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    Dossier: Première Guerre mondiale

    Fraternisation entre soldats français et allemands à Arras : une lettre de décembre 1915

    Arras, décembre 1915

    Un bond de 200 à 300 mètres, jalonné de cadavres, au 25 septembre 1915, avait dans le secteur, enchevêtré nos lignes et les lignes allemandes à tel point qu'en certains boyaux nous étions au contact. Depuis plus de deux mois nous vivions sous les rafales d'artillerie, avec la hantise des coups de main, veillant le jour, remuant la nuit des montagnes de terre pour rendre les positions habitables.

    Nous étions en décembre. Depuis des jours et des jours, la pluie s'appesantissait sur l'étendue morne des environs d'Arras et les soldats, loques vivantes, désespérés devant la haine de la nature et des hommes, n'avaient plus de ressort.

    Nous venions de passer cinq jours de repos réglementaires à Izel-lez-Hameau à quelque vingt kilomètres de la première ligne et nous devions assurer la relève dans la nuit suivante. Le matin, réveil à 3 heures. Jus. Rassemblement. La pluie qui n'avait guère cessé durant notre séjour, se fit plus drue, plus lourde pour accompagner notre retour. Une heure après notre départ l'eau ruisselait sur nos capotes et envahissait nos chaussures durcies.

    Vers 8 heures, à Maroeuil, la compagnie avait fait halte pour boire un bouillon chaud. Nos vêtements raidis d'avoir emmagasiné tant d'eau pendant des heures, rendaient nos mouvements difficiles, mêmes pour le simple geste de porter les aliments à la bouche. De la peine, montait une colère grandissante.

    La pose terminée, le sac à nouveau bouclé sur le dos, les sections empruntaient le chemin d'artillerie qui devait les conduire à l'entrée des boyaux. Ceux-ci nous amenaient aux positions de soutien, à 2 kilomètres de là. En file indienne, la section de tête s'enfonce entre les parois suintantes, fait quelques mètres et se trouve aux prises avec la visqueuse boue argileuse de ce coin d'Artois. La colonne suit ; plus on avance et plus les parois effondrées forment une glue tenace où s'enfoncent les hommes écrasés par le barda, dont fusil et baïonnette, musettes et bidon raclent les murs dégoulinant d'eau. Rejeté d'un côté à l'autre, le porteur ahanant, devenu une pauvre chose meurtrie, avance en geignant. Dans les creux, nous pataugeons jusqu'aux genoux dans une boue liquide qui nons glace les jambes ; un peu plus loin, il faut nous aider du fusil pour nous décoller de la glaise.

    N'y tenant plus, un homme monte sur le terrain. La pluie a un peu cessé ; le temps reste couvert. Le capitaine, un brave homme, qui depuis des semaines traîne une phlébite mal guérie, se fâche. Mais devant l'impossibilité de continuer à suivre un boyau absolument impraticable, qui ferait de sa compagnie une bande de révoltés, il permet ou plutôt accepte. l'escalade du talus. Glissant, tombant parfois, ivres de fatigue, nous cheminons lentement. A la Maison-Blanche, témoin des attaques de iuin, nous atteignons la route de Béthune à Arras. Là, des ordres impératifs, enjoignent aux troupes de reprendre le boyau. Dame, nous approchons du P. C. du colonel.

    Combien de centaines de mètres avons-nous faits ? Quelle heure peut-il être lorsque nous recevons l'ordre de faire halte et d'occuper les abris du Chemin-Creux de Neuville ? Midi, une heure ? Il bruine une froide vaporisation d'automne. Les abris sont boueux. Qu'importe ! Les plus fatigués s'allongent, trempés de sueur et d'eau, et s'endorment. D'autres, au seuil des abris, regardent passer des camarades du 295e descendant des premières lignes, ceux-là mêmes qui doivent être relevés cette nuit. Et nous entendons des choses horrifiantes. Au delà du Chemin-Creux, on est à quelques centaines de mètres des lignes ennemies qui commandent le terrain. Il faut donc de deux maux choisir le moindre : plutôt que de se faire descendre à la mitrailleuse, suivre le boyau. Ce jour-là nous avons vu passer des hommes sans sac, sans fusil, sans équipement, sans capote, un même sans pantalon. Hagards, livides, n'ayant vraiment plus figure humaine, couverts de boue jusqu'au casque, quand ils l'ont encore, ayant atteint, semble-t-il, le sommet de la souffrance physique, ils ont à peine la force de nous conter que, derrière eux, il leur a fallu arracher à l'étreinte de la boue des camarades enlisés, qu'on a cassé le bras à l'un d'eux pour le retirer et qu'un autre s'est allongé dans le linceul glacé et n'a plus bougé.

    La nuit tombe. Un ordre : sac au dos, nous retournons à Maroeuil. Nous partons à travers le terrain vers le repos. Tant pis pour qui tombe dans les trous d'obus pleins d'eau. Dans le village une grange presque couverte, ouverte à tous les vents, nous reçoit. La section s'y laisse tomber et s'y endort.

    Au réveil, tentative de nettoyage. Le plus gros de la carapace de boue est enlevé des vêtements, au couteau. Les armes sont remises en état. La soupe arrive ; on a pu se procurer au village, grâce à l'argent qu'envoie la famille, une amélioration à l'ordinaire de la roulante : une boite de conserves, un fromage et, complément indispensable, du vin.

    Que va-t-on faire de nous ? Comme toujours les conjectures sont différentes. Mais les soldats sont d'accord ; ils se promettent de ne pas remonter. Ce soir-là, rien ne les aurait décidés.

    Le lendemain, à 3 heures, les chefs de section passent donner l'ordre de monter les sacs. On remonte. Dans la grange éclairée par une bougie, les sergents à la 3e section font l'impossible pour obtenir que les hommes se lèvent. La compagnie isolée ne peut rien ; l'échec, c'est la certitude d'une répression impitoyable. Voilà ce qu'un sergent dit à ses camarades. Aucune objurgation n'a de prise sur les esprits surexcités. Devant ses efforts infructueux, il ajoute un conseil : « Tous debout pour le départ ou tous couchés pour amoindrir les risques ». Après les avoir prévenus, il va rendre compte au capitaine.

    Bouleversé, celui-ci se présente à l'entrée de la grange. La voix étranglée d'émotion, lui que les hommes estiment pour les mêmes raisons que le commandement le brime, les exhorte à faire leur devoir. Il prononce le mot de patrie ; de furieux hurlements partent des coins sombres où les hommes couchés ne bougent pas. Voyant qu'il fait fausse route, il leur parle de leur lamille. Certains, désabusés, répondent que leur famille ne les connaît plus. Une crispation tire les traits du chef. Va-t-il abdiquer toute autorité ? Va-t-il faire un « exemple » ? Mais il a trouvé. Il leur parle de lui, de ses souffrances morales, de son mal physique, du devoir qu'il a accepté de remplir, de son attitude envers eux, dont il ne s'est pas départi depuis l'embarquement. Il leur demande d'obéir pour lui.

    Sur la paille hachée par les successifs occupants, les soldats remuent, l'âme atteinte, et l'un d'eux, un grand paysan noueux et fruste, élève la voix : « Mon capitaine, c'est pour vous, rien que pour vous, ce que nous allons faire.» Dix minutes après la section était au lieu de rassemblement. La compagnie retournait à la boue, à l'abominable présent. Il n'y eut ni rapport ni sanction.

    Trois heures après, nous étions à nouveau au Chemin-Creux. Deux heures de repos et nous continuions vers l'avant. Peu après nous étions répartis dans des abris ébauchés où l'eau tombait goutte à goutte, où les rats venaient, la nuit, ronger nos musettes pour en arracher le pain. Nous sommes restés là quelques jours en réserve.

    Nous revoyons le pâle soleil de décembre ; mais la boue empêche toute circulation. Et cependant une après-midi, il faut aller reconnaître les postes de première ligne que nous occuperons ce soir. La chose est faite, il faut revenir chercher la section, qui, maintenant docile, tous reflexes morts, suit sans penser. Nous remplaçons de pauvres gosses de l'active qui n'espéraient plus jamais voir la relève.

    La journée du lendemain se traîne sous la pluie. Le soir, deux hommes excédés de désespoir, viennent trouver le sergent. L'un d'eux, un courageux cependant, en qui le sergent a confiance, lui dit : « Nous en avons assez, nous partons. — Où ? — A l'arrière. — Comme vous voudrez ; mais vous savez que je reste avec six de vos camarades par poste pour assurer la veille cette nuit ? — On s'en fout. »

    Que dire ? Les plaindre. Pas même. Agir ? Certainement pas.

    Quant à la veille, il est bien tranquille, le sergent. Il a vu, au crépuscule, les Allemands venir du village en face, fourbus par le terrain, eux aussi. Comme nous, ils s'enlisent. Comme le nôtre, leur moral ne vaut sûrement pas cher et le fait qu'ils sont venus sans armes (1) prouve qu'ils n'envisagent pas une offensive. Si lui a six hommes pour garder près de 300 mètres de terrain, eux ne doivent guère être plus favorisés.

    La nuit est calme ; à peine si quelques fusées éclairantes viennent troubler la somnolence des veilleurs.

    Le lendemain matin les deux lâcheurs de la veille sont là. Ils sont effectivement allés jusqu'aux cuisines installées à la Maison-Blanche. Arrivés à onze heures ils sont repartis avec la corvée de soupe, à 4 heures du matin. Il est 8 heures. Ils ont marché toute la nuit. Mais la colère a trouvé un exutoire.

    Vers 9 heures, des applaudissements éclatent sur la tranchée. En face, à cent mètres, abandonnant leurs trous, les Allemands ont grimpé sur le parapet et se livrent à des travaux de nettoyage. Les nôtres les imitent et bientôt tout le long des deux lignes les uniformes gris-vert et bleu-horizon se répandent en arrière des fils de fer. Chez nous, répondant au geste d'appel des soldats allemands, les Français, le bidon à la main, franchissent les barbelés. Les Allemands offrent des cigares. Un feldwebel s'intéresse aux allées et venues des hommes. Il paraît vingt ans ou guère plus. De taille svelte, un peu au-dessus de la moyenne, il est blond et imberbe ; sa physionomie est sympathique. Le sergent décide d'aller lui serrer la main. Lui, qui le voit arriver, s'avance à mi-chemin et les deux malheureux, ne pouvant s'exprimer que par gestes se prennent les mains et se sourient. L'Allemand porte brodé sur sa patte d'épaule le chiffre 31. Il est décoré de la Croix de Fer.

    Ennemis ? Pourquoi ? Parce que le hasard les a fait naître de chaque côté d'une ligne arbitraire, tracée pour appuyer des intérêts auxquels ils ne comprennent rien, mais qu'ils savent bien différents des leurs ?

    Avant cet instant où ils se tenaient les mains, ils ne s'étaient jamais vus et on voudrait leur faire croire que leur devoir primordial est de s'exterminer l'un l'autre ?

    Leurs véritables ennemis sont leurs dirigeants avoués ou occultes et la gent domestiquée de ceux-ci ; intellectuels lâches effaçant par leur passion le respect que nous leur avions voué pour leur vie de travail tendu vers le progrès ; journalistes haineux payés pour faire une basse besogne de tromperie ; prêtres de toutes confessions, dont ici, une certaine catégorie exalte le droit tricolore du Sacré-Cœur de Jésus et là, prône la force kulturelle du vieux Dieu allemand.

    Le Français sort un papier, un crayon et pour laisser une preuve tangible de ses sentiments à son camarade de souffrances, il écrit : « Un sous-officier français à un sous-officier allemand, salut et fraternité. » Puisse la vieille formule révolutionnaire, agir sur l'esprit de cet enfant. Le papier remis, ils se quittent.

    Aussi loin que porte le regard, jusque là-haut vers la côte 119, vers le Bois de la Folie, où des combats se déroulaient encore ces derniers jours et où le canon tonnait avec acharnement, les tranchées ont été désertées et les soldats fraternisent poussés par la boue et la misère. Ceux qui réchapperont du carnage ne pourront jamais plus oublier un tel spectacle.

    Mais voilà que le sous-officier qui était descendu dans sa tranchée, reparaît agitant un papier. Ce ne peut être que pour son camarade français, lequel revient au lieu de la première rencontre. Il reçoit une carte écrite en français : « Cette amitié entre nous soit le commencement de la paix. » Pourquoi faut-il qu'au dos une invitation à visiter les tranchées lui soit adressée. Hélas, le traducteur n'a pas compris ou pas voulu comprendre.

    Et pourtant. tout le long des talus sur des kilomètres, verts et bleus ne sympathisent-ils point par centaines ?

    Cela dura ainsi plusieurs jours tant que le temps rendit impossible la circulation dans la tranchée.

    Mais un matin, on fit passer l'ordre de ne plus se montrer. L'artillerie allait tirer. Les Allemands se doutant de quelque chose ne se montrèrent pas davantage, et ce fut fini. Les obus à nouveau, éclatèrent devant nous. Le commandement qui suivait le développement de la situation, avait pris des mesures radicales.

    C. C.

    (1) Dans ce secteur, les relèves allemandes normales, utilisaient les armes qui restaient à demeure à la tranchée.  

    Source

    « Fraternisation et mutineries - Deux lettres », Commune : revue de l'Association des écrivains et des artistes révolutionnaires, nos 11-12, juillet-août 1934, p. 1195-1200 

    Date de création : 2014-06-16 | Date de modification : 2014-06-16

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