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    Dossier: Intelligence

    L'intelligence sensible

    Line McMurray

    Aristophane est le nom que Line McMurray avait donné à un serpent qu’elle avait adopté et partiellement apprivoisé. Blessée par le dégoût qu’inspirait à ses collègues de travail, dans une grande entreprise de Montréal, cette petite bête inoffensive et intelligente, elle décida d’écrire un livre dans le but de réhabiliter, auprès du grand public, non seulement Aristophane, mais tous ses compagnons d’infornune dans le règne animal. Le livre s’intitule La beauté des petites bêtes que personne n’aime. Il est paru aux Éditions Liber de Montréal en 2006.

    Sangsues, serpents, araignées et autres mouches avec leurs asticots sont certes les mal-aimés de notre zoologie. lls sont laids, ils nous révulsent! Pourtant voilà des créatures qui sont là depuis beaucoup plus longtemps que nous, qui ont survécu à bien des cataclysmes et qui survivront sans doute à celui vers lequel l’homme entraîne la planète. Ne peut-on soupçonner qu’ils ont des leçons de vie à nous transmettre ? Avant qu’il ne soit trop tard ? Line McMurray en est convaincue. Son plaidoyer passionné, ses scènes animalières drôles et émouvantes, la fraîcheur de ses dessins nous font réviser bien des jugements et nous incitent à retrouver en nous l’intelligence sensible, l’étonnement créateur, l’harmonie avec la nature, y compris celle que notre néfaste prétention traite avec mépris et dédain.

    Le texte qu’on va lire est l’avant-propos du livre.

    Je me rendais au boulot dans le matinal trafic urbain; je m’en souviens. Quel jour était-ce ? Peu importe. Un début d’automne, il faisait soleil. je pensais tendrement à Aristophane. À cette époque, il n’avait pas encore fugué, non, il venait a peine d’arriver à la maison. Or, mon enthousiasme à le faire entrer dans ma vie avait été assombri par les exclamations générales de dégoût, il fallait que je proteste. Pour lui et pour tous les autres. Pour moi aussi. C’est ainsi que naquit le projet d’un livre à la defense des petites bêtes que personne n’aime. Au fil de mon trajet, mon idée spontanée se précisait. Je ferais alterner la mise en pièce des opinions toutes faites sur ces êtres qu’on repousse et la mise en scène, dans des recits affectueux, de leur rencontre.

    J’entrai dans l’édifice où je travaille avec la conviction que ce livre ne devrait pas mettre en vedette pour une fois impressionnants gorilles, requins, baleines, crocodiles et autres hyènes et chacals qui font l’objet d’un constant intérêt médiatique, mais des bêtes ordinaires, des bêtes qui peuplent notre vie quotidienne et que l’on déteste pou cette même raison. Chose sûre, avec elles, on ne peut pas toujours jouer l’exotisme, me disais-je en prenant l’ascenseur,

    Les sentiments qu’elles nous inspirent semblent remonter loin. « Les peurs et les répulsions plongent tres profondément dans les racines de notre propre histoire et de nos rapports aver les animaux. Ces angoisses sont liées au mou, au froid, au visqueux, au velu, a ce qui porte des cornes, ce qui se déplace dans l’obscurité, ce qui peut transmettre un poison, des lésions... Ce qui rampe, grouille et ce qui est velu déclenche chez l’homme comme chez l’animal des émotions incontrôlables. Notre phobie du serpent est atavique et propre à tous les primates; dès leur plus jeune âge, les singes eux aussi paniquent. Nous craignons tous les animaux aux formes allongées alors que ceux qui sont arrondis comme l’ours nous sécurisent et nous rappellent le ventre rond de notre mère. Nous avons peur des petites bêtes, des insectes et des souris qui sortent la nuit et représentent une foule insaisissable qui s’active pendant notre sommeil : la phobie des araignées tient a leurs pattes velues, nombreuses et pointues... On craint les animaux parce qu’on ne les connaît pas 1

    Méli-mélo vivant

    Pour pouvoir parler correctement des animaux et se porter à leur défense sur des bases solides, il est important de partager petits et grands moments avec eux. Un contact en différé à travers la télé, par exemple, ou une relation de laboratoire ne permettent pas de cerner la singularité en action de leur intelligence et de leur sensibilité. Forte de ses observations sur le terrain, la « grande dame » aux non moins célèbres gorilles l’a maintes fois soutenu. « La preuve expérimentale a une telle crédibilité par rapport a l’expérience personnelle qu’on se croirait dans le domaine de la religion plutôt que dans celui de la logique. Pour Jane Goodall, la réticence des scientifiques à accepter la preuve anecdotique est un problème grave qui déteint sur la science tout entière. » Elle qui avoue : « J’ai toujours recueilli des anecdotes, car à mes yeux elles sont d'une très grande importance — alors que la plupart des scientifiques n’ont que mépris pour l’anecdotique. Oh, c’est juste anecdotique! Qu’est-ce que l’anecdotique ? C’est la description soigneuse d’un événement inhabituel.2 »

    Tout desir de connaitre l’autre entraîne nécessairement un lâcher prise, l’humilité et l’empathie. ll n’y a donc pas mille et une manières d’approcher adequatement le monde animal, il faut d’emblée et intimement accepter ce qu’il est dans les faits. Et il faut de l’amour, un amour assez grand pour depasser sa peur de l’inconnu.

    Ce livre tout entier est une défense de la connaissance par l’intelligence sensible, animé de plus par cette evidence que l’homme est un animal, même s’il pense le contraire. C’est ainsi d’ailleurs que Karine Lou Matignon résume la pensee de Pascal Picq : « L’homme, selon lui, n’est pas le seul animal à penser mais il est le seul à penser qu’il n’est pas un animal.3 »

    Les esprits naturalistes de tout pays, de toute discipline, de toute époque, saint François d’Assise ou Rousseau, par exemple, estiment que les animaux ont les mêmes droits que les humains, qui ont comme niche humaniste d’essayer de s’en faire des amis. Léonard de Vinci ira même jusqu’à prédire qu’un jour tuer un animal sera jugé tel un crime contre l’humanité. Et, pour évoquer un penseur contemporain, Boris Cyrulnik : il est temps de realiser que les bêtes peuvent nous servir de modèle de compassion, faisant preuve de beaucoup plus de résilience que les humains, eux qui ont à survivre aux mauvais traitements mêmes que ces derniers leur infligent.

    Pour ma part, je ne fuis d’aucune façon ma propre animalité, mes sens aiguisés par la présence des bêtes qui depuis mon enfance me prodiguent bonheurs et enseignements. Elles m’auront appris les bases de la communication, une communication d’un genre qu’on a tendance à oublier, celle de l’évocation d’une réalité, d’un sentiment de bien-être ou de mal-être qui nous vient de la poésie, ce surnom de la vie telle que la définit Jacques Prévert. « Les animaux transmettent des informations par l’intermédiaire des postures, des vocalisations, des gestes et des actes, à l’intention des autres animaux comme des humains qui s’y montrent attentifs... Les animaux, eux, déchiffrent mieux ces signaux, y compris d’une espèce à l’autre. En fait, pour Élisabeth Marshall Thomas, les animaux réussissent mieux que nous à interpréter nos signaux corporels. ‹ Si notre genre est capable de malmener les autres espèces, c’est moins parce que nous sommes doués pour la communication, que parce que nous ne le sommes pas. › De Waal, quant a lui, se plaint de ce que les singes soient si doués pour déchiffrer le langage du corps humain que ceux qui travaillent avec eux se sentent perçés à jour.4 »

    À défaut d’utiliser des phrases toutes faites, les bêtes ont un accès direct a ce qui fait sens, selon les trois définitions de ce mot : leurs postures, vocalisations, gestes et actes traduisent leurs intentions de profiter des beautés de le la vie, les directions a prendre pour en tirer des bienfaits et leurs sensations de plaisir et de déplaisir. Vivre en leur compagnie et surtout entrer en relation avec elles permet aux humains de vibrer et l’essentiel, de rester connectés à l’élan vital, pour emprunter la formule de Bergson. D’apprendre ainsi a voir plus clair en eux et plus vite sans passer par les béquilles des propositions principales et subordonnées de la grammaire, grammaire qui domestique nos communications au risque de nous empêcher de sentir la poésie de la vie en ses jeux d’ombre et de lumière, ses silences et ses images. L’intelligence ne serait-ce pas finalement de retrouver ce lien sensible de soi a soi, de l’adulte que l’on est devenu à l’enfant que l’on a été ? De construire un pont reliant nos expériences de vie a celle de notre naissance pour être en mesure de renaître, de redécouvrir le monde avec un regard neuf. Pont qui répond à la consigne « Connais-toi toi-même » avant de prétendre connaître les autres, voire à celle « Reconnais-toi toi-même », conseil transmis par la Grèce antique et devenu recommandation chez Konrad Lorenz, qui commencerait par un retour à ses sources animales.

    L’adulte communiquant avec l’esprit toujours s’étonnant de l’enfant en lui retrouvera du coup ses premiers compagnons de jeu, les animaux. Ces retrouvailles l’aideront a faire face aux difficultés en le rendant à même de départager les vraies des fausses, les nécessaires des superflues, à se centrer sur une splendeur redécouverte, comme le souhaite Pascal Picq : « Nous avons les pieds sur terre et il est temps de dire la beauté du monde animal qui nous entoure et qui est aussi le nôtre... Il est temps de reconstruire un paradis qui n’a jamais été perdu. Il faut clamer haut et fort que ce que la nature a créé et que l’homme détruit, l’homme ne pourra jamais le refaire.5 »

    Le regard des bêtes transperce le masque que l’humain porte, fabriqué à même ses peurs, souvent non fondées, reconduites dans des préjugés, des lieux communs et des idéologies encombrées de mots de trop. On se sent nu devant l’œil pénétrant de l’animal et on se sent mal parfois dans sa peau d’adulte et démuni lorsque la petite voix de l’enfant en nous nous parle du sens de la vie et de la qualité ou non de nos relations avec les autres. Mais la nudité est l’ultime expérience d’une intimité avec soi-même et lorsque l’on reçoit cette expérience comme une chance, c’est l’essence du vivant qui s’offre à nos yeux désembués.


    1. Boris Cyrulnik, « Les bêtes dans nos têtes », La plus belle histoire des animaux, Paris, Seuil, 2000, pp. 175-7.

    2. J. M. Masson et S. McCarthy, Quand les éléphants pleurent – La vie émotionnelle des animaux, Paris, Albin Michel, 1997, p. 23.

    3. K.-L. Matignon, « Prologue », La plus belle histoire des animaux, op. cit., p. II.

    4. J. M. Masson et S. McCarthy, op. cit., p. 46-7.

    5. P. Picq, « Épilogue », La plus belle histoire des animaux, op. cit., p. 245.

    Date de création : 2012-04-01 | Date de modification : 2012-04-01
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