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    Dossier: Disque

    Cette manie de l’«intégralite»

    Stéphane Stapinsky

    La maison Sony publiait le mois dernier une édition augmentée des fameuses Variations Goldberg de Bach interprétées qui lancèrent la carrière de Glenn Gould en 1955. L’ensemble comprend, outre l’album original des années 50 (en vinyle et en DC), la totalité des séances d’enregistrement, avec les diverses reprises et même les pistes ratées.

    Évoquant ce projet d’édition intégrale il y a quelques années, Howard Scott, le producteur de Gould lors de la session d’enregistrement de 1955 y alla d’un coup de gueule: "If Glenn knew Sony Classical was going to release those outtakes, which he rejected – he did not like what he had done in those performances – he would probably come down and shoot anybody who allowed them to be released (…). And I think it's a disgrace if they do release them."

    En dépit de la colère du producteur, nul doute qu’un tel projet fera grand plaisir aux musicologues et aux aficionados du pianiste anglo-canadien. Mais je dois pour ma part faire l’aveu d’un certain malaise.

    J’ai en tête, d’abord, les “testaments trahis”, auxquels l’écrivain Milan Kundera a consacré un ouvrage il y a bien longtemps. Certes, si on avait respecté la volonté de Kafka, nous ne pourrions presque rien lire de lui aujourd’hui. Mais, dans un cas comme celui de ces Variations Goldberg de Gould, la perte aurait été bien moindre si on avait laissé ces prises multiples ou ratées aux archives.

    Mais qu’on se rassure: je ne pars pas en croisade. Je précise d’abord que, comme mélomane, je dispose de plusieurs “intégrales” d’oeuvres de divers compositeurs. Une de mes premières fascination (rêve impossible) de jeune mélomane, dans les années 1980, a été l’édition des 555 sonates pour clavecin de Domenico Scarlatti par Scott Ross (un trentaine de DC). De manière pratique, je n’ai rien contre la chose, surtout si c’est la seule manière, dans certains cas, de pouvoir faire l’écoute d’oeuvres autrement inaccessibles. Et je sais bien que les mélomanes fous, les passionnés d’un compositeur ou d’un artiste veulent tout acquérir au sujet de leur idole… On n’empêchera certes pas les Edgar Fruitier de ce monde et les amateurs de bootlegs de la musique populaire de poursuivre leur quête infinie…

    Je comprends également que, pour les maisons de disque, il y a un intérêt pécuniaire à proposer ce genre d’édition, qui permet de réunir en un nouvel ensemble quantité d’enregistrements publiés précédemment et indisponibles.

    Mais, pour en venir au cas précis de ces Variations Goldberg, en quoi la publication de l’intégralité des pistes enregistrées contribuera-t-elle à accroître la notoriété de Gould? En quoi nous livre-t-elle un accès plus grand à la vérité de l’oeuvre de Bach (et à celle de l’interprétation du pianiste)? Pourquoi, donc, vouloir TOUT publier?

    J’ai toujours été embarrassé par cette approche objectiviste (sinon fétichiste), neutre, des choses, qui consiste à tout publier indistinctement, en limitant au maximum l’exercice du jugement de l’éditeur. Une approche qui est loin de se limiter à la musique, il faut le dire.

    J’ai collaboré à des projets d’édition critique de textes au cours de mon existence et je me suis souvent questionné sur la pertinence de devoir TOUT publier. J’ai été à même de constater qu’on dépensait parfois tant d’énergie à viser l’exhaustivité qu’on en perdait souvent le sens plus général, plus global de l’oeuvre considérée. Aujourd’hui, il est devenu presque impensable, si l’on prétend être sérieux, de parler d’un écrivain sans tenir compte des nombreux états manuscrits de ses oeuvres, des fonds de tiroir qu’il a laissés (et souvent désavoués).

    Pourquoi notre époque insiste-t-elle à ce point pour associer l’exhaustivité documentaire et la vérité sur une oeuvre? C’est comme si, par peur de la vérité du sens qui émanerait de l’oeuvre en elle-même, on avait besoin de se cacher derrière un amoncellement de traces matérielles? Est-ce parce qu’on ne croit plus qu’une oeuvre ait un sens au-delà de son contexte de production, au-delà des traces matérielles qui l’ont vu naître?

    Il y a déjà bien des années, le critique musical André Tubeuf1 s’interrogeait, dans la revue Diapason-Harmonie, sur le “danger des intégrales” discographiques. Pour les interprètes d’abord, pour qui elles pouvaient être un piège, surtout en début de carrière.

    Au début de l’âge du disque, des contraintes matérielles obligeaient les maisons de disque à faire des choix. On ne présentait souvent, d’une oeuvre, que des versions amputées, raccourcies, ou des mouvements isolés. Ou bien, on se contentait d’offrir quelques airs d’un opéra ou d’un oratorio. Avec l’apparition du disque de longue durée, on a pu proposer aux amateurs de musique des oeuvres intégrales (par exemple des opéras). Mais cet esprit du florilège a continué à s’incarner. Si on considère, par exemple, le catalogue bien connu  "Living Presence" de la firme Mercury, qui fit les belles heures des mélomanes audiophiles des années 50-début 60, le souci de diffuser des intégrales est totalement absent.

    Depuis ce temps, l’« intégralite » (un mot que j’emprunte au critique Bertrand Boissard2, de la revue Diapason), a fait des ravages. Si on publie les Nocturnes de Chopin, on se fera un devoir aujourd’hui de tous les enregistrer. Idem pour les Préludes de Debussy, les symphonies de Haydn ou de Mozart. La chose va de soi pour la majorité des interprètes. On publie même aujourd’hui de gigantesques coffrets recensant tout ce que Bach, Mozart, Beethoven ou Brahms ont pu écrire, quelle qu’en soit la qualité. Certaines éditions d’oeuvres opératiques vont jusqu’à incorporer les versions alternatives des airs. On inclut même, bien souvent, comme dans les intégrales des symphonies de Bruckner ou de Mahler, les oeuvres de jeunesse ou les partitions inachevées. Le chef Daniel Barenboim, dans une entrevue récente, s’était d'ailleurs opposé à ce choix d’inclure, dans sa propre intégrale de Bruckner, les symphonies de jeunesse, répudiées par le compositeur.

    Pour moi, l’«intégralite» va de pair avec une vision des choses dégagée de toute intervention humaine qu’on retrouve dans bien des domaines au sein de nos sociétés. Les robots, l'intelligence artificielle ne seraient-ils pas à même de préparer un jour les meilleures éditions intégrales d’auteurs ou de compositeur qui soient. Car il ne s’agit que de compiler, d’amasser, sans juger d’aucune façon (que ce soit de manière ethétique, artistique, philosophique). On rejoint ici un certain relativisme qui imprègne toute la culture de notre époque.

    Sans vouloir lancer des polémiques inutiles, et sans nier non plus la qualité du travail qui se fait dans le cadre de ces entreprises, je dois constater que l’esprit de projets comme Wikipédia ou Internet Archive m’apparaît assez semblable à celui de l’intégralite. En effet, vous trouvez, dans l’encyclopédie bien connue, tout le savoir mis sur le même plan, que ce soit un article dense sur Platon, un autre sur un aspect marginal d’une sous-culture brésilienne, et un autre encore autre sur le dernier chasseur militaire américain.

    On me permettra de regretter l’époque des morceaux choisis et des récitals publiés, qui mettait de l'avant l’exercice du jugement de l’artiste, du producteur et de la maison de disque. Et le choix de tel ou tel Nocturne, de telle ou telle Étude, ou de telle ou telle symphonie n’était pas gratuit et nous en disait long sur la sensibilité de ceux qui présidaient au choix. C’était la manifestation la plus évidente de la liberté de l’interprète. Heureusement pour nous, certains artistes (notamment de grands pianistes) continuent aujourd’hui à porter bien haut le flambeau des générations passées.

    Notes

    1. André Tubeuf, "Du danger des intégrales", Diapason-Harmonie,  no 385, septembre 1992, p. 97.

    2. Diapason, novembre 2017, p. 89-90.

    Date de création : 2017-11-11 | Date de modification : 2017-11-18

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