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    Dossier: Goût

    Le goût

    Françoise Chauvin
    Quand les esprits sont tordus pour cacher qu'il sont plats, les corps deviennent bientôt plus avides de ce qui les excite qu'attirés par ce qui les nourrit.

    Le langage courant est à la fois ambigu et infaillible. S'il donne aux mots des sens divers, on n'a pas à se demander lequel est le bon. Il existe entre eux un lien implicite, que la définition rend explicite. Goût s'emploie dans deux sens. Si l'on a du goût pour quelque chose, c'est de l'attrait. Si l'on a un bon ou mauvais goût, c'est un bon ou un mauvais discernement. Quel rapport entre ce phénomène d'origine inconsciente par excellence, l'attirance, et cet autre, le discernement, qui ne s'obtient que par la clarté et l'acuité de la conscience?

    Rapport idéal, indication de ce qui devrait être: nous ne serions attirés que par ce qui est beau ou bon. Cela est si vrai que, si quelqu'un a bon goût, on dira tout simplement qu'il a du goût, comme si le goût ne pouvait être que bon, et la faculté d'aimer (au sens d'être attiré) liée au discernement de ce qui est aimable. N'est-ce pas dans ce but qu'on parle de "former le goût", notamment pour l'éducation des enfants, afin de les amener à préférer spontanément ce qui est bon et ce qui est beau?

    L'harmonie entre les goûts, qui se constatent et "ne se discutent pas", et le goût, qui s'exerce et se perfectionne, est, à l'échelle des peuples, un élément essentiel de la civilisation et, pour chaque individu, de la "personnalité". C'est un rapport à la fois juste et unique entre l'inconscient qui nous anime et l'universel qui nous inspire.

    Nos goûts et nos dégoûts, nos attractions et nos répulsions, à eux seuls, ne peuvent nous définir que comme appartenant à un type humain, psychologique ou social, et, dans tous les cas, abstrait. D'un autre côté, si nous en étions privés et ne possédions, pour appréhender le monde, que le jugement, la beauté et la bonté des choses ne pourraient pas plus nous atteindre que nous échapper et n'auraient pas plus d'importance pour nous que pour un ordinateur. Ainsi, seul le lien entre ces deux pôles du goût, l'attrait et le discernement, lien différent, irremplaçable, unique dans chaque individu, peut rendre compte de l'existence réelle et concrète de sa personne.

    Voyons maintenant ce qui peut rompre ce lien ou empêcher qu'il se forme. D'une façon générale, tout ce qui relève de la passion et toutes les circonstances où, précisément, on dira de nous que "nous ne sommes plus nous-mêmes". D'une façon peut-être plus particulière à notre époque, l'esprit conformiste et paresseux, se reniant lui-même au profit des modes et communiquant à nos sens la même aveugle servilité.

    En ce qui concerne les passions, nous n'aimons pas ce que nous préférons, nous ne le choisissons pas, nous le subissons. Nous sommes réduits, par la prépondérance de l'attrait en nous, à un rôle entièrement passif, d'où le terme de passion. Dans la ligne des passions, mais à l'extrême limite, il y a les vices. La différence entre la passion et le vice, c'est que dans la passion il y a encore un plaisir qui, quoique nécessairement décevant, puisqu'il ne correspond qu'à une partie de nous et blesse l'autre, répond à l'attrait, le nourrit, l'entretient. Tandis que, dans le vice, il n'y a que la morne satisfaction d'un besoin qui nous envahit et nous ronge comme une tumeur maligne. Les passions sont inhérentes à la vie et ne lui sont pas plus contraires que les tempêtes à la nature. Elles finissent toujours, comme les tempêtes, par s'apaiser, et, si l'on ne perd que la tète, on finit toujours par la retrouver. Rien de plus remédiable que les démences du coeur, mais rien de plus irréversible que les démences du corps empoisonné par l'esprit. Le vice est une folie qui s'inscrit dans la chair.

    Si j'insiste sur le parallèle entre la passion et le vice, ces maladies inégales du goût, c'est pour qu'il soit tout de suite clair que le conformisme uniformisant du monde moderne ressemble davantage au vice: non seulement nous avons perdu le sens critique et obéissons sans discuter aux impératifs de la mode et de la publicité, mais nous avons perdu le plaisir; nous sommes tentés, nous ne sommes plus attirés; c'est-à-dire que les séductions opérées par l'imagination ont plus de pouvoir sur nous que celles opérées par la nature, et là est tout l'art de la publicité. Un monde sans clairvoyance, sans jouissance ni réjouissance, sans lumière et sans chaleur, où l'aveuglement organisé amène l'impuissance générale, où les corps s'affaissent et les âmes s'éteignent, tel est le résultat de notre acharnement à satisfaire de faux besoins. Pour être au goût - du jour -, nous n'avons plus de goût à rien. Dépersonnalisés, anonymes, indifférents, "dans le vent" et desséchés par le vent, on nous dicte tout: ce qu'il faut aimer, faire, voir, manger, lire, désirer, dénigrer, etc. " C'est à se demander comment jusqu'ici nous vécûmes! "

    On ne sait plus dans quelle mesure choisir est interdit ou impossible. Le choix implique à la fois l'idée de préférence (correspondant à l'attrait) et l'idée de jugement (correspondant à la faculté de discerner, de distinguer). L'impartialité essentielle au jugement n'exclut pas, mais éprouve et garantit nos préférences. La différence entre un esprit sélectif et un esprit partial est que le premier juge pour choisir tandis que l'autre choisit pour ne pas juger. Et quand on sacrifie son intelligence à l'opinion, que ne lui sacrifierait-on pas? Quand on parle sans savoir ce qu'on dit, il n'y a pas de raison qu'on sache ce qu'on fait quand on s'active, ce qu'on mange quand on se nourrit, ce qu'on voit quand on admire, etc. La démission de l'intelligence ouvre la porte à toutes les démissions, y compris celle de la sensibilité et de la chair. Nous devenons des saints, ou des drogués, de la coutume. (Ce renoncement à soi-même confirme une fois de plus le postulat d'Hermès: ce qui est en haut est comme ce qui est en bas) .

    Les phénomènes de compensation ne manquent pas. Nous l'avons dit, l'absence de goût et de goûts entraîne la dépersonnalisation: perte d'identité, de caractère, où se conjuguent le manque d'attention et le manque d'attraction. Or, moins on se distingue les uns des autres, plus on est anonyme, moins on veut être banal. On remplace l'extraordinaire, l'exceptionnel par l'extravagant. Les "sentiers battus" aujourd'hui sont des sentiers de chèvre qui s'écartent de la grande route pour ne mener nulle part ... et c'est le cas de dire qu'on "bat la campagne", les divagations et les extravagances n'ayant pas que des rapports d'étymologie!

    Ce besoin d'inédit, d'inattendu qui donne lieu à tant d'inepties se manifeste jusque dans les détails de la vie quotidienne (voir, par exemple, les modes vestimentaires ... ). Mais l'art est certainement le domaine où, contrairement aux lois élémentaires de la création authentique, on cultive le plus le hasard et l'arbitraire. Rien d'étonnant à cela, car l'art est avant tout l'art de choisir, et c'est dans l'art que la faculté de choisir, absente, demande le plus à être remplacée. Le poète n'en finit pas de s'interroger, de peser, de goûter, de mesurer les mots. Le poème existe, non pas du moment où il est fait, mais du moment où il n'y a qu'une façon de le faire. On n'a pas le choix au niveau de l'inspiration (ce qui est "donné" est imposé) et c'est pour cela qu'on doit tellement choisir au niveau de l'exécution. On choisit toujours au nom et en fonction de quelque chose qu'on ne choisit pas. C'est parce que le poète ne choisit pas son poème qu'il doit choisir les mots qui le composent. Toute "l'originalité"d'un certain art moderne est de renverser ce principe: l'inspiration ne représente plus cet absolu auquel il faut se référer scrupuleusement; au contraire, on la dit "libre" (et je suppose que c'est de la liberté d'indifférence). Mais dans l'exécution, on intervient le moins possible, on ne choisit pas, faisant confiance au hasard et s'abandonnant, par exemple, aux associations d'idées et aux mécanismes de rêves.

    L'art, synthèse entre le particulier et l'universel, entre ce qui vient de nous seul et ce dont nous venons tous (parenté entre les deux termes: original et originel) est l'aboutissement suprême du goût, tandis que la mort est la dernière conséquence de sa perte. Le goût nous paraît un des éléments essentiels de la personnalité qui, poussé à l'extrême, produit les grands créateurs, et dont l'absence totale équivaut à la mort. Preuve qu'il ne faut pas minimiser la solidarité entre le corps et l'esprit. Quand les esprits sont tordus pour cacher qu'ils sont plats, les corps deviennent bientôt plus avides de ce qui les excite qu'attirés par ce qui les nourrit.
    Date de création : 2012-04-01 | Date de modification : 2012-04-01

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