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Ivan Illich

1926-2002
Jacques Dufresne


Au cours de la décennie 1970, on pouvait présenter Ivan Illich comme le Socrate du village global tant il avait à travers le monde, de lecteurs… et d'amis.

Le nazisme avait contraint sa famille à quitter Vienne en 1942. Suivent, en Italie, des années d’étude qui le conduisent à la prêtrise. En 1961, après avoir été, pendant quatre ans, vice-recteur de l’université catholique de Puerto Rico, il fonde à Cuernavaca au Mexique, une université alternative, le Centre interculturel de documentation (CIDOC), où se précisera sa critique de la société contemporaine. Le CIDOC ferme ses portes en 1976, après quoi Illich se transforme, selon sa propre expression, en un philosophe itinérant.

Sources

ABB. O.C. Ivan Illich, Œuvres complètes, Vol 1, Fayard, Paris 2003
ABB. R. Radicalité, Frankenstein, L’échappée, 2013
ABB. C.E. Jean-Pierre Dupuy, pour un catastrophisme éclairé, Seuil, Paris 2002.

QUAND LA CULTURE SUBIT LE MÊME SORT QUE LA NATURE

Jean-Robert, ami intime d’Illich et collaborateur de la première heure a cerné en quelques lignes l’essentiel de la pensée d’Illich : «Au-delà d’un certain seuil, la production de services fera plus de mal à la culture que la production de marchandises a déjà fait de mal à la nature.» R. p.143
Le junk food qui, aux États-Unis, a remplacé les cultures alimentaires des divers groupes d’immigrants, illustre bien ce diagnostic. Jusqu’à l’intervention massive des experts, jusqu’à la création de la Food and Drug Administration ces immigrants (années 1930) ces groupes savaient ce qu’ils devaient manger, l’ayant appris dans leur milieu, de leurs ancêtres et ils se tenaient responsables de leurs choix. Ils ressemblaient à ces négritos qui, selon l’anthropologue Claude Lévi Strauss «ont une connaissance inépuisable du royaume des plantes et des animaux autour de lui. Non seulement sont-ils en mesure de reconnaître un nombre phénoménal de plantes, d'oiseaux, d'animaux et d'insectes, mais ils possèdent une connaissance précise de leurs habitudes et de leur comportement.» (La pensée sauvage). Depuis, les experts ont pris les Américains en charge, les dispensant d’exercer leur discernement, leur vigilance. Ayant été autorisés officiellement, tout produit offert dans les magasins est réputé sain. Le résultat : un taux d’obésité catastrophique.

Mutatis mutandis, les services ont eu selon Illich des effets semblables dans le domaine du transport, de l’éducation, de la santé.

L'ÉVEIL

«Substituer le réveil de l'éducation à l'éveil du savoir, c'est étouffer dans l'homme le poète, geler son pouvoir de donner sens au monde. Pour peu qu'on le coupe de la nature, qu'on le prive de travail créatif, qu'on mutile sa curiosité, l'homme est déraciné, ligoté, il se fane. Surdéterminer l'environnement physique, c'est le rendre physiologiquement hostile. Noyer l'homme dans le bien-être, c'est l'enchaîner au monopole radical. Pourrir l'équilibre du savoir, c'est faire de l'homme la marionnette de ses outils. Englué dans son bonheur climatisé, l'homme est châtré, il ne lui reste que la rage qui le fait tuer ou se tuer.

Toujours il y a eu des poètes et des bouffons pour se soulever contre l'écrasement de la pensée créative par le dogme. Métaphorisant, ils dévoilent l'a-pensée littérale. L'humour étaye leur démonstration : le sérieux est insensé. Ils s'éveillent à la merveille, dissolvent la certitude, bannissent la crainte et dénouent les corps. Le prophète dénonce les croyances, manifeste les superstitions, éveille les personnes, en tire la force et la flamme. Les sommations que lancent poésie, intuition, théorie, à l'avance du dogme sur l'esprit, ont-elles de quoi mener à une révolution de l'éveil? Ce n'est pas impossible. Mais il faut, pour que l'équilibre du savoir puisse être redressé, qu'Église et État soient séparés, que bureaucratie de la vérité et bureaucratie du bien-être soient divisées, que le savoir. ».O.C. p.524

TRANSPORT : LA VÉLORUTION

Ilich a été le rédempteur du vélo dans l’Occident moderne. Sur le plan énergétique, l’automobile est une aberration et le vélo une merveille. Environ 80% de l’énergie consommée par une auto se perd, principalement sous forme de chaleur et de gaz d’échappement. Des 20% encore disponible, 95 % sert à déplacer le véhicule lui-même et 5% à transporter le conducteur. 5% de 20 % c’est 1%. «Pour transporter chaque gramme de son corps sur un kilomètre en dix minutes, l’homme dépense, 0,75 calorie […] En bicyclette il va trois ou quatre fois plus vite qu’à pied tout en dépensant cinq fois moins d’énergie.» (O.C. p. 419) À ce moyen de transport, on peut rattacher tous les grands thèmes de la pensée d’Illich : la contre productivité, la convivialité, l’autonomie, la proportion. Dans une grande ville, il est intéressant de distinguer la vitesse de circulation, tant de km à l’heure, de la vitesse généralisée : le nombre de km parcourus dans une année, divisé par le nombre d’heures assis au volant et le nombre passées à travailler pour payer la voiture. Un autre ami d’Illich, Jean-Pierre Dupuy a démontré que la vitesse généralisée de la bicyclette est égale ou supérieure à celle de l’automobile. Dans les grandes villes les embarras de la circulation sont souvent tels, qu’on se rend plus vite d’un point à un autre en vélo qu’en voiture. C’est un bel exemple de contre productivité.

LA CONTREPRODUCTIVITÉ

Par Jean-Pierre Dupuy
Car il ne faudrait pas qu’en voulant dominer la nature et l’histoire par leurs outils, les hommes ne réussissent qu’à se faire les esclaves de leurs outils.
Je résume ici en quelques mots, avant de l’approfondir plus loin, le cœur de la critique illichienne, dont le concept clé se nomme « contre productivité ».

«Toute valeur d’usage peut être produite de deux façons, en mettant en œuvre deux modes de production : un mode autonome et un mode hétéronome. Ainsi, on peut apprendre en s’éveillant aux choses de la vie dans un milieu rempli de sens ; on peut aussi recevoir de l’éducation de la part d’un professeur payé pour cela. On peut se maintenir en bonne santé en menant une vie saine, hygiénique ; on peut aussi recevoir des soins de la part d’un thérapeute professionnel. On peut avoir un rapport à l’espace que l’on habite fondé sur des déplacements à faible vitesse : marche, bicyclette ; on peut aussi avoir un rapport instrumental à l’espace, le but étant de le franchir, de l’annuler, le plus rapidement possible, transporté par des engins à moteur. On peut rendre service à quelqu’un qui vous demande de l’aide ; on peut lui répondre : il y a des services pour cela.
Contrairement à ce que produit le mode hétéronome de production, ce que produit le mode autonome ne peut en général être mesuré, évalué, comparé, additionné à d’autres valeurs. Les valeurs d’usage produites par le mode autonome échappent à l’emprise de l’économiste ou du comptable national. Il ne s’agit certes pas de dire que le mode hétéronome est un mal en soi, loin de là. Mais la grande question qu’Illich eut le mérite de poser est celle de l’articulation entre les deux modes. Il ne s’agit pas de nier que la production hétéronome peut vivifier intensément les capacités autonomes de production de valeurs d’usage. Simplement, l’hétéronomie n’est ici qu’un détour de production au service d’une fin qu’il ne faut pas perdre de vue : l’autonomie. Or l’hypothèse d’Illich est que la « synergie positive » entre les deux modes n’est possible que dans certaines conditions très précises. Passés certains seuils critiques de développement, la production hétéronome engendre une complète réorganisation du milieu physique, institutionnel et symbolique, telle que les capacités autonomes sont paralysées. Se met alors en place ce cercle vicieux divergent qu’Illich a nommé contre productivité.

L’appauvrissement des liens qui unissent l’homme à lui-même, aux autres et au monde devient un puissant générateur de demande de substituts hétéronomes, qui permettent de survivre dans un monde de plus en plus aliénant, tout en renforçant les conditions qui les rendent nécessaires. Résultat paradoxal : passés les seuils critiques, plus la production hétéronome croît, plus elle devient un obstacle à la réalisation des objectifs mêmes qu’elle est censée servir : la médecine corrompt la santé, l’école bêtifie, le transport immobilise, les communications rendent sourd et muet, les flux d’information détruisent le sens, le recours à l’énergie fossile, qui réactualise le dynamisme de la vie passée, menace de détruire toute vie future et, last but not least, l’alimentation industrielle se transforme en poison.» Source

CONVIVIALITÉ

Ivan Illich, dont le nom est à jamais associé à la notion de convivialité, avait prévu la crise de 2007-2008, plus inquiétante que les précédentes, la dernière peut-être avant la grande implosion, inévitable à ses yeux. « À la menace d'une apocalypse technocratique, j'oppose la vision d'une société conviviale », écrivait-il au début de la décennie 1970.

Le mot convivial n'est pas un vague synonyme du mot sociabilité. Il désigne la qualité des rapports humains dans un contexte où l'on utilise des outils qui prolongent l'homme au lieu de se substituer à lui.

« L’homme ne se nourrit pas seulement de biens et de services, mais de la liberté de façonner les objets qui l’entourent, de leur donner forme à son goût, de s’en servir avec et pour les autres. Dans les pays riches, les prisonniers disposent souvent de plus de biens et de services que leur propre famille, mais ils n’ont pas voix au chapitre sur la façon dont les choses sont faites, ni droit de regard sur ce qu’on en fait. Dégradés au rang de consommateurs-usagers à l’état pur, ils sont privés de convivialité. J’entends par convivialité l’inverse de la productivité industrielle. Chacun de nous se définit par sa relation à autrui et au milieu et par la structure profonde des outils qu’il utilise. Ces outils peuvent se ranger en une série continue avec, aux deux extrêmes, l’outil dominant et l’outil convivial. Le passage de la productivité à la convivialité est le passage de la répétition du manque à la spontanéité du don. La relation industrielle est réflexe conditionné, réponse stéréotypée de l’individu aux messages émis par un autre usager, qu’il ne connaîtra jamais, ou par un milieu artificiel, qu’il ne comprendra jamais. La relation conviviale, toujours neuve, est le fait de personnes qui participent à la création de la vie sociale. Passer de la productivité à la convivialité, c’est substituer à une valeur technique une valeur éthique, à une valeur matérialisée une valeur réalisée. La convivialité est la liberté individuelle réalisée dans la relation de production au sein d’une société dotée d’outils efficaces. Lorsqu’une société, n’importe laquelle, refoule la convivialité en deçà d’un certain niveau, elle devient la proie du manque; car aucune hypertrophie de la productivité ne parviendra jamais à satisfaire les besoins créés et multipliés à l’envi.

L'outil est inhérent à la relation sociale. Lorsque j'agis en tant qu'homme, je me sers d'outils. Suivant que je le maîtrise ou qu’il me domine, l’outil me relie ou me lie au corps social. Pour autant que je maîtrise l’outil, je charge le monde de mon sens; pour autant que l’outil me domine, sa structure me façonne et informe la représentation que j’ai de moi-même. L’outil convivial est celui qui me laisse la plus grande latitude et le plus grand pouvoir de modifier le monde au gré de mon intention. L’outil industriel me dénie ce pouvoir; bien plus, à travers lui, un autre que moi détermine ma demande, rétrécit ma marge de contrôle et régit mon sens. La plupart des outils qui m'environnent aujourd’hui ne sauraient être utilisés de façon conviviale.» O.C.470

L’OBSESSION DE LA SANTÉ PARFAITE

Dans les pays développés, l’obsession de la santé parfaite est devenue un facteur pathogène prédominant. Le système médical, dans un monde imprégné de l’idéal instrumental de la science, crée sans cesse de nouveaux besoins de soins. Mais plus grande est l’offre de santé, plus les gens répondent qu’ils ont des problèmes, des besoins, des maladies. Chacun exige que le progrès mette fin aux souffrances du corps, maintienne le plus longtemps possible la fraîcheur de la jeunesse, et prolonge la vie à l’infini. Ni vieillesse, ni douleur, ni mort. Oubliant ainsi qu’un tel dégoût de l’art de souffrir est la négation même de la condition humaine. (http://www.monde-diplomatique.fr/1999/03/ILLICH/2855)

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