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    Ciel vide

    Daniel Laguitton

    Cet article a d'abord paru à Sutton dans le Journal Le Tour, V36, No2, Hiver 2018,

     

    J’aimerais écrire une page entière qui ne serait qu’enthousiaste en t’invitant, par exemple, lecteur, à t’arrêter ne serait-ce que quelques instants devant une vitre givrée pour y contempler les constellations de Taj Mahals miniatures que les nuits d’hiver y déposent et dont les fresques cristallines dépassent en raffinement la symétrie des mosaïques islamiques et la splendeur des voûtes byzantines. Au moindre souffle tiède, ces joyaux éphémères s’effondrent comme les quartiers de nos villes quand y transite la tornade.

    Durant l’été, ma principale source d’émerveillement est le miracle foisonnant des insectes comme la fourmi avec ses quelques milligrammes de fluides d’une complexité défiant tout inventaire et sa carapace qui, mise à leur échelle, aurait épouvanté les dinosaures. Capable de soutenir plus de mille fois son poids et pilotée par un cerveau de moins d’un millième de millimètre cube (une cuillère à café en contiendrait plus de 5 millions!), la fourmi n’en est pas moins dotée de facultés olfactives qui n’ont rien à envier au plus fin limier, et d’un sens social devant lequel Karl Marx se serait pâmé.

    Telle est la vie qui nous entoure, de la plus microscopique à la plus colossale de ses manifestations.

    En dépit de ces merveilles, ou plutôt à cause d’elles, je ne parviens pourtant pas à secouer la morosité que m’inspire le constat que les grenouilles sont plus rares d’année en année dans les mares, les oiseaux moins nombreux dans le ciel, et les grillons moins bavards dans les prés. L’avez-vous aussi remarqué? Avez-vous également remarqué que le temps est révolu où il fallait s’arrêter, pendant un voyage en voiture, pour laver le pare-brise maculé d’insectes écrasés par milliers? Et qui a effacé les arabesques sombres des chauves-souris sur les ciels de nos soirs d’été? 

    Dès 1913, Ludwig Klages, philosophe allemand, écrivait dans « L’homme et la Terre » : « Et qui donc n’est saisi d’angoisse en constatant, année après année, la disparition de nos bien-aimés chanteurs, les oiseaux migrateurs? Il y a à peine une génération, l’air de nos villes vibrait tout l’été des battements d’ailes des hirondelles et résonnait des cris de ces voyageurs ailés venus de loin qui semblaient nous inviter au voyage. On pouvait alors compter, dans une seule banlieue de Munich, jusqu’à trois cents nids occupés, alors qu’aujourd’hui on n’en trouve que quatre ou cinq. Plus inquiétant encore, un silence troublant a envahi nos campagnes dont les matins humectés de rosée ne laissent plus monter comme autrefois la joyeuse mélodie des innombrables alouettes qu’Eichendorff célébrait dans ses poèmes. Il faut aujourd’hui se compter heureux si, au détour d’un sentier dans un coin reculé de forêt, on a le privilège, en passant près d’une clairière, d’entendre ne serait-ce qu’une seule fois, l’appel lumineux et ardent de la caille. Dans toute l’Allemagne, ces oiseaux se comptaient autrefois par milliers et leur vitalité imprégnait les chants folkloriques et les écrits de nos poètes. La pie, le pic, le loriot, la mésange, le rouge-queue, la fauvette et le rossignol, ils disparaissent tous et ce déclin semble inéluctable. »

    Un demi-siècle après lui, Rachel Carson redoublait d’inquiétude dans « Printemps silencieux » (1962) : « La raréfaction de la nourriture a durement aussi frappé les hirondelles qui naviguent dans le ciel en y absorbant les insectes de l'air, comme le hareng croise dans les mers en y prenant le plancton de l'eau. Les hirondelles ont été très touchées; tout le monde se plaint de leur petit nombre; nous en avions beaucoup plus il y a quatre ou cinq ans, a écrit un naturaliste du Wisconsin. Le ciel en était plein; à peine, maintenant en voit-on quelques-unes... […] Qui a pris la responsabilité de déclencher ces empoisonnements en chaîne, de lancer cette onde mortelle qui progresse en s'élargissant comme les rides créées à la surface d'un étang par la chute d'une pierre? Qui a placé dans un plateau de la balance les feuillages que le scarabée aurait volés pour se nourrir, et dans l'autre, les pitoyables amoncellements de plumes multicolores, les dépouilles des oiseaux victimes de l'aveugle furie des funestes insecticides? Qui a décrété, qui a le droit de décréter (au nom de légions de personnes que l'on n'a point consultées) que le bien suprême est un monde sans insectes, même s'il doit être aussi un monde stérile que ne réjouira plus la grâce d'une aile en plein vol? »

    En ce début du 21e siècle, l’annonce que la sixième extinction de l’histoire de la planète est en cours ne semble pas plus en mesure de secouer la torpeur suicidaire qui prévaut que ne l’avaient été ces cris d’alarme précurseurs. Bien au contraire, dans les pays dits « développés » les partis populistes se font élire les uns après les autres en détournant l’attention des vrais problèmes et en attisant la peur de perdre un « pouvoir d’achat » qui est, en réalité, un des principaux facteurs de détérioration de la planète. Il est pourtant scientifiquement prouvé que l’ordre socio-économique actuel est insoutenable et que la sacro-sainte « croissance » dont on nous rebat les oreilles est une dette envers la Terre qu’il va falloir un jour payer. Et puisqu’il faut trouver des coupables, les élus conducteurs du train fou pointent du doigt l’immigrant, surtout s’il a l’audace de révérer des dieux différents des nôtres et de s’habiller autrement : désigné comme menace identitaire, on veut le blanchir culturellement!

    En octobre 2018, un rapport du Groupe d’experts intergouvernemental des Nations Unies sur l’évolution du climat soulignait l’urgence de transformer l’économie mondiale dans des proportions et à une vitesse qui n’ont aucun précédent historique. Le Rapporteur spécial des Nations Unies pour les droits de l’homme et l’environnement déclarait aussi : « Le changement climatique a et aura des effets dévastateurs sur un large éventail des droits de l’homme notamment le droit à la vie, à la santé, à l’alimentation, au logement et à l’eau, ainsi que le droit à un environnement sain ». La crise migratoire tant décriée, loin d’être la cause de nos déboires, est un résultat de notre folie.

    Après plus de 2000 Noëls et de pieux souhaits de paix sur Terre aux hommes de bonne volonté, lira-ton bientôt sur nos crèches : « Fermé pour grève d’enfantement »?

    Date de création : 2018-12-16 | Date de modification : 2018-12-21


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