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    Avez-vous rencontré Nietzsche aujourd'hui

    Louis Godbout
    La pensée de Nietzsche, comme sa vie, est emblématique d'une crise qu'il pressentait imminente et qui est la nôtre: crise des valeurs et des identités, obsession du travail et de la «croissance», cynisme, dépressions et narcotiques multiformes, règne de la pensée unique.
    Voilà maintenant un siècle que s'éteignait l'homme, onze ans après le philosophe, qui s'effondra subitement sur une place de Turin, le 3 janvier 1889. Friedrich Nietzsche, penseur tonitruant et explosif, passa le dernier cinquième de sa brève existence dans l'isolement d'une folie paisible et silencieuse. Cette démence, qui l'emporta finalement, marquait l'ultime étape d'un parcours tout entier consacré à la souffrance.

    Il y avait d'abord les douleurs physiques: migraines jusqu'à la nausée et aux vomissements, cécités passagères, troubles digestifs et insomnies étaient son lot quotidien. La philosophie n'étant ici d'aucun secours, il s'armait de patience et leur appliquait avec persévérance les remèdes de la marche au grand air, du régime alimentaire, de la montagne et de la Méditerranée. Mais surtout, il y avait une douleur morale. Et si cette condition personnelle accoucha d'une philosophie, c'est par l'hypothèse qu'elle reflétait celle de notre civilisation.

    Comme Montaigne, il s'adressait à tous en ne parlant que de soi. Non pas qu'il ne traitait que de sa vie intime et de ses états d'âme (la pensée grecque, la métaphysique, le christianisme, l'avenir de l'humanité sont des thèmes beaucoup plus ambitieux), mais disons, en schématisant un peu, qu'il constatait en lui-même et dans son entourage immédiat à quel point la faiblesse était bavarde et menteuse, la parole n'étant plus pour elle un outil de communication ou de science mais un moyen de défense, contre soi et les autres.

    Il étendit le champ de ses observations et soupçonna cette ruse à l'oeuvre partout où l'on cherchait à parler au nom de tous, et définitivement. Le dogmatisme, comme l'aboiement, c'est la peur qui se donne des airs de courage, la faiblesse qui cherche à en imposer par un simulacre de force. Or qui de plus dogmatique qu'un prêtre? ou qu'un philosophe?

    Sans être exhaustifs, la métaphysique, le christianisme et la morale constituaient des cibles privilégiées. Il émit l'hypothèse que la peur et le ressentiment avaient prêché le renoncement et l'amour du prochain, que l'ignorance et l'impatience étaient à l'origine des grands systèmes de philosophie, ou encore que l'envie et la jalousie étaient au fondement de la démocratie.

    Briser la conspiration du silence

    Non pas qu'il méprisait la bonté ou la vérité, mais il pensait qu'on devait juger les discours en fonction des hommes et non l'inverse. La comédie avait assez duré, briser la conspiration du silence allait devenir une tâche fondamentale: il était temps d'écrire pour cesser de raconter des histoires.

    Nietzsche estimait donc la probité par-dessus tout. Il ne l'érigeait pas en devoir, il ne moralisait pas, il l'admirait comme une vertu, c'est-à-dire une force.

    De même, le mensonge n'était pas pour lui un péché, mais la pente naturelle que suivait la faiblesse. Celle-ci conduit l'homme à la dissimulation comme elle y pousse le caméléon, par nécessité vitale. Toute vie cherche à croître, à étendre sa sphère d'influence, à se dépenser, telle est la volonté de puissance. C'est dans l'action qu'elle se réalise. Lorsque l'action est empêchée, par la faiblesse ou la crainte, la conscience prend la relève et la passivité est compensée par la représentation. À défaut d'être puissant, on se met à vouloir posséder la puissance. On l'imagine ailleurs, dans l'argent, le pouvoir, la notoriété, les muscles, la vérité. Le rapport à autrui en devient un d'opposition, de rivalité, avec son cortège de tromperies et de duplicités. On ne pense plus ce qu'on dit, on ne dit plus ce qu'on pense. Dans une profession de foi, un programme politique, un exposé de philosophie, une déclaration d'amour, il s'agit bien souvent d'autre chose.

    Rares sont ceux qui croient vraiment ce qu'ils croient. Nietzsche appelle cela le nihilisme. Un philosophe doit savoir lire entre les lignes. À l'origine des discours et des institutions il y a toujours des hommes, et à travers eux c'est toujours la vie qui s'exprime, c'est-à-dire qui cherche à s'affirmer comme elle peut. Ainsi, la culture, comme la vie dont elle est issue, se mesure sous l'angle de la santé et de la maladie, et la philosophie, en période de maladie, est d'abord une entreprise clinique.

    L'hypocrisie était donc le symptôme principal de cette maladie de notre civilisation que Nietzsche appelait nihilisme, symptôme pathogène par lequel elle s'aggravait sans cesse.

    Dislocation du désir et de la vie

    La pensée de Nietzsche, comme sa vie, est emblématique d'une crise qu'il pressentait imminente et qui est la nôtre: crise des valeurs et des identités, obsession du travail et de la «croissance», cynisme, dépressions et narcotiques multiformes, règne de la pensée unique. Cette crise est la conséquence d'une dislocation du désir et de la vie. Après deux mille ans d'assauts platonico-chrétiens contre le corps et les passions, d'anathème jeté sur son essence, le désir humain s'est peu à peu retourné contre lui-même, pour s'engager, à rebours de sa tendance naturellement affirmatrice et créatrice, dans la quête affolée et inquiète d'une autre vie, d'un autre monde, immuable, paradisiaque, éternel.

    Or ce monde-là n'est rien, c'est ce que nous découvrons aujourd'hui. En paraphrasant Valéry: l'homme a tout fait de rien, mais le rien perce. Le monde meilleur est le fantasme dont le nihilisme est le lent travail de deuil. L'aboutissement de ce processus, le passage au principe de réalité, dirait Freud, c'est l'acceptation et la célébration de soi et du monde sans retranchements, c'est-à-dire l'amour de la vie avec tout le désordre et la souffrance qui l'accompagnent.

    Philosophe de la lenteur, Nietzsche ne prescrivait donc pas de remède. Il pensait que la maladie devait suivre son cours, qu'elle ne pouvait faire autrement. Fascisme, socialisme, libéralisme, anarchisme ne sont pas des solutions mais encore des symptômes. S'accrocher à des doctrines et des concepts, c'est se donner bonne conscience en prenant les mots pour les choses. On ne recouvre pas la santé par des formules magiques ou par des résolutions. Nietzsche n'était donc d'aucun parti et ne voulait pas faire école. Le nietzschéisme? encore un symptôme.

    Le surhumain et l'inversion des valeurs, dont il se voulait le prophète, doivent être interprétés en ce sens: non pas comme un programme révolutionnaire, il n'y a que la frustration et le ressentiment pour vouloir recommencer à zéro, mais comme l'aboutissement du nihilisme, comme son autodestruction. La maladie a ceci de bon qu'elle n'est pas viable, la mort ou la santé en ont toujours raison.

    Hypocrisie et dissimulation

    Nietzsche mesurait la santé d'un homme à l'amour qu'il se portait à lui-même; non pas à la relation plus ou moins maniaco-dépressive que chacun entretient avec son image, mais au lien profond, voire souterrain, qu'on entretient avec son existence tout entière. Que dirais-tu si un jour, si une nuit, un démon se glissait jusque dans ta solitude la plus reculée et te disait: cette vie, telle que tu la vis maintenant et que tu l'as vécue, tu devras la vivre encore une fois et d'innombrables fois?

    Comment l'hypocrisie et la dissimulation pourraient-elles vouloir revenir éternellement puisque leur existence constitue en soi un désaveu? «On n'est jamais tenu de faire un livre», disait Bergson. Nietzsche en fit beaucoup, mais aucun par devoir ou par vanité. Il avait besoin d'écrire comme d'autres ont besoin de faire une psychothérapie.

    Avant de sombrer dans la folie, il croyait avoir surmonté la part de décadence en lui, c'est-à-dire qu'il en comprit la fatalité. L'homme divisé coïncidait de nouveau avec lui-même, les ombres avaient disparu parce que l'éclairage avait pris de la hauteur, et l'amertume fit place à la gratitude. Ce Friedrich Nietzsche aurait été prêt pour l'éternel retour.

    À quoi le reconnaîtrait-on revenant à l'ère d'Internet et du téléphone cellulaire? À ceci qu'il aurait probablement donné le sien à sa petite soeur: parce qu'il n'aurait pas de «clients», la vie étant beaucoup trop sérieuse pour la passer à vouloir gagner toujours plus d'argent; parce qu'il apprécierait tellement ses amis qu'il se déplacerait pour les voir et autant la solitude pour ne pas supporter qu'on la trouble par du bavardage ou des sollicitations; parce qu'il aurait appris depuis longtemps que, comme le paradis, l'appel que chacun espère et qui fait qu'on endure tous les autres, celui qui viendra tout changer, n'arrivera jamais; parce qu'au fond, on l'a fabriqué pour elle, qui ne vit que pour attendre que son amoureux l'appelle et pour tous ceux qui, comme elle, ont toujours besoin des autres pour exister.

    Bref, parce qu'il aimerait sa vie au point de ne pas vouloir qu'on l'en divertisse. Et, évidemment, parce que de toute façon si on l'appelait, ce serait probablement encore pour lui raconter des histoires.

    ©Le Devoir 2000

    Source

    Date de création : 2012-04-01 | Date de modification : 2012-04-01

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