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    Dossier: Internet

    Penser collectivement

    Emmanuel-Juste Duits
    Comment rétablir le dialogue philosophique dans un monde complexe, fragmenté en multiples atomes sociaux et en clans? Cet article (extrait du livre L'Homme réseau) propose de créer un nouvel espace de débat ouvert et méthodique, utilisant les technologies de la communication pour favoriser un état des lieux des connaissances et une synthèse collective.
    Comment sortir du relativisme de «chacun sa vérité»? Pour cela, il faudrait procéder à un véritable état des lieux, collectivement, de la philosophie, des propositions sociales et politiques, et (pourquoi pas?) des méthodes de développement personnel. Ainsi, on verrait quelles opinions sont invalidées, lesquelles sont possibles et lesquelles restent indécidables… Mais le bilan des arguments et des expériences «pour» et «contre» les grandes options dépasse bien souvent les capacités d'un seul individu. Pour qu'un tel bilan ait une valeur, il est essentiel qu'y collaborent des spécialistes de disciplines diverses, des personnes de cultures différentes, etc. Alors, ce dialogue constructif tout azimut, comment le faire émerger? Il faut concevoir une nouvelle structure, espace pour une véritable pensée collective.
    On sait qu'il y a un grand nombre de Colloques et des Forums. Souvent, les participants viennent passer deux ou trois jours, ils émettent une communication, discutent celles des autres intervenants, mais ont-ils le luxe de temps pour décortiquer chaque argument? Essaye-t-on de pousser un débat jusqu'à ses fondements ultimes, pour savoir si oui ou non telle idée émise est valable, ou intenable?
    Vu la masse des faits scientifiques, des recherches psychologiques, des expériences politiques et sociales: il y a nécessairement des conceptions réfutées. On sait que la notion de «race» par exemple est un concept largement rejeté à la lumière des connaissances biologiques modernes. N'est-ce pas le cas de beaucoup d'autres conceptions? Les données de la physique quantique ne rendent-elles pas obsolète la vision mécaniste du monde? Les recherches écologiques et systémiques n'invalident-elles pas l'économie de marché et son idéologie productiviste?
    Toutes ces questions sont débattues dans tel ou tel cercle. Sont-elles approfondies? L'état des connaissances, à force de se diluer entre foule de milieux, de congrès dans le monde entier, forme une étrange brume! Nous ne savons plus, collectivement, où nous en sommes.
    Il manque un espace réellement commun où le débat fondamental serait tout à la fois structuré et rendu visible au corps social. Où des résultats décisifs, s'il y en a, seraient constatés. En lisant les livres tirés des colloques, on a hélas le sentiment d'assister à la juxtaposition de points de vue, sans qu'un «conflit fructueux» des idéologies ne soit orchestré et mené à terme.
    Au Moyen-Âge scolastique et plus tôt, durant l'Antiquité, les Philosophes arrivaient sur l'Agora pour développer et mettre à l'épreuve leurs thèses. Il ne s'agissait pas de faire une conférence, présenter son produit intellectuel en feignant de le mettre en question une ou deux heures ensuite, pour reprendre dare-dare son avion pour New York.
    Il faudrait rétablir l'exigence du risque intellectuel et de l'examen minutieux de chaque argument avancé.A mon sens, il va nécessairement se créer un organisme spécialisé dans cette tâche. Nous allons essayer de le décrire, et de montrer qu'une telle ambition - le Grand Débat - est réalisable.

    Internet: chance ou marécage?
    Avant de présenter nos propositions, une objection. Internet est à la mode; certains croiront que «le progrès» technologique va mener de lui-même à un éclaircissement des pensées. Les Forums de discussion vont s'organiser, les moteurs de recherche s'affiner, et par la fée Résomania une réelle communication émergera! Internet peut être la meilleure et la pire des bestiole, suivant la manière dont nous l'utilisons!
    En réalité, Internet va-t-il aggraver ou résoudre l'atomisation des idées et des mouvements? Les voyageurs du Net risquent gros: confronté à 10 millions de pages et à quelques dizaines de milliers de groupes d'intérêts en constante évolution, l'individu peut se laisser définitivement convaincre que toute volonté pour changer le monde échoue, misérable reflet à la surface de l'onde virtuelle.
    Internet, c'est l'extrême du foisonnement: atomisation des tribus, hobbies.
    L'utilisateur du réseau va vivre le même processus que les explorateurs du monde: se laisser bombarder par une masse d'informations hétéroclite. Cela peut renforcer la pire tendance: après une courte période d'émerveillement, vite, se trouver au chaud dans un cocon à dimension humaine, avec les personnes qui nous ressemblent et pensent comme nous.
    Loin de favoriser l'interconnexion et le débat, du moins le débat qui amorcerait un changement social, Internet permettra à chacun de s'évader, et de supporter un peu mieux un monde qui sombre, grâce à des substituts virtuels, et le développement de nouveaux loisirs. Les clubs de philatélistes à l'échelle planétaire: c'est bien le danger auquel nous confronte ce Maître-Réseau.

    Un Forum ouvert et méthodique!
    Prenons-en bien conscience: ce n'est pas Internet qui organisera tout seul une telle démarche, au contraire! On risque plutôt d'assister à l'atomisation des connaissances entre sites, milieux spécialisés, chercheurs et chapelles informatiques! L'accumulation des savoirs sans ordre ni visibilité globale constituera un des obstacles majeurs des temps qui viennent. Et les procédures de recherches par mots et concepts-clefs ne suffiront pas à résoudre le problème!
    Il nous faut donc penser une utilisation et d'Internet et d'autres espaces de communication entre minorités actives, pour créer des catalyseurs du changement.
    Voyons donc que nous pourrions apporter!
    Christian Camus, qui a inventé ce projet avec l'auteur, l'a dénommé Institut de Recherche Philosophique (IRP). Gardons provisoirement ce nom.

    Fonctionnement et Structure
    L'IRP organiserait plusieurs grands débats, consacrés chacun à une question fondamentale. Il s'agira de questions conditionnant l'ensemble des problèmes existentiels, philosophiques et politiques. On tentera d'aborder au commencement les points qui commandent logiquement, en cascade, les autres positions. Il existe un ordre assez évident des thèmes, et lorsque certaines positions sont invalidées, c'est toutes leurs conséquences qui s'effondrent.
    Ainsi, avant de discuter sur la nature de Dieu, il faut établir si croire en l'existence d'un Créateur est possible aujourd'hui. Dans un autre genre: il n'est pas logique de se plonger dans des recherches sur les moyens d'augmenter la croissance, ni d'examiner l'alternative libéralisme/sociale-démocratie, avant d'avoir discuté la notion même de croissance, si elle est nécessaire ou néfaste.
    Chaque grande question, objet d'un débat distinct, sera formulée de façon à définir un petit nombre des réponses tranchées. Par exemple: «Y a-t-il une intention derrière l'univers?» Options possibles: «il y a une intention», «il n'y en a pas», «la question est indécidable», «le sens du terme intention doit être clarifié».
    Les débats se dérouleront sur un site internet, permettant à des personnes de tous pays d'intervenir, et de réagir en temps différé.
    Comment veiller à la visibilité des idées émises? Au sein de chaque débat, des observateurs résumeront les interventions, l'état des discussions. Dans leur travail de synthèse, ils s'efforceront de rapporter avec brièveté et force tous les arguments, - même ceux avec lesquels ils sont en désaccords. Peu à peu, pour chaque débat, un sommaire des arguments de fond sera constitué. Ainsi, on trouvera une rubrique correspondant à chaque argument-clef, puis les nouvelles interventions s'y classeront. Une fiche-signalétique sera faîte pour l'intervention: on précisera s'il s'agit d'un raisonnement, d'un témoignage, d'une expérience scientifique...
    Les arrivants sur le site général visualiseront un sommaire où figureront tous les grands débats. Une fois entrés dans l'un d'entre-eux, ils cliqueront sur tel ou tel sous-groupe (représentant une des option) et verront la liste des arguments-clefs. Ils pourront même créer une nouvelle option, si ils jugent qu'un point de vue possible est absent.
    Les débats auront une durée de vie illimitée: impossible de quitter la scène avant d'avoir développé puis décortiqué chaque argument jusqu'à l'os. Mais bien sûr, les mêmes intervenants ne pourraient pas rester indéfiniment sur le site.
    Quelques problèmes peuvent compromettre une telle démarche. Voyons lesquels et esquissons des solutions réalisables.
    Si ce forum est ouvert à tous - et c'est notre souhait -, on risque d'être submergé par une certaine quantité d'interventions touffues, obscures ou franchement délirantes. Comment éviter ce danger?
    Chaque sous-groupe, rassemblant les partisans d'une même option (exemple: ceux qui pensent «il n'y a pas d'intention derrière l'univers») pourra désigner ses délégués, qui filtreront et résumeront les interventions de leur camp avant de les insérer dans le débat général. On évitera par ce moyen et la censure et la redondance.
    Les nouvelles interventions, élaguées par les délégués, seront signalées dans le sommaire des arguments. A partir de chaque argument avancé, on pourra cliquer sur les critiques et les contre-arguments proposésIci se pose un réel problème technique. Il y a danger de perdre la visibilité globale d'une question, en sautant d'un argument à toutes ses critiques, puis en passant directement dans d'autres débats. Pour garantir la cohérence d'un même sujet, et éviter que les consultants ne s'engloutissent dans un labyrinthe, il faudrait discuter en détail de l'arborescence du site. L'architecture informatique n'a pas lieue d'être détaillée dans ce texte, mais elle est réalisable.
    Le débat ne sera pas strictement philosophique. On devra considérer nombre de données factuelles, qui seront dûment référencées et si possible vérifiées. Ainsi les expériences parapsychologiques pourront être répertoriées, avec leur degré de véracité et les critiques correspondantes. De même les théories scientifiques intéressantes au niveau philosophique, économique, social, ou les données psychologiques révélatrices (songeons à la psychologie sociale, qui nous apprend bien des choses sur «l'âme» humaine, son rapport au Mal notamment).
    L'IRP tentera de définir des expériences cruciales, autres que l'échange intellectuel, pour trancher certaines questions quand c'est possible!
    Peu à peu un document général prendra forme, avec la participation de tous ceux qui voudront intervenir, farfelus, docteurs en Sorbonne, physiciens, religieux, militants etc.
    Régulièrement, les délégués et des «observateurs» seront chargés de résumer l'ensemble des textes, en mettant en lumière les points décisifs. Par exemple les divergences irréductibles, les faits susceptiques d'invalider un argument, etc. Il s'agira de garantir par ce document général que l'ensemble de la question reste visible et accessible (entre autres sous forme de livre).
    Cette structure comportera une réelle souplesse, puisque les délégués comme les intervenants varieront, entrant et sortant du débat à leur guise. En revanche, une pensée collective se constituera. Bien sûr, la méthode de l'IRP pourra être appliquée à des problèmes sociaux et concrets. Les observateurs tenteront de voir les points acquis et les points qui restent ouverts, voire: indécidables rationnellement.
    Un comité d'éthique veillera à l'ouverture idéologique de l'IRP. Celui-ci n'est pas censé favoriser tel ou tel point de vue. Le Comité devra garantir à chaque intervenant - quel qu'il soit - que ses arguments, expériences et objections seront prises en compte et incorporées au débat, même si ses opinions heurtent les croyances établies ou le «politiquement correct». Les querelles de personnes, insultes et autres diatribes seront supprimées, mais ici il faudra plutôt limiter toute «sélection», qui risquerait de devenir une censure.
    Et le financement? Il faudra un certain budget, assez modeste, pour consigner les débats, les faire circuler, et surtout qu'un personnel attentif puisse les résumer. Mais de tels frais sont bien plus limités que ce que demande l'affrètement d'un bateau pour une course autour du monde; si des mécènes institutionnels et des entreprises peuvent offrir 10 millions de nouveaux francs pour construire un fier vaisseau, pourquoi pas un IRP? Qui nécessiterait un investissement bien moindre, et un personnel assez restreint: rédacteurs, modérateurs, traducteurs, opérateurs de saisies. Le local consisterait en petits bureaux, les débats ayant lieu via Internet ou parfois dans des salles louées.
    L'IRP demandera néanmoins un budget pour se faire connaître et diffuser ses résultats. Cet organisme n'aura son sens plein que s'il peut devenir un réflexe, un outil de plus en plus utilisé. Idéalement, il faudrait que tout chercheur et tout individu qui s'interroge sur un problème de fond recoure à l'IRP. Et y trouve des éléments utiles: répertoire des arguments/pratiques/témoignages concernant sa question, développement sur des points précis, critiques élaborées de chaque argument, adresse de mouvements qui mettent en pratique les différentes approches, etc.
    Ainsi, au lieu de se perdre dans le marécage d'Internet, le citoyen disposera d'une base de connaissances critiques, les plus larges possible, avec des applications concrétes dans son existence et la société. Il ne se sentira plus un consommateur d'expériences virtuelles, mais un décideur de sa vie et même de l'évolution planétaire! C'est sans doute une vision utopique, mais il me semble que la visibilité réelle des problèmes sociaux et philosophiques, de leurs réponses, avec leurs grandes articulations, sera un outil indispensable à toute démocratie du futur!
    Ici encore, répétons-le: à mon sens, il ne faudrait exclure a priori aucune opinion, même l'extrême-droite ou l'intégrisme, de ce genre de débat. Au contraire, ce serait l'occasion de les passer au tamis de la critique la plus approfondie. Tout comme les autres visions du monde, bien sûr...

    À quoi pourrait aboutir l'Institut de Recherche Philosophique?
    Deux possibilités. Soit, en fin de compte, une Vérité se dégagerait rationnellement par la masse des échanges et des faits confrontés. Aboutissement qui paraît aujourd'hui bien improbable!
    Soit on se retrouvera avec quelques systèmes irréductibles les uns aux autres, cohérents et en accord avec la plupart des faits connus. Ces systèmes constitueront alors autant de philosophèmes: à savoir, des structures indécidables, reflétant des visions du monde fondamentales. A ce stade c'est la liberté humaine qui doit s'exercer, ou... la psychologie! De toutes façon, l'IRP aura bien sûr à mener des débats sur l'influence psychologique. Ainsi, un débat du style «Tous nos points de vue ne sont-ils qu'un reflet de nos conditionnements psychologiques?» sera utile. Mais il ne résoudra pas forcément le problème du choix philosophique!
    Enfin, l'IRP pourra avoir une incidence intéressante sur les débats politiques. Il permettra de définir des types fondamentaux de sociétés et leurs conséquences. Au lieu de subir l'évolution soi-disant irrésistible de l'économie, les citoyens seront invités à concevoir tous les régimes possibles, à en discuter avantages, inconvénients et fondements philosophiques. Le cheminement entre ces modéles et notre société telle qu'elle est pourront constituer des ramifications du débat. Ainsi, un choix de société un peu plus large que ce qu'on présente de nos jours serait réintroduit dans la conscience humaine!
    Nous pensons qu'un jour un IRP naîtra. Il nous semble conforme à une grande tradition française, celle de l'Encyclopédie. En répertoriant les connaissances à un moment donné, pour éviter l'éclatement d'un savoir en expansion géométrique, les philosophes des Lumières ont créés une nouvelle Civilisation. Notre monde à son tour risque de se dissoudre par sa trop grande richesse, amenant la formation d'atomes sociaux de plus en plus incommensurables. En créant un espace de ponts et d'unification, peut-être fera-t-on apparaître cette nouvelle pensée que nous pressentons certaines nuits d'insomnie!
    Date de création : 2012-04-01 | Date de modification : 2012-04-01

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