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    Dossier: Art

    Réflexions sur l'art actuel

    Jean Onimus
    Voici une évocation saisissante de la façon dont le visage humain a été effacé dans l'art.
    À partir du romantisme, tandis que se dégage le versant ensoleillé du siècle marqué par les triomphes de la science et de l'industrie, l'ombre s'accroît sur l'autre versant de notre civilisation: au dynamisme créateur des ingénieurs saint-simoniens répond la solitude et la mélancolie des poètes. (...) «Je ne connais guère un type de beauté, écrit Baudelaire, où il n'y ait du malheur», et l'on se souvient de sa lettre à Jule Janin qui avait eu le front de se dire heureux : «vous êtes un homme heureux? je vous plains Monsieur... Faut-il qu'un homme soit tombé bas pour se dire heureux ! Ah ! vous êtes heureux, Monsieur ! ... Facile à contenter alors? ... Quoi? Jamais vous n'avez eu envie de vous en aller rien que pour changer de spectacle?» Ainsi, le dégoût, le refus de participer, un mal de vivre généralisé coïncident avec l'explosion de la civilisation Industrielle. Les artistes - qui sont les témoins de l'âme - ne «marchent» pas mais se désespèrent plutôt et ce désespoir atteindra son paroxysme au milieu du siècle avec un Leconte de Lisle. Au-delà d'un tel nihilisme, il n'y a plus que suicide ou révolte : et c'est en effet à quoi mène l'aliénation dont souffrent chez nous les poètes depuis Rimbaud. L'art a bientôt - mais avec cinquante ans de retard - rejoint la poésie; il s'est mis à son tour, depuis les Fauves, à vociférer à sa façon contre ce que les hommes sont en train de faire de la vie. On a saccagé avec une sorte de dépit toutes les valeurs qui fondaient ce que nous avions appris à appeler l'ordre et - chose inouïe dans l'histoire de l'art - les artistes, les écrivains, tous les créateurs en quelque discipline que ce soit, sont devenus les ennemis de la civilisation dans laquelle ils sont nés. Leur rôle est désormais de faire peur, de créer un malaise, de scandaliser.

    ( ... ) Albert Béguin a remarqué cet effacement du visage humain dans l'art. Il y voyait «la perte d'un sens ou d'un désir fondé sur la certitude d'une ressemblance sacrée entre l'homme et Dieu». Certes c'est par référence à Dieu que l'homme pouvait se situer, se comprendre, et pour ainsi dire à se respecter lui-même. Et ceci est vrai de toutes les cultures plus ou moins anthropocentriques qui ont précédé la nôtre et qui réussissaient à donner un sens à l'homme. Désormais, l'être humain se dissout dans une réalité informe et sans limites. C'est ce qu'on voit de façon exemplaire dans certaines oeuvres de Soutine, entre bien d'autres. Les êtres humains y deviennent des paysages et les paysages se résolvent eux-mêmes en taches incohérentes. Avec Soutine, on a l'impression presque physique du vertige, on perd pied, on est emporté dans un tourbillon monstrueux. Le monde devenu masse vous écrase de toutes parts dans un éclaboussement de couleurs vives.

    L 'outrage à la face humaine a été répété par Picasso avec une espèce d'acharnement. Il existe de lui un Portrait d'homme (titre d'une sinistre ironie) qui représente un toréador. Mais de l'homme il ne subsiste rien qu'un tricorne et des épaulettes: le reste n'est qu'un patient labyrinthe de volutes couleur de chair, laborieusement vermiculées avec une application d'artisanat minutieux. À la place du visage s'étale ainsi une horrible blessure, fascinante comme un crime. Commenter un tel tableau au seul point de vue de l'art est, croyons-nous, commettre un faux-sens. C'est sur l'Esprit qu'il porte directement. C'est pour cela qu'il tourmente, parce qu'on y découvre un ressentiment longuement savouré, la volonté très froide de sacrilège.

    ( ... ) Ces spectres ne font pas rire; nous nous reconnaissons pas en eux, nous reconnaissons le «héros» moderne, celui de Beckett, de Cayrol, de
    Ionesco, de Robbe-Grillet, engagé dans une aventure qu'il n'a ni souhaitée ni acceptée, conscient de I 'absurdité de son destin et de la proximité de son néant .

    ( ... ) Huizinga, dans son grand livre sur le jeu, définit l'enfance comme «absence du sentiment de ce qui convient ou ne convient pas, absence de dignité personnelle, de respect d'autrui» - c'est bien ce cynisme ingénu que l'on trouve chez nombre d'artistes; ce sont des enfants, ils ne se sont pas laissés élever, éduquer, c'est-à-dire trop souvent aveugler. Ils disent ce qu'ils voient, ce qui est. Nos arts ont été requis de se retourner contre notre civilisation et à travers celle-ci contre la condition humaine. Ils ne peuvent plus remplir leur fonction positive qui était de «rectifier le monde», de laver le regard des hommes et de les aider à ouvrir les yeux sur tout ce qu'il y a d'intime et de profond dans tout. Au lieu de dévoiler ils mettent en question; au lieu d'enchanter il leur arrive de provoquer la peur. Mais, ce faisant, ils sont restés fidèles à leur rôle traditionnel et c'est pour ne pas trahir qu'ils se sont faits agressifs: exactement comme le Zeus de Phidias dans l'obscur naos d'Olympie dessillait la prunelle du pélerin et le jetait à genoux en lui révélant un dieu, l'art cruel de notre temps oblige le passant à découvrir l'abîme qui environne sa vie. En ce sens l'agression n'est pas moins mystique que pouvait l'être le geste qui sculptait jadis dans le marbre le visage des dieux: même arrachement au quotidien, même exigence de quelque chose de plus grand que tout ce qui peut exister, même affirmation que «nous ne sommes pas au monde». L'art, dans l'anéantissement comme dans la transfiguration des formes, est toujours à la recherche de la vraie vie. La différence, c'est que, dans le premier cas, l'espérance était présente et soutenait l'artiste dans son effort de traduction, dans l'autre, le désespoir s'est retourné contre les choses et contre l'art même et l'on n'a plus sous les yeux que le passage d'une colère. Quant l'art ne peut plus aider à rêver ou à révérer, il lui reste à dénuder, à faire honte, à susciter la révolte.
    Date de création : 2012-04-01 | Date de modification : 2012-04-01

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