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    Dossier: Viol

    Cologne, ou le Tchernobyl idéologique du multiculturalisme

    Stéphane Stapinsky

    Nous désirons tous prévenir le pire : de nouveaux conflits ethniques et raciaux en Europe et par suite ailleurs dans le monde.  Ce pire, ce n’est toutefois pas en niant ou minimisant les faits qui le font craindre qu’on peut le prévenir, mais en regardant ces faits avec courage et lucidité, seule façon de les comprendre et par suite de les prévenir. Il vaut mieux crier au feu au tout début d’un incendie quitte à se voir reprocher ensuite, quand le feu est éteint,  d’avoir semé la panique inutilement, que de nier la présence des flammes pour éviter une éventuelle persécution des incendiaires.

    En pareilles circonstances, les Européens devraient toujours se souvenir de 1936. Les intentions d’Hitler étaient claires, mais par crainte de ce que à quoi engageait le fait de les voir, on les a niées jusqu’à la veille de la guerre, une guerre que la France et l’Angleterre auraient  pu éviter : en traversant le Rhin et en occupant la Ruhr, conformément au traité de Versailles.

    Au lieu de craindre de fournir des arguments à l’extrême-droite, il faudrait se demander si cette extrême-droite ne traduit pas le malaise d’un peuple qui sent, hors de toute considération morale, que les limites de sa tolérance sont atteintes.

    À voir les Américains disposés à élire un président promettant d’expatrier 11 millions d’immigrants illégaux, on se demande s’ils n’auraient pas dû exercer un contrôle véritable sur leurs frontières il y a vingt ans, quand leur estomac national pouvait encore « digérer » les Hispanos.

     

    Cologne, ou le Tchernobyl idéologique du multiculturalisme

    Qui aurait pensé que ce qui avait les apparences d’un fait divers local, important certes par le nombre de personnes impliquées, mais local tout de même, retiendrait toujours, un mois plus tard, l’attention des médias et des réseaux sociaux du monde entier ? Pour le dire tout net, nous sommes face à un événement décisif de notre temps. Le magazine Causeur parle d’ailleurs, dans sa livraison de février, du « syndrome de Cologne », auquel il consacre un volumineux dossier. Je comparerais pour ma part cet événement à un véritable « 11 septembre idéologique », ou plus précisément, à un « Tchernobyl du multiculturalisme ».

    Pourquoi évoquer ici l’accident nucléaire de Tchernobyl qui a eu lieu il y a tout juste 30 ans ? Parce que, dans les deux cas, un incident imprévu a lieu, générant, à chaque fois, des retombées dont les conséquences se font sentir à long terme. En guise de parade, on essaie tant bien que mal de contenir lesdites retombées – dans le premier cas, en construisant un sarcophage de béton recouvrant le feu radioactif, dans l’autre, en essayant d’imposer une chape de plomb sur tout débat réel dans l’édifice chambralant du multiculturalisme et du féminisme radical. 

    Si ces agressions n’auront pas pour conséquence l’invasion d’un pays comme ce fut le cas lors du « 9-11 », elles provoqueront néanmoins des bouleversements, des remises en question, dans bien des consciences. Dans quelques semaines, sans doute, elles auront quitté les pages Actualités des médias et seront passés au second plan, à l’instar des attentats de Paris, qui nous semblent déjà si lointains. Mais leur effet continuera néanmoins à se faire sentir dans les profondeurs cachées du débat idéologique d’aujourd’hui. Car, en effet, quelque chose s’est irrémédiablement brisé. 

    Rappelons les faits. Lors de la Saint-Sylvestre, à proximité de la gare et de la cathédrale de Cologne (Allemagne), plus d’un millier d’hommes étaient réunis, que les témoignages ont présenté comme étant ivres et chahuteurs. Ils ont tiré des feux d’artifice devant la cathédrale, utilisé comme projectiles des bouteilles d’alcool. Ces hommes se sont mis à s’en prendre aux passants, essentiellement les femmes, d’une manière particulièrement violente. La police, présente sur les lieux, a semblé dépassée par les événements. 

    Le lendemain, premier janvier, le service de police de la ville a fait état d’une veille du jour de l’An à peu près normale. Pourtant, dans les jours qui ont suivi, des femmes ont commencé à porter plainte auprès de la police. « Le nombre de plaintes, rien qu'à Cologne, ne cesse de croître chaque jour : 30 le lundi 4 janvier, 516 le 10 janvier, 560 le 11 janvier, 652 le 14 janvier, 809 le 19 janvier dont 64 % de viols et agressions sexuelles, 821 le 21 janvier concernant 1049 victimes. » (Wikipedia) On a alors pris conscience de la gravité des actes commis : vols, coups et blessures, agressions sexuelles collectives, allant des attouchemes au viol pur et simple (3 cas recensés). Les assauts paraissaient coordonnés et ont été commis par des groupes de 2 à 40 hommes, décrits comme étant d’origine nord-africaine ou arabe. Les suspects sont principalement des demandeurs d’asile et/ou des immigrés en situation illégale. 

    En Allemagne, une douzaine d’autres villes ont connu pareils débordements : Francfort, Hambourg, Stuttgart, Bielefeld, Düsseldorf et d'autres. Douze des 16 Länder ont été touchés dans un bilan revu à la hausse le 24 janvier 2016. 

    Chose incroyable, tous ces incidents, ceux de Cologne et les autres, n’ont été rendus publics dans les médias que quatre jours plus tard, alors qu’il devenait impossible de les dissimuler plus longtemps en raison des réactions virulentes publiées sur les médias sociaux… Les autorités politiques, les forces policières et les médias avaient décidé, de concert, de retenir l’information, afin, semble-t-il, d’éviter de susciter des agressions à caractère raciste. Ce qui n’est pas sans soulever des questions fondamentales, notamment quant à la confiance à accorder à ceux qui nous gouvernement, nous protègent et nous informent. Car un tel embargo est tout à fait irresponsable, voire criminel, puisque certaines femmes ont pu être victimes d’agression du fait qu’elles n’étaient pas avisées de se tenir éloignées des quartiers problématiques. 

    Dans les jours qui ont suivi la révélation des faits, les langues des autorités de divers pays européens se sont déliées. Des informations ont en effet été diffusées à l’effet que la Finlande, la Suède, la Suisse et l’Autriche avaient également connu semblables débordements, et que les autorités concernées auraient, là aussi, appliqué la consigne du silence. Le cas de la Suède est particulièrement troublant, dans la mesure ou les autorités politiques et les services de police auraient étouffé des agressions similaires survenues en 2014 et 2015, lors d’un festival de musique. Une question m’habite : comment à l’ère des réseaux sociaux et de l’internet, une telle censure a-t-elle pu être mise en oeuvre? Mystère. 

    Cette vague de silence des autorités et des médias a également éclaboussé, en Allemagne et ailleurs, les défenseurs du multiculturalisme et de l’ouverture illimitée des frontières, ainsi que les militantes féministes radicales, qui ont été fort peu loquaces dans la semaine qui a suivi la divulgation des faits. Ce n’est en effet que vers les 9 et10 janvier que ceux-ci ont commencé à réagir aux événements. Ce temps de réaction très lent révèle assurément un malaise profond au sein d’une certaine gauche antiraciste et féministe. Les publications de droite (par exemple Le Figaro et Causeur) et les sites et blogues conservateurs, voire d’extrême-droite, avaient, il faut le préciser, commencé à faire état bien avant de ces agressions, pour les dénoncer et réclamer des mesures fermes contre les migrants. Il me coûte de le dire mais, dans cette affaire, en dépit de leurs excès idéologiques, certains analystes d’extrême-droite ont eu un vue plus juste que beaucoup de leurs homologues de gauche. Ce qui a fait dire à un Claude Askolovitch, figure médiatique bien connue de la gauche française bien-pensante, au bord de la crise d’apoplexie, que la réalité confirmait sans doute cette fois-ci les positions de cette même extrême-droite… 

    Les réactions de la gauche (j’y reviens dans ce texte), qui vont du déni pur et simple, de l’euphémisation et de la banalisation, à l’invocation de la complexité des choses, à la dissolution des faits dans un cadre explicatif plus large qui en fait perdre le sens et au complotisme, furent hélas assez prévisibles. Il s’agissait, de l’aveu de plusieurs commentateurs et militants de gauche, de ne pas « faire le jeu » de l’extrême droite et de ne pas susciter, à l’encontre des migrants, des réactions racistes. Il fallait donc à tout prix que l’explication que l’on retienne de ces agressions ne fasse pas du tout référence à la culture ou à la religion de ceux qui les avaient perpétrées. Dans la plupart des cas, les analystes de la gauche antiraciste ne discutaient pas des événements en tant que tels, mais de l'instrumentalisation possible de ceux-ci par l’extrême-droite. Ils étaient donc moins intéressés par le réel que par ce qui n’était qu’une éventualité. C’est très révélateur.  

    Nous avons donc eu droit, de la part des tenants de la gauche antiraciste et des féministes radicales, au silence radio, dans un premier temps, puis aux mises en garde répétées contre l’amalgame et la récupération par l’extrême-droite (en minimisant ainsi les agressions), et, enfin, une fois retombés sur leurs pieds, aux « explications » plus élaborées tendant à nier toute dimension culturelle, ethnique ou religieuse à ces incidents – à « normaliser », en définitive, le sens de ces événements. 

    Il faut bien le dire, les seuls qui, dès le début, ont pris la mesure des agressions de Cologne furent un certain nombre de commentateurs de droite (par exemple Élizabeth Lévy, Eugénie Bastié) ainsi que des représentants, plus rares ceux-là, d’une gauche éclairée (Laurent Bouvet, Éric Conan, par exemple) et d’un féminisme réaliste et modéré, soucieux de la laïcité. Béante est apparue, à l’occasion de ces événements, la division au sein du camp féministe, entre celles qui mettent au premier plan la lutte pour les droits des femmes et les autres qui, sur le plan des priorités, mettent au premier plan l’antiracisme – quitte à reléguer au second plan la question féminine.  Pour ces dernières, « à l’ordre du jour, c’est l’immigré le nouveau damné de la terre. Dans la hiérarchie de l’exploitation, il est en haut. Pas question de lui disputer sa place ! », ainsi que le rappelle la féministe « old school » Anne Zelensky (Causeur, février 2016)

    L’épreuve du réel

    Silence initial donc, des intellectuels, des féministes radicales et de certains politiques, de gauche surtout mais aussi de la droite libérale et multiculturaliste. Silence, oui, sans doute en raison de la sidération provoquée par le caractère littéralement inouï, absolument imprévu (pour eux) de ces agressions, qui ne trouvaient aucune place dans le cadre mental qui est le leur. Car comment le migrant, cette figure sacralisée par la gauche multiculturaliste, aurait-il pu être la source de pareilles violences ? Bien ébréchée en vérité, cette intouchable, presque sainte figure du migrant. Jean-Luc Melenchon voit juste lorsqu’il dit (en le regrettant), que, « aujourd'hui, l'image du réfugié qui nous est proposée, de manière substitutive, c'est celle du violeur de Cologne ». La photographie du jeune migrant mort sur une plage a bien vite été remplacée, dans l’opinion publique, par les rares images que nous avons de la bacchanale de Cologne. En fait foi, dans les sondages d’opinion, la méfiance croissante, au sein de la population allemande, envers les réfugiés depuis ces tristes événements. 

    En vérité, il s’agit, pour la gauche, d’une dure confrontation avec le réel. « Aujourd’hui les féministes comme les progressistes sont face à l’épreuve du réel », a d’ailleurs souligné, lucide, l’auteur féministe Valérie Toranian. Ce réel, plusieurs décennies de construction idéologique de la part d’une certain gauche – morale, culturelle, sociétale, antiraciste, multiculturaliste, féministe – avaient fini par nous le masquer et par brouiller le regard de nos gouvernants. 

    Ce qui ne pouvait cette fois être récusé par la gauche, c’est l’effet de masse, la réalité du nombre de ces agressions. On peut toujours se voiler la face devant des cas isolés, qu'on pourra toujours présenter comme étant anecdotiques, purement individuels et non représentatifs. Mais on ne peut pas ignorer des attaques commises simultanément par des centaines d’hommes d’origine étrangère en un même lieu. 

    Avec les événements de Cologne, le réel est venu apporter  un démenti net, définitif, au politiquement correct, à l’idéologie, à la représentation enjolivée, donc mythifiée, que la gauche multiculturaliste se fait depuis depuis des décennies des rapports inter-ethniques et interreligieux. 

    Démentie l’idée que tout le mal, en Europe, viendrait de l’extrême-droite (Le Pen et cie) et des courants nationalistes. Plusieurs auraient d’ailleurs bien aimé pouvoir, suivant un réflexe commode, relier ces agressions à l’extrême-droite. Certains, cédant au complotisme, sont même allés jusqu’à suggérer que des néo-nazis auraient pu orchestrer, en sourdine, les attaques des migrants, afin de discréditer la politique d’ouverture à l’immigration de la chancelière Merkel. D’autres ont vu cette implication des réfugiés comme la suprême contrariété. Pour la féministe Caroline Fourest, c’est « Le pire des matchs. Les machistes du cru contre les sexistes fraîchement arrivés. » On aurait tant voulu que ce soit des « fachos ». Mais ce ne fut pas le cas. Si l’extrême-droite a réagi, et à sa manière habituelle,  brutale et sans nuance, aux événements, elle n’en est pas à l’origine. Ce n'est pas elle qui a créé cette sinistre réalité. 

    Autre baudruche idéologique qui s’est vidée de son air : l’idéal d’un monde sans frontières, où tout un chacun serait libre de se déplacer, sans jamais à avoir de rendre de compte à personne, surtout pas à un État dont la souveraineté est de plus en plus tournée en ridicule. Une vision rose bonbon des choses. Où l’accueil des migrants serait une fête puisque nous sommes entre gens de bonne volonté et tolérants. Où il suffirait, en somme, d’être accueillants pour qu’on nous en témoigne de la reconnaissance. Aux grand dam des belles âmes, lors des événements de Cologne, les migrants ont plutôt choisi de venir gâcher la fête… Comme l’écrit Élizabeth Lévy, « ce n’est pas seulement un visage du passé qui a surgi sous nos yeux effarés, c’est un visage de l’Autre (ce qui, il est vrai, est un peu la même chose). Mais pas l’Autre gentillet venu nous enrichir avec son folklore et ses petits plats qui deviendront bientôt les préférés des Français, pas l’Autre plus français que toi et moi qui trône en tête de la liste des gens sympas du JDD, non un Autre prédateur et hostile qui ne vit pas dans un monde où toutes les cultures se donnent la main. Cet Autre-là ne nous dit pas, comme les propagandismes du multiculturalisme heureux, ‘’à toi le string, à moi la burqa, vivons avec nos différences inch’Allah’’ : il pense que mon string signifie ‘’à prendre’’. » (Causeur, février 2016) 

    Une politique migratoire d’une rare inconscience

    Comment a-t-on pu laisser les choses dégénérer à ce point ? Il faudrait bien sûr remonter le temps et considérer la dérive multiculturaliste et antiraciste de nos sociétés au cours des trente ou quarante dernières années. Ce multiculturalisme, cette ouverture à la différence, qui sont si nobles en apparence, et dont on ne veut jamais voir les conséquences funestes, les effets pervers. Comme le communautarisme, la fragmentation de la nation civique et l’introduction et au bout du compte l’imposition de comportements et de mœurs que réprouve la majorité de la population (au nom du droit à la différence culturelle). Ainsi que le rappelle dans une entrevue le journaliste François-Pierre Paoli, « Avec les événements de Cologne c’est toute l’illusion du ‘’Vivre ensemble’’ qui est à terre. Non, les hommes ne sont pas fait pour ‘’vivre ensemble’’ sans condition préalable. Il faut, pour se côtoyer un minimum, des représentations compatibles les unes avec les autres, ce que la démocratie libérale semble bien incapable de penser. » On aurait tout intérêt à méditer cette sentence si pleine de sens de l’écrivain Philippe Muray : « La civilisation n'a plus sa place là où règnent la tyrannie de l’amour et de la tendresse, la tolérance et la compréhension illimitée. » 

    Mais, si l’on ne veut pas reculer jusqu’au déluge, et si l’on veut se limiter aux circonstances entourant les événements du 31 décembre en Allemagne et ailleurs en Europe, force est d’admettre que c’est la crise des réfugiés et la manière dont elle a été gérée qu’il faut en premier lieu incriminer. 

    Faisons cette mise en garde préalable. Il ne s’agit pas, bien sûr, de refuser d’accueillir les malheureux qui sillonnent, au péril de leur vie, les routes du monde. On ne peut rester insensible face à leur drame et il ne faut pas hésiter à se montrer solidaires de ces frères humains en détresse. Mon père est arrivé en Amérique en tant que réfugié, après la Seconde Guerre mondiale; je suis donc particulièrement sensibilisé à la question. Mais ce droit d’asile et cet accueil des immigrants, doit impérativement être balisé. Il ne peut pas être accordé à tous, indistinctement, sans qu’aucune limite ne soit jamais fixée, sans qu’il y ait de contrepartie. Il faut également être cohérent. Ne doivent demeurer sur le territoire national que ceux dont la demande d’asile a été admis; les autres doivent être reconduits à la frontière, et dans des délais raisonnables. Il faut également distinguer les vrais réfugiés des immigrants économiques. Ces derniers doivent se soumettre à une procédure déjà établie. Tout confondre, tout accepter, traiter de manière identique vrais réfugiés et immigrants clandestins, crée des attentes irréalistes chez les migrants et entraîne d’inévitables déceptions. C’est le flou qui est tragique en cette matière. 

    L’exercice du droit d’asile doit de plus respecter la sensibilité des populations qui accueillent. Il doit placer au premier plan leurs valeurs. Ce qui est loin d’être le cas dans l’Union européenne (et au Canada aussi), alors que, comme le rappelle Éric Conan, on met « l'accueillant et l'accueilli sur le même plan : ‘’'intégration est un processus dynamique à double sens d'acceptation mutuelle de la part de tous les immigrants et résidents des Etats membres’’.»  Une position qui confine à la négation de soi. 

    Avec la crise des migrants, qui s’est accentuée depuis la chute de la Libye de Khadafi et la guerre civile en Syrie, l’Europe s’est crue investie de la mission d’accueillir tous les souffrants qui  débarquaient, innombrables, d’Afrique subsaharienne et du Proche-Orient, sur ses rivages. Aucun réel contrôle des frontières de l’espace Schengen n’étant mis en oeuvre, les migrants, une fois entrés dans un pays donné, peuvent espérer atteindre sans problème l’autre bout de l’Europe. 

    La chancelière Angela Merkel a voulu assumer un rôle de premier plan sur cette question. Ce serait donc l’accueil sans limite des réfugiés en territoire allemand. Appel d’air incroyable qui devait contribuer à faire augmenter de manière exponentielle les flux migratoires. « Nous sommes capables », martèle-t-elle depuis plus d’un an, nouveau mantra de l’ouverture généralisée. 

    Ma première réaction face à cette politique de la chancelière allemande a été de dire : « Elle est folle ! » L’Allemagne a de fait reçu, en 2015, plus d’un million de migrants (combien, parmi eux, de vrais réfugiés ? combien d’immigrants économiques ?) : c’est beaucoup trop et aucun pays ne serait à même d’absorber, dans des conditions raisonnables, de telles masses humaines. Qu’une telle évidence soit pourtant ignorée ou consciemment rejetée par bien des hommes politiques, des intellectuels et des activistes européens me laisse pantois. Ce fait illustre éloquemment la confusion qui habite l’esprit de nos dirigeants, incapables de concevoir une politique avec le moindre discernement. Confusion qui, partant des hautes sphères de la politique, redescend jusqu’à l’échelon local. Et génère des situations aberrantes, comme celles qu’on a pu voir à Cologne et en Suède, notamment. Comment comprendre autrement que par la confusion entraînée par l’idéologie antiraciste et le politiquement correct, l’imposition d’une forme de censure par les autorités politiques, la police et les médias, censure qui, d’une ville à l’autre, d’un pays à l’autre, à été la même ? Ne devrait-on d’ailleurs pas plutôt parler ici d’autocensure – d’une censure dictée par des considérations idéologiques ? 

    Peut-on parler de culture sans tomber dans le racisme ?

    Un des pièges que nous impose les discours antiraciste et multiculturaliste, c’est de ramener toute discussion de la culture des agresseurs (leurs valeurs religieuses, leurs conceptions de la femme, leurs moeurs) à du racisme. Le climat de rectitude politique est tel aujourd’hui qu’ « on ne peut plus rien dire sur le machisme de certaines cultures sans être taxées de raciste ou de colonialiste. » Pour les antiracistes, évoquer ces questions, c’est forcément en arriver aux titanesques « chocs des civilisations » décrits par les Samuel Huntington, Bernard Lewis et consorts. Est-il nécessaire de pousser les choses aussi loin, de faire de ces agresseurs les représentants quasiment « officiels » de leur « civilisation »? A la rigueur, je parlerais, comme Finkielkraut, de « choc des civilisations au quotidien », en insistant sur le mot quotidien. Pourquoi ne pourrait-on pas admettre que ces incidents aient une dimension culturelle sans pour autant verser dans la généralisation abusive, qui est le propre du racisme?  Il faut refuser les termes du débat tels que les pose la gauche. 

    Car, quel que soit l’angle suivant lequel on examine la question, on se rend bien compte que la dimension culturelle ne peut être écartée. Il ne s’agit pas là de dire que TOUS les musulmans ou TOUS les Nords-Africains sont machistes ou sexistes. Bien sûr que non. Certains ont d’ailleurs fui leur pays d’origine pour échapper à l’emprise de cette vision des choses. Quelques-uns d’entre eux, parfois athées, ou féministes, ont laissé des écrits que nous devons lire. Mais on ne peut pas réduire les agressions de Cologne à une simple question de délinquance, comme plusieurs à gauche tentent de le faire. Ou les présenter comme l’expression de la revanche des damnés de la terre. Il y a bel et bien une dimension collective, qui est culturelle, qui est de l’ordre des mentalités, des mœurs et des traditions. En fait foi cette pratique des pogroms sexuels, que la police de Cologne et plusieurs analystes ont évoquée. L’affaire du Tahir, au Caire, en 2011, constitue à cet égard un précédent éclairant. « Des femmes ont été alors harcelées et agressées par des hommes qui voulaient simultanément les expulser de l’espace public et assouvir leur concupiscence. On a parlé alors de ‘’printemps arabe’’, mais l’hiver était déjà dans le fruit. » (Alain Finkielkraut, Causeur, février 2016) Ce qui est en jeu dans ces pratiques, c’est une autre manière de voir la femme, et sa place dans l’espace public, que nous n’acceptons pas en Occident. Et cela fait consensus, tant parmi la gauche qu’au sein de la droite. 

    S’il est une chose que peuvent nous apprendre les incidents de Cologne, c’est qu’à vouloir le bien à tout prix, de manière inconditionnelle, sans qu’une réflexion approfondie ait eu lieu, on se prépare pour l’avenir les pires désastres. La chancelière Angela Merkel a reconnu que le «multiculturalisme a totalement échoué parce qu'il conduit à des sociétés parallèles». Ce qui ne l’a pas pour autant fait changer sa politique migratoire. Peut-être sera-t-elle forcée de le faire, car le système européen, en cette matière semble céder de toutes parts. Et une part croissante de la population allemande se met à douter. Certes, le contrôle aux frontières nationales a été rétabli dans certains pays et des mesures fermes devraient être prises contre les migrants reconnus coupables d’actes criminels. Mais le déni de réalité existe toujours, et au plus haut échelon de l’Union européenne.

    Je ne suis cependant pas certain que, sur le long terme, les choses changent réellement. Combien de phénomènes délétères, pour lesquels nous recevons pourtant une multitude de signaux, que ce soit la crise environnementale, la folie du système bancaire international ou  la croissance des inégalités, ne subissent, de la part de nos politiques, en dépit de leurs beaux discours, aucune inflexion véritable ? Je suis pour ma part plutôt pessimiste. J’ai bien l’impression que la fragmentation communautariste de nos sociétés risque de se poursuivre, que l’idéologie multiculturaliste (à ne pas confondre avec le respect réel de la diversité, dans le contexte d’une culture de référence) continuera d’étendre partout ses ramifications. Il est peut-être déjà trop tard pour infléchir le cours des choses. Mais peut-être me trompé-je?

    Date de création : 2016-02-03 | Date de modification : 2016-02-06

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