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    Dossier: Morin Léo-Pol

    Léo-Pol Morin devant les princes de Parme

    Marcel Dugas
    Le salon de M. et Mme Charles de Pomairols fut un des plus célèbres durant les années qui précédèrent la guerre de 1914-1918.

    Les Pomairols habitaient rue Saint-Dominique dans un vieil hôtel, comme il y en a plusieurs dans ce quartier où, si vous y allez un jour, vous verrez le Ministère des Affaires étrangères, le Palais-Bourbon, l'église Sainte-Clotilde. Cet hôtel offrait une grande noblesse de lignes. Les Pomairols avaient des traditions, de la culture; ils appartenaient à la petite aristocratie de province. M. de Pomairols était poète. Il avait fait paraître des vers et deux romans: Angoisse, le Repentir, et créé un prix de littérature spiritualiste. Son étude sur Lamartine faisait autorité.

    Chaque samedi, on se réunissait dans leur salon. Salon immense, éclairé par de hautes fenêtres, et autour duquel, dans des caissons de marbre, des fleurs étaient renouvelées. Il en fleurissait de toute sorte.

    Ce salon présentait cette particularité que la moitié des invités pouvaient s'y asseoir, et l'autre circuler librement durant le thé. Il était décoré avec goût, et un grand piano Pleyel reposait sur une estrade. Il y venait beaucoup de monde: Claire Virenque, lauréate du prix spiritualiste, la rédaction du Temps Présent; des monseigneurs, des moines, des ministres et députés; un flot de bohèmes et d'étudiants à la Sorbonne et à l'Université catholique.

    J'y vis, un jour, Judith Gautier de l'Académie Goncourt. Elle était très entourée. On sait qu'elle fut la femme de Catulle Mendès qu'elle quitta peu après son mariage. Elle écrivit des contes et des souvenirs. Lemaître, France et d'autres saluèrent son talent, et, si j'ai bonne mémoire, je crois que Léon Daudet ne lui mesura pas son admiration.

    Judith Gautier fut la Bettina de Wagner, comme l'autre l'avait été de Goethe. On n'a pas perdu le souvenir des extases de l'auteur de Werther. Judith Gautier exerça sur Wagner une fascination extrême sous l’œil de Cosima qui passait ce caprice au maître déclinant. Il adressait alors à l'éblouissante jeune femme des épîtres enflammées. Celle-ci par exemple: «Oh! vous, âme chaude et douce... Judith, oh ! ma belle chaleur!... Vous êtes à moi, n'est-ce pas? Vous m'aimez toujours, et moi je ne saurais faire autrement, même avec la plus forte volonté», etc., etc., surtout les etc. J'épargne la sensibilité du lecteur.

    Les lettres de Wagner à la fille de Théophile Gautier ont été léguées à la Bibliothèque Nationale de Paris. Elles paraîtront sûrement après la guerre, en librairie.

    C'est Mlle Louise Read qui m'amena chez les Pomairols. Elle y était accueillie avec le plus grand respect. Mme de Pomairols se plaisait à causer avec elle, interrompant la conversation pour saluer les arrivants. Cet échange de propos parfois s'éternisait. Seul, Edouard Schuré réussissait à le suspendre, car il avait sur la maîtresse de maison une espèce de façon de régner. Elle se promenait à son bras, buvant ses paroles. Elle le laissait un moment pour ensuite reprendre l'entretien commencé. Elle organisa un après-midi en son honneur. Il y eut, à cette occasion, une allocution de Crisenoy. Puis, des artistes de la Comédie-Française dirent des vers. De fort belles pages de l'auteur furent lues par Alexandre; Schuré lui-même récita un long poème.

    Ces thés n'étaient jamais les mêmes, suscitaient des formes variées d'engouement et de délectation. Il va sans dire que les poètes de l'école spiritualiste furent, à mainte reprise, écoutés et applaudis, mais nulle exclusive à l'endroit des écoles adverses. L'éclectisme présidait au choix des programmes, et je crois même que Han Ryner, philosophe avancé, y fit une conférence. Aigu, pénétrant, improvisateur extraordinaire, comme il s'en rencontre rarement de pareils, Carlos Larronde trouva les plus admirables formules à l'adresse d'un remarquable poète de l'Europe centrale, qui s'est appelé Milosz. Je suis sûr qu'on y parla de Baudelaire et de Verlaine, et que ce soin fut confié à André Delacour, disert et éloquent. Il y eut aussi l'après-midi Reynaldo Hahn; ce fut un délice que d'entendre jouer cet artiste. On s'extasiait devant son interprétation si rare et si exquise, devant cette musique de piano qui ajoutait à celle de Verlaine. Car vous pensez bien que l'on ne manqua pas de réclamer Le ciel est par-dessus le toit. Et cela se termina, j'ai lieu de le croire, par la Fête chez Thérèse. Reynaldo Hahn créait de l'enchantement. Beaucoup d'autres après-midi brillantes, pleines de mouvements et de flammes.

    C'était une habitude répandue dans les salons de Paris d'évoquer le souvenir des grands poètes morts et de brûler de l'encens devant ceux qui se partageaient la faveur du moment. Ces célébrations étaient marquées par le plus vibrant enthousiasme et une vénération qui, parfois, touchait au délire. Je me souviens d'une soirée chez Mme Aurel où Péguy semblait revivre sous la chaleur des hommages, l'éloquence dédiée à sa mémoire et, dans le salon de Mme Demange-Barrès, Henri Clouard parla en termes inoubliables de Gérard de Nerval.

    Les Français savent, en général, entourer leurs grands poètes des plus chauds dithyrambes. Ils leur vouent un culte dont l'ardeur se maintient à un niveau très élevé, ce qui ne les empêche pas, d'ailleurs, d'offrir aux écrivains étrangers un tribut d'admiration; et à ma mémoire se présente, en ce moment, cet après-midi du Vieux-Colombier où André Suarès, Merejowsky, André Gide, Jacques Copeau, honorèrent Dostoïevsky. A coup sûr, l'une des plus belles manifestations littéraires où il me fut donné d'être présent.

    Louise Read conçut le projet de faire jouer Morin chez son amie de la rue Saint-Dominique. La chose se décida le plus simplement du monde. Mme de Pomairols se déclara enchantée qu'un jeune musicien d'Amérique se fît entendre dans son salon. Et, un soir, Louise Read adressa un «petit bleu» apportant la bonne nouvelle.

    Morin ne se possédait plus de joie en apprenant qu'il jouerait à une matinée chez les Pomairols. Ce serait son premier concert en public, et à Paris. Il y avait de quoi rendre heureux un jeune homme de vingt ans. Il ne chercha nullement à dissimuler la satisfaction qu'il en éprouva et il se prépara en conséquence. Durant une semaine, il étudia l’œuvre de Franck et la Pavane pour une infante défunte de Ravel. Il alla même chez son maître Raoul Pugno dont il suivit à la lettre les indications, les remarques pertinentes. Il voulait que tout fût en place, comme il disait. Consciencieux, ne ménageant pas l'effort, il travailla trois heures par jour, s'acharnant à vaincre les difficultés et y parvenant. Quand nous sentions qu'il était trop fatigué, Armand Lacroix et moi nous allions l'inviter à faire une promenade, à dîner avec nous. Il acceptait de délaisser son piano, mais, pendant la soirée, il se remettait à la tâche jusqu'à dix heures.

    Quand le samedi arriva, il était prêt. «Quelques mesures encore, nous dit-il, dans la Pavane dont je ne suis pas sûr. Je cours à ma chambre et, dans une heure, je reviendrai avec le sourire de la victoire.» Oulitzky, folichon, s'écriait: «Allez en paix, âme tourmentée.»

    Louise Read et Morin étaient arrivés déjà chez les Pomairols quand je pénétrai dans le salon. Je m'étais amusé à feuilleter des volumes sur les quais et j'avais manqué le rendez-vous avec eux. Musant, j'avais pris le chemin le plus long, passant à travers de petites rues, et fort distrait, d'ailleurs, par des monômes d'étudiants, vivement intéressé par les blagues qui s'éparpillaient dans l'air et dont je recueillais les échos.

    En entrant, je croise Adhémar de Riadis, qui retenait tous les regards. Il était somptueusement habillé. Il paraissait ne faire attention à personne, se tenait presque à et tripotait nerveusement son monocle. «Mon cher, s'écria-t-il avec un accent fort étranger, as-tu vu le «zoizeau» de Mme Raymond Poincaré qui semble monter jusqu'au ciel? -Pas encore. J'arrive, et je te laisse, car j veux aller saluer la maîtresse de la maison.»

    Je suis bientôt devant Mme de Pomairols à qui je présente mes hommages. Je fus ébloui, car elle était plus magnifique que jamais. Vêtue d'une longue robe de soi noire brochée, elle gardait dans sa main fine et couverte de bagues un éventail de plumes d'autruche, couleur orange. C'était la mode du temps. J'admirai le goût et l'allure de cette femme qui souriait sous ses cheveux blanc. J'aperçus Mme Poincaré dont le chapeau était orné d'un oiseau de paradis qui vraiment exagérait. Un groupe d'invités se pressait autour du piano. Edouard Schuré était assiégé par des femmes qui lui faisaient compliment de son dernier poème paru au Temps Présent.

    Mais une minute d'émotion se manifesta par un silence subit: les princes de Parme, accompagnés de l'infant Eulalie, venaient d'apparaître.

    Dans sa robe de dentelles mauves, avec un chapeau de même couleur, elle avait grand air. Elle portait de longs gants crème jusqu'aux coudes.

    Bruissements de soie et baise-mains. Des remous, une excitation que nous retrouvions après l'avoir connu plusieurs fois. Des retardataires, croulants de faste: Rosalie de Lambrecht fuselée, perles et diamants; plus attirante encore que Diane chasseresse, Marcelle Darbois, rieuse et comme blessée, arborait une simple robe de linon blanc, serrée à la taille par un cordon d'or. Nous portions dans nos poitrines le cœur ivre des hommes de vingt ans. Et, dans le bois sacré qu'est un grand salon, on percevait des cris de pintades, de biches enivrées. Quelques daims bousculaient l'assistance. L'atmosphère était mûre; elle semblait vouloir être percée par une note de musique.

    Pâle, élégant, un peu nerveux, Morin gravit l'estrade et aussitôt le silence s'établit. On était curieux d'entendre un artiste du Canada. Chose assez rare, à ce moment-là, qu'une audition musicale d'un monsieur de Québec ou de Montréal. L'attention s'avivait et, dans ce salon que les princes de Parme honoraient de leur présence, un grand recueillement domina, car j'eus l'occasion d'assister à d'autres réceptions où tout le monde parlait.

    Morin s'attaque d'abord à Prélude Choral et Fugue; il est presque sûr de lui, et jamais je ne l'ai vu aussi heureux devant son instrument, aussi attentif au texte qu'il a sous les yeux. Après le premier mouvement où éclatait par-ci par-là son émotion, il prit une assurance qui ne se démentit pas jusqu'à la fin. Et alors les applaudissements fusèrent. Il avait gagné la partie. Il rayonnait d'aise. Puis ce fut la Pavane qu'il détailla avec finesse et dont il nous communiqua toute la tendresse mélancolique. Son jeu était d'une fluidité de cristal. Rarement il joua si bien. Dans cet admirable salon, il n'eût pas été étonnant que quelque trouble se révélât de la part de cet enfant du Cap-Saint-Ignace, tombé comme un oiseau sauvage dans une atmosphère ultra-parisienne. Du trouble ou de l'hésitation, une gaucherie excusable, un excès de nervosité. Rien de cela ne parut. Il était le fils très appliqué d'une province qui a toujours mis beaucoup de conscience et d'acharnement, même dans l'erreur. Il ne s'agissait pas de cela ici. Au contraire, on était charmé qu'un homme des «Arpents de neige» se montrât, sans forfanterie, aussi avisé des goûts qui s'épanouissaient dans la capitale et aussi fervent de ce qui serait la musique classique de demain. Et Ravel fut goûté autant que l'ancien organiste de Sainte-Clotilde.

    On fêta Morin; on voulut le connaître; l'infante Eulalie, cette Espagnole qui parlait très bien le français, l'enroba de paroles mielleuses; les princes de Parme lui serrèrent la main.

    Louise Read et ses amis manifestaient leur joie dans un groupe de gens pendant que le pianiste était, pour ainsi dire, dévoré par les officiels.

    Et ce fut la ruée vers le buffet qui, en peu de temps, fut saccagé.

    Vers sept heures, ceux qui se trouvaient près du vestibule virent arriver une estafette montée sur un beau cheval dont les sabots frappant le pavé faisaient jaillir des étincelles. Chargé d'un pli, l'homme qui en descendit se précipita dans la maison, demandant à voir l'hôtesse qui, avertie, fendit la foule comme une flèche et s'empara du message. On la vit pâlir, chanceler; des gens volèrent à son secours. Le billet s'échappa de ses mains. Quelqu'un le ramassa et lut:

    «M. Henri Bergson, concurrent de M. de Pamairols, vient d'être élu à l'Académie Française.»
    Date de création : 2012-04-01 | Date de modification : 2012-04-01

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