Les conditions perdantes en éducation

Jacques Dufresne
Pour déclencher un nouveau référendum sur la souveraineté, le gouvernement du Québec attend d'avoir rassemblé ce qu'il appelle les conditions gagnantes. Hélas! au même moment il s'emploie lui-même à créer des conditions perdantes. L'une de ces conditions est l'obligation faite aux détenteurs d'une maîtrise ou d'un doctorat de s'engager dans un cours de quatre ans en pédagogie pour avoir droit d'enseignement dans les écoles secondaires et élémentaires du Québec. Tel est l'usage que le Québec fait de sa souveraineté en éducation?
Une nouvelle menace plane sur l'école québécoise: le passage obligé par la pédagogie. Nul n'entre dans les écoles du Québec s'il est maître ou docteur en quelque discipline que ce soit. Il faut être bachelier en pédagogie et c'est une condition suffisante. Cela signifie qu'après avoir fréquenté les universités pendant six, huit ou dix ans, un docteur en mathématique ou en anthropologie devra s'infliger quatre ans de pédagogie pour avoir droit de transmettre son savoir à nos enfants. Pendant ces quatre années, il devra suivre les cours de professeurs généralement moins compétents dans leur matière qu'il ne l'est dans la sienne.

La loi d'où nous vient ce mal a été adoptée par le gouvernement libéral en 1994. Quand peu après Jean Larose et bien d'autres intellectuels réputés en ont démontré l'inanité dans les médias, j'ai cru que le nouveau gouvernement, le vôtre, prendrait vite acte de la chose et abrogerait l'obscurantiste loi.

Sans doute avez-vous eu la même réaction que moi, ce qui expliquerait pourquoi vous n'avez même pas cru nécessaire d'aborder la question au conseil des ministres. Présumant que votre collègue madame Marois avait au moins autant de jugement et de bon sens que vous, vous en avez conclu, sans pousser plus loin l'examen, qu'elle veillerait à ce que cette loi soit abolie.

Hélas! le référendum de 1995 a mobilisé à ce point les esprits et les énergies que la loi demeura intacte incitant les étudiants à s'inscrire en pédagogie plutôt qu'en physique ou en lettres.

On en mesure tous les effets aujourd'hui. Une école qui oserait engager un docteur en mathématique pourrait être poursuivie par un bachelier en pédagogie qui s'estimerait lésé par ce choix.

Mesdames, messieurs les ministres, nous ne voulons ni ne pouvons vous faire l'affront de penser que vous avez agi, ou plutôt omis d'agir sciemment en cette affaire. Il se trouve sûrement parmi vos conseillers quelqu'un qui ayant lu Main basse sur l'éducation. de même que le dernier numéro de la revue Société, vous aura exposé les effets probables de cette loi sur les universités aussi bien que les écoles.

Persuadés, qu'en l'occurrence du moins, le mal c'est l'ignorance, et que dès que vous aurez compris la loi, vous voudrez l'abroger, nous ajoutons dans ce numéro quelques pièces au dossier.

Pour des raisons que nous explicitons nous-mêmes ailleurs dans ce numéro, nous vous invitions à attacher la plus grande importance au fait que parmi les conditions gagnantes d'un éventuel référendum, il y a le sens du lointain dont nous aurons su faire preuve dans un domaine crucial où nous avons pleine souveraineté: l'éducation.

Que penser d'une peuple qui condamne à quatre ans de travaux forcés en pédagogie ses docteurs en mathématiques désireux de transmettre leur science à leurs jeunes compatriotes? Qui par un autre effet de la même loi affaiblit l'ensemble de ses facultés universitaires pour renforcer celles qui ont toujours été le dernier choix des meilleurs étudiants: les facultés de pédagogie! N'est-ce pas là un peuple qui compromet de lui-même son avenir d'une manière telle, que personne ne voudra le croire quand il accusera un autre gouvernement d'être une entrave à son développement?

Qu'est-ce que les partisans du oui répondront aux partisans du non quand ils évoqueront le gâchis de l'éducation après celui de l'emploi?

Plusieurs analyses à la fois fines et savantes de vos politiques en éducation nous incitent à penser qu'elles vous sont dictées par le complexe bureaucrato-pédagogico-syndical. Vous avez préféré ces idéologues à l'ensemble de la société civile québécoise.

Peut-être estimez-vous que c'est là une condition gagnante. Nous sommes plutôt d'avis qu'il s'agit d'une cause d'échec qui pourrait, à elle seule annuler toutes les conditions gagnantes que vous pourriez réussir à rassembler.

Il faut au contraire, par quelques mesures simples, briser le monopole bureaucrato-syndical. C'est le prélude à toutes conditions gagnantes en éducation.

1- Permettre aux écoles de choisir librement leurs professeurs, ce qui implique qu'elles puissent préférer un docteur en mathématique à un bachelier en pédagogie.

2- Dans l'hypothèse où les écoles seraient jugées indignes d'une totale liberté, n'accorder des permis d'enseigner qu'à la suite de concours semblables à ceux qui ont fait la réputation de l'enseignement secondaire en France, le CAPES et l'agrégation.

3- Respecter sans réserve le droit des parents de choisir l'école que fréquenteront leurs enfants ou d'assumer eux-mêmes directement la responsabilité de leur éducation.

4 - Abolir la loi rendant la fréquentation de l'école obligatoire jusqu'à 16 ans.

5- Faire dépendre l'octroi des diplômes d'examens auxquels tous ont librement accès, plutôt que du nombre d'heures passées devant des membres d'un quelconque syndicat jouissant d'un monopole.

Autres articles associés à ce dossier

Éducation interculturelle

Bernard Saladin D'Anglure

Voici une page qui en vaut cent Ce passage est l'introduction d'un article intitulé  “Les Inuits à l’école de Rabelais, de Descartes ou d

Nourriture pour l'âme

Arlette Jouanna

Exemple d'une éducation qui consiste à composer avec la nature.

Maxime des moralistes français sur l'éducation et la jeunesse

Henri Le Brun

Maximes de Montaigne, Joubert, La Bruyère, La Rochefoucauld et divers moralistes français sur l'education et la jeunesse, choisies par Henri Le Brun

Le vertige en héritage

Jean Larose

«Voici trois articles sur les sciences de l'éducation que j'ai donnés au journal Le Devoir. Le premier porte sur les Etats généraux de l'éducati

Le décrochage scientifique et technique des jeunes

Yan Barcelo

Pourquoi cette baisse d'intérêt chez les jeunes québécois pour les disciplines de la science et de la technologie? On en est réduit à faire des

L'impasse consensuelle

Jacques Dufresne


L'éducation en Angleterre

Hippolyte Taine

Les Notes sur l'Angleterre de Taine ont une histoire toute particulière qui nous invite périodiquement à les sortir de l'oubli. L'ouvrage, paru en

L'école et l'éducation physique

Hélène Laberge

La place de l'éducation physique dans les écoles du Québec, et plus particulièrement dans les cégeps, est de plus en plus contestée; ce qui est

Faits et tendances en éducation à travers le monde

Bernard Lebleu

Dans cet article publié dans L'Agora à l'automne 2005, l'auteur propose une analyse comparative des structures et des coûts per capita dans différ

De l'instruction des enfants

Michel Montaigne

A la demande de la comtesse de Gurnon qui sera bientôt mère, Montaigne développe ses vues sur l'instruction des enfants. On retrouve dans ce texte

À lire également du même auteur

Hôpitaux : priorité aux donneurs de sens
Version complète d'un article paru dans le journal Le Devoir le 22 janvier 2021

Jeûne médiatique
Ascèse appropriée à une humanité où, en raison de l'omnipr&ea

Les trois virus : biologique, informatique et idéologique
Les deux premiers sont bien connus. Définition du troisième : une idée s&e

Julie Payette ou l’abdication de la première reine astronaute
Voici une bonne raison de remplacer Julie Payette par un ou une autochtone.

Éblouir pour régner
Où l'on voit comment, fort de ses connaissances en optique, Descartes propose au roi d

Le Chant du cygne, mourir avec dignité
En avril 1990, L'Agora organisait, en collaboration avec l'Ordre des Infirmi&egrav

Sainte-Élisabeth
Au coeur de l’histoire de ce village, un couvent des Soeurs de la Providence devenu un monumen




Nos suggestions