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    Dossier: Vachon Lucien

    Lucien Vachon - Un regard libre sur des choses vraies

    Michel Dion, Louise Melançon

    De Thomas d'Aquin (3) qui eut sur lui l’influence la plus profonde et la plus déterminante, Lucien Vachon a retenu l’amour de la vérité. Cette influence ne vient pas seulement de la pensée thomiste, elle vient surtout de l'intellectuel-théologien qu'il a longuement fréquenté pendant plusieurs années. Ce fut d’abord comme prêtre en formation, pendant ses quatre années de grand séminaire où il a été initié, guidé, stimulé par des professeurs, qu'il n'a cessé de louanger, en particulier son tuteur, Jasmin Boulay : il s'est lancé avec avidité, voracité dans la vie intellectuelle, travaillant presque jour et nuit, préférant les joies de l'intelligence aux loisirs. Ensuite, quand il retourne au même endroit, à son tour comme professeur de théologie, il connaîtra, selon ses propres paroles, trois ans de pur et intense bonheur: cette fois, il transmettra à d'autres le goût de former de manière rigoureuse leur intelligence pour répondre aux exigences de la recherche de la vérité.

    Une rencontre aussi marquante avec le maître incontesté Thomas d'Aquin, événement qu’il nomme lui-même âge d'or de sa vie, avait été préparée. Il fut un enfant talentueux qui, animé par le goût d'apprendre, franchit en cinq ans ses études primaires, dévorant les livres des bibliothèques accessibles à l'époque et les prix scolaires dont il revient les bras chargés à la fin de l’année. Il entreprendra ensuite ses études classiques au Petit Séminaire de Sherbrooke, conscient d'avoir la chance (4) de continuer à apprendre : ce qui lui permet de mieux intégrer le déracinement de son milieu natal. Même s’il qualifie de nonchalantes ses années d'études secondaires et collégiales, il aime apprendre et il développera un goût spécial pour les sciences, en même temps qu’il apprécie la philosophie et les lettres. Ne peut-on déjà y déceler une attirance pour une certaine « connaissance matutinale », celle dont son maître Thomas disait qu’elle nous fait connaître les choses dans leur matin? Son respect pour les choses vraies, pour la réalité telle qu'elle est, correspond chez Lucien Vachon à un fort réalisme : il manifeste ainsi une solide option pour la vérité pratique plus que pour la théorie ou la spéculation. Il a quelque chose de l'homme de la terre qui connaît la nature dans ses commencements, ses lois de croissance, et sait la nécessité de les respecter pour que cette nature nous soit bonne. Ainsi se dessine en lui l'homme d'action qu'il deviendra, attentif aux conditions concrètes dans lesquelles le travail de l'intelligence se fait ; ce respect des règles de l’intelligence pratique l'amènera à exercer ses fonctions universitaires comme un véritable animateur intellectuel en même temps qu'un administrateur au sens politique aiguisé.

    Le goût pour la recherche de la vérité que Monsieur Vachon a développé en compagnie de son maître Thomas s’alliait à une prise de conscience des exigences très fortes que requérait la grandeur de cet appel: exigences d’humilité, de docilité comme de travail méthodique et ascétique, pour se mettre au service de la vérité. Et cela ne peut se faire sans devenir libre: la liberté est à la fois le fruit et la condition de la Vérité.

    Une certaine manière de comprendre le travail de l’intelligence est ainsi apparue à Lucien Vachon absolument indissociable de la position existentielle, de l'attitude éthique, des choix à faire dans les circonstances concrètes de nos vies. L’amour de la vérité conduit à refuser les faussetés, les compromis, les influences indues, le contrôle extérieur comme les intérêts personnels, les passions ou l'ignorance. Tâche sublime de toute une vie. Mais le jeune intellectuel-théologien sera vite soumis au test, à la vérification de ce qu’il est en train de devenir.
     
    En effet, un conflit avec l'évêque du temps, Mgr Georges Cabana, constituera un accident de parcours majeur dans la carrière intellectuelle et théologique de Lucien Vachon. Déjà, en 1951, tout frais ordonné prêtre à moins de 24 ans, son cheminement intellectuel avait été interrompu : il est nommé professeur de français dans une classe préparatoire au cours classique; il aurait dû, selon la coutume, être «envoyé» aux études doctorales mais l'évêque d'alors avait jugé qu’il en savait trop... Après une année, le supérieur avait obtenu qu'il revienne au Grand Séminaire. Pas pour longtemps. Lors d'événements conflictuels, qui ont abouti au renvoi du supérieur d'alors, le chanoine Félicien Rousseau, en 1955, Lucien Vachon choisira de sacrifier sa carrière intellectuelle par fidélité à la véracité d'une situation. En conséquence, il est envoyé dans l'action : en particulier, comme aumônier des étudiants à l’Université, où il enseignera aussi la morale professionnelle dans les diverses facultés. En 1960, autre test, même manœuvre de la part de l'évêque : il est cette fois-ci nommé curé d'une paroisse éloignée, en punition. Finalement, en 1962, au moment où les Facultés de théologie de Montréal et de Québec tentent d'obtenir qu’il rejoigne leur corps professoral, l'évêque de Sherbrooke décide de l°envoyer aux études doctorales à Rome. Il aura à peine deux ans et demi pour passer des examens exigeants et rédiger une thèse de doctorat. Au retour, il est nommé aumônier général de l'Université, assistant du directeur de l'Institut de théologie et professeur de religion dans les diverses facultés.

    Quand il est nommé doyen de la nouvelle Faculté de théologie, en 1965, commence alors pour lui une autre carrière, qu’il n'avait pas prévue, celle d'un universitaire administrateur. L’amour de la vérité et son attachement à la liberté l'auront amené au service de la théologie universitaire sans qu'il renonce à son service d'Église.

    Une âme attachée à l’essentiel

    Quand on se propose d'évoquer quelque chose de l'âme d’une personne, il faut y aller avec beaucoup de précautions, spécialement quand on doit la deviner à travers des gestes officiels ou la quotidienneté d'une vie publique davantage que dans des confidences ou des échanges amicaux. La décision de devenir prêtre d'un jeune homme de 19 ans peut être une bonne piste pour essayer de cerner ce qui l'anime. On sait que s'engager dans la vocation sacerdotale représente un saut dans le Mystère : Lucien Vachon dit avoir fait ce choix en toute connaissance de cause.

    Ses années de formation avant d°accéder «aux ordres» lui ont certes donné le temps de prendre conscience que si, par un élan de générosité, on répond à la grâce, dans la manière d’y répondre il faut s'impliquer avec ses forces et ses faiblesses : il s'agit aussi d'un construit et pas seulement d'un donné. Mais la fidélité à sa vocation, tout au long d’une route soumise aux accidents de parcours, révèle la solidité du choix premier. Il a probablement duré dans sa réponse à l'appel ministériel dans l'Église catholique, pour avoir su s'attacher à l'essentiel. Cela supposait la capacité de distinguer entre ce qui est sérieux, même si difficile, et ce qui est accessoire, mais qu'on nous rend souvent difficile. L’accessoire dans la vie d'un séminariste des années 1947-51 correspondait certainement à des mesquineries, de l’infantilisme, des règlements tatillons et des obsessions procédurales. Lucien Vachon aura tendance à relativiser ces éléments secondaires par rapport à l’absolu auquel il avait choisi de se vouer, et qu'il expérimentait dans une vie intellectuelle tout orientée vers la Vérité.

    Son enfance a pu rendre possible son rapport au Mystère: l'expérience de la pauvreté, de la frugalité comme il aime à le dire, l'a initié à la liberté que procure le non-encombrement de possessions inutiles ou superflues. En plus, une vie pauvre de petit agriculteur permet de reconnaître ce que la Providence a donné en retirant les fruits de la terre au moyen d'un dur labeur: l'exemple de son père a fourni au jeune Lucien une vision du prix accordé aux vraies choses. Cette liberté intérieure vis-à-vis de tout ce qui n'est pas essentiel a certainement été conquise dans des luttes qui demeurent le secret de l'âme de Lucien Vachon. On sait, entre autres, parce qu'il l'a déjà évoqué avec son humour un peu malicieux, l'admiration qu'il a vouée aux chanoines qui ont été de bons relais sur sa route (5). Très jeune, aurait-il même souhaité accéder à ce statut un jour? Cette petite vanité ne sera pas comblée...

    Par contre, là où il aura à s’accrocher solidement à l'essentiel, c'est dans ses rapports à l'autorité ecclésiale, diocésaine. Le prêtre-croyant Lucien Vachon doit sa fidélité à l'Église à ce discernement qui lui a fait refuser une soumission bête et servile à l'autorité, tout en aimant l’Église. L'expérience conciliaire qu'il a vécue durant ses études théologiques à Rome l'a convaincu une fois de plus de la fonction équilibrante de cette distinction entre le relatif, le passager, et l'absolu, ce qui demeure : l’Église est humaine et pécheresse tout autant qu’elle est habitée et conduite par l'Esprit. Thomas d'Aquin, à la fin de sa vie, en arrive à considérer comme «fétu de paille» l’œuvre théologique magistrale à laquelle il a travaillé avec acharnement : l'essentiel lui apparaissant de vivre jusqu'au bout dans la voie de la perfection religieuse qu’il avait choisie, à savoir vivre de la contemplation qui était à la fois la source et la fin de sa vocation dominicaine d'enseignant universitaire (6). Malgré la voie différente sur laquelle s'était engagé le séminariste Vachon, à savoir le ministère apostolique dans le clergé séculier, on pourrait penser que sa fréquentation du Dominicain-théologien Thomas a gravé dans son âme à travers le goût de la Vérité une sagesse dont la source est nettement l'accueil du Mystère qui se donne à nous.

    Cette expérience spirituelle animera l’action dans laquelle la fidélité à sa vocation le renverra toujours. Si l'intellectuel-théologien est devenu l’universitaire-homme d'action, n’est-ce pas à cause du mouvement de fond de son âme qui se fit obéissante, non pas tant aux ordres de ses supérieurs, qu'à la mission fondamentale du Christ auquel il s'était attaché dans la générosité lucide de sa jeunesse? Quand il parle de son contact avec les jeunes du milieu universitaire, son premier ministère pastoral, il témoigne de l'estime qu'il a eue pour leur franchise, leur véracité, leur liberté, leur idéal : préjugé favorable qu’il gardera toujours par la suite. Il devait y avoir des affinités entre l'abbé Vachon et ces jeunes authentiques, puisque ce sont eux et elles qui lui donneront le titre de «Monseigneur»... Il y avait sûrement là une reconnaissance de la bonté de l'homme-prêtre comme lui-même avait bénéficié des bontés de ces hommes d'Église qui avaient été mis sur sa route.

    Un cœur investi dans l’action

    Chez le jeune servant de messe qui aimait rendre service jusqu'au pasteur-curé de paroisse aimé de ses ouailles, se profile un homme qui a mis le ministère au centre de sa vie et qui a dépensé toutes ses énergies dans l'action. Quand il choisit comme sujet de sa thèse de doctorat «la spiritualité du prêtre diocésain» (7), Lucien Vachon révélait ainsi la conception qu’il avait de sa vocation. Il la trouve, en effet, non pas dans la pratique des trois vœux comme dans la vie monastique ou la vie religieuse, mais dans l’accomplissement de ses fonctions, à la suite du Christ «prêtre-prophète-roi», le Serviteur du grand projet de salut de Dieu pour l'humanité. Le prêtre diocésain est au service de l'Église, par l’intermédiaire de son évêque, mais pour l'abbé Vachon, en aucun cas il ne s'agit de servilité. L'obéissance essentielle à ce service de l'Église n'est pas une soumission aux volontés arbitraires, aux règles étroites ou autres manigances humaines. Elle est plutôt le moyen de répondre à sa vocation ministérielle, dans des fonctions de service pour édifier, rassembler, signifier l'Église, corps du Christ.

    Le prêtre Lucien Vachon le fera comme professeur de théologie au Grand Séminaire, ensuite comme aumônier des étudiants universitaires, puis curé de campagne à Saint-Jean Vianney, avant de devenir l'universitaire-théologien dans la Cité qu'il fut pendant trente ans, en même temps que le pasteur intégré dans la communauté paroissiale de Sainte-Élisabeth de North-Hatley depuis plus de 15 ans. L'abbé Lucien Vachon dit avoir appris, en la paroisse de St-Jean Vianney, à être avec les gens, à les aimer simplement, de même qu’il a connu l'université comme milieu de vie en étant proche des jeunes, à la fois leur ami, leur confident, leur confesseur, leur défenseur et le distributeur de prêts et bourses ou le dépanneur généreux. Il le sera aussi comme doyen de faculté, en étant l’administrateur au service de la vie intellectuelle du corps professoral, des étudiantes et étudiants comme de l'institution elle-même. Il fera aussi généreusement en sorte que la vie de faculté soit un milieu de vie favorable aux bonnes relations entre tout le personnel.

    C'est dire qu'en plus d'être un homme à la recherche de la vérité, il a su, grâce à sa liberté et à sa fidélité à lui-même, à sa vocation, à l'Église, découvrir l'axe central du ministère sacerdotal, à savoir la charité. Thomas d'Aquin ne l'avait pas seulement guidé dans le travail de l'intelligence, il lui avait aussi distillé dans le cœur que c'est l'amour qui rend l'homme bon (8). Cette inspiration qui est au cœur de sa vocation avait déjà été semée en lui dans une famille où la solidarité, l'entraide rendait la vie heureuse au milieu des difficultés de la vie, financières ou autres. L'enfant qui a reçu d'une famille unie, en même temps que l'affection accordée au benjamin, les vraies valeurs du cœur, a su comme adulte donner en retour un véritable service dans l'Église par ses fonctions ministérielles, et dans la cité par les diverses tâches universitaires qu’il a remplies. Si une vie consacrée par les vœux religieux vise directement la sanctification de l'individu, la vie ministérielle pour Lucien Vachon vise directement la sanctification des autres, tout en prenant sa source dans la charité qui en est la perfection.

    Par son dévouement et son engagement, il a su investir son énergie psychique, dirait la psychanalyse, dans un travail efficace, acharné, persévérant. Il a, certes, donné à sa vie affective des lieux et des modes personnellement nourrissants dans sa vie privée; mais sa vie publique d’homme d'action aura été le lieu d'intégration des différents aspects de sa personnalité en même temps que de l'exercice de son ministère. C'est ainsi que l’intellectuel-théologien et l’homme ministériel feront alliance dans l’homme d'action dont témoignent sa vie et ses œuvres.

    Notes

    Source

    Michel Dion et Louise Melançon, « Lucien Vachon : un théologie dans la cité», dans Dion et Melançon (dir.), Un théologien dans la cité, Montréal, Bellarmin, 1996,

    Date de création : 2017-05-15 | Date de modification : 2017-06-10

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