peut se résoudre à vivre sans devenir un dominant. Son rêve Américain n’est pas la liberté mais la revanche et l’écrasement. La moralité de cette fable noire ne laisse planer aucune doute : l’amour de l’argent va de pair avec la haine de l’Humanité. Daniel Plainview, saint patron de tous les vautours de la Terre, administre la preuve de la tragique véracité de cet aphorisme. S’il fait profession d’accumuler les richesses, c’est en effet dans le but exclusif de s’isoler d’un monde qu’il abhorre. Ce qu’il désire, au mépris de toute forme d’altruisme, c’est profiter en solitaire des plaisirs de l’existence (9). 

     

     

     

     

     

     

     

     

     

     



    Boogie Nights

    Grâce à l’édifiant itinéraire de ce diable, devenu boiteux à la suite d’une chute dans un puits de pétrole, Paul Thomas Anderson franchit une nouvelle étape dans son impressionnante généalogie du Mal. La volonté de puissance, suggère-t-il en montrant les déviances misanthropiques de la philosophie Nietzschéenne, est néfaste en ceci qu’elle s’apparent à une volonté de jouissance. Le sexe ou plus précisément, la façon dont les antihéros du cinéaste le considèrent, est le symbole de cette perversion. Jamais il n’est perçu comme un moyen d’aimer l’Autre. Toujours il est conçu comme une modalité de l’autosatisfaction. Clementine (Gwyneth Paltrow) est l’une des prêtresses de cette religion du vice, intégralement fondée sur l’amour de soi. La belle serveuse de Hard Eight a ainsi coutume de vendre ses charmes aux plus offrants, afin d’augmenter son niveau de vie. Ni le danger que représentent les clients malintentionnés, ni son mariage avec le dévoué John ne semblent en mesure de la dissuader de faire commerce de son corps (10). Seul compte à ses yeux son confort personnel. Eddie Adams, le jeune pornographe de Boogie Nights, obéit à des préceptes identiques. Convaincu que les sentiments doivent s’incliner devant les raisons de la comptabilité, il se fourvoie dans de sordides bacchanales avec des Marie-Madeleine siliconées, pour palper les espèces sonnantes et trébuchantes qui constituent l’alpha et l’oméga de sa misérable existence. Frank Makey (Tom Cruise), le sulfureux homme d’affaires de Magnolia, appartient lui aussi à cette race d’éphèbes disposés à se changer en satyres. Tel un prêcheur dévoyé, il organise des séminaires lucratifs dans lesquels il vante, avec la vulgarité qui sied à ce genre d’entreprise, les vertus supposées de la luxure et du machisme. Il se moque éperdument que ses cantiques du stupre et du cynisme fassent raisonner urbi et orbi le requiem de l’égalité des sexes. Mon extase vaut bien une messe noire, semble-t-il murmurer entre deux sourires démoniaques…

    L’une des particularités de Paul Thomas Anderson est d’avoir établi que cet égocentrisme militant, comme ses monstrueux avatars, n’auraient jamais pu germer s’ils n’avaient bénéficié d’un substrat propice à leur épanouissement. Ce terreau tristement providentiel n’est autre que le libéralisme. L’idée doit d’abord s’apprécier dans sa dimension éthique : la progression du Mal a été favorisée par la régression des tabous moraux. Le phénomène est patent dans Boogie Nights, récit d’une décadence individuelle et collective qui s’enracine dans les excès de la révolution sexuelle des années 1970. Cependant, le libéralisme qu’Anderson met à l’index va bien au-delà de la simple licence. Il recouvre aussi les champs économique et politique (11). Daniel Plainview est la preuve vivante de cette extension du domaine de la lutte intellectuelle. Avant d’être le fruit le plus corrompu de l’arbre généalogique de l’immoralité Nietzschéenne, l’odieux personnage est ainsi est un self-made man, qui a bâti sa fortune infinie en partant du néant. Il est un capitaliste triomphant, qui a su exploiter toutes les ressources de la libre entreprise. Il est un pionner de l’exploitation des hydrocarbures, qui a écrit une page importante de l’Histoire industrielle de son pays en trempant sa plume dans l’encre noire du pétrole. En un mot comme en cent, il est le fils aîné d’une Amérique qui, sous couvert d’une dévotion absolue, s’est secrètement ralliée au dogme déicide de la surhumanité (12). Eli (Paul Dano), le plus redoutable concurrent de Plainview, est le porte-étendard de cette conversion aux allures de reddition : pasteur révéré par une communauté de crédules, il est un faux prophète (13) qui, à l’image de la frange la plus offensive des Evangélistes Américains, a fait de la Foi un commerce et de la Religion, un enjeu de Pouvoir. Sa hideuse trahison d’Iscariote est infiniment plus qu’un chapitre supplémentaire dans le grand livre de l’opportunisme humain. Il annonce l’émergence d’un modèle existentiel fondé sur un renversement complet de la conception traditionnelle du Bien. 

     

     

     

     

     

     

     



    Punch Drunk Love

    En bon moraliste, Paul Thomas Anderson ne se contente pas de distinguer les origines de ce système de contre-valeurs. Il s’attache également à en cerner les conséquences. Ici, le réalisateur se fait mathématicien en proposant une vision géométrique de l’Immoral (14). Le catéchisme Nietzschéen, professe-t-il avec une ironie mâtinée d’amertume, engendre mécaniquement un cercle infernal. Ce cycle maudit est le décalque de l’Eternel retour décrit, jadis, par l’auteur d’Humain, trop humain. Il consiste en une répétition ininterrompue du Mal. L’affreux bégaiement confère à Magnolia sa tonalité tragique. Les héros de ce drame aux sonorités Shakespeariennes sont ainsi prisonniers d’une sorte de mouvement perpétuel du pire. En cédant à ses pulsions de pédophile, Jimmy Gator (Philip Baker Hall), le présentateur vedette de What do kids know, a par exemple jeté sa fille Claudia (Melora Walters) dans l’abîme insondable de la drogue, de la dépression et de la solitude. En abandonnant son foyer alors que sa femme agonisait, Earl Partridge (Jason Robards), le producteur du célèbre quiz pour enfants, a transformé son fils Frank en un maître misogyne qui enseigne son triste savoir (15) à des légions d’élèves avilis. Donnie Smith, l’ancien « petit génie de la télévision », a pour sa part sombré dans la misère et la délinquance après que ses parents, des voleurs invétérés, l’eurent dépossédé de tous ses biens. Mis bout à bout, ces itinéraires pathétiques forment un serpent venimeux qui se mord indéfiniment la queue. La symbolique, reflet des archétypes les plus puissants de l’Humanité, est au coeur de l’esthétique de Paul Thomas Anderson. Dans Magnolia plus encore que dans ses autres films, le cinéaste la décline à travers une multitude d’ellipses, de prises de vue circulaires et de longs plans-séquences qui paraissent lier les différents protagonistes à une seule et même spirale (16). Et lorsque les images ne lui suffisent plus, il se permet, avec l’audace stylistique qui a forgé sa renommée internationale, de couper le fil du récit en poussant ses personnages en détresse à entonner tous ensemble une chanson aux paroles éloquentes : « It’s not going to stop ».

    Si la grande roue du Mal ne s’arrête pas de tourner, comme le proclame le refrain entêtant, c’est parce qu’elle est mue par deux forces complémentaires que Paul Thomas Anderson met admirablement en lumière. La première est l’interdépendance, c’est-à-dire, l’appartenance des humains à une chaîne de causalité unique. Cette convergence des destinées qui, pour reprendre une phraséologie Sartrienne, engage la responsabilité de chacun envers tous, se manifeste avec une cruelle simplicité dans Hard Eight : un homme (Jimmy) finit par perdre la vie pour avoir menacé de délation un individu (Sidney) qui, des années auparavant, avait donné la mort à un rival. L’effrayante longueur de ce jeu de dominos, qui a le terrible pouvoir de faire basculer le sort des personnes sur plusieurs générations, dessine les contours du second moteur de l’infamie : l’hérédité. Nul n’est besoin de s’appesantir sur cette idée. Pour apprécier sa pertinence, il suffit de revoir Magnolia et de constater les blessures incurables que Jimmy Gator, Earl Partridge et leurs semblables ont infligées à leur progéniture. La citation qui justifie l’ignoble génétique mérite cependant une attention particulière : « Les péchés du père pèsent sur les enfants » (17). Ces mots, que le vertueux Hamlet jette à la face de l’immonde Claudius, ont été empruntés à l’Exode, le deuxième livre du Pentateuque. La référence n’est pas fortuite. A travers elle, Paul Thomas Anderson nous signifie que l’Eternel retour Nietzschéen, cycle auquel il prête le caractère infernal des cercles Dantesques de la Divine comédie, a pour centre de gravité la négation de la sagesse biblique. Précisons d’emblée que le metteur en scène ne défend pas une doctrine fondamentaliste, qui voudrait imposer au monde le respect scrupuleux des textes sacrés. En vérité, il place au-dessus de toute valeur un principe qui, après l’allégeance à Dieu, constitue le second pilier de la foi Chrétienne : « Tu aimeras ton prochain comme toi-même » (18). 

     

     

     

     

     

     

     



    There Will Be Blood

    Pour que chacun perçoive l’importance de cette règle, Anderson prend le contre-pied d’Eli, le perfide entrepreneur en bondieuseries de There Will Be Blood. Il prouve, arguments à l’appui, sans jamais s’égarer dans des sermons obscurantistes. A la manière d’un Chateaubriand qui aurait délaissé la Littérature au profit du Cinéma, il s’efforce de montrer le « génie du Christianisme » et les bienfaits inestimables qu’apportent les premiers articles de sa Loi. Contre Nietzsche et sa Généalogie de la Morale, le réalisateur met ainsi en évidence le rôle primordial que joue le désamour d’autrui dans la genèse du Mal. L’incapacité à aimer, clame-t-il en pointant du doigt la vanité ravageuse du culte de la puissance, rompt les liens de filiation sans lesquels l’Etre humain est condamné à devenir un chien errant. Eddie Adams est le témoin privilégié de cet effondrement cataclysmique de la cellule familiale. Il devient ce qu’il est (19) à partir du moment fatidique où il met un terme à ses relations avec son père et sa mère. De même, le dangereux Daniel Plainview ne doit pas son caractère belliqueux au hasard mais plus sûrement, au fait qu’il est un déraciné dont le proche entourage se réduit à un faux demi-frère et à un fils adopté dans un but mercantile (20). John, l’orphelin de Hard Eight, est l’ultime validation de cet axiome à la confluence de l’Ethique et de la Théologie. En effet, il n’aurait été qu’un vagabond si le brave Sidney, Saül de Tarse devenu Apôtre des gentils sur le chemin de Damas (21), ne s’était promis de se substituer à ses parents défunts.

    L’inaptitude à l’Amour, poursuit Paul Thomas Anderson avec une ferveur inextinguible, porte également dans ses flancs l’instrumentalisation de l’Autre. Daniel Plainview, véritable concentré de tous les vices de l’Humanité, apparaît comme l’icône païenne de cet utilitarisme nauséeux. Devenu insensible aux choses du coeur à force de s’enfermer dans la carapace de la rationalité, le monstre à la froideur marmoréenne se refuse ainsi à traiter ses interlocuteurs comme des êtres dignes de respect et de compassion. Il se joue d’eux sans retenue, il les dupe, les rabroue et si besoin est, les élimine par la force (22).

    Sa vision purement matérialiste des relations humaines fait office d’introduction à la dernière partie du prêche enflammé que prononce Paul Thomas Anderson. La dévalorisation de l’Amour, conclut le cinéaste en faisant preuve d’une solennité qui contraste avec l’aspect volontiers provocateur de ses films, entraîne la marchandisation des sentiments et la dépréciation de la Vie. Boogie Nights est la traduction picturale de cette conviction. Qu’est en effet la pornographie, dans cette variation sur le thème biblique de Sodome et Gomorrhe ? Elle est l’emblème d’une Société qui, en confondant le plaisir et la perversion, l’attirance légitime et la concupiscence, la liberté et la luxure, a réduit le noble sentiment amoureux à l’état de vil commerce. Eddie Adams est logiquement la première victime de cette navrante mutation. En tant qu’acteur d’une industrie fondée, comme toutes les autres, sur la maximisation du profit, il est évincé par son producteur à l’instant même où le Public commence à se lasser de ses piteux exploits. Sa chute est aussi brutale que celle d’Adam (23). Chassé de son Eden factice (24) pour avoir vécu dans le dédain absolu de la dignité humaine, il sombre dans la drogue, la prostitution et la délinquance. Il pourra toujours se persuader, à l’instar d’un nouveau Raging Bull (25), que l’avenir lui appartient et qu’il est « une étoile qui brille au firmament » ; sa déliquescence est irréversible, car le temps des illusions Dionysiaques est à jamais révolu (26).

    C’est toutefois à Daniel Plainview que revient la palme de la décadence. Malgré son immense fortune, le roi du pétrole est en effet condamné à terminer sa sinistre existence dans l’aigreur, la claustration et la haine. Ce funeste devenir est pleinement légitime, pour quiconque a suivi le raisonnement de Paul Thomas Anderson. En sacrifiant Dieu sur l’autel du Pouvoir, c’est-à-dire, en poussant jusqu’à son terme l’accomplissement du « programme Nietzschéen », l’incube aux doigts crochus a ainsi crevé la seule bouée de sauvetage qui pouvait l’empêcher de couler dans les abysses de l’affliction : l’Amour (27).

    Barry Egan (Adam Sandler), le héros du bien nommé Punch-Drunk Love, est le parfait symétrique de cet ange déchu. Il est son contraire en toutes choses. Psychologiquement instable (28), foncièrement inadapté à la Société, totalement étouffé par une famille qui a fait de lui un éternel enfant, il se distingue en effet par une fragilité qui ferait horreur à l’invulnérable Daniel Plainview. Cet humble parmi les humbles est-il pour autant voué à la misère perpétuelle ? Dès lors qu’il rencontre Lena (Emily Watson), la femme de sa vie, le malheureux déchire la gangue de pessimisme et de fatalisme dans laquelle il était englué. Dépression, timidité, soeurs autoritaires, bandits de grand chemin, rien ni personne ne peut plus lui résister. La conclusion de cette transfiguration est évidente : aimer selon la volonté de Dieu rend plus fort (29).

    De telles paroles ne manqueront pas de susciter les ricanements des cyniques et de tous ceux qui, au nom d’un athéisme élevé au rang de religion, se plaisent à intenter aux croyants des procès en candeur. Néanmoins, Anderson n’a cure de ceux qui ont contribué à faire de la Terre un espace désacralisé, où la dérision systématique et le refus de la Transcendance ont pris force de loi. La foi chevillée au corps, il continue envers et contre tout à diffuser le message évangélique. Il se défie, sans jamais défaillir, du scepticisme dominant. Magnolia constitue assurément le meilleur témoignage de cette ambition apostolique infatigablement réaffirmée. Ignorant les idoles réalistes et les laudateurs de l’académisme cinématographique, son réalisateur fait ainsi tomber sur ses personnages en perdition une pluie de grenouilles aussi saisissante qu’inattendue. La signification de ce fléau biblique, qui fait écho aux plaies endurées par l’Egypte pharaonique, ne se prête à aucune controverse herméneutique. En interrompant l’éternel retour du Mal et en ramenant les héros sur le chemin du Bien, voie linéaire tracée au mépris des règles Nietzschéennes de la volonté de puissance, de l’égocentrisme et du désir de jouissance, le sublime événement réitère le caractère providentiel de l’Amour divin (30). C’est en cela que réside la force d’Anderson, génie souvent célébré, comme tant d’autres, pour de mauvaises raisons : outre ses talents de metteur en scène, il a eu le rare mérite de rester fidèle à sa morale en demeurant sourd aux sirènes de l’incrédulité. Autrement dit, il a choisi d’être Saint Paul à l’heure où le monde l’incitait à devenir Saint Thomas.




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    1 Par exemple, l’exploration de la discothèque de Boogie Nights rappelle étrangement la scène d’ouverture du Joueur (The Player), de Robert Altman. Dans les deux plans-séquences, la caméra virevolte d’un personnage à l’autre, sans la moindre coupure.

    2 Magnolia s’ouvre notamment sur le suicide d’un adolescent. Le jeune désespéré se jette du haut de son immeuble. Le filet de sécurité d’un laveur de vitres l’aurait sauvé s’il n’avait, durant sa chute vertigineuse, croisé la trajectoire d’une balle tirée trois étages plus bas. Sa fin, si tragiquement insensée qu’elle en est presque comique, serait-elle la conséquence d’un funeste hasard ? En vérité, le drame affligeant n’est que la conséquence de volontés individuelles. L’infortuné Sidney a ainsi décidé de mettre fin à ses jours parce qu’il ne supportait plus les querelles incessantes de ses parents. Avant de quitter ce bas monde, il a organisé sa vengeance en chargeant le fusil que sa mère avait l’habitude de pointer sur son père, quand la fureur s’emparait d’elle. C’est en faisant mine de tirer sur son conjoint que la marâtre a fait partir le coup fatal. Dès lors, le Mal apparaît bel et bien comme l’aboutissement d’une nécessité. Notons que cette logique, qui exonère Dieu de toute responsabilité, est proche de la théodicée Leibnizienne que Fritz Lang a placée au centre de son oeuvre : le Créateur étant bon par essence, l’Homme est forcément coupable des maux commis sur la Terre.

    3 La connaissance du Bien et du Mal étant fonction, aux termes des Epîtres de Saint Paul, de l’existence de la Loi.

    4 Notons que si le film est une adaptation du Pétrole d’Upton Sinclair, son titre a été emprunté à la Bible.

    5 Compositeurs de la bande originale de 2001, l’odyssée de l’espace.

    6 Il l’espère d’autant plus que sa propre mère le considère comme un vaurien.

    7 Notons que les nombreux héros du film gravitent tous autour du jeu intitulé What do kids know ? Cette
    révolution, à la fois cathodique et Copernicienne, est plus qu’un habile procédé narratif qui permet au Spectateur de passer d’un protagoniste à l’autre par la médiation du petit écran. A travers elle, Paul Thomas Anderson montre que la notoriété est malheureusement devenue le centre de l’univers.

    8 Cette insensibilité au danger ne l’empêche nullement d’être exécuté par Sidney, à la fin du film.

    9 « Je veux gagner assez d’argent pour me couper du monde », confesse-t-il à celui qu’il croit être son dem-ifrère. « Je déteste la plupart des gens. Plus je les observe, moins j’ai envie de les aimer. Je trouve les humains répugnants ».

    10 A telle enseigne qu’elle recommence à se prostituer dès le lendemain de ses noces.

    11 La distinction fréquemment opérée entre libéralisme économique et libéralisme politique est, précisons-le, dénuée de fondement. Sur ce sujet complexe, on se référera utilement à l’ouvrage de Pierre Rosanvallon intitulé Le libéralisme économique, histoire de l’idée de marché (Paris, Editions du Seuil, 1989).

    12 Compte tenu du rayonnement planétaire de l’American Way of Life, le raisonnement de Paul Thomas Anderson peut être universalisé.

    13 Il s’illustre notamment dans des exorcismes retentissants, dont la complète irrationalité inspire autant le rire que la consternation.

    14 Cette conception n’est pas sans lien avec celle de Stanley Kubrick, l’une des références artistiques et intellectuelles de Paul Thomas Anderson.

    15 Par opposition au Gai savoir de Nietzsche.

    16 De façon similaire, on remarquera que Hard Eight se déroule dans un casino, c’est-à-dire, dans un « cercle de jeu ».

    17 Ce propos, aussi solennel qu’une mise en garde, entre en résonance avec la phrase désabusée que prononce Jimmy Gator peu avant de confesser ses fautes à sa femme : « Nous en avons peut-être fini avec le Passé, mais le Passé n’en a pas fini avec nous ».

    18 La primauté de ces deux commandements est établie par le Christ en personne. Elle est rapportée dans les trois évangiles synoptiques et dans celui de Saint Jean.

    19 En référence au précepte Nietzschéen « Deviens ce que tu es ».

    20 Le petit H. W. Plainview (Dillon Freasier) a pour seule vocation d’attendrir les clients sceptiques de son père fantoche.

    21 Ancien persécuteur de Chrétiens, Saül de Tarse devint Saint Paul, « Apôtre des gentils », après avoir trouvé la foi dans les faubourgs de Damas.

    22 Suprême symbole de ce machiavélisme, si outrancier qu’il confine au ludisme, le malicieux Plainview, athée convaincu, accepte de se convertir au Christianisme afin d’obtenir la concession pétrolière d’un dévot récalcitrant. Peu lui importe d’endurer les humiliations d’Eli, son ennemi juré et accessoirement, le maître d’oeuvre de son intégration à l’ « Eglise de la Troisième Révélation ». Le principal, à ses yeux de rapace, est d’obtenir ce qu’il convoite.

    23 D’ailleurs, une seule lettre sépare son nom de celui du premier homme.

    24 Le caractère artificiel de ce prétendu paradis terrestre est notamment souligné par l’idiotie chronique de ses habitants mais aussi, par l’indigence déconcertante des oeuvres que ces derniers commettent en mélangeant, dans un cocktail affligeant, les vieilles images en Super 8, le trash, les décors en toc et les dialogues involontairement parodiques.

    25 Comme le héros de Martin Scorsese, Eddie achève son parcours cinématographique devant un miroir. Il dialogue avec sa propre image, ainsi que le ferait un pauvre bougre en partance pour le royaume de la démence.

    26 La sentence vise directement Nietzsche. Ce dernier considérait en effet que Dionysos, dieu de l’ivresse et pilier de la Tragédie Grecque, était la représentation idéale de la volonté de puissance.

    27 Cette actualisation totale de la parole de Nietzsche et la déchéance qui s’ensuit mécaniquement expliquent les dernières paroles de Plainview : « C’est fini ! »

    28 Il a coutume de briser les vitres qui l’entourent aussitôt que quelqu’un se pique de le contrarier.

    29 Rappelons que le Surhomme Nietzschéen procède notamment de l’idée selon laquelle « tout ce qui ne tue pas rend plus fort ».

    30 Cette nature salvatrice est superbement mise en valeur par la chanson qui accompagne la fin du film. Save me est en effet un contrepoids euphorisant à It’s not going to stop, hymne tragique au cycle du Mal.

     

    Date de création : 2012-04-01 | Date de modification : 2012-09-19
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    Jean-Philippe Costes

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