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    Impression du texte

    Dossier: Divin

    Déréliction du Divin dans l'Imaginaire québécois

    Fernand Dorais
    ...il est très possible qu'il y ait un lien, régi par des lois, entre les formes archaïques de la culture et la religion d'une part, entre la religion et les contes d'autre part. Une culture meurt, une religion meurt, et leur contenu se transforme en conte. Les traces des représentations religieuses archaïques que conservent les contes sont si évidentes ... Dans les recherches sur le conte, on n'a guère pratiqué jusqu'à présent la mise en parallèle du conte et des croyances religieuses ...
    Vladimir Propp


    DIEU ne nous fut de rien, du moins dans notre imaginaire. Il fut versé au dossier du seul Réel, qui le récupéra par la catégorie de l'idéologie.

    Case vide de la logique symbolique ... ou case de l'individu unique qui la devait épuiser et remplir, Il n'opère pas dans le tissu/travail de nos textes littéraires dont Il ne déploie ni ne structure la totalité d'horizon, ne serait-ce que comme appel ou négation de tout.

    Drôle de religion, remarque un jour Dumont, pour qu'on la puisse si vite évacuer au temps bref de la Révolution tranquille, et, ajouterons-nous, pour qu'Il n'ait jamais pu, de sa touffeur diffuse, imbiber notre poétique collective.


    Les mots

    Dieu: il pourrait d'abord être ici ou une catégorie formelle du langage avec laquelle opérer ou l'objet absolu du Désir, son éternel absent, constitutif de sa référence.

    Imaginaire: cette notion relève d'un parti pris anthropologique, forcément! L'Homme est ici conçu comme structuré sur un axe double. Cette biochimie qu'est l'homme comporterait, d'une part, des mécanismes d'adaptation au réel environnant; d'autre part, des mécanismes d'affects du désir/délire.

    A ce sujet, on aura beaucoup parlé en littérature, dans les années 60, des phénomènes de dénotation et de connotation; les seconds ne pouvant exister sans les premiers, s'en servant, c'est obligé, pour s'exprimer, et les dévorant, les dénaturant de l'intérieur pour se révéler (le) Tout Autre ultimement.

    Cette dernière proposition serait-elle vraie que l'Imaginaire, soit comme Désir soit comme son Langage, aurait partie liée avec le Divin. Alors, ce dernier se définirait: l'infinité d'Horizon d'opérations langagières et/ou affectives, leur mythe et leur projection substantivée. Le mythe des symbolismes supérieurs dans l'Homme; ce dont le grand romantisme allemand demeure le témoin et l'expression exemplaires.

    Québécois: imaginaire ici est restreint aux textes littéraires québécois publiés depuis 1930.


    La procédure

    L'expression du Divin dans les lettres québécoises. Quelle procédure adopter pour l'analyse? Quatre démarches possibles se proposent.

    1. Recourir aux catégories dans lesquelles, pour nous, l'expérience religieuse s'est manifestée. Or, cette expérience fut celle d'un certain catholicisme dont la structure de surface se ventile comme suit: 1) l'exégèse; 2) l'ecclésiologie: structure et histoire; 3) le dogme; 4) la pratique: les sacrements, l'éthique, la spiritualité. Catégories formalisables (modalisables) selon les nouvelles méthodes d'analyse des textes. Que devient ainsi le sacré dans l'écriture poétique québécoise? Nous reprendrons cette approche que nous avons déjà tentée. La limite en est d'imposer, de l'extérieur, l'Objet à un sujet en question (i.e. des qualificatifs extrinsèques à des actants imaginaires).

    2. Suivre le déroulement chronologique des auteurs-oeuvres. Filer la continuité socio-historique s'avère indispensable (la méthode génético-historique), ainsi que restituer la pragmatique des textes (vs syntagmatique et sémantique). Travail immense, qui requiert équipes de chercheurs, années de recherches et paramètres d'analyse encore mal établis, du moins quant au point de vue ici retenu. Ce travail reste à faire.

    3. Construire une thématique de l'expérience-écriture. La thématique demeure toujours tributaire de structures-praxis plus profondes et me paraît rattachée à la réduction phénoménologique: analyser des constellations de contenus de conscience (leur forme en constituant la stylistique).

    4. Dégager, des textes, des structures formelles signifiantes et significatives. Nous renonçons pour l'instant à cette procédure.


    Hypothèses d'interprétation

    Rationalisation du Divin

    Il faut d'abord déblayer les approches de l'expérience du Divin. Dans la tradition occidentale tout au moins, dont les Québécois participaient, le Divin fut soumis à une rationalisation. Il fut d'abord et avant tout défini comme le Tout Autre, le Transcendant, mot clé de tous nos traités de théologie (discours rationnel sur le Dieu). Les catégories qui l'affectèrent (les sèmes constitutifs du sémène à l'étude) furent: l'Absolu, le Nécessaire et l'Eternel. Et l'on mobilisa tout un peuple à la pratique de ce transcendant, croisade de nos vieilles adolescences.

    Or, cette conceptualisation avait déjà, de par sa seule logique, entraîné toute la spéculation occidentale sur le Divin dans des apories épistémologiques, dont le propre évidemment était d'être insolubles et indécidables. La dernière des grandes querelles théologiques, celle concernant la liberté et la grâce où se débattirent ces irréconciliables, ne le prouva que trop. Elle consuma en vain trois siècles de recherches et de productions, discrédita à tout jamais (du moins chez nous) tout savoir scolastique, et peut-être l'Eglise elle-même; elle finit, de guerre lasse, par laisser place à la seule éthique, ainsi qu'à la pratique religieuse engagée.

    Nous nous vîmes donc pris dans ce que l'on a appelé le comportement du «double bind». Entendons ici l'impossible d'une situation théorique: les contradictions intrinsèques à un certain concept du Divin, qui donnèrent lieu au mensonge spéculatif officiel pour les réconcilier. Or naissait à ces époques le monde laïque, avec la bourgeoisie (qui, elle, n'avait besoin pour consolider ses positions nouvellement acquises que d'une pratique religieuse). Puis avec elle, le monde technologique et industriel. Puis avec toutes ces réalités aliénantes, guerres moteurs de ces systèmes, les révolutions du monde ouvrier et des mondes manoeuvriers.

    1er ARGUMENT DE NOTRE ESSAI

    Notre littérature enregistra ces désaffectations et la récupération du Divin par le laïque. Elle en fut le refuge et l'exil. Laïcisation de la désintégration des catégories du Divin, celui-ci étant devenu, en soi et en situation, trop lourd et trop coûteux à porter. L'expression littéraire prit en charge le Divin et en prit la relève. Héritière marginale: - ou trop fidèle à ses origines et genèses: effet d'écho du théologique. Mégalomaniaque, délirante et aberrante, aliénée dans sa fonction d'exaltation du Divin. A ce prix tolérait-on la «belle» rhétorique;

    - ou exécutrice humble d'un passage inévitable;

    - ou déjà contestataire amère de notre subordination au Mythe.

    Les modes de la manifestation du Divin: le Nécessaire, l'Absolu et l'Eternel, ont persisté à l'état et à titre d'instances compulsives dans le psychisme québécois collectif. Notre dire littéraire en est demeuré tout frustré, dépressif et agressif. Ayant perdu son objet, l'Imaginaire clamait sa déréliction et son aliénation: l'Irréel dans et de nos oeuvres littéraires, brusquement rejetées loin des cieux sur une terre qui n'avait que faire des dieux.

    Pratique religieuse

    Le Divin, théorie, se double inévitablement d'une pratique. Cette pratique a été décrite par notre actualité immédiate comme une religion sociologicisée: purement formelle, éthique et sociale. Ainsi constitua-t-elle la cohérence ultime d'un fait socio-ethnique.

    Avec ses conduites avares et calculatrices, notre religion devint une prime d'assurance sur l'Au-delà. L'esprit s'était envolé et la Lettre tuait, nous tuait. D'aucuns ont voulu voir là des reliquats du jansénisme. Peut-être, encore faudrait-il établir les filiations historiques. D'autres pourraient y repérer l'influence soit d'un gallicanisme rationaliste, étroit et étouffant, soit d'un traditionalisme ultramontain, réactionnaire et autoritaire. Mais en tout état de cause, il ne faudrait pas négliger l'influence du libéralisme. Les facteurs socio-économiques sont plus sûrs ici pour interpréter une religion qui venait les consolider et les innocenter.

    2e ARGUMENT

    Après l'horizon théorique, c'est avec des conduites et des comportements que nos oeuvres littéraires ont composé: soit, ainsi que nous l'avons vu plus haut, pour s'en faire l'écho; soit pour en proposer une description, constat d'impuissance; soit encore pour s'en montrer tout aliénées et humiliées.

    Les Voeux de religion

    La perfection de l'expérience se réalisait dans la «Vocation», les épousailles symboliques avec l'Objet divin. Ce qui structurait concrètement et incarnait cette vocation, c'était tout de même en dernière analyse les Voeux: Pauvreté, Chasteté et Obéissance, impérativement réclamés par le Divin comme conditions de son appropriation. Or, peut-être ici non plus n'a-t-on pas assez réfléchi sur ces conditions sine qua non d'existence du Divin chez nous. Ce furent là des faits, et il serait plus qu'étonnant qu'ils n'eussent eu de conséquence aucune sur toutes nos conduites, ne serait-ce que par le contrôle, réservé au clergé, de toute l'éducation, des services sociaux, de la direction spirituelle, etc. Ou alors ce n'aurait été que le fait d'un petit nombre, sans portée aucune sur le peuple qu'il s'était donné pour mission d'instruire et de diriger!

    - La pauvreté

    Elle relève d'abord de pratiques économiques, et des systèmes qui les conditionnent. Elle traduit l'absence de participation possible aux structures du bien-être et du pouvoir. Et c'est en ces termes qu'elle se doit définir: conscience aiguë des conditions de l'homo oeconomicus; angoisse quotidienne d'être les éternels exclus de la richesse de la terre.

    Que si une secte religieuse promeut la Pauvreté au rang de libération et en fait l'instrument privilégié de la conquête de sa divinisation, cette secte s'est déjà prononcée pour le moins sur certains types d'économie, estimés irréconciliables avec la vocation ultime de l'Homme. Pareille pratique pourra en appeler, à la limite, non plus seulement à la révolte, mais à la révolution socio-politique, ce à quoi le catholicisme actuel nous accoutume. Soit. Mais, historiquement, dans notre «ici-maintenant», les déviations de la pratique de la Pauvreté se nourrirent à même un misérabilisme complaisant, sans doute dû à une compulsion d'échec que des traumatismes de naissance collective infligèrent à notre Imaginaire. Et par là, d'une part, nos comportements religieux se coulèrent-ils dans les moules de l'impitoyable société industrielle naissante; et, d'autre part, nos revendications religieuses présentes réactuent-elle, sous la forme du socialisme, des pulsions originaires.

    Force nous est également de constater que le voeu de Pauvreté soustrayait ses adeptes à l'authentique pauvreté qui, étant manque de tout, engendre l'insécurisation radicale et l'insupportable angoisse du «de quoi demain sera-t-il fait?». Or cette angoisse, à 1 intérieur des cadres des communautés, jamais ne pouvait-on vraiment la vivre et l'assumer, puisque logis, nourriture, vêtement, remèdes, repos, demeuraient inconditionnellement assurés aux voués. On pouvait dès lors «jouer» aux pauvres; mais la condition qui fonde la pauvreté manquera toujours (c'est en quittant les ordres, par exemple, que plusieurs comprirent cette condition: comment gagnerons-nous notre vie désormais!). Aporie ici encore, et encore «double bind»: vouer la pauvreté et s'innocenter de la participation à l'économie environnante (quelles qu'aient été les pratiques individuelles, souvent héroïques, et l'«institution» de pauvreté comme telle, souvent très sévère sur ce chapitre). D'où l'Irréalité de l'insertion du Mystique-divin dans les structures économiques concrètes.

    3e ARGUMENT

    Ici encore, notre Imaginaire littéraire fut l'héritier pauvre de cette praxis. La Dépossession, même de Terre-Québec, dans nos oeuvres, et la nostalgie soit lyrique soit narrative d'un vieux misérabilisme, comme «notre essence», n'en témoignent que trop. Connivence avec l'origine imaginaire de nos genèses: «quand on est né pour un petit pain...», - le pain des pauvres, on ne s'en dessaisit jamais facilement.

    - La Chasteté

    La Révolution tranquille semble avoir tout démystifié à ce sujet, et notre cinéma lui aura prêté vigoureuse main forte. Et pourtant, aporie ici aussi.

    Le dernier mot qui opère la clôture de la Bible demeure celui de Charité, ou d'Amour. Si donc ultimement le Divin se révèle comme Amour, cet impératif, catégorique absolu, ne cesse d'appeler, et de rappeler, l'unique nécessaire de l'expérience. Or la difficulté concrète de la pratique «chaste» consiste, d'une part, à éviter le mensonge affectif et, de l'autre, à sublimer harmonieusement la vieille Libido freudienne. Si la Chasteté, d'un coup d'envol brutal, fait l'économie de l'éducation affective, si, péremptoirement, elle opte, à coup de volonté et de refoulement, pour la Charité contre l'amour (tu n'aimeras que du cou en montant), elle se «voue» à l'échec. L'amour n'est jamais donné et, comme tout fonctionnement des mécanismes humains, l'amour s'apprend et s'éduque. Ce temps, cet espace d'Amour nous furent refusés, et l'amour fut castré. Et nous vécûmes en régime d'affectivités larvées, toujours si malsaines et, d'«ailleurs», jamais avouées et inavouables. Le «tu», ici aussi, nous aura tués. D'où l'Irréel de notre Charité, et son peu d'efficacité. Charité froide et sèche, réglementée, ordonnancée que fut la nôtre, sans chaleur ni bonheur: et qui y aura jamais cru!

    Au pays du Québec, on n'aura donc pas su l'Amour, qui devint fonction sociale ou sexe individuel honteux, appris dans la clandestinité, comme dans toute société libérale d'ailleurs, et ses littératures, de Phèdre à la Religieuse, d'Ibsen à Mauriac, de G. Green à T. Williams, ad nauseam. La panique qui s'empare toujours de l'Eglise catholique devant la Libido attend encore son interprétation scientifique. Pourquoi pareille peur, si agressive, de l'Affectivité, matrice par ailleurs de toute littérature, ce que les sémioticiens actuels semblent oublier?

    4e ARGUMENT

    L'Imaginaire du Québec littéraire, châtré des pulsions du Ça, n'a pas assez rêvé ici, et il rêva mal, délirant des fantasmes d'impuissance. Nulle grande oeuvre d'Amour dans nos lettres. «Navire(s) déserté (s)»...!; nous avons bel et bien habité le Tombeau des Rois et pratiqué la Présence de l'Absence. L'Imaginaire bourgeois serait-il toujours en deuil de son Objet, madame Bovary?... Mais tout ceci s'est si souvent entendu depuis vingt ans déjà, que qui le répète craint le psittacisme et le stéréotype. Littérature sans bonté, ni générosité, - aucunes. D'ailleurs, les mythes morts, ou inopérants, peut-être n'avions-nous rien à dire!, question lancinante que repose chaque nouvelle génération naissant aux Lettres québécoises.

    - L'Obéissance

    Selon une logique bien rousseauiste, l'on peut, d'entrée de jeu, se demander: un homme a-t-il jamais le droit d'aliéner sa liberté à qui ou à quoi que ce soit, - serait-ce au nom du Divin (et du sacrifice d'Abraham, ou du Père lui-même selon le mythe chrétien) ? Premier problème théorique, épineux. Peut-on, doit-on jouer des mécanismes d'autodétermination dans l'homme? A quel prix et avec quelles conséquences le fait-on? Briser, humilier ce ressort de l'humaine machine, c'est produire des esclaves (en tout régime), - dialectique maître/esclaves où les conduites de ceux-ci s'affolent vite selon des aberrations de mieux en mieux connues (que l'on songe aux descriptions que l'anthropologie récente présente du phénomène de l'acculturation, et peut-être les coordonnées des Québécois en seront-elles plus et mieux éclaircies).

    Si un homme décide de vouer l'obéissance, quels pièges, inhérents à la situation, l'attendent? Sur ce point, historiquement, l'Eglise catholique, souvent facile face aux deux voeux précédents, n'a jamais entendu à rire. Mais toute structure de hiérarchie rigide, monarchie absolue, est guettée par l'autoritarisme, l'abus de pouvoir et surtout la Volonté de Puissance. Or, Kant nous le rappelle à point nommé, tout pouvoir corrompt, et le pouvoir absolu corrompt absolument. Si avec la chasteté l'on a - forcément! - parlé de castration, c'est peut-être celle plus subtile qu'opère l'obéissance au coeur de l'Etre qui serait la plus mutilante et la plus inhibitrice dans la pratique des mécanismes d'adaptation au Réel. Extrapoler des schèmes du Mythe dans des pratiques socio-économicopolitiques, ce fut signer la mort d'une ethnie. Jamais chez nous, l'agression, voire la violence, n'a pu ni su être apprivoisée. L'une des causes paraît être ce schème du Divin tel qu'interprété et pratiqué ici. De tout temps nous a-t-on prêché la soumission, condition préalable du dialogue!

    Tenus en laisse, que pouvions-nous bien balbutier, dire, les chemins de la liberté bloqués? Farfouiller... esthétiquement, la Culture devenant ici la grande récupératrice. Le Beau!, embrigadé: le sort de toutes nos places des arts, alibi et prétexte socio-culturel! Nous étions devenus «sortables», l'élite libérale du Québec l'a bien compris. Et vive le Québec libre! un peuple enfin à genoux. Le peuple, lui, a tout de suite saisi la règle du jeu, qui a opté pour le socio-économique à l'exclusive, la porte d'exit.

    5e ARGUMENT

    Strugulée l'agression, saine et normale, ne restèrent plus dans nos lettres que des violences impuissantes ou étouffées, d'un Irréel tel que le Dire littéraire en perdit toute crédibilité. Plus que le Sexe, l'agression, matée, - et l'on y a bien vu - a provoqué angoisse, dérive et dérivations délirantes, petits dires, petites grandes peurs, petites haines, tous processus de médiocrisation dont se tire toujours d'affaire le plus Fort, le Maître (et ce n'était pas nous), l'Autre de notre Parole, l'Absent de nos Lettres.


    Le trajet mystique et les lettres québécoises

    Lui de condition divine,
    ne retint pas jalousement
    le rang qui l'égalait à Dieu.

    Mais il s'anéantit lui-même,
    prenant condition d'esclave,
    et devenant semblable aux hommes.

    S'étant comporté comme un homme,
    il s'humilia plus encore,
    obéissant jusqu'à la mort,
    et à la mort sur une croix!

    Aussi Dieu l'a-t-il exalté
    et lui a-t-il donné le Nom
    qui est au-dessus de tout nom.

    Philippiens, 2, 6-9


    Ce processus d'amorisation, retour sur et contre tout devenir anarchique, tel qu'a voulu se révéler le Dieu des chrétiens, porte un nom: la Mystique. La théologie mystique ne fut pas un «traité» tôt et très développé de l'Eglise catholique. Or ce processus porte sa propre grammaire de texte: la kénose, l'anéantissement du Divin, dialectique de mort/résurrection, impensable et scandaleuse parce que radicalement irrationnelle. Mais pourtant voie unique, chemin marchant unique du salut. C'est le sort historique des religions d'oublier leurs mythes fondateurs, pour devenir une pratique de leurs églises, toujours tatillonnes. L'Eglise remplace le mythe, et étouffe la mystique.

    Cette dialectique du Divin s'opère en trois temps: 1. la situation initiale paradisiaque: l'innocence, coupable de l'Autre; 2. l'Exil et l'Exode: descente aux enfers, combat contre l'Autre; 3. la Remontée des Enfers: la réconciliation et la reconnaissance officielle au sein de la conscience du Père. Elle subsume toute narrativité occidentale, tant celle formulée par Propp que les avatars qu'en formalisent Greimas, CI. Bremond, Van Dijk, E. Mélétinski, etc. Tel est, côté signifié, notre vrai projet sémiotique et sémantique, doublé, côté signifiant, du «joual». La kénose, la déréliction du Divin (titre du présent essai), lieu vide et vidé d'où nous prîmes avec peine la parole; Imaginaire pauvre, peuple ou trop pratique et concret ou trop occupé et aliéné pour avoir un Imaginaire fort et florissant, créateur; peuple sans Imaginaire, ou à l'Imaginaire vidé!, insignifiant.

    Ce trajet tripartite, le plus profond et fondamental dans le psychisme occidental (le «mystère pascal» fut deux millénaires prêché partout et partout pratiqué chez les populations occidentales!), ne le retrouve-t-on pas, conséquence logique historique et inévitable, bientôt dans l'hégélianisme, puis dans le marxisme? De cette trajectoire exemplaire, l'Eglise d'ici n'avait rien retenu, si ce n'est le deuxième temps, soit le Vendredi-Saint. D'où la déréliction du Divin chez nous, point où se greffe et se situe notre Dire littéraire, historiquement coïncidant avec la laïcisation même des catégories religieuses évacuées qu'il constitue et/ou remplace.

    6e ARGUMENT

    Ressent-on les grands Vents de l'expérience mystique, quelle qu'elle soit, toujours foisonnante, nouvelle de façon inouïe et inattendue, aux «formes» persistantes même laïcisées, dans la poïétique de nos oeuvres? Et où en est-on de cette dialectique constitutive de la Mystique christique? L'Imaginaire québécois en est toujours au temps de l'Exil/Exode, en termes soit ethniques soit de lutte des classe (nos deux trajets/projets antithétiques).

    C'est sans doute ce qu'une Rina Lasnier avait imaginé faire de sa poésie, cas unique ici ou presque. Quant à Saint-Denys Garneau, on a voulu évacuer la pleurnicharde interprétation spiritualiste de Jean Le Moyne. Mais ...

    Linda se laisse embrasser sur tout le corps, béate. Quand Eva s'étend sur elle, à nouveau, Linda la renverse.(...)

    LINDA
    Le Christ s'est incarné en toi ...
    (...)
    Jésus, brûle-moi, abolis-moi ...

    EVA
    Voici donc venu le véritable amour. Je ne me suis jamais sentie aussi proche de Dieu. C'est comme si j'étais intoxiquée par un divin poison ...

    Maintenant que je t'ai vue et que je suis en toi et toi en moi,
    je sais ce que c'est que l'amour ... Dieu sera tout en tous, a dit Saint-Paul ...

    Dieu est tout en moi, mais aussi j'entre en Dieu. J'ai le sentiment de l'habiter ... ( ... )

    ( ... ) Ce chemin est celui de l'amour; il passe par les lèvres comme le souffle et s'échappe avec une force lancinante qui, sans agrandir l'embouchure des lèvres, les fait communier avec tout ce qui vibre, avec tout ce qui frissonne, avec tout ce qui vit dans le royaume du Christ. ( ... ) mais parce qu'au-delà de la passion qui la secoue Eva embrasse Dieu lui-même (en même temps qu'elle est embrassée par Linda) et se consume dans l'amour de l'amour. ( ... ) Que la vie plénifiante qui a tissé ces fibrilles, ces rubans arciformes, ces ailes blanches de l'âme, continue éternellement vers le point oméga que l'on n'atteint qu'en mourant et en perdant toute identité, pour renaître et vivre dans le Christ de la Révélation.

    Hubert Aquin, Neige Noire


    Cette «grande finale» d'Hubert Aquin rejoint, étrangement, des schèmes explicités dans le présent article. D'autres viendront, sans doute, pour les approfondir et les développer. Et d'autres, sans doute aussi, pour les évacuer: cette finale d'Aquin n'est pas ce qu'il a écrit de mieux; il s'est fourvoyé décidément; voilà qui, à la fin de son «oeuvre», est pour le moins mal venu!

    Notre religion ne fut pas une Mystique. Aussi n'a-t-elle -nourri que des pratiques socio-psychologiques répressives et/ou rentables. Sans Mystique ni Mythes (ce qui est tout de même plus qu'«Idéologies», voire qu'axiologie), point de grand Imaginaire. Et sans grand Imaginaire, point de Littérature, ni de Lettres. De l'Esthétique peut-être; et d'autre part, du socio-culturel qu'on veut rendre populaire.


    BIBLIOGRAPHIE
    DORAIS, Fernand, «L'essai au Canada français: 1930-1970: lieu d'appropriation d'une conscience», dans Revue de l'Université Laurentienne, vol. 5, no 2, février 1973, pp. 113-137; on trouvera à la fin de cet article la bibliographie dont, ici, s'inspire notre réflexion.

    Stryckman, Paul, et Rouleau, Jean-Paul, éd., Sciences sociales et Eglises. Questions sur l'évolution religieuse du Québec, Montréal, Bellarmin, 1980.
    Date de création : 2012-04-01 | Date de modification : 2012-04-01

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