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    Dossier: Technologie

    La technologie maternante

    Stéphane Stapinsky

    La technologie. N’en aurons-nous donc jamais fini avec elle? A chaque fois, c’est comme tisser, défaire, puis retisser la toile de Pénélope... Il importe pourtant de revenir sur la question, pour y réfléchir et en discuter, pour la reprendre et l’amplifier.

    La préparation de la revue de presse mensuelle nous amène en effet à lire quantité de nouvelles sur le sujet. Les habitués du web sont déjà familiers avec le ton admiratif, laudatif, des technolâtres. Le développement technologique est aujourd’hui exponentiel, il ressemble à un feu de Bengale, dont les étincelles, projetées dans toutes les directions, engendreraient de nouveaux feux... Tant d’innovations surviennent, et à un rythme si infernal, que nous n’arrivons tout simplement pas à les suivre. C’est assez affolant.

    Les internautes sont ensevelis sous les articles vantant les bienfaits des nouveaux gadgets technologiques, évoquant sans cesse leurs prouesses mirifiques. Pour les technophiles, technologie = émancipation, liberté, autonomie. Vous vous en doutez bien, ce n’est pas dans cette voie que nous nous engagerons ici. Car s’il est une chose dont on peut prendre conscience davantage chaque jour, c’est que tout bienfait apporté par les objets techno se paie d'un prix invisible, qui n’est pas affiché lors de l’achat...

    Certains me reprocheront d’emblée d'être vieux jeu, c'est-à-dire d’être un adversaire de la technologie, voire même un luddite. C’est cependant inexact. Je ne suis pas contre la technique, je défends l'homme et son autonomie, dont les premières manifestations sont la station debout et la marche. Je défie quiconque d'être aujourd'hui en faveur de l'homme et de ne pas critiquer la technique, ne serait-que pour la remettre à sa juste place, dans le sillage des fins proprement humaines : le dialogue, la contemplation, etc. Six heures d'avion pour se rendre en France, 30 jours à pied pour se rendre à Compostelle ou pour explorer le cœur de Londres, de Paris et de Rome. Ce sont là, me semble-t-il, des exemples d'un rapport juste avec la technique.

    Une technologie de plus en plus maternante…

    Ce qui me hérisse, par contre, c’est que nous vivons dans un univers technologique qui a de plus en plus l’ambition de nous prendre en charge du berceau à la tombe. La technologie de notre époque me semble, et je lâche le mot, de plus en plus "maternante". L’expression "Nanny state", employée par les libertariens pour décrier certaines tendances exagérément protectrices de l'État providence, est bien connue. Ne pourrait-on parler ici de "Nannytechnologie"? Alors qu’il attendait son exécution, le philosophe Boèce avait imaginé une figure allégorique, Dame Philosophie, qui lui aurait rendu visite. On me permettra, dans le cadre de ce texte, de personnaliser également la technologie actuelle. Vous ne vous étonnerez donc pas de ce que je me réfère à elle en la désignant comme « Maman Technologie » ou « Mère Technologie ».

    Maman Technologie veut en effet notre plus grand bien, elle ambitionne de nous décharger de toute tâche de la vie ordinaire qu’elle présente comme fastidieuse. Elle est en fait comme cette mère ultra-contrôlante qui, voulant tout prévoir, tout faire à sa place, empêche sa progéniture de prendre tout risque et toute initiative. Au fond, ce qu’elle désire (et ceux qui nous vendent la quincaillerie technologique, moyennant grosses espèces sonnantes et trébuchantes), c’est que nous nous abandonnions avec confiance à elle, comme le tout petit à sa maman. Plutôt que de faire de nous des acteurs, la matrone technologique tend à nous transformer en simples spectateurs, assis devant nos écrans. Alors que – et toutes les études de psychologie cognitive le démontrent – l’on saitt très bien que c’est en faisant les choses, et non simplement en les regardant, qu’on les intègre le mieux.

    Cette technologie maternante présente les tâches de la vie quotidienne comme une insupportable servitude. Laver la vaisselle, c’est affreux. Se lever et marcher pour allumer une lampe, dépassé. Prendre le temps de mijoter un bon petit plat. Une perte de temps absolue. Car il faut à tout prix gagner du temps. C’est le mot d’ordre de l’époque. Pourtant combien d'idées géniales nous sont venues, à quelques-uns d’entre vous, j'en suis sûr, et à moi, en lavant bien tranquillement la vaisselle, entre les ustensiles et les verres…

    Pour Maman technologie, je suis incapable de plier mon linge une fois séché, et il me faudrait donc un robot pour le faire à ma place. On connaît déjà ces petits robots circulaires qui se proposent de passer pout noud l’aspirateur. Eh bien ! Qu’à cela ne tienne, d’autres viendront pour vider les poubelles et passer le balai.

    Cette « nannytechnologie » veut même me gâcher le plaisir que j’ai à cuisiner un bon repas pour ma douce, en s’interposant fâcheusement de toutes les façons possibles, alors que je ne lui ai rien demandé. En ayant, par exemple, l’audace de m’imposer des recettes qui, selon elle, me conviendraient mieux que celles que je pourrais concevoir ou choisir moi-même, recettes qu’elle réussit bien sûr du premier coup, zéro faute. Au diable le plaisir de l’expérimentation, au diable aussi celui d’essayer d’imaginer des saveurs et des compositions inédites!

    Par ailleurs, pour elle, tout se réduit, en matière de cuisine, à la pure fonctionnalité. Une molécule en vaut une autre, point à la ligne. Exit la tradition, le savoir-faire de grand-maman, le lent travail de l’artisan préparant chacune de ses matières, chacun de ses ingrédients avec soin. Non, tout n’est plus qu’une recette au sens plat du terme, un assemblage de substances chimiques dont il convient de faire une formule reproductible. J’exagère peut-être?

    Nous apprenions l’an dernier que des chercheurs de l’université de Maastricht avaient réussi à créer en laboratoire du bœuf haché digne d’entrer dans la composition des hamburgers du futur. Eh bien, tout récemment, on apprenait que venait d’être créé le Bistro in Vitro, le premier restaurant spécialisé dans la viande produite en laboratoire, qu’on présente comme rien de moins que l’avenir de la gastronomie !

    Pour couronner le tout, je lisais récemment que des scientifiques israéliens avaient mis au point un appareil, le « Génie », que l’on compare au fameux « réplicateur » de la série de science-fiction des années 1960 Star Trek, appareil pouvant confectionner, de manière automatisée, une grande quantité infinie de plats variés. « Le Génie, comparable en taille et en apparence à une machine à café, peut produire une variété illimitée de repas en utilisant des capsules contenant des ingrédients déshydratés naturels. Donc, qu’il soit salé ou sucré, qu’il soit servi en entrée ou comme dessert, l’appareil peut créer le plat dont vous rêvez en 30 secondes. » (1) Ce p'tit « génie » accomplit donc tous nos désirs en une demi-minute. Grand bien lui fasse. Mais pourquoi donc le temps mis à faire les choses est-il toujours vu comme du temps perdu ?

    Les « nannytechnologies » nous prennent par la main, ai-je dit, mais je devrais plutôt dire qu’elles nous tirent tout le bras, car elles savent aussi être autoritaires. La technologie de notre époque est également une Maman fouettarde… Qui nous impose bien ce qu’elle veut, quoi que nous objections. Il s’agit en vérité d’une caractéristique constante de la technologie d'aujourd'hui. Qui a jamais consulté les populations sur les évolutions scientifico-techniques qui leur sont imposées ? Qui m’a demandé, par exemple, si je souhaitais vivre dans une ville « intelligente » ? Personne. Et pourtant tout se met en place, comme si j’avais donné mon assentiment. Je souhaiterais conserver ma vie privée. Eh bien, Google n’en fait qu’à sa tête et choisit dans la majorité des cas de ne pas obtempérer aux demandes d’effacement de contenu de ses usagers, qui invoquent un “droit à l’oubli » -- un concept absent de l’univers mental du géant californien.

    Maman Technologie veut qu’on lui sacrifie tout. Surtout nos vieilles habitudes, nos pratiques de toujours. Nous avions l’habitude de conserver, par souci de sécurité, la trace matérielle de nos documents importants. Qu’à cela ne tienne, il y a trop de paperasse, dit-on, et il est souhaitable de tout numériser en lieu et place de la conservation des originaux. Mais est-ce vraiment la démarche la plus sage à entreprendre ? Une panne d’électricité prolongée, un bris d’équipement, un incendie peuvent rendre inaccessibles ou faire perdre irrémédiablement de précieuses données. On aura fait des sauvegardes, bien sûr. Est-ce si certain, étant donné les faiblesses de la nature humaine? Et c’est sans compter les menaces dues au piratage (« hacking »).

    Le discours technophile actuel, je l’ai dit plus haut, établit une équivalence entre les nouvelles technologies et l’autonomie des individus. Loin de nous soumettre à elle, c’est la machine qui se plierait maintenant à nos caprices libertaires. J’en prends pour exemple les propos que l’on tient autour de l’impression 3-D, qu’on cherche aujourd’hui à nous vendre à grand renfort de publicité. « ‘’Pour la première fois, les produits manufacturés seront facilement créés pour correspondre aux besoins de l’utilisateur, au lieu que l’utilisateur ajuste ses besoins à ce que la machine produit’’ », explique-t-il. (…) Cette possibilité changera drastiquement la façon dont les gens achètent et utilisent des dispositifs de toutes sortes, en particulier médicaux, qui doivent être faits sur mesure, et généralement à un coût très élevé. Grâce à la révolution 3D, explique Tsarfati, chaque produit sera du « sur-mesure » pour chaque utilisateur, sans besoin d’ajustements et de changements coûteux.’’ (2)

    Mais est-ce bien autre chose qu’un vœu pieu ? Nous savons très bien que nous n’avons aucune liberté quant à cette technologie, qui sera implantée de toute façon, que nous l’utilisions personnellement ou pas. L’équivalence qu’on nous propose est une fausse équivalence. De la monnaie de singe. L’éventail des choix se réduit en fait de plus en plus, et ceux-ci nous sont toujours imposés. Faut-il le redire : on ne nous demande jamais notre avis. Nous sommes les serviteurs des propriétaires-concepteurs de la machine, soumis à elle.

    Et je suis d’avis que technologie et liberté s’opposent plus souvent qu’autrement. Nous perdons bien souvent les seules marges de liberté qui nous restent. Nous acquérons une fausse autonomie, une autonomie largement illusoire, qui masque une profonde dépendance. Une fausse autonomie qui suppose l’existence et le bon fonctionnement de toute une infrastructure à l’arrière-plan. Vous tirez une fierté de votre téléphone « intelligent ». En vérité, sans tout l’appareillage technique auquel il est relié, c’est un objet inerte, l’équivalent d’une pierre. Toute la panoplie technologique de l’homme contemporain retourne au néant en l’absence d’électricité. Avec l’extinction du courant, c’est comme si notre vie de nomade moderne s’arrêtait. Incapables de prendre leur courriel ou d'utiliser leur téléphone intelligent, nos contemporains ont alors l’air de jeunes enfants désemparés, perdus, ne sachant plus que faire.

    Et lorsque la machine elle-même a des ratés, impossible, bien sûr, de la réparer soi-même. Le recours au spécialiste est un passage obligé. C’est vrai pour les objets les plus complexes comme pour ceux, plus humbles, qui peuplent notre quotidien. C’est ce que déplore le philosophe Matthew B. Crawford, auteur de Shop as Soulcraft. An Inquiry Into the Value of Work, qui met quant à lui de l’avant une “éthique de la réparation” : : «Nous avons perdu, collectivement, nos habiletés manuelles fondamentales. Nous ne sommes plus capables de réparer les objets que nous utilisons, et sommes de plus en plus enclins à orienter nos enfants « vers les formes de travail les plus éthérées." (... Son livre) propose une série d'arguments mettant de l’avant une conception du travail comme réalité ayant un sens dans la mesure où il est véritablement utile. Il explore aussi ce que nous pourrions désigner comme l'éthique de l’entretien et de réparation ". (3)

    La technologie de notre époque aime bien contrôler nos comportements. Elle est une matrone qui veut nous faire marcher au pas. Elle entend vérifier que nous arrivons bien à l’heure et que nous traversons à chaque fois la rue aux intersections…

    Cette employée, congédiée par son patron pour avoir désactivé le GPS de son téléphone portable, en sait quelque chose. Son patron estimait avoir le droit de surveiller ses allées et venues même en dehors de ses heures de travail… Sont également à même de comprendre ces caissières d’une grande chaîne d’hypermarché, en France, placées sous surveillance également. Un journaliste-enquêteur rapporte en effet avoir vu « des vidéos tournées à l'insu des caissières, par des caméras dissimulées derrière l'écran où elles scannent les articles. » Ce sont, tient-il à préciser, « des pratiques contraires au droit du travail. » (4)

    Vous avez le droit de garder le silence, mais votre ADN se retournera quand même contre vous... Comme à Hong Kong, où l’on traque les fumeurs et les machouilleurs de gomme délinquants d’une manière toute particulière, bien en phase avec l’esprit high tech de l’époque : « Lancée au mois d'avril, une campagne dénonce les citoyens coupables d'avoir sali le trottoir avec leurs mégots ou chewing-gums. Comment ? En utilisant leur ADN pour réaliser leurs portraits robots. » L’auteur de l’article pose cette question pertinente : « Véritable avancée pour la protection de l'environnement ou atteinte au respect de la vie privée ? » (5)

    Le contrôle peut même s’exercer alors que vous n’avez rien à vous reprocher. Ce sont alors les probabilités que vous ayez un comportement déplacé qui jouera contre vous. Un cas patent survenu à Paris a fait les manchettes là-bas : « Un propriétaire parisien a refusé de louer un appartement à [une jeune femme appelée] Miranda et lui a expliqué que son "profil internet" correspondait moins bien qu'un autre candidat. » Commentaire de l’auteur : « Un argument étonnant qui repose la question de l'e-réputation. » (6) On estimera peut-être que j’exagère mais on n’est sans doute plus très loin des « frappes signatures » des drones américains permettant de désigner les cibles à abattre… Dans ce cas, rappelons-le, « l'armée prend la décision de faire feu, décision qui ne repose pas sur qui sont les cibles, mais sur le fait d'exhiber une série de comportements suspicieux jugés comme étant la signature des terroristes » (7)

    Certains sont à ce point soumis à la matrone technologique qu’ils vont au-devant de ce qu’elle attend d’eux. Les lecteurs de l’Encyclopédie Homo Vivens connaissent déjà l’exemple bien connu de l’universitaire britannique Kevin Warwick, un des premiers à s’être implanté puces et extensions numériques sous la peau afin de se doter de nouvelles capacités. Une nouvelle activité mondaine vient par ailleurs de faire son apparition dans certaines grandes villes du monde (Stockholm, Copenhague, Londres, Miami et Mexico – et bientôt Paris) : les "Implant parties". Voici la description d’une de ces fêtes, organisée dans la capitale suédoise :

    « Ils portent des chemises et des tailleurs mais sont en route vers le futur. Ces ingénieurs ou commerciaux sont réunis dans une grande salle chic du centre-ville de Stockholm. Ce soir-là, ils sont des dizaines à attendre leur tour devant le fameux stand. Celui où ils recevront leur puce électronique.

    La décision n'a pas forcément été mûrement réfléchie mais une piqûre plus tard, les voilà équipés. Sous la peau, sur le dos de la main, ils ont désormais une puce qui leur permettra d'entrer à la salle de sport, d'ouvrir leur portillon ou leur parking, de remplacer les cartes de visite. Les implants sont des puces RFID, comme celles des passeports, des cartes de crédit ou celles implantées sous la peau de nos animaux de compagnie.

    Tout est stérilisé et c'est Shy, un gros costaud aux bras tatoués, qui se charge de l'implant. Il en fait cinq ou dix par jour en temps normal mais lors de ces soirées, ça peut aller jusqu'à 100. Pour les volontaires, les arguments sont simples : ça vous simplifie la vie et il n'y a pas de système de traçage, contrairement aux smartphones.

    L'opération coûte 200 euros, quand même. » (8)

    Big Brother s’en pourlèche déjà les babines… La servitude volontaire est décidément promise à un bel avenir.

    Il faut dire que ces implants leur permettront sans doute de prendre une mesure plus exacte de leur corps. La quantification du corps, grâce à la technologie portable et aux implants, est un thème qui occupe de plus en plus de place sur les sites d’information spécialisée. Certains, comme le site Factor tech.com, ont l’honnêteté d’insister sur le côté sombre du phénomène. Pour certains psychologues, cette attention portée au corps peut en effet facilement virer à l’obsession :

    « En autant que je puisse en juger, le fait de porter ce genre d’appareils vous amène fréquemment à porter sur vous-même des jugements très négatifs", explique le Dr Charlotte Cooper, une psychothérapeute intégrative basée à Londres. // Beaucoup de ses clients sont des personnes qui ont tendance à écouter leur corps, en portant une attention particulière à tout ce qu’ils mangent et à l’exercice qu'ils font». La quantification de soi peut servir de simple outil dans certains cas, mais il est également possible qu’elle devienne une autre façon pour les gens d’inspecter leur corps de manière exagérée. » (9)

    Ceux qui le font se soumettent au contrôle d’entreprises qui leur proposent des produits standardisés, ne correspondant pas nécessairement aux particularités de chaque corps, et qui feront, des données qu’on leur confie, un usage sur lequel nous ne savons rien :

    «" Mais cela implique également de céder le contrôle sur notre personne à une entreprise qu’on voit comme mieux à même de connaître notre corps que nous-mêmes. Les gens ont de leur corps une expérience unique, et l’approche standardisée que propose cette entreprise nivelle cette expérience et la transforme en quelque chose de commercialisable. (...) "(...) "Il est déjà embêtant de donner toutes les adresses de vos amis et des membres de votre famille, ainsi que les endroits que les endroits que vous fréquentez, à Google lorsque vous utilisez leur service en ligne de cartes, mais le fait de fournir, à Samsung, au moyen d’une application conçue à cette fin, des détails très personnels sur votre santé corporelle, tels que votre fréquence cardiaque, la durée de vos exercices et les calories que vous ingurgitez, dépasse de loin les pires cauchemars dystopiques d’Orwell. Imaginez le genre de contrôle exercé sur les populations pouvant résulter d'une adoption généralisée de ces technologies? Les gens remettent négligemment ce pouvoir à des entreprises privées qui n’ont jamais promis d’agir de manière éthique et qui n’ont en tout cas jamais fourni la preuve qu’elles l'avaient fait par le passé. » (10)

    Au contrôle du corps s’ajoute celui des émotions. Le site anarcho-luddite Pièces et main d’œuvre a dénoncé à maintes reprises, en France, les entreprises de haute technologie, comme Clinatec, qui tentent de mettre au point des implants cérébraux permettant d’influer sur les émotions et les comportements. Dans la dernière livraison de la revue de presse, nous évoquions le cas de Microsoft, qui vient d’obtenir un brevet pour des lunettes permettant de détecter les émotions.Ce dispositif pourrait être utilisé lors d’interrogatoire (police, service de renseignement) ou lors du passage de voyageurs aux frontières. Mais il est évident qu’un usage plus discutable pourrait être fait de ces lunettes, comme par exemple lors d’entretiens d’embauche ou de la location d’un logement. Et des dérives sont inévitables si elles sont mises à la disposition d’un vaste public, dérives qui risqueraient de porter atteintes à la vie privée des personnes.

    Nous avions également noté que l’entreprise londonienne Realeyes, une « startup » qui est à mettre au point un dispositif permettant de détecter et d’interpréter les émotions des personnes en les observant à partir de leur webcam ou de leur « téléphone « intelligent », venait de recevoir un soutien financier important de la Commission européenne. Lorsque des utilisateurs de téléphone « intelligent » ou d’ordinateur s’apprêteront à visionner une vidéo commerciale de Realeyes, un message leur sera adressé leur demandant l’autorisation de mettre en marche la caméra présente sur leur appareil. On précisera qu’ainsi l’entreprise sera à même d’interpréter, grâce à la vidéo qui sera faite, leur réaction émotionnelle en rapport avec le produit ou le service vendu, ce qui l’« aidera à améliorer le contenu d’une offre future ». Près de 2% des utilisateurs accordent leur autorisation. Une fois celle-ci obtenue, la caméra peut recueillir des images du visage de la personne, images qui sont envoyées sur les serveurs de Realeyes, où ils sont analysés par des algorithmes sophistiqués. Les associations de protection de la vie privée soulèvent, on ne s’en surprendra pas, bien des questions. L’utilisation des données, par d’autres entreprises, sans le consentement des personnes, est plus que probable. La constitution d’immenses banques de données, dont la durée de vie et les utilisations sont assez imprécises, laisse également songeur.

    Une des joies de l’existence, dans le monde techno-bureaucratique qui est le nôtre, est de réussir parfois à passer à travers les mailles du filet. Qu’on se rassure, je ne pense ici à rien d’illégal. Non, je parle plutôt du fait d’obtenir, en parlant à une personne, une vraie personne, un assouplissement de telle ou telle règle, ce qui nous accommode. Si l’on connaît son gérant de banque, on peut, par exemple, lui demander de retarder d’une journée le paiement d’une échéance, ce que ne nous accordera pas un ordinateur. Avec la place croissante de la technologie, et l’idéal de perfection (« zéro faute », « tolérance zéro ») qu’elle met de l’avant, il est de plus en plus difficile d’obtenir de tels accommodements qui rendent la vie tout simplement supportable. La technologie est une marâtre intraitable, elle est aussi tranchante qu’une lame de guillotine. Nous perdons bien souvent à cause d’elle la marge de manœuvre que nous avions. Rien ne symbolise mieux ce caractère implacable des technologies de l’époque que ces balles « intelligentes » mises au point par l’armée américaine. Vous tirez et elles ne rateront jamais leur cible, car elles ont la capacité de modifier leur trajectoire pour s’adapter à un objectif mouvant. Inutile de fuir, le projectile vous rattrapera immanquablement. Zéro faute.

    La sollicitude de Maman Technologie s'exerce même à l’encontre de messages publics sur la santé et le développement social. Elle souhaite ainsi nous retenir le plus longtemps possible devant un écran, alors que les autorités de la santé publique ne cessent de nous inciter à bouger, à faire de l’exercice. Elle veut préparer nos repas, sans qu’on n’ait rien à y redire, alors qu’on ne cesse de déplorer, aujourd’hui, le fait que les gens ne savent plus cuisiner. Elle veut parfois à ce point prendre toute la place, qu’on en vient même à se demander si, ô mère indigne, elle ne souhaiterait pas purement et simplement notre disparition. Les transhumanistes et les posthumanistes se font alors ses porte-voix les plus soumis. La robotisation et l’implantation de l’intelligence artificielle dans une foule de domaines nous inspirent d’ailleurs souvent les pires craintes à ce sujet.

    Cette haine de l’être humain, cette volonté de le réduire à la stature d’une peccadille, on la lit fréquemment sur le web. Le ton de ces textes est presque à la célébration du départ des humains. Tout récemment, Elon Musk, le fondateur de PayPal, prédisait que, dans un avenir plus ou moins éloigné, il serait interdit aux êtres humains de conduire une voiture. La raison alléguée : "Musk croit que les ordinateurs vont faire un bien meilleur travail que les êtres humains en matière de conduite, au point même où, statistiquement, ces derniers constitueront, sur les routes, un risque inacceptable." (11) L’homme, nuisance par excellence...

    Cette volonté de se débarrasser le plus possible de l’être l’humain va de pair, et on ne s’en surprendra pas, avec la plus parfaite inconscience quant aux conséquences sur la vie des personnes qui serait ainsi mises de côté. Les technologies implantées aujourd’hui bouleversent souvent de manière radicale nos existences, tant individuelles que collectives, et elles sont la plupart du temps introduites, je le répète, sans le moindre débat, un peu comme s’il s’agissait simplement de changer le pavement d’une route.

    On célèbre de manière tonitruante la libération du temps qu’apporterait l'innovation technologique. Mais la tâche aveugle de ces célébrations emphatiques, c’est le sort réservé aux humains désœuvrés car désormais privés de leur travail. Les laudateurs de ces nouvelles machines sont incapables de nous expliquer comment le plus grand nombre, sans travail, 1) pourra tout simplement survivre; 2) pourra se procurer ces objets technologiques censés les libérer... Nos États démocratiques, il faut bien le dire, financent le développement de technologies de pointe qui ne bénéficieront au bout du compte qu’à une minorité de riches citoyens. Ceux à qui l'on fait la promesse qu'ils vivront bientôt 150 ans (avant de vivre éternellement...), ce sont les gens fortunés, et non pas ceux de condition modeste.

    On annonçait l’an dernier l’introduction, dans un restaurant des États-Unis, d’un robot confectionnant des hamburgers. Nous en avions fait état dans la revue de presse. Ceux qui rapportent cette nouvelle sont comme toujours émerveillés par cette innovation mais ils ne se questionnent aucunement sur l’impact de cette machine sur les emplois. Faut-il rappeler qu’aujourd’hui, les « Macjobs », comme on les appelle, si mal payées soient-elles, sont souvent, en plusieurs coins du monde, les dernières qui restent à des populations décimées par le chômage…

    Le tabac fait autour de l’impression 3-D témoigne aussi de cet aveuglement quant aux conséquences concrètes de l’introduction de cette technologie. Ici, on se réjouit de construire des usines où l’on ne verra plus aucun être humain : "Dans quelques décennies, une entreprise aérospatiale comme GE pourrait fabriquer ses avions dans des usines silencieuses, comportant des rangées et des rangées d'imprimantes 3-D produisant des pièces hautement spécialisées dans une solitude technique, sans qu’un seul travailleur humain ne soit présent. » (12)

    Autre exemple d’inconscience collective. Le cas des drones. Dans plusieurs pays du monde, il est désormais permis de les utiliser, à des fins civiles ou récréatives. Dans un article publié en 2013, j’exprimais déjà ma préoccupation au sujet de l’absence de véritable débat public sur les effets possibles, dans nos sociétés, de l'apparition de  ces véhicules volants. Depuis l’année dernière, en France, des vols de drones au-dessus de lieux sensibles comme les centrales nucléaires, et au dessus d’un site hautement symbolique, comme le Palais de l’Élysée, ont semé l’émoi dans les médias et parmi les autorités. Car ces aéronefs n’avaient pas du tout été repérés par les forces de l’ordre. Que serait-il advenu s’ils avaient été téléguidés par des individus mal intentionnés ? Tant de légèreté déconcerte...

    Mais nous n’avons pas encore atteint le fond de l’abîme. Nous avons pu prendre connaissance, il y a quelques semaines, d’une nouvelle abracadabrante, en provenance des États-Unis. « Une entreprise de Cincinnati (Ohio), Ion Productions, vient d’obtenir des fonds, via une campagne de crowdfunding, pour construire et commercialiser le ''premier lance-flammes portable'''. Le XM42, ''élégant'' et ''puissant'', est ''développé avec un souci d’esthétique et de performance'' selon son fabricant. Son usage ? ''Allumer un feu de l’autre côté de votre cour, ou tuer les mauvaises herbes avec style.'' Ou s’amuser avec des amis, se débarrasser des insectes, nettoyer la neige autour de votre maison... Le tout grâce à une flamme de huit mètres. La commercialisation de ce lance-flamme serait autorisée dans 48 États américains, selon son fabricant. » (13)  Il va de soi, bien sûr, que les bandes criminelles et des individus déséquilibrés qui achèteront un objet aussi essentiel à l’existence se contenteront de brûler les mauvaises herbes dans leur cour arrière…

    Maman Technologie étend même son emprise sur les professionnels que nous voulons consulter lorsque nous avons besoin d’aide ou de conseils. Je pense en particulier ici à la place de plus en plus grande des machines de toutes sortes en médecine (on connaît les ambitions de Google, qui est de pouvoir remplacer entièrement le travail du médecin par l’intelligence artificielle), mais aussi dans le domaine de la psychologie et même du droit. Il y a là, nous semble-t-il, quelque chose qui cloche. Les technolâtres oublient que lorsque nous allons consulter un médecin ou un psychologue, nous n’allons pas seulement quêter un diagnostic purement médical ou une expertise psychologique. Nous allons également chercher là un contact humain. D’où, même sans qu’on soulève la question de la technologie, la critique que l’on fait de la bureaucratisation du système de santé, vu comme étant de plus en plus déshumanisé.

    On connaissait le système d’intelligence artificielle Watson d’IBM, utilisé en médecine. Eh bien! Nous apprenions récemment que la firme américaine veut maintenant étendre son application à la psychologie :

    « "Lorsqu'un patient éventuel s'inscrit, la nouvelle plateforme en ligne donne aux thérapeutes des indications sur sa personnalité, son mode de pensée et son stress émotionnel, avant de fournir un soutien aux décisions cliniques et pendant la consultation", explique IBM.

    Pour ce faire, TalkSpace utilisera l'API IBM Watson Personality ouverte à tous les développeurs en février dernier. Celle-ci "utilise l'analyse linguistique pour déduire des caractéristiques sur la personnalité, les besoins intrinsèques, et les valeurs d'un individu, depuis les communications que l'utilisateur a accepté de rendre disponible à travers des médias comme des courriels, des messages textes, des médias sociaux, des postes sur les blogs/forums, etc.". Actuellement, TalkSpace demande uniquement à l'utilisateur de fournir son adresse e-mail. Mais à l'avenir, la plateforme pourrait demander un accès aux comptes Facebook ou Twitter, pour tenter d'y déceler des traits de la personnalité (des études ont déjà montré que les "J'aime" Facebook en disent beaucoup sur un individu).

    En tout état de cause, Dr Watson sera virtuellement présent dans le cabinet du psy pour écouter toutes les conversations, prendre des notes, et donner son avis au médecin au fur et à mesure qu'il apprend à découvrir le patient. Jusqu'au jour où il n'y aura plus du tout besoin de médecin, et qu'il suffira de se confier à une IA ? (14)

    On apprend également que, dans un avenir plus ou moins rapproché, ce seront des robots qui seront chargés de l’éducation sexuelle des jeunes. Certains d’entre eux pourront également jouer le rôle d’assistant aux travaux pratiques (« sex surrogates »)... D’autres pourraient être intégrés aux thérapies visant les pédophiles. Plutôt que s’en prendre aux enfants, ceux-ci auront, à leur disposition, pour assouvir leurs pulsions malsaines, des androïdes conçus à cette fin. En lisant cette nouvelle, et en rappelant à ma mémoire les autobiographies d’écrivains et d’artistes des siècles passés, j’en suis presque venu à regretter les bordels… On y trouvait tout de même un peu plus de chaleur humaine…

    Qu’ajoute donc la présence d’un robot à ce qu’un humain pourrait faire dans le cadre de ces diverses professions? La froide objectivité des réponses préfabriquées, l’absence totale de compassion. Est-ce vraiment ce que nous recherchons en allant chercher de l'aide ? Comment se fait-il que personne ne dise tout haut que le roi est nu, que la perspective de confier ses secrets les plus intimes à un robot est quelque chose de proprement grotesque?

    Les conséquences de ce maternage technologique

    Ce maternage par la technologie nous transforme inéluctablement. Il fait d'abord de nous des rustres, des êtres sans manière, des demi et des quart civilisés dépourvus du plus élémentaire savoir-vivre. Et, qu’on ne se leurre pas, tous les objets technologiques courants ont leur potentiel de nuisance. Pour ne prendre qu’un seul exemple, concernant l'exemple "classique" du téléphone portable – dont l’apparition a signifié la fin de la distinction entre la vie publique et la vie privée –, un article relevant les « 10 marques de politesse qui semblent avoir disparu » identifiait le fait d’«accorder toute son attention aux personnes avec vous plutôt qu’à son téléphone » et le fait de « ne pas interrompre quelqu’un pour répondre à son téléphone » (15).

    Le prix que nous devons tôt ou tard payer en utilisant massivement les technologies, c’est la perte de notre autonomie, ce sont les habiletés, les capacités que nos devanciers avaient, et que nous avions encore jusqu’à tout récemment, qui finissent par s’étioler…

    A une époque où le réflexe est de « googler » à tout propos, il n’est que normal que notre mémoire, par exemple, perde des plumes. Une étude faite en Angleterre, à propos des grands événements historiques, le confirme éloquemment. La moitié des Britanniques interrogés ignoreraient l’année du décès de la princesse Diana tandis que 40 % d’entre eux ne savent pas que les attaques du 11 septembre ont eu lieu en 2001 (16).

    Ce qui est le plus ironique, c’est qu’on nous propose maintenant des produits technologiques pour nous permettre de compenser ces aptitudes perdues en raison de la diffusion de la technologie. Je pense ici à ces logiciels qu’on nous vend afin de « muscler » notre cerveau, de faire travailler notre mémoire pour prévenir les démences futures, alors qu’en même temps, l’utilisation des ordinateurs et des portables fait en sorte d’alléger sans cesse le travail de la mémoire.

    Les experts technophiles de service nous conseilleront d’être philosophes. Ils nous rappelleront la position d'un éminent penseur, Whitehead : «Chaque fois que nous nous déchargeons d’une tâche sur un outil ou une machine, nous nous rendons disponibles à des fins plus élevées, de celles qui exigent une plus grande dextérité, une intelligence plus affinée, ou une vision plus large. Il est possible que nous perdions quelque chose lors de chacune des étapes de notre ascension, mais ce que nous gagnons est, dans le long terme, bien plus grand. » (17) Selon eux, nous développerons en retour de nouvelles aptitudes – supérieures, bien sûr. A considérer le paysage contemporain, je me demande si cet optimisme n’est pas exagéré. On me permettra de douter que les nouvelles aptitudes soient réellement supérieures aux anciennes et les remplacent.

    Cette perte de savoir-faire, ce n’est pas d’hier qu’elle date. Elle remonte bien en amont de l’apparition des dites « nouvelles » technologies. A toute époque, les innovations techniques ont fait disparaître des pratiques pourtant bien établies. La première révolution industrielle, aux 18e et 19e siècles, a conduit à l’effacement de bon nombre de métiers. Il n’est qu’à consulter les dictionnaires des arts et métiers du passé, sur un site comme Gallica, pour s’en convaincre.

    Cette destruction s’est poursuivie par la suite et est même, comme on sait, en voie d’accélération. Je vous livre ici une anecdote du temps de mon enfance. J’étais fasciné par ma mère qui pouvait additionner d’immenses colonnes de chiffres sans la moindre peine, sans même se servir d’un crayon. J’ai grandi pour ma part alors que les calculatrices de poche commençaient à devenir un objet de tous les jours. Même si j’ai appris à la petite école le calcul mental, par la suite, j’eus recours le plus souvent, comme la plupart des gens, à ma merveilleuse béquille calculante. Si je ne m’entraînais pas encore aujourd’hui à compter dans ma tête, je finirais, j’en suis sûr, par perdre complètement cette habileté.

    Mon cas ne serait guère différent de celui des Inuits du Grand Nord canadien, tel que le rapporte Nicholas Carr, dans un article du magazine The Atlantic. Ces habitants des régions arctiques, on le sait, manifestent depuis des millénaires, lors de leurs expéditions dans la nature, le don extraordinaire de savoir s’orienter dans un paysage de glace et de neige, où les repères sont plus qu’aléatoires. Pour retrouver leur chemin, nul besoin pour eux de technologie; ils mettent plutôt à profit une compréhension intime de l’effet des vents, des motifs que présente la neige soufflée, du comportement des animaux, de la position des étoiles et de l'amplitude des marées. La culture des Inuits est cependant en pleine transformation. Aujourd’hui, la jeune génération a recours aux ordinateurs et aux cartes qu’ils permettent de produire facilement. Le GPS est aussi de plus en plus répandu. Depuis l’introduction de ces nouvelles technologies, on a pu observer une augmentation des incidents survenus au cours d’expéditions dans la toundra. Des chasseurs, n’ayant pas su développer leur habileté à s’orienter par leurs propres moyens, se sont retrouvés dans des situations très fâcheuses lorsque le GPS de leur motoneige ne recevait plus de signal ou lorsque l’itinéraire proposé par Google menait à une impasse. Cette perte d’habiletés consécutive à l’adoption des nouvelles technologies a été constatée par des chercheurs se penchant depuis plusieurs années sur les pratiques de ces habitants du Nord. Ils ont également observé, chez les jeunes Inuits, un affaiblissement du rapport intime avec la terre.

    Presque sans que nous nous en rendions compte, par son existence même, la technologie efface de la surface de notre planète certains savoir-faire, souvent immémoriaux. Cette disparition se fait au nom du progrès et de la productivité accrue. Les experts du meilleur des mondes prétendent, je l’ai dit, qu’elle est compensée par le développement de nouvelles capacités chez les individus. J’en doute.

    Nos ancêtres, quoique paysans, étaient capables de construire leur maison. Plus récemment, nos parents, lorsqu’ils étaient propriétaires de leur habitation, déployaient assez souvent des habiletés en menuiserie et en plomberie, que nous serions incapables, nous, d’exhiber. Sur internet, un essai assez largement diffusé et commenté porte ce titre hautement révélateur : « I Can't Do One-Quarter of the Things My Father Can » (Je suis incapable de faire le quart des choses que pouvait faire mon père) (18). C’est sans doute vrai pour la plupart des jeunes de notre époque.

    Évoquant ce texte sur le site de la revue Popular Mechanics, un auteur déplore cet état de fait : "Cela importe-t-il ? Sii les gens ont moins d’habiletés en matière de mécanique, est-ce nécessairement un mal? Je réponds par l’affirmative (...) de temps à l’autre, dans notre vie, nous sommes confrontés à des problèmes qui ne peuvent pas être réglés à l’aide d’un ordinateur portable et d’un téléphone cellulaire. Lorsqu’une véritable urgence surviendra, le fait d’avoir des habiletés manuelles de base pourrait faire la différence entre une survie confortable et une situation de totale impuissance. » (19) Sommes-nous voués à devenir des handicapés du monde réel, incapables de résoudre le moindre problème pratique ou de réparer le moindre objet, ne sachant plus lire les signes que nous livre la nature et notre environnement?

    Il semble bien que nos capacités cognitives et psychologiques soient maintenant atteintes par l’intrusion de la technologie dans nos vies. D’innombrables études tendent à le démontrer.

    Une recherche du Pew Research Centre, réalisée auprès de 2500 enseignants américains, laisse voir que 87% de ceux-ci sont d’avis que les technologies modernes sont en train de créer une génération de jeunes qui sont facilement distraits et dont les capacités d’attention sont limitées. D’autres conséquences sont également à déplorer, selon eux : «Alors que les jeunes sont ''sans aucun doute capable de longues périodes de concentration'', "ceux qui passent beaucoup de temps seuls en utilisant des objets technologiques" ont ‘’tendance à avoir des lacunes pour ce qui est des compétences en matière de communication, de la conscience de soi et de l'intelligence émotionnelle’’. » (20)

    Selon une étude de Microsoft, nous serions moins attentifs aujourd’hui que les poissons rouges (!!!), et le problème augmenterait proportionnellement à l’utilisation que l’on ferait des objets technologiques : «En analysant les données obtenues, les chercheurs ont constaté que la durée d'attention moyenne pour les répondants et les bénévoles n’était plus que de huit secondes (alors qu’elle était de douze secondes en 2000), ce qui est une seconde de moins que celle du poisson rouge moyen.» (21)

    Chez les enfants, on observerait également de plus en plus souvent la perte de la capacité à lire les émotions sur les visages. «Les enfants d'aujourd'hui n’ont aucune idée de la manière d'interagir avec quelqu’un et de lire les expressions sur son visage – c’est une aptitude que vous ne pouvez développer sur Facebook. » (22)

    Je suis à même de le constater moi-même : le fait d’utiliser quotidiennement, et à peu près exclusivement, un clavier d’ordinateur finit peu à peu par atrophier notre capacité à écrire à la main. Il est d’ailleurs de plus en plus fréquent de rencontrer des gens qui n’ont jamais utilisé de crayon depuis des semaines. «Quand avez-vous écrit quelque chose à la main pour la dernière fois? Selon une étude commandée par Docmail, une société d'impression du Royaume-Uni, les personnes sondées ne l’ont pas fait, en moyenne, depuis au moins 41 jours, et une personne interrogée sur trois a révélé n’avoir eu aucune occasion d’écrire à la main correctement quoi que ce soit depuis plus de six mois. » (23)

    L’utilisation généralisée des messageries texte, en plus d’avoir des conséquences sur le plan des relations humaines de ceux qui en ont l'habitude, affecte leur capacité à écrire correctement. Dans l’extrait qui suit, la mère d’une jeune fille s’inquiète des effets de cette habitude : «Fait intéressant, la mère d'Anna, Joanna Schiferl, est davantage préoccupée par l'effet des textos sur les compétences en écriture de sa fille que sur ses compétences sociales. Anna tend à précipiter son écriture et accorde moins d'attention à la grammaire, et elle fait usage abusif d’abréviations déjà utilisées dans un texto. Il s’agit d’observations que font bien des parents. » (24)

    Cette technologie maternante, importune, indiscrète, diminue nos capacités à interagir normalement avec les autres êtres humains, notamment dans le contact de personne à personne : «Les statistiques du Pew Internet & American Life Project montrent que, de nos jours, bien des gens ayant des téléphones portables préfèrent envoyer des textos que de faire des appels téléphoniques. Il ne s’agit pas toujours de jeunes, bien que les données indiquent que plus on est jeune, plus on a de chances de préférer les textos. (...) Et ils craignent que de plus en plus de gens soient en train de perdre leur capacité d'avoir – ou à tout le moins cherchent à éviter – les traditionnelles conversations, en face-à-face, si essentielles en milieu de travail et dans les relations personnelles. » (25)

    Mais il y existe un effet encore plus grave au fait de se soumettre si allègrement à cette technologie qui nous guide par la main : nous serions en train de devenir moins intelligents. « On pourrait penser que de téléverser et de faire le suivi de toutes ces données – plutôt que de faire les choses manuellement – nous aurait permis d'utiliser nos cerveaux de manière plus créative, plus efficace et plus efficiente. Mais le résultat est en bout de ligne tout autre. En fait, nous avons tout lieu de croire que le niveau du QI dans le monde occidental est en déclin. » (26) Des chercheurs ont d’ailleurs constaté que le quotient intellectuel moyen, en Occident, aurait diminué de 14 points au cours des dernières décennies. Le fait de qualifier d’« intelligentes » les machines pourrait ainsi avoir un certain fondement : une partie de notre intelligence leur serait en quelque sorte transférée avec le progrès technique...

    Pour Nicholas Carr, accorder une trop grande confiance aux technologies est une erreur que nous pourrions payer très cher. En vérité, nous l’avons déjà payé à maintes reprises, notamment lors de crash aériens causés par des erreurs humaines. Le vol d’un avion de ligne est aujourd’hui presque entièrement automatisé. Lors d’un trajet, le pilote n’a le contrôle de l’appareil que pour un total d’environ trois minutes. Le reste du temps, il consulte des écrans et les ordinateurs à bord font le reste du travail. Cet allégement de la tâche du pilote a cependant des effets pervers. «L'utilisation abusive de l’automatisation érode la compétences des pilotes et émousse leurs réflexes, conduisant à ce que Jan Noyes, un expert en ergonomie de l’université britannique de Bristol, désigne comme ''une déqualification de l'équipage''. » (27) Les choses deviennent préoccupantes lorsque survient un incident, aucune machine, si perfectionnée soit-elle, n’étant bien sûr infaillible. En cette circonstance, c’est comme si le pilote ne savait plus comment piloter (28).

    En manière de conclusion

    Un des clichés qu’on nous sert le plus souvent pour justifier l’extension du domaine de la technologie, c’est le fait qu’elle nous ferait gagner du temps, qu’elle dégagerait, pour notre plus grand bien, des périodes de liberté. Soit. Mais du temps libre « pour quoi »? Ce qu’on sous-entend, c’est que ces heures dégagées le seront au bénéfice de notre vie personnelle. En réalité, et les statistiques le démontrent, nous en profitons pour travailler davantage et pour demeurer disponible pour le travail même en dehors des heures régulières de bureau. Ce déploiement de la technologie bénéficie donc en priorité aux entreprises.

    Nous vivons dans un monde qui fétichise certaines notions comme la croissance et la productivité. Ne serait-il pas temps de remettre en question ces dogmes? Pour bien des tâches, notamment celles qui impliquent des interactions de personne à personne, la notion de productivité est-elle réellement pertinente ? S’agit-il d’un progrès pour la société si un médecin voit trente personnes par jour au lieu de dix, avec lesquelles il aurait le temps de discuter plus longuement, donc de développer un lien humain véritable?

    L’univers technologique dans lequel nous sommes plongés génère un rapport tordu au temps. Bien sûr, la technologie n’est pas seule en cause. La société de consommation et l’hyper-individualisme expliquent aussi cet état de fait. On veut « tout tout de suite ». On veut que les choses soient prêtes avant-hier. Cette conception est malsaine et elle incite le monde économique, les industries à exercer une pression sans cesse croissante sur les travailleurs afin qu’ils accélèrent la cadence. Par nos exigences infantiles, nous avons une part de responsabilité dans la détérioration généralisée des conditions de travail de nos contemporains. Nous devrions peut-être nous poser la question : pourquoi voulons-nous sans cesse gagner du temps ? Pourquoi ne sommes-nous plus capables d’attendre ? Ne serait-il pas temps d’essayer de cultiver une vertu, la patience ?

    Je l’écrivais autre part : il faut coûte que coûte nous opposer, à chaque fois que c'est encore possible, à la disparition de l’être humain. Il nous faut refuser les services automatisés qu’on nous impose sans réelle nécessité. Nous devrions adopter avec fierté un nouveau slogan : « Je veux parler à un être humain ! »

    Je le répète : il n’y a pas là un refus de la technologie, y compris dans ses formes les plus sophistiquées. Qui niera l’utilité des robots lorsqu’il s’agit, par exemple, de réparer les conséquences d’une catastrophe nucléaire, en évitant de mettre en danger la vie de travailleurs? Non, il s’agit simplement pour nous de réserver une place à l’être humain lorsqu’il est le mieux placé pour faire les choses (et pas du seul point de vue économique). En quoi l’implantation de systèmes automatisés dans les bars et les restaurants, comme on le voit en certains coins des États-Unis, est-elle une source d’avancement pour la société et pour l’humanité ?

    A propos de l’obsession de la quantification du corps, une militante américaine y allait de ces propos : « Devrions-nous résister? Assurément, dit Cárdenas. "Nous devons reprendre, des mains des entreprises, le contrôle sur nos vies et nos corps, au lieu d’inviter celles-ci à exercer davantage de pouvoir dans des sphères de plus en plus intimes de nos existences. » (29) Je pense que nous devrions, dans nos divers combats en faveur de l’être humain, nous inspirer, mutatis mutandis, de ce qui est au fond une sagesse élémentaire.

    Nous devrions, en tout cas, à chaque fois, chercher à préserver notre autonomie. Dussions-nous, comme le disent les psychanalystes, « tuer la Mère Technologie » ?

    Notes

    (1) Traduction libre de : « The Genie, similar in size and appearance to a coffee maker, can produce an unlimited variety of meals using pods, that contain natural dehydrated ingredients. So whether salty or sweet, an appetizer or a dessert, the device can create the food you crave in 30 seconds. » -- http://uk.reuters.com/article/2015/05/05/us-israel-meals-on-demand-tracked-idUKKBN0NQ1PG20150505

    (2) http://fr.timesofisrael.com/des-imprimantes-3d-pour-graver-un-avenir-plus-souriant/

    (3) Traduction libre de : “We have, as a people, lost our fundamental manual competence. We can no longer fix our own stuff, and we are increasingly steering our kids “toward the most ghostly kinds of work.” (... his book) advances a nestled set of arguments on behalf of work that is meaningful because it is genuinely useful. It also explores what we might call the ethics of maintenance and repair. » -- http://www.nytimes.com/2009/05/29/books/29book.html?_r=0&gwh=8C04F117AD47050A81DA48941A03DD3D&gwt=pay

    (4) http://www.lepoint.fr/societe/entre-espions-et-cameras-des-caissieres-sous-surveillance-18-05-2015-1929154_23.php

    (5) http://www.wedemain.fr/Hong-Kong-traque-les-fumeurs-incivils-grace-a-leur-ADN_a1038.html

    (6) http://www.metronews.fr/info/paris-on-refuse-de-lui-louer-un-appartement-a-cause-de-son-profil-internet/modC!uUpMqgL3WsBnc/

    (7) http://quebec.huffingtonpost.ca/arianna-huffington/frappes-signatures-obama-drones_b_3592331.html

    (8) http://www.franceinfo.fr/actu/monde/article/les-implant-party-vivre-avec-une-puce-electronique-sous-la-peau-679991

    (9) Traduction libre de : « “As far as I can see, wearing this stuff is a fast way to feeling terrible about yourself,” says Dr Charlotte Cooper, a London-based integrative psychotherapist. // Many of Cooper’s clients are people who monitor their lives, “mainly in terms of what they eat and how much exercise they do”. Self-quantifying may serve as tool in some cases, but it is equally as likely to become another way for people to scrutinize their bodies. » -- http://factor-tech.com/feature/quantify-me-the-hidden-risks-of-a-wearable-future/

    (10) Traduction libre de : « “But it’s also about relinquishing control of ourselves to a corporation that is perceived as more expert than we are about our own bodies. People’s experiences of embodiment are very nuanced, and this one-size-fits-all approach flattens that out and transforms it into something marketable. (...)” (...) “Giving every address of your friends and family and the places you frequent to Google by using their maps application is bad enough, but giving your intimate bodily health details such as heart rate, amount of exercise and caloric intake to Samsung through their health app is far in excess of even Orwell’s dystopic nightmares. Imagine the kind of control over populations that may result from a widespread adoption of these technologies? People are carelessly handing over that power to private entities who have no promise of or track record of ethical behaviour. » -- http://factor-tech.com/feature/quantify-me-the-hidden-risks-of-a-wearable-future/

    (11) « Musk believes computers will do a much better job than us to the point where, statistically, humans would be a liability on roadways. » - http://www.washingtonpost.com/blogs/wonkblog/wp/2015/03/18/should-we-outlaw-human-drivers-in-a-world-of-driverless-cars/

    (12) « In a few decades, an aerospace company like GE could be manufacturing jets in silent factories, with rows and rows of 3-D printers churning out cutting-edge parts in proficient solitude, and not a human laborer in sight. » -- http://www.bloomberg.com/news/articles/2013-05-14/how-3-d-printing-could-disrupt-the-economy-of-the-future

    (13) http://www.bastamag.net/Etats-Unis-lance-flamme-en-vente-libre-et-retour-des-pelotons-d-execution

    (14) http://www.numerama.com/magazine/33056-ibm-aidera-votre-psy-avec-une-intelligence-artificielle.html

    (15) http://quebec.huffingtonpost.ca/2015/05/26/marques-politesse-qui-semblent-avoir-disparu_n_7444860.html

    (16) http://www.express.co.uk/life-style/science-technology/433898/Just-Google-it-Britons-lose-ability-to-remember-key-dates-because-of-search-engines

    (17) Passage cité dans l’article suivant. Traduction libre de : « Every time we off-load a job to a tool or a machine, we free ourselves to climb to a higher pursuit, one requiring greater dexterity, deeper intelligence, or a broader perspective. We may lose something with each upward step, but what we gain is, in the long run, far greater. » -- http://www.theatlantic.com/magazine/archive/2013/11/the-great-forgetting/309516/

    (18) http://everything2.com/title/I+can%2527t+do+one-quarter+of+the+things+my+father+can

    (19) Traduction l ibre de : « Does this matter? And if people are becoming less mechanically handy, is that so bad? I think so (...) from time to time all of us will face problems that can't be addressed with a laptop and a cellphone. In a genuine emergency, having some basic manual skills could be the difference between surviving comfortably and being totally helpless. » -- http://www.popularmechanics.com/home/how-to/a2104/4221637/

    (20) Traduction libre de : « While young people are "undoubtedly capable of long periods of concentration", those who spend a lot of time alone using technology "tend to have less in the way of communication skills, self-awareness and emotional intelligence." » -- http://www.theguardian.com/teacher-network/teacher-blog/2013/mar/11/technology-internet-pupil-attention-teaching

    (21) Traduction libre de : « In analyzing the data obtained, the researchers found that the average attention span for the respondents and volunteers was just eight seconds, down from twelve back in 2000, and one second shorter than the average goldfish.» -- http://medicalxpress.com/news/2015-05-microsoft-human-attention-span-lags.html

    (22) Traduction libre de « Kids today have no idea of how to interact and actually read someone's face – you can't do that on Facebook. » -- http://caffertyfile.blogs.cnn.com/2011/01/03/technology-replacing-personal-interactions-at-what-cost/

    (23) Traduction libre de : « When is the last time you wrote something by hand? According to research commissioned by Docmail, a UK-based printing company, the average person hasn’t done so for 41 days, with one in three of those surveyed saying they haven’t had reason to hand-write anything properly for more than six months. » -- http://www.techlicious.com/blog/is-technology-ruining-our-ability-to-write/

    (24) Traduction libre de : « Interestingly, Anna's mom, Joanna Schiferl, is more worried about the effect that texting is having on her daughter's writing skills than her social skills. Anna tends to rush her writing and pays less attention to grammar, or uses abbreviations she'd use in a text. It is a common observation among parents. » -- http://www.huffingtonpost.com/2012/06/03/text-messaging-texting-conversation_n_1566408.html

    (25) Traduction libre de : « Statistics from the Pew Internet & American Life Project show that, these days, many people with cell phones prefer texting over a phone call. It's not always young people, though the data indicate that the younger you are, the more likely you are to prefer texting. (...) And they fear that more of us are losing our ability to have – or at least are avoiding – the traditional face-to-face conversations that are vital in the workplace and personal relationships. » -- http://www.huffingtonpost.com/2012/06/03/text-messaging-texting-conversation_n_1566408.html

    (26) Traduction libre de : « You would think that offloading and tracking all that data — rather than handling tasks manually—would allow us to use our brains more creatively, efficiently and effectively. But the verdict is still out on that. In fact, there's evidence that IQ levels in the Western World are on the decline. ») -- http://www.baselinemag.com/blogs/are-we-losing-our-ability-to-think.html

    (27) Traduction libre de : « Overuse of automation erodes pilots’ expertise and dulls their reflexes, leading to what Jan Noyes, an ergonomics expert at Britain’s University of Bristol, terms “a de-skilling of the crew. » -- http://www.theatlantic.com/magazine/archive/2013/11/the-great-forgetting/309516/

    (28) « (...) Rory Kay, a veteran United captain who has served as the top safety official of the Air Line Pilots Association, put the problem bluntly in a 2011 interview with the Associated Press: “We’re forgetting how to fly.” » -- http://www.theatlantic.com/magazine/archive/2013/11/the-great-forgetting/309516/

    (29) Traduction libre de : « Should we resist? Absolutely, says Cárdenas. “We need to take our lives and our bodies back from corporations, instead of inviting them into more and more intimate forms of power over us.” » -- http://factor-tech.com/feature/quantify-me-the-hidden-risks-of-a-wearable-future/

    Date de création : 2015-05-28 | Date de modification : 2015-06-02
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