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    Dossier: Royaume-Uni

    Grandeur de la littérature anglaise

    Paul Claudel
    Un sentiment me réconforte, c’est que je possède au moins un titre à votre choix, je veux dire l’amour que j’ai eu toute ma vie pour la poésie et pour toute la littérature anglaise, qui fut toujours pour moi un champ infiniment profitable et délectable d’exploration et d’entraînement. Je ne puis la comparer, à ce point de vue, qu’aux deux grandes littératures d’Athènes et de Rome. Les agronomes prétendent que certaines graines ne prospèrent jamais mieux que dans un sol étranger. En ce qui me concerne, ayant eu le malheur de naître avec un sentiment d’impatience et de mécontentement contre tout ce qui constituait mon entourage immédiat, il était naturel que j’allasse chercher aide au dehors. Shakespeare tout de suite fut pour moi cette fenêtre magique qui s’ouvre sur un vaste horizon de rêve et d’action. Plus tard, je lus avec un plaisir infini Milton, Keats, Coleridge, Tennyson, Coventry Patmore, Francis Thompson. Je me frottai même quelque peu à Blake, Shelley, Rossetti et Browning. Je trouvais en tous ces hommes ce même simple et direct amour pour la création, cette puissante veine épique et lyrique, qui me plaisait tant chez Homère, Virgile et Pindare, le tout avec un certain condiment d’humour et d’incongruité qui m’allait droit au cœur par le chemin du palais.

    Mais ma fréquentation de la pensée anglaise ne s’arrêta pas aux poètes. J’ai passé la plus grande partie de ma vie administrative dans des pays de langue anglaise, surtout en Extrême-Orient, où je n’avais guère que des livres anglais à ma disposition. Les bibliothèques des clubs de ces grands et petits ports étaient admirablement bien fournies en ouvrages d’histoire, voyages, mémoires, critique, et naturellement en romans, le roman qui est l’éclat dominant de votre Muse iridescente. Je fis connaissance avec Kipling, Conrad, Wells, Arnold Bennett, R. H. Benson, alors dans toute la fraîcheur de leur nouveauté. Mais mon goût allait surtout à Thomas Hardy, dont l’amère douceur avait pour moi une vertu fortifiante. Mes longs jours, mes longues nuits en Chine, en Amérique, au Japon, en Indochine, ils sont dans mes souvenirs, tout imprégnés de noms anglais et d’histoires anglaises, et les livres anglais qui restent ouverts dans ma mémoire sont comme salés avec le sel des Sept Mers.
    Date de création : 2012-04-01 | Date de modification : 2012-04-01


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