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    Dossier: Lieu

    Le lieu et l'appartenance : à propos d’un ouvrage récent

    Stéphane Stapinsky

    Why place matters. Geography, identity, and civic life in modern America, ouvrage publié sous la direction de Wilfred M. McClay et Ted V. McAllister (Encounter Books, 2014). 

    On ne prend souvent conscience de la réalité d’une chose que lorsqu’on l’a perdue. Les circonstances de la vie ont fait que j’ai été, en quelques années, à la fois déraciné des lieux de mon enfance (vente d’une maison, qui fut rasée, et décès de plusieurs proches) et confronté à une transformation si profonde de la petite ville où j’ai grandi qu’elle en est devenue pour moi méconnaissable. Je me sens maintenant tel un étranger face à ce qui est désormais un espace – intime et collectif – dépourvu de sens. Et j’ai le sentiment lancinant d’avoir perdu, dans les deux cas, quelque chose d’essentiel.

    Cette expérience que je décris est loin d’être unique. La disparition de nos repères personnels, des lieux où nous avons grandi et vécu, des lieux de notre enfance, peut être déstabilisante, sinon traumatisante. «Nous restons seuls, dépourvus et abandonnés, nos esprits et nos cœurs accablés par le poids des souvenirs déracinés et déconnectés, ne peuvent plus être reliés à aucun lieu visible ou concret, aucun lieu du monde existant en dehors de notre cerveau." (1)

    Ce thème déjà cher à Virgile, puis à Du Bellay qui l’imita semble être devenu cher aux Américains, ainsi qu'en témoignent plusieurs textes du collectif Why place matters. Octave, pour récompenser ses vétérans, leur a donné des terres appartenant à des paysans qui en jouissaient de plein droit depuis des temps immémoriaux. Virgile, traduit ici par Paul Valéry, évoque le malheur de ces paysans déracinés,

    Ah! si je revoyais après un long exil,
    Ma terre et ma chaumière au toit garni de mousse,
    Aurais-je encor sujet d'admirer mes cultures?
    Pour un soldat impie aurais-je tant peiné,
    Semé pour un barbare? Hélas! de nos discordes
    Nos malheurs sont le fruit! Nos labeurs sont pour d'autres!
    Ah! je puis bien greffer mes poiriers et mes vignes!
    Allez, troupeau jadis heureux, chèvres mes chèvres
    Vous ne me verrez plus, couché dans l'ombre verte,
    Au loin, à quelque roche épineuse accrochées.
    Vous ne m'entendrez plus, vous brouterez sans moi
    Les cytises en fleurs et les saules amers
    .

    Pour ma part, je me souviendrai toujours avec mélancolie de ces vieux Chinois qui, paraît-il, s’asseyaient sur les bancs du Complexe Guy-Favreau, à Montréal, à l’endroit même où se tenait leur maison avant qu’elle ne soit détruite pour faire place nette au nouvel édifice gouvernemental à la fine pointe de la modernité. 

    La perte d’âme de bien des villes, des villages, des quartiers est aussi une chose répandue aujourd’hui de par le monde. Un jour, nous nous apercevons que ces lieux que nous connaissions ont été chamboulés de fond en comble. La chose s’est faite graduellement, sans qu’on le remarque, mais on dirait que l’essence des lieux en a été à jamais altérée. L’âme d’un lieu qui s’en va, c’est comme le parfum d’une bouteille qu’on débouche et dont on s’aperçoit que, mystérieusement, elle est vide. Souvent, il suffit de s’éloigner des lieux où l’on a vécu pendant quelques années pour que cette métamorphose devienne apparente. Songeant à ce que fut jadis mon village, je puis dire que les plaies qui l’affligent aujourd’hui sont clairement identifiables : gentrification, homogénéisation sociale, hyper individualisme (repli sur l’espace privé des habitants), hyper commercialisation (multiplication d’espaces standardisés de commerce et de stationnement), bétonisation généralisée (avec destruction concomitante des espaces verts et des terres agricoles). 

    Bien sûr, de tout temps, des transformations de ce genre ont affecté nos lieux d’appartenance. Mais qu’est-ce qui fait la spécificité de notre temps à cet égard ? C’est entre autre à cette question que tendent à répondre, dans des textes aux points de vue parfois divergents, les seize collaborateurs, provenant d’horizons variés (historien, poète, philosophe, architecte, politologue, géographe, etc.) de l’ouvrage collectif Why place matters, en insistant sur l’importance capitale d’un lieu, d’une place dans notre existence personnelle et collective.

    « Dire que la question du ‘’lieu’’ importe, c’est, dans une certaine mesure, nager à contre-courant des tendances principales de notre temps. La mondialisation du commerce, et les technologies de communication et de transport qui ont rendu celle-ci possible, rendent si facile le déplacement des personnes et des produits, des idées et des styles, qu'il semble parfois que le monde soit en fait en train d’être privé de tout lieu d'appartenance » (2).

    Je doute que ce livre, publié en 2014, soit un jour traduit en français. Les ouvrages collectifs le sont rarement et les auteurs que réunit celui-ci sont trop peu connus du monde francophone pour être susceptibles d’intéresser un éditeur. C’est dommage. Même si les collaborateurs de l’ouvrage sont avant tout préoccupés par la situation des États-Unis d’Amérique, les questions qu’ils soulèvent n’ont en vérité pas de frontières. Les noms de quelques auteurs marquants qui traversent l’ensemble des contributions – par exemple Simone Weil, Janes Jacobs et Lewis Mumford – montrent bien à quelle altitude se situent les réflexions de la plupart des collaborateurs. 

    L’ouvrage, j’y insiste, est on ne peut plus actuel. Il ne s’agit pas d’une énième déploration du bon vieux temps disparu. Nulle nostalgie chez les auteurs, qui, ancrés dans le présent et soucieux du passé, ne sont pas sans préoccupation pour l’avenir :

    « Ces préoccupations ne doivent pas être confondues avec des sentiments de nostalgie, comme on en trouve dans le discours sentimental à propos de la « communauté » disparue, un discours souvent tenu par des gens qui ne toléreraient pas un seul instant les contraintes à la liberté individuelle qu’impliquait l’existence des communautés «tricotées serrées» des temps passés. Pour le meilleur ou le pire, si un retour en arrière est toujours théoriquement concevable, ce n’est tout simplement pas une option pratique sérieuse. Mais cela ne signifie pas qu’on accepte un statu quo inacceptable, au sein duquel l'épanouissement de l’être humain lui-même deviendra impossible. » (3)

    Pas de retour en arrière, donc, mais une critique argumentée d’un présent jugé inacceptable à bien des égards. D’ailleurs, pour les auteurs, « (…) ce qui fait un lieu humain est non seulement la fidélité à son passé, mais la vitalité de son présent et l'attrait de son avenir. Loin d'être statique, une place doit être un noyau d’activités humaines constantes: politique, économique et culturelle. Ce sont là les forces qui font d’un lieu vivant tout autre chose qu’un musée, qui offre des possibilités pour que se déploient les énergies créatrices de ceux qui l’habitent. » (4)

    De manière générale, les auteurs ont su éviter le piège des oppositions simplistes et du manichéisme. Ils savent faire la part des choses : s’ils s’inscrivent dans une perspective laissant une place au libre marché dans le développement des lieux, ils n’en masquent cependant pas les aspects souvent négatifs. De même, s’ils ont tendance à récuser la planification centralisée, ils savent reconnaître que celle-ci a parfois eu du bon. S’ils se montrent critiques des impacts de notre univers technologique sur le sens du lieu, ils ne rejettent pas pour autant toute avancée en ce domaine. Ils partagent une vue d’ensemble qui m’apparaît donc équilibrée.

    Ce qu’on entend par « lieu » (« place »)

    Pour les auteurs du collectif, le concept de place réfère à un lieu d’appartenance concret, localisé, souvent matériel, qui ancre la personne dans le réel. Cela n’a rien donc à voir avec les fameuses « communautés virtuelles » dont on parle depuis l’avènement d’internet.

    Ce lieu peut être lié directement à notre vie personnelle. Il s’agira alors d’une maison à laquelle nous sommes attachés d’une manière particulière, ou d’un autre site, géographique ou historique signifiant. Il peut également être en rapport avec notre existence collective. On pensera ici à un village, une ville, un quartier, une région et même une nation. Mais ce pourrait être aussi un lieu géographique, historique ou artistique précis suscitant l’adhésion d’une communauté.

    « Le lieu est toujours ancré dans le particulier, et même dans ce qui est très local. Une affirmation qui ne s’attache pas à une place abstraite, mais à une place précise, conçue spontanément par des êtres humains sensibles : villes natales, quartiers, campagnes et paysages spécifiques, chacun ayant une aura enveloppante de pensées, de désirs et de souvenirs – ce qui revient à dire, sa propre histoire, ses propres coutumes et traditions, ses propres récits, ses habitudes alimentaires et ses traditions populaires, ses reliques et ses propres lieux de sépulture. » (5)

    Le mot « place », en anglais comme en français, a un double sens. D’abord un sens géographique, spatial, celui d’une localisation sur le plan physique, ainsi qu’on vient de le voir. Il a aussi le sens de position dans un ordre social donné. Ce double sens du mot met clairement en évidence la dimension identitaire du lieu, et souligne par là son importance capitale :

    « Ainsi, lorsque nous disons que nous avons "trouvé notre place," nous ne parlons pas seulement d'un emplacement physique, mais de la réalisation d'une identité personnelle stable et mûre à l’intérieur d’un ordre social cohérent, de sorte que nous pouvons fournir une réponse aux questions suivantes : «Qui êtes-vous? D'où venez-vous? Où est votre domicile? Quelle place occupez-vous dans l'ordre des choses?" Par conséquent, il n’est pas surprenant qu'une perturbation ou un affaiblissement de l’expérience de notre lieu géographique soient reflétés dans des perturbations similaires dans le sentiment de notre identité personnelle. Les deux choses vont de pair. » (6)

    Le monde actuel contribue à détruire notre sens du lieu

    Pour paraphraser Bernanos (qui parlait de la vie intérieure), je dirais qu’on ne comprend rien au monde actuel, si l’on n’admet pas d’abord qu’il est une conspiration universelle contre toute espèce de sens réel, charnel, du lieu. Les conditions objectives du monde – conditions socio-économiques, état du travail (la nécessaire fluidité), hyper développement de la technologie, rapidité des transports, médiatisation et télécommunications instantanées, gouvernance politique et d’entreprise – font en effet en sorte de distendre de toutes les façons possibles le lien qui existe entre une personne et un lieu donné, qui serait celui de son appartenance.

    «Ce qui est différent aujourd’hui, ce n’est pas que ces conditions existent mais qu'elles se soient répandues au point de refléter une fluidité sociale et psychologique qui semble être la marque de notre époque. Comme nous sommes devenus plus que jamais mobiles, absorbés par et connectés à une panoplie de choses qui ne nous touchent pas dans l’immédiat, les lieux réels et tangibles nous semblent de moins en moins importants, de plus en plus transitoires, ou provisoires, ou interchangeables ou même jetables. La douleur de la séparation devient bien moins grande, parce qu'il y a si peu de raisons, au départ, de s'investir dans un ‘’lieu’’. » (7)

    Notre monde se transforme, s’homogénéise, et multiplie par la même occasion les espaces vides, les “non-lieux” (Marc Augé) : un monde de terminaux aéroportuaires interchangeables et d’hôtels franchisés et de restaurants, un monde de surfaces lisses conçues pour faciliter le mouvement perpétuel plutôt qu’un enracinement fécond (…) Un monde d’‘’espaces’’ vides plutôt qu’un monde de ‘’lieux’’ signifiants. » (8)

    En cette ère postmoderne, qui cultive le nomadisme et la déterritorialisation sur tous les plans, évoquer la nécessité d’un lieu d’appartenance concret, localisé, vous range immédiatement dans le camp des défenseurs du terroir et des réactionnaires.

    L’attachement à un lieu est trop souvent vu comme un enfermement, une limitation de sa liberté, la preuve que l’on refuse le changement et le progrès. Mais ce refus masque en fait un autre refus, plus profond celui-là, le refus de notre incarnation. Et ce refus a forcément un prix.

    Chassez le lieu, il revient au galop...

    Chassé, le lieu revient sous la forme d’un malaise vécu par un nombre croissant de nos contemporains, à savoir « le sentiment largement répandu qu’il y a un sérieux déséquilibre dans la manière dont nous vivons. La toute-puissance de la technique et le culte de l’individualisme ont perturbé toutes les facettes de la vie et généré des sentiments profonds d'inquiétude et d'insécurité. » (9)

    Car on ne peut, si l’on souhaite mener une vie bonne, une vie épanouissante, édifier quoi que ce soit sur le rejet de notre incarnation, et donc sur celui de la nécessité d’un lieu d’appartenance :

    « Mais le lieu est encore et toujours quelque chose d’essentiel. Que cela nous plaise ou non, nous demeurons des êtres charnels, ancrés dans le particulier, dans la finitude de notre incarnation, dans notre statut de « créature ». Les choses sont ainsi, même si nous l’oublions parfois, aveuglés que nous sommes par la puissance de nos propres illusions numériques. » (10)

    Et les dangers de ce rejet sont sérieux :

    « En perdant entièrement le sens du "lieu", et en acceptant l'idée qu'un site Web peut être un lieu d’appartenance et que les relations numériques peuvent se substituer aux vrais amis et à une vraie famille, nous courons le risque d’oublier notre réalité d’êtres incarnés, de perdre le fondement d’une identité individuelle saine et résiliente et de voir disparaître les conditions essentielles à la culture des vertus publiques. Car être un citoyen c’est appartenir à un lieu en particulier; on ne peut pas être le citoyen d'un site Web ou d’un motel. » (11)

    Pour résister à l’homogénéisation du monde

    Ce court article ne me permet pas de souligner tous les thèmes développées dans ces textes très riches. J’insisterai en conclusion sur l’intention des maîtres d’œuvre de ce livre : ils ne se contentent pas de présenter un tableau de la situation actuelle mais proposent surtout des pistes de réflexions pour ramener la question du « lieu » au cœur de nos débats collectifs.

    L’uniformisation du monde apportée par les médias de même que, l’omniprésence de la technologie et la mondialisation de l’économie tendent à créer à la surface de la planète des lieux sans âme, « Nous pouvons trouver des moyens de résister à l'homogénéisation constante du monde. Cela implique de cultiver un fort sentiment d'appartenance à un lieu, partout où nous le trouvons – et donc de cultiver les biens humains qui dépendent du sens durable de ce lieu et ne sont possibles qu’en fonction de lui » (12) .

    Pas de recettes magiques, de programmes à mettre en œuvre dans ce livre. Cela irait à l’encontre des points de vue des auteurs, qui sont d’avis que, pour avoir une âme, un lieu ne doit pas faire l’objet d’une planification trop stricte. Il doit laisser une place à la liberté, à l’auto-organisation. Ce qui n’exclut pas des limites et certaines contraintes. Bien au contraire. La plupart des auteurs sont habités par un sens des limites. Un des problèmes des espaces actuels est qu’ils cèdent souvent à l’hubris de l’illimité et de la démesure.

    La question du lieu est bien sûr liée à celle de la citoyenneté, de l’engagement civique. Comment envisager une vie humaine tournée vers l’engagement et la responsabilité sans un sens de l’appartenance à un lieu ?

    « Se pourrait-il que l’une des réalités essentielles négligées par le mouvement incessant auquel nous sommes soumis soit précisément la possibilité de vivre une vie digne, signifiante, basée sur l'autonomie et l'engagement civique, le genre de vie que les penseurs depuis l'époque d'Aristote ont considéré comme la plus haute expression de l'épanouissement humain? La possibilité de vivre une telle vie serait-elle-même concevable dans un monde où il n’y aurait plus de lieux d’appartenance dignes de ce nom ? » (13)

    Une telle réalisation repose au premier plan sur un projet collectif, sur une union, une conversation entre les membres d’une communauté, cela est évidemment mis de l’avant par les auteurs de ce collectif.

    Si nous façonnons les lieux où nous vivons (ville, village, quartier ou maison), eux aussi, réciproquement finiront par nous façonner (cf. annexe 1). Cette idée fut inspirée par le poète américain Robert Frost à l’un des auteurs du recueil. C’est un jeu qui se joue à deux, et dans les deux sens. 

    Un livre, donc, que je conseille à quiconque est soucieux de la manière dont des lieux d’appartenance peuvent nourrir l’âme et la vie humaine.

    Annexe 1

    [Notre maison]

    Extrait de l’autobiographie de Lewis Mumford  (passage cité dans le recueil recensé)

    « Nous avons pris possession de notre propriété à l'automne de 1929, mais il serait plus exact de dire que c’est notre terre qui a peu à peu pris possession de nous. La maison elle-même était dans un état de délabrement total: les trappeurs avaient accroché leurs peaux sur de gros clous qui avaient ruiné ce qui restait de plâtre sur les murs et le plafond. Il y avait une petite parcelle de mauvaises herbes en dehors de la cuisine, sur le côté sud, qui donnait à penser qu'un jardin potager avait pu exister autrefois à cet endroit; il y avait aussi quelques plants de pivoines et quelques rosiers d’antan, mais, sur le reste du terrain, on ne trouvait que de la bardane et du plantain.

    (...) Nous sommes tombés amoureux avec le temps de notre misérable demeure, de la même manière qu’un jeune homme tombe en amour d’une fille chaleureuse dont la voix et le sourire sont irrésistibles. Comme pour les visages – Abe Lincoln en porte témoignage – le caractère [d’une maison] est plus prometteur, à long terme, que la simple beauté des apparences. Aucune amélioration de notre situation matérielle ne nous a jamais fait chercher ailleurs une autre maison, ni ne nous a donné l’idée d’en construire une plus fonctionnelle ou une plus jolie. Cette maison n’était en aucun cas celle de nos rêves. Mais, au cours de notre existence, elle s’est transformée peu à peu en quelque chose de meilleur : elle est devenue la maison de nos réalités. A travers ses transformations, année après année, sous les assauts du temps et les coups de la fortune, cette chère maison a enveloppé et remodelé le caractère de notre famille – révélant aussi bien nos limites que nos vertus. »

    "We took possession of our property in the autumn of 1929, though it would be more correct to say that our land gradually took possession of us. The house itself was in a state of utter disrepair: the trappers had hung their pelts on big nails that broke what plaster still remained on walls and ceilings. There was a small weedy patch outside the kitchen on the south side that indicated there might once have been a vegetable garden there, and there was a clump of peony bushes and a few old-fashioned roses; but the remaining land was bare of almost everything but burdock and plantain.

    (...) we gradually fell in love with our shabby house as a young man might fall in love with a homely girl whose voice and smile were irresistible. As with faces—Abe Lincoln bears witness—character is more ingratiating and enduring than mere good looks. No rise in our income has ever tempted us to look elsewhere for another house, still less to build a more commodious or fashionable one. In no sense was this the house of our dreams. But over our lifetime it has slowly turned into something better, the house of our realities. In all its year-by-year changes, under the batterings of age and the bludgeonings of chance, this dear house has enfolded and remodeled our family character—exposing our limitations as well as our virtues."



    Notes

    (1) Traduction libre de : “we are left alone, bereft and deserted, our minds and hearts burdened by the weight of uprooted and disconnected memories which can no longer be linked to any visible or tangible place of reference in the world outside our heads”.
    (2) Traduction libre de : “To say that “place” matters is, to some extent, to swim against the principal currents of our times. The globalization of commerce, and the technologies of communication and transportation that have made that globalization possible, make it so easy to move people and products, ideas and styles, that it sometimes seems as if the world is in fact becoming placeless.”
    (3) Traduction libre de : “These concerns should not be confused with feelings of nostalgia, such as one finds in sentimental discourse about lost “community,” often emanating from individuals who would not for a second tolerate the kind of constraints on individual liberty that “thick” communities of the past always required. For better or worse, while a wholesale rollback of modernity may be conceivable as a thought experiment, it is simply not a serious practical option. But that does not mean accepting an unacceptable status quo, in which human flourishing itself is rendered impossible.”
    (4) Traduction libre de : “... what makes a “place” is not merely a loyalty to its past, but the vitality of its present, and the lure of its future. Far from being static, a “place” must be a node of continuous human activity: political, economic, and cultural. These are the forces that make a living “place” different from a museum. A living “place” has to offer scope for the creative energies of its people.”
    (5) Traduction libre de : “For place is always grounded in the particular, even the provincial. Such affirmation is not mere attachment to the abstraction of “place” but to this place, scaled to our innate human sensibility: toward specific hometowns and neighborhoods and countrysides and landscapes, each having its own enveloping aura of thoughts and desires and memories—that is to say, its own history, its own customs and traditions, its own stories, its foodways and folkways, its relics, and its own burial grounds.”
    (6) Traduction libre de : “Thus, when we say that we have “found our place,” we are speaking not only of a physical location, but of the achievement of a stable and mature personal identity within a coherent social order, so that we can provide an answer to the questions: “Who are you? Where did you come from? Where is your home? Where do you fit in the order of things?” Hence, it is not surprising that a disruption or weakening in our experience of geographical place will be reflected in similar disruptions in our sense of personal identity. The two things go together. ”
    (7) Traduction libre de : « What is different now is not that they happen but that they have become so pervasive, reflecting a social and psychological fluidity that seems to mark our times. As we have become ever more mobile and more connected and absorbed in a panoply of things that are not immediately present to us, our actual and tangible places seem less and less important to us, more and more transient or provisional or interchangeable or even disposable. The pain of parting becomes less, precisely because there is so little reason to invest oneself in “place” to begin with.”
    (8) Traduction libre de : ‘’a world of interchangeable airport terminals and franchise hotels and restaurants, a world of smooth surfaces designed to facilitate perpetual movement rather than rooted flourishing? A world of space rather than place (...)?”
    (9) Traduction libre de : « (...) the widespread sense that something is now seriously out of balance in the way we live. All the technological wizardry and individual empowerment have unsettled all facets of life, and given rise to profound feelings of disquiet and insecurity”
    (10) Traduction libre de : “But place does still matter. Whether we like it or not, we are corporeal beings, grounded in the particular, in the finite conditions of our embodiment, our creatureliness. So is everything else, even if we sometimes forget the facts of the matter, or get caught up in the power of our own digital illusions.”
    (11) Traduction libre de : “In losing “place” entirely, and succumbing to the idea that a website can be a place and that digital relationships can substitute for friends and family, we risk forgetting this reality of our embodiment, risk losing the basis for healthy and resilient individual identity, and risk forfeiting the needed preconditions for the cultivation of public virtues. For one cannot be a citizen without being a citizen of some place in particular; one cannot be a citizen of a website, or a motel.”
    (12) Traduction libre de : « We can find means of resisting the steady homogenization of the world. This means cultivating a strong sense of place wherever we find it— and thereby cultivating the human goods that depend upon an enduring sense of place and are impossible without it.”
    (13) Traduction libre de : « Could it be the case that one of the chief things neglected by this pattern of ceaseless movement is precisely the opportunity to live dignified and purposeful lives of self-government and civic engagement, the kind of lives that thinkers since the time of Aristotle have regarded as the highest expression of human flourishing? Is the living of such lives even conceivable in a world without “theres”?”
     

    Date de création : 2016-06-17 | Date de modification : 2016-06-19

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