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    Impression du texte

    Marcel Aymé et Brasillach

    Georges Robert
    Dans ces entretiens imaginaires, George Robert pose des questions fictives pour présenter des passages de Marcel Aymé sur divers thèmes, dont la justice et le don d'écrire.

    Par le sens aigu de la justice dont il a a fait preuve dans ses oeuvres comme dans vie, Marcel Aymé s'élève jusqu'à Aristophane. Une pièce comme la Tête des autres donne du poids et du relief à ses efforts pour obtenir la grâce de l'écrivain Robert Brasillach. Cette affaire est pour lui l'occasion de porter un jugement lucide sur l'épuration dans la France d'après la guerre de 1939-1945.

    N. B. Les questions et les commentaires de Georges Robert sont en italique et en retrait, les passages tirés de l'oeuvre de Marcel Aymé sont en caractère normal.
    Quand ce lumineux poète, cet écrivain de race qu'est Brasillach fut condamné à mort en 1945, je comptais puérilement sur le seul homme qui put le sauver, le général de Gaulle. J'aurais dû me méfier. C'était le seul militaire qui avait un style et par cela même, à son insu, il s'identifiait aux hommes de lettres que j'avais vu se jalouser, s'accuser, s'éliminer, en un mot se haïr... Je crus que le général de Gaulle n'était pas absolument indifférent à la littérature et qu'il aimerait gracier un écrivain innocent. On ne pouvait se tromper plus lourdement. À lui aussi la vie d'un poète était peu de chose, et importait infiniment moins qu'un témoignage de satisfaction du Parti Communiste. Peut-être aussi qu'il avait du goût pour les exécutions. Durant le temps qu'il fut au pouvoir, on chercherait en vain dans sa vie publique, la moindre manifestation de générosité, de bonté, le plus petit élan de pitié ou de charité. L'homme est sec. À la Libération et à cette ruée des médiocres qui l'accompagnait, la délation et la bassesse furent érigées en système. C'était comme un grand concours d'ignominies, comités d'épuration, comité National des Écrivains d'obédience communiste rivalisèrent dans l'odieux... La Société des Gens de Lettres, en véritable fille soumise, n'éleva jamais la voix. L'Académie française se déshonorait fiévreusement en éjectant de son sein les écrivains persécutés qu'elle avait révérencieusement traités sous l'occupation. À l'Académie Goncourt, la peur et la prudence se doublaient d'un empressement servile dans l'accomplissement des basses besognes d'auto-épuration.

    Dans le cinéma, il y eut une procédure bien particulière. On fit comparaître devant un tribunal composé de travailleurs manuels de la Profession, tous les metteurs en scène, scénaristes et dialoguistes. Pour ma part, ayant vendu un scénario à la Continental Films (société allemande), je fus condamné à un «blâme sans affichage» , tenez-vous bien, pour avoir favorisé les desseins de l'ennemi. C'était en 1946. Or en 1949, donc trois ans plus tard, le ministre de l'Éducation nationale me manifestait son désir de me décorer de la Légion d'Honneur, et vers la même époque, monsieur Vincent Auriol, alors président de la République, croyait devoir m'inviter à l'Élysée. Par respect pour l'État et pour la République, il me fallut refuser ces flatteuses distinctions, qui seraient allées à un traître ayant «favorisé les desseins de l'ennemi». Je regrette à présent de n'avoir pas motivé mon refus et dénoncé publiquement à grands cris de putois, l'inconséquence de ces très hauts personnages dont la main gauche ignore les coups portés par la main droite. Si c'était à refaire, je les mettrais en garde contre l'extrême légèreté avec laquelle ils se jettent à la tête d'un mauvais Français comme moi, et pendant que j'y serais, une bonne fois pour n'avoir plus à y revenir, pour ne plus me retrouver dans le cas d'avoir à refuser d'aussi désirables faveurs, je les prierais qu'ils voulussent bien, leur Légion d'Honneur, se la carrer dans le train, comme aussi leurs plaisirs élyséens.

    Marcel Aymé et Brasillach
    Aux questions que posera cette lettre, l'avenir seul pourra répondre. Toi qui la liras, et qui seras peut-être vivant dans un monde où l'honnêteté intellectuelle aura reparu (tous les miracles sont possibles), tu auras sans doute fait ton choix, et tu regarderas nos troubles qui auront entouré ton enfance, avec le regard historique que nous avons, nous, pour la première des grandes guerres du siècle. Je te demande de ne pas mépriser les vérités que nous avons cherchées, les accords que nous avons voulus au-delà de tous les désaccords, et de conserver les deux seules vertus auxquelles je crois, la hauteur et l'espérance.
    J'ignore quelle fut au juste l'enfance de Brasillach, mais tout me donne à croire qu'elle a été heureuse. Il aimait sa mère autant qu'il en était aimé, et quant aux études, toujours très bien noté, il vivait en paix avec sa conscience. Pour un enfant, il n'existe pas de bonheur plus complet. Nos quelques rencontres, trop rares, d'entre 1930 et 1945 m'ont d'ailleurs laissé le souvenir d'un enfant heureux qui avait grandi et s'était épanoui. Il y avait en lui, peut-être tout extérieurement, une gaieté, un entrain à vivre et, plus au fond, une grande confiance qui faisait penser à un enfant, la confiance d'un garçon qu'en ses premières années ni la vie ni son entourage ne devaient jamais avoir déçu.

    À ce propos, Bardèche souligne l'importance de la place que tient la mère de Robert Brasillach dans l 'oeuvre de son fils. Non seulement elle y est évoquée sous des noms différents, mais c'est aussi un peu de sa sensibilité et de son langage qui reviennent parfois sous la plume du romancier. Ce sont là des faits que le lecteur le plus attentif, s'il n'appartient à la famille, ne peut pas connaître et que j'ignorerais, pour ma part, sans le secours de Maurice Bardèche.

    Il est difficile et souvent périlleux de dire quelles influences se sont exercées sur un jeune écrivain. On est naturellement tenté de nommer les plus illustres de ses contemporains. En 1930, indubitablement, Gide tenait la corde. Parlant de son beau-frère, Bardèche écrit: il y avait en lui une disposition au paganisme que Les nourritures terrestres assurément ne révoltaient point. Et il trouve qu'entre Gide et le jeune écrivain, sur le plan littéraire, c'est un bout de chemin en commun qui eût été la relation la plus naturelle. De façon assez curieuse, Bardèche semble regretter que Brasillach n'ait pas été porté par le message grandiose que découvraient dans l'oeuvre gidienne les très grands critiques de l'époque et les concierges lettrées. En tout cas, il fait cette constatation que l'influence de Gide est absente des premiers romans aussi bien que des suivants. Pour l'influence de Barrès, il la reconnaît sans hésitation dans Le voleur d'étincelles, quoique dans ce premier roman publié, l'inspiration barrésienne paraisse plus volontaire que vraiment profonde. Mais il semble que ce soit à Colette qu'ait été donné d'éveiller dans la sensibilité du jeune romancier les plus riches harmoniques. Écoutons ce qu'en dit Bardèche: «Elle avait été un des dieux de son adolescence... son admiration était restée aussi vive... Il avait appris d'elle une certaine manière de peindre, de restituer les objets et les sensations avec toute leur saveur, une certaine manière de sentir les choses, les lieux, de les flairer, tout un côté animal qu'il y a chez Colette...»

    ...Maurice Bardèche, beau-frère de Brasillach, fut son condisciple à Normale, son ami et son collaborateur - ils écrivirent ensemble Histoire de la guerre d'Espagne et Histoire du cinéma. Aussi sait-il tout de la genèse de l' oeuvre et des sources d'inspiration de l'auteur, en tout cas tout ce qu'il est possible d'en connaître.

    Certes, il était de nature assez indolent et avait tendance à accepter avec fatalisme ce que la vie lui apportait. Ce sont là d'excellentes dispositions pour comprendre que depuis cinquante ans, tous les partis politiques, aussi bien communiste que fasciste ou monarchiste ou radical, sont contre l'homme, contre tous ses intérêts, contre sa vie.

    Au moins, le parti monarchiste avait-il, en France, l'avantage d'être un volcan éteint, Brasillach s'y est-il trouvé trop tranquille et sa quiétude, son honneur lui ont-ils paru suspects Céline disait que les hommes sont fascinés par ce qui les détruit. Brasillach, sensible à la poésie des choses familières, au murmure des tendresses confidentielles, et qui se méfiait volontiers des excès de littérature, s'embarque tout à coup dans un bateau politique. Je dis tout à coup, parce qu'après les quatre premiers romans nourris de la même inspiration, on se plonge dans un cinquième, et ce sont les Sept couleurs qui claquent au vent de l'aventure. C'est, sur un même sujet, un plaisant assemblage des genres, du roman proprement dit au discours, en passant par le journal et le dialogue théâtral.
    Rares sont les écrivains qui ne lésinent pas quand une cause juste, dont la défense est rendue périlleuse par la disproportion des forces en présence, se trouve sans partisan. Marcel Aymé est de ceux-là.

    Il observe, de son oeil impavide, les représentants de l' ordre en place refermer leurs rets sur la victime qui s'est maladroitement proposée à leur vigilance.

    Il attend de voir à quelles extrémités se laisseront aller les corps de répression du régime, il jauge également la capacité de résistance du pourchassé, et si celui-ci mérite d'être soutenu , brusquement, il sort de son immobilité de puma pour bondir dans la lice, s'emparer des couleurs du perdant et se battre pour lui sans avoir toujours auparavant nécessairement partagé ses convictions. Dès lors qu'il se substitue à celui de la présence duquel il est le mainteneur courageux, il s'identifie à lui au point de rompre des lances mieux qu'il ne l'aurait jamais fait pour lui-même.

    La cause qu'il défend lui devient sacrée et il n'aura de repos que justice, enfin, soit rendue.
    Il est mort sous les balles du peloton d'exécution. Je ne reproche pas à son choix politique une mort imputable à de mauvais juges, mais je lui reproche d'avoir inspiré des paroles de violence à un être pétri de bonté et de bienveillance, à celui qui fut le romancier de la tendresse.

    Du point de vue gaulliste comme du point de vue communiste, il y avait à redire dans les activités journalistiques de Robert Brasillach et même de quoi entrer en fureur. Mais quand la Justice est vraiment la Justice ou même si elle l'est seulement un peu, elle n'a pas à savoir si l'inculpé heurte la sensibilité des uns ou des autres. Ses chemins sont tracés en dehors des partis. Pour mettre un frein à la fureur des justiciers de comités, Jean Paulhan proclamait le droit à l'erreur...

    ... le juge d'instruction avait laborieusement établi un dossier si bien gonflé de vent et de falibourdes qu'on n'arrivait pas à mettre la main sur un procureur qui voulût bien se charger de soutenir l'accusation devant la cour de justice. Dans sa prison, n'ayant que peu d'illusions sur le sort qu'on lui préparait, mais nourrissant un faible espoir entretenu par les formalités de l'instruction, Robert Brasillach écrivait:

    «Et pour moi-même, j'avais beau ne pas aimer la vieillesse, me dire qu'un point final est parfois mis assez tôt avant la décrépitude et la maladie, les visages aimés qui me souriaient à travers l'angoisse me retenaient d'un lien amer et doux.» (Journal d'un homme occupé).

    Enfin, on trouva le procureur dévoué qui accepta de plaider pour la mort. On put donc jouer la comédie du procès. Le résultat étant ce qu'on pouvait attendre, il restait un espoir, celui d'obtenir la grâce du général qui nous arrivait d'Angleterre. Là-bas, durant les quatre ans qu'il s'était tenu éloigné de la patrie envahie, avec quelle chaude tendresse n'avait-il pas pensé à ses frères de France et singulièrement à ses pauvres frères égarés! Par malheur, ce grand homme au grand coeur animé d'une grande foi chrétienne craignait de se laisser aller à son aimable naturel. Il redoutait l'excès de sa bonté. Tel est le grand secret que les dévotieuses investigations de François Mauriac n'avaient pas réussi à percer: Le général est trop bon. Connaissant sa faiblesse, il prend sur lui et réagit avec vigueur, avec alacrité. Il emplit les prisons, crée des tribunaux d'exception, fait condamner à des siècles d'emprisonnement et fusiller.
    «Non, décidément, dans cet univers atroce, il fallait encore croire à quelque chose, et cette chose demeurait bien l'amitié humaine, la tendresse.» (Journal d'un homme occupé).

    Vingt ans ont passé depuis la mort du jeune écrivain. Le général est toujours trop bon.

    Mieux vaut être, au regard de la justice, un gros profiteur du mur de l'Atlantique qu'un écrivain honnête. Si vous êtes accusé d'avoir bétonné et casematé le rivage atlantique pour le compte des Allemands, l'affaire peut s'arranger, l'accusation peut très bien être abandonnée. Mais, si, écrivain, vous émettez des doutes sur la valeur de certains thèmes de propagande, alors pas de pitié, pas de rémission et pas d'acquittement qui tienne.

    Un seul refusa, ce fut M. Picasso, le peintre. Comme je lui demandais avec toute la déférence à laquelle il est accoutumé de signer cette pétition pour le salut d'un condamné à mort, il me répondit qu'il ne voulait pas être mêlé à une affaire qui ne le regardait pas. Sans doute avait-il raison. Ses toiles s'étaient admirablement vendues sous l'occupation et les Allemands les avaient fort recherchées. En quoi la mort d'un poète français pouvait-elle le concerner?

    Une connaissance encyclopédique si profonde et si lucide de tout ce qui est du domaine de l'être et des lettres françaises est probablement sans égale en France... Un accord aussi rare de dons exceptionnels, surtout chez un homme encore jeune...

    Nombre d'écrivains ne le sont que par raccroc, parce qu'au temps de leur jeunesse, ils n'ont rien trouvé de mieux pour occuper leurs loisirs et qu'ils se sont laissé prendre à ce qui, dans leur esprit, n'avait été qu'un jeu. Robert Brasillach, lui, s'est essayé au roman à un âge où les autres garçons trouvent plutôt leur plaisir à taper dans un ballon...

    À ce propos, admirons qu'il ait excellé aussi bien dans le roman que dans la poésie, dans le théâtre, la critique, la polémique, l'histoire, le journalisme. Rappelons qu'en dehors des Sept couleurs, où cette rhapsodie fut pour lui un jeu et une coquetterie, il a réalisé une oeuvre importante dans chacun des genres précités. L'étonnante diversité de ses dons, l'aisance et la maîtrise avec lesquelles il les a constamment exercés, font supposer chez lui une vaste culture, une instinctive connaissance du vrai et enfin une extraordinaire puissance de travail. En effet, il a dû énormément travailler en ces quinze années où il a écrit la valeur de trente à trente-cinq volumes tout en faisant face à des obligations journalistiques, en lisant force livres (ne fût-ce que pour sa chronique littéraire) et en allant régulièrement au théâtre et au cinéma. Ce qui est confondant, c'est que dans ce prodigieux labeur, dans cette dévoration, il soit constamment égal à lui-même et, quoi qu'il écrive, conserve la même rigueur et la même séduction. Combien à sa place, dans cette multiplicité de travaux, auraient perdu leur talent, leur qualité et leur unité. Si Brasillach a su se préserver, être fidèle à soi-même, c'est sans doute parce qu'il l'était resté à ce qu'il appelait les bêtes de la famille. Il a écrit dans Le voleur d'étincelles: «On ne connaît personne si on ne connaît sa mère et son enfance. Car c'est là que les bêtes en cercle vivent...» Et lui, il sait très bien qu'il peut avoir tel souci étrange, aimer tel être nouveau, rien ne lui est plus personnel que l'incantation troublante que lui murmurent à telle heure du jour les «bêtes de la famille». Il voyait dans ces bêtes-là une réalité mystique, assurément contestable, mais qui recouvre une réalité physiologique certaine. Faire confiance aux bêtes de la famille, c'était, dans son esprit, s'en remettre de tout à son instinct profond.

    Une seule fois, Robert Brasillach manqua à écouter les bêtes de sa famille pour tendre l'oreille aux raisons spécieuses de la politique. Ce ne sont pas ses bêtes, j'en suis sûr, qui l'on poussé dans l'arène.

    Marcel Aymé et la justice

    Je me rappelle ma surprise et ma gêne quand j'assistai pour la première fois à une audience de tribunal correctionnel. Deux prévenues se succédèrent au banc des accusés. Interrogeant la première, le président dit : «Madame Untel...» et s'adressant à la seconde : «Femme Untel».

    Magistrature debout est un euphémisme pour magistrature à genoux ou à plat ventre (...) Apparemment que si l'État s'est réservé la possibilité d'avoir des magistrats à sa botte, ce n'est pas pour des queues de prune, mais pour s'en servir le cas échéant. Pour lui, la magistrature assise, inamovible, c'est l'épouse légitime qui a le droit de porter un peu la culotte; l'autre, la magistrature debout, c'est la concubine dont on peut tout exiger, même les positions les plus humiliantes (...)

    Nous savons maintenant que la révolte des consciences est affaire de mode, de coquetterie, d'opportunité, qu'elle n'a pas de signification plus profonde que le pli d'un pantalon. En 1894, Dreyfus, innocent de l'énorme bêtise dont on l'accusait, était condamné pour trahison et les grandes consciences de l'époque mettaient le pays au bord de la révolution parce qu'une pièce du dossier n'avait pas été communiquée à la défense. C'était agir honnêtement. En 1944, juste cinquante ans plus tard, cent mille personnes étaient exécutées sans jugement et les ténors de la conscience, y compris naturellement ceux qui font métier d'en avoir, n'avaient pas même un murmure. Pour un homme injustement condamné à dix ans de prison, on tire un feu d'artifice avec sa conscience. Pour cent mille citoyens sauvagement massacrés, on fourre sa conscience dans sa poche et les grands corps de l'État se taisent et l'Église se tait. Allons, la cause de la conscience est entendue. En principe, les tribunaux d'exception sont institués pour rendre la justice plus prompte, en fait pour expédier les besognes devant lesquelles reculeraient des juges soucieux de dignité.

    Les victimes de choix, celles dont le gouvernement et sa clientèle savouraient la mort comme une récompense, étaient les écrivains et les journalistes. Avec eux, on pouvait être tranquille. Aucun magnat de la finance ne viendrait un jour demander compte de leur mort. Un écrivain sans éditeur et un journaliste sans journal ne sont rien. Leurs procès étaient des parties de plaisir où les excités du régime venaient se divertir de leur agonie. C'était amusant de les voir se débattre et discuter consciencieusement alors qu'on savait si bien que le verdict était dans la poche. Surtout, leur mort était avantageuse en cela qu'elle avertissait les autres écrivains, les autres journalistes, d'avoir à se montrer prudents et dociles. On avait trouvé là l'un des bons moyens de préparer une ère de servilité dont nous ne sommes pas près encore d'apercevoir la fin. Lorsque fut à Montrouge fusillé Robert Brasillarch, Joinovici était un homme tout-puissant, une sorte de surintendant Fouquet de la Quatrième, qui faisait et défaisait les fortunes politiques. Je ne puis m'empêcher de penser qu'à la veille de l'exécution, plaidant généreusement la cause du jeune écrivain auprès du général muré dans une indifférence à tout ce qui ne flattait pas son orgueil, il aurait suffi à Joinovici de lever le petit doigt pour qu'on s'empressât de la lui accorder. Il n'y avait certes aucune chance de le voir lever son petit doigt boudiné. Quoique analphabète et ignorant tout de Robert Brasillach, il savait trop bien qu'on envoyait un écrivain innocent mourir à sa place. Il se réjouissait qu'il y eût en France des gens simples pour choisir l'état d'écrivain.

    Il nous arrive souvent de lire sous la plume des journalistes qui rendent compte d'un procès: «La justice a-t-elle été équitable?» ou plus simplement cette autre phrase qu'on n'ose dire plus affirmative: «Il semble que la justice ait été équitable». Ainsi, le fait que l'expression justice équitable, loin de nous apparaître comme un pléonasme, soit à nos yeux des plus naturelles, en dit-il long sur l'idée que chacun de nous se fait de cette justice et sur ce que nous sentons en elle de très approximatif. Voilà une façon de parler universellement reçue et entendue qui trahit bien la méfiance avec laquelle nous accueillons l'image, fût-elle la plus flatteuse, que la justice des hommes nous propose d'elle-même.

    Au fond de notre coeur, nous nous refusons instinctivement à admettre que l'un de nous puisse être jugé par ses semblables revêtus de toges et de peaux de lapin. Nous ne croyons ni à leur infaillibilité ni au pouvoir dont ils sont investis par la société de faire jaillir une vérité même incertaine et tremblotante, et nous avons besoin de faire appel à notre raison pour reconnaître la nécessité des tribunaux dont les sentences, rendues avec majesté, ne sont à tout prendre que des opérations de police du deuxième degré. Du reste, l'expérience confirme souvent, trop souvent, le bien-fondé des avertissements que nous prodigue notre instinct. On comprend d'ailleurs mal pourquoi, en France, le mépris public demeure attaché à la profession de bourreau alors que la carrière d'un magistrat ayant obtenu la mort de ses semblables se poursuit dans les honneurs. S'il est vrai que le second serve la société, le premier en peut dire
    autant. Pour ma part, je trouve indécent, révoltant, qu'un monsieur puisse, le cul sur un fauteuil et sans courir le moindre risque, réclamer avec des effets de manche la mort d'un homme, coupable ou non.

    Voilà pourquoi j'ai écrit La tête des autres.

    Il est facile de dire et d'écrire que La tête des autres est une pièce politique dictée par une haine partisane. Quant à en fournir la démonstration, c'est une autre affaire. Quoi qu'en pense monsieur François Mauriac, je ne sais pas ce qu'est la haine, sinon pour avoir éprouvé, en tant qu'écrivain, celle de certains confrères.

    Au reste, si j'avais voulu exprimer des vérités désobligeantes sur l'actualité politique et judiciaire de ces dernières années, je n'aurais pas eu recours aux artifices de la scène. J'aurais écrit, noir sur blanc, ce que j'avais sur le coeur, comme il m'est arrivé de le faire, et sans autre parti pris que celui d'être vrai. La documentation ne m'aurait pas manqué. Elle est exceptionnellement riche et, j'en suis fâché pour monsieur François Mauriac qui semble l'ignorer, exceptionnellement fangeuse.

    Les critiques qui ont crié au scandale et dénoncé le crime de lèse-magistrat devraient bien se rassurer un peu et reprendre leur sang-froid. Ils découvriraient avec étonnement que le personnage principal de la pièce n'est ni un procureur, ni une femme de procureur, mais un condamné à mort. Ils pourraient même s'émouvoir en réfléchissant aux hasards de la justice qui font d'un accusé, parfois innocent, un condamné à mort et aux hasards de l'existence, à peine plus incertains. Il est justement question de ces choses dans la pièce.

    Et s'il leur restait de l'indignation à dépenser, ils s'indigneraient à l'idée qu'il existe peut-être en Poldavie des magistrats aussi peu scrupuleux que ceux de La tête des autres. Dieu sait que j'ai fait de mon mieux pour éviter toute ressemblance avec des personnages réels, mais je ne peux pas faire que je ne sois pas de mon époque.
    Date de création : 2012-04-01 | Date de modification : 2012-04-01

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